‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 271 sur 280 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Oui , sur le sang de mes veines A ton gré lève un impôt ; O la plus belle d'Athènes, Zoé mac , sai agaïuS.

BiRON , Chanion romaljue.

Les nègres de Clawbonny vinrent' au-devant de nous à un demiœiiie de lu mai.]oa. INabuchodouosor remplissait le rôle de maître des

cérémonies, ou plutôt de Commodore, car il avait emprunté au sloop une flamme à queue d'aronde et autres symboles suffisamment maritimes pour la réception d'un marin. Le vieux nègre (^upidon portait le pavillon du WalUmiford , et l'on avait fait une espèce d'arlequinade avec des épissoirs, des clefs, des maillets à fourrer et des paumelles de voilier. La marche se terminait par une énorme carotte de tabac, quoique je n'employasse jamais cette plante qu'en cigares. IN'abuchodonosor avait vu des jiroccssions tant à ^ew-York que dans les pays étrangers, et il avait voulu que celle-ci lui fit honneur. Il est vrai qu'il m'en parla plus tard comme d'une iirocession de noirs, et qu'il allecta de la mépriser; mais je vis bien qu'il était charmé de l'intelligence qu'il avait déployée et désolé du triste résultat de ses soins. Aussitôt que je fus assez près pour être reconnu par les vieux noirs , les femmes se mirent à pleurer, les hommes agitèrent les bras en criant :

— IMonsieur Miles! monsieur Miles!

La troupe se débanda; et la régularité fit place au désordre d'une émotion vraie.

Descendue des échasses sur lesquelles l'avait guindée l'imagination de Nabuchodonosor, la récejition que me firent ces êtres naifs fut infiniment touchante. Les plus âgés vinrent me donner la main, les plus jeunes se tinrent à l'écart, et je les passai successivement en revue. Les enfants se roulaient sur le gazon pendant que les petites fiUes répétaient en me faisant la révérence :

— Soyez le bienvenu à Clawbonny, monsieur Miles!

Mon cœur débordait, et je me demande si jamais un propriétaire européen reçut de ses serviteurs un accueil plus chaleureux que celui qui me fut fait par mes esclaves.

M. Hardinge m'aborda sur la pelouse , me prit dans ses bras et me donna sa bénédiction. iVous entrâmes dans la maison en silence , et le bon vieillard me fit faire l'inspection des appartements pour me démontrer que l'ancien ordre était établi et que le règne de Ua;;gett n'avait rien dérangé dans les cinq constructions de Clawbonny. J'en méditai dès lors une sixième, tout en me proposant de conserver précieusement celles qui existaient déjà.

Le jour suivant était celui où Lucie devait s'unir à moi. Je quittai la maison à dix heures du malin , dans une riche voiture qui avait été commandée pour la circonstance. Moïse m'accompagnait dans son costume de garçon d'honneur. Ses formes massives et carrées avaient une tournure assez grotesque sous la culotte courte et les bas de soie, el il ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil sur ma toilette pour la comparer à la sienne.

— Vraiment, Miles, me dit-il, il n'y a de profitable que l'éducation domestique. Si je n'avais pas été élevé à l'hospice, j'aurais certes des jambes moins ramassées; mes parents les auraient placées sur un traversin , au lieu de me les laisser courir au hasard. Enfin , c'est pour vous obliger que je navigue à sec aujourd'hui , mais c'est pour la première et dernière représentation.

Avant d'entrer à l'église , nous nous arrêtâmes à la porte de la cure Mon beau-père et ma jolie fiancée étaient déjà prêts, tjue Lucie était belle dans sa toilette de fiancée ! Elle n'avait pas déployé tout le luxe qu'autorisait sa position et que sa fortune lui eût permis de se juocurcr. Cependant il eût été impossible de la voir sans éprouver l'influence de ses grâces virginales et de son élégante simplicité. Elle avait une robe de belle mousseline des Indes, et ses beaux cheveux noirs avaient pour toute parure un peigne orné de perles et le voile accoutumé. On lisait sur sa physionomie l'expression d'une tendresse profondément sentie. Mon collier, qui pendait sur sa gorge d'ivoire et sur ses épaules lisses, en augmentait l'éclat , et en même temps éveillait des réminiscences de mes longues aventures.

Kous n'avions d'autre garçon d'honneur que Marbre. Personne du voisinage n'avait été invité , car nos meilleurs amis étaient assurément nos serviteurs. J'avais d'abord songé à prier Drewctt de m'assister dans la cérémonie, mais Lucie me fit renoncer à ce projet en me demandant si j'aurais consenti volontiers à lui rendre un pareil service dans le même cas. (Juant à Rupert, j'ignore comment il se justifia auprès de son père , mais le fait est qu'il ne parut pas , et nous n'en fûmes pas fâchés.

Lorsque je parus dans le petit salon du presbytère, ma fiancée me tendit la main sans prononcer une seule parole , changea de couleur à plusieurs reprises, puis me prit tranquillement le bras et se tournai vers son père pour lui annoncer que nous étions prêts. M. Hardinge nous conduisit à l'église , qui n'était qu'à un pas de la cure. Tous se rangèrent autour de l'autel , et cinq minutes après Lucie était ma I femme. I

IVous étions entrés dans la sacristie quand les noirs, qui formaient à cette époque une partie si essentielle de presque toutes les familles américaines , vinrent nous présenter leurs humbles et sincères félicitations.

— Je vous souhaite beaucoup de joie et toutes sortes de prospérités, monsieur Miles, me dit la vieille Drolon en me baisant la main ; ah! c'eût été un heureux jour pour vos parents, sans parler d'une autre sainte qui est dans le ciel. Kous faisons aussi des vœux pour vous , madame Lucie , et nous sommes tous enchantés que ce soit vous qui épousiez M. Miles , c'est un bonheur dont nous avons uu moment désespéré.

LUCIE HARDINGE,

Lucie , avec la plus gracieuse affabilité , mit dans la main rude et calleuse de la vieille négresse sa petite main blanche, dont l'annulaire portait la bague nuptiale; elle eut pour chacun des paroles amicales et des remerciments affectueux.

Aussitôt que la partie de la cérémonie fut terminée, nous nous rendîmes à la cure, oii Lucie échangea sa robe de noces contre un des plus charmants négligés que j'eusse jamais vus. Je sais que je parle maintenant comme un vieillard qui ne peut éviter un peu de radotage en se reportant au temps de sa jeunesse ; mais on n'a pas souvent l'occasion de parler d'une fiancée comme Lucie Hardinge. Elle ôta son peigne et son voile, qui ne s'harmonisaient pas avec le reste de son nouveau costume, mais elle conserva son collier pendant tout le reste de celte bienheureuse journée; dès qu'elle fut habillée, je partis avec elle pour Clawbonny. oii tous les effets avaient déjà été transportés, sous la direction de Chloé ; en arrivant, je conduisis ma femme dans la chambre de famille , et je lui dis en la pressant contre mon cœur :

— Nous avons été bien près de perdre ce domaine , mon amour ; mais enfin il est à nous, à nous deux, et pour toujours.

Tous les objets qui nous environnaient nous rappelaient les événements accomplis; préoccupée d'idées pieuses, Lucie se détache doucement de mes bras.

— Asseyons- nous un moment , Miles, me dit-elle en souriant, et, puisque nous voici dans cette chambre révérée , causons un peu d'affaires de famille ; peut-être l'entretien est-il prématuré , mais nous sommes d'anciennes connaissances , et nous n'avons pas besoin d'attendre pour découvrir nos vœui respectifs et connaître à fond nos caractères. Je suis de votre avis, mon ami; ce lieu doit être à nous pour toujours, il ne faut jamais abandonner ce séjour où nous avons grandi ensemble, oij nous avons apprécié et aimé votre sœur chérie. La maison de campagne que m'a laissée madame Bradfort est sans doute plus conforme au goût et aux habitudes modernes , mais nous n'y saurions être aussi bien que dans une résidence à laquelle tant de souvenirs se rattachent. Je ne vous aurais pas exprimé cette opinion si vous n'aviez pris l'initiative, car, en vous accordant ma main, j'ai voulu vous donner en même temps l'autorité d'un époux sur tout ce qui me concerne ; mais, puisque vous avez l'intention de vous fixer à Clawbonny, je n'hésite plus à vous dire quels sont mes desseins relativement à Riversedge.

C'était le nom de la villa de madame Bradfort.

— Parlez, mon amie, je suis prêt à me conformer à vos moindres désirs.

— Eh bien ! il faut que Rupert et Emilie trouvent un asile , car je suis sûre qu'ils ne peuvent se soutenir longtemps à New- York; réservons-leur Piiversedge , qu'ils s'y installent des à présent , pendant l'été ; pour moi , j'aime mieux passer une heure ici qu'un jour entier ailleurs.

— Quoi ! même dans votre maison de ville?

— Oui, Miles; Clawbonny m'est cher à cause de vous, il est à vous, je suis à vous, et tout ce que vous possédez doit être réuni.

— Merci, ma chère; mais Rupert pourra-t-il avoir à la fin une maison à la ville et à la campagne ?

— Yous êtes plus à même que moi de répondre à cette question ; quand nous aurons passé une demi-douzaine d'années ensemble, vous me jugerez peut-être digne de connaître le secret de sa fortune actuelle.

Ceci fut dit en plaisantant, mais non sans inquiétude ; je réfléchis aux conditions qui avaient déterminé Grâce à me recommander le silence ; elle avait voulu cacher son legs à Lucie, de peur que cette noble femme n'y mît opposition ; elle n'avait pas songé à la possibilité de mon mariage avec Lucie , et les circonstances rendaient tout mystère inutile à l'égard de ma bien-aimée. Je lui communiquai donc tout ce qui s'était passé; elle m'écouta attentivement, et, quoiqu'elle eût deviné la vérité, mes révélations lui causèrent une douleur réelle.

— Si j'apprenais cela par un autre, me dit-elle après un moment de réflexion, je serais couverte de honte; mais je vous connais trop bii n pour ne pas comprendre que vous avez fait sans regret le sacrifice de votre argent, et que vous avez été plus sensible à l'égoïsme de Rupert qu'à la perte de nos vingt mille dollars. J'avoue que vos révélitions modifient tous les projets que j'avais conçus pour l'avenir de Rupert.

— De quelle manière , mon amie? Il ne faut pas que ma conduite influe sur vos décisions.

— Elles doivent changer , Miles , avec l'idée que je me formais du caractère de mon frère. J'avais l'intention de partager également avec lui la fortune de madame Bradfort. Si j'avais pris un autre époux , je lui aurais imposé la condition de me laisser libre de faire cette donation ; mais j'avais en vous une confiance si absolue , que j'ai éprouvé une satisfaction profonde à me mettre en quelque sorte à votre merci. Je sais que tous mes biens personnels vous appartiennent sans réserve, et que, même après ma majorité , je ne puis disposer de rien sans votre consentement ; mais j'ai eu la conviction intime que vous me laisseriez agir à ma guise.

— Vous pouvez l'avoir encore, mon amie; je ne m'opposerai point à l'accomplissement de vos vœux.

— N'importe, Miles; il y aurait de la folie à enrichir un pareil homme. Si vous le permettez, je donnerai à Rupert et à Emilie une modeste pension trimestrielle , qui , avec l'usufruit de ma maison de campagne, les mettra à même de vivre à l'aise. J'aurais tort de faire davantage pour eux.

On conçoit facilement que j'adhérai de grand cœur à ce projet. Avant de quitter la chambre de famille, nous fixâmes la pension à deux mille dollars par an, et le résultat de notre conférence fut communiqué à Rupert par Lucie dans une lettre écrite le même jour.

IVolre repas de noces fut modeste, mais une gaieté douce et vraie y présida. Durant la soirée, les noirs dansèrent dans une vaste buanderie qu'on transforma aisément en salle de bal. Nos simples et tranquilles réjouissances durèrent plusieurs jours ; l'union de ISabuchodonosor et de Chloé , qui suivit presque immédiatement la nôtre , autorisa la prolongation des fêtes.

Marbre s'était si honorablement acquitté de ses devoirs de garçon d'honneur qu'il voulut les remplir auprès de Chloé , mais celle-ci le refusa.

— Non , monsieur Marbre , dit-elle , il ne faut pas mêler les couleurs. Vous êtes blanc , et nous sommes noirs. Le mariage est une occupation solennelle, et mon union avec Nabuchodonosor Clawbonny ne doit pas apprêter à rire aux mauvais plaisants.

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