‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 272 sur 280 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Celle maladie confond ma science ; cependant j'ai connu des gens qui marchaient pendant leur sommeil, et qui sont morts saintement dans leur lit.

La lune de miel se passa à Clawbonny. M. Hardinge était transporté de joie de m'avoir pour gendre. Je crois qu'il m'aimait réellement plus que son propre fils, dont, à la vérité, il ne connut jamais le caractère. Il eût été cruel de le détromper, et il ne se présenta aucune occasion propre à amener un éclaircissement. Le défaut de principes de Rupert était une qualité négative plus qu'active ; il était égoïste et vain , mais trop fin pour se compromettre. Je le vis rarement après mon mariage. Je l'appelais monsieur Hardinge, et il m'appelait monsieut Wallingford ; nous avions oublié nos prénoms. Je vais placer ici son histoire et celle de sa femme, car j'ai hâte d'en finir avec lui , et son souvenir m'est encore pénible actuellement.

Rupert ne vécut que quatre ans après le mariage de sa sœur, et lorsqu'il n'eut plus de quoi soutenir son luxe , il accepta la jouissance de Riversedge , maison de campagne de madame Bradfort , et une renie de deux mille dollars que Lucie lui accorda II se contenta de cette somme jusqu'à l'heure de sa mort , mais il est vrai que je payai deux fois ses dettes à l'insu de Lucie. Je crois qu'avant de fermer les yeux il reconnut en partie ses égarements. Il ne laissa qu'une fille qui lui survécut quelques mois seulement. La goutte avait déjà emporté le major Merton. Il y avait toujours eu entre ce vieil officier et moi une espèce de cordialité, et je pense que, dans ses bons moments, il se rappelait les services que Marbre et moi lui avions rendus. Comme la plupart des officiers, il ne laissa pas de fortune: de sorte que madame Hardinge se trouva entièrement dépendante des amis de feu son mari. Emilie avait un de ces caractères demi-mondains, qui ne sont pas entièrement dépourvus de bonnes qualités , mais qui mettent toujours dans leurs actions un fâcheux esprit de calcul. Les avantages personnels et les manières agréables de Rupert l'avaient séduite. Le croyant héritier de madame Bradfort , elle l'avait épousé volontiers ; mais le désenchantement n'avait pas tardé à succéder à ses illusions. Je la félicitai sincèrement quand elle m'annonça qu'elle allait se remarier à un homme riche appelé Montier. Elle passa en Europe avec son mari, qui lui légua, en mourant, toute sa fortune. Elle habitait une sorte de château qu'elle appelait palais , sur les bords de l'un des magnifiques lacs de l'Italie. INous continuâmes à entretenir des relations avec elle , et nous lui rendîmes visite en 1825. J'essayai, dans cette dernière entrevue, de lui rappeler divers incidents de sa jeunesse, mais il me fut impossible d'y parvenir ; le temps en avait complètement oblitéré le souvenir dans le cœur de la signora Montiera. Néanmoins, me voyant vivre dans l'opulence , elle était disposée à me traiter avec considération et à oublier que j'avais été patron d'un navire. Elle écouta en souriant et avec patience mes narrations prolixes, malgré la confusion singulière qui régnait dans son esprit. Elle avait quelque idée de la brouette et du canal de llyde-Park , mais elle avait oublié complètement son voyage dans l'Océan Pacifique ; cependant elle reconnut le collier de perles dont Lucie se para dans une fête que la signora donnait à ses voisins. Elle dit même à l'une des invitées que ces perles lui avaient été destinées autrefois.

— Mais vous savez, cara mia, ajouta-t-elle en soupirant, on n'est pas maître des sentiments de son cœur.

LDCIE HARDINGEJ

La ci-devant Emilie est morte il y a trois ans; elle avait constamment vécu dans un cercle étroit, tracé par ses propres vanités, et embelli par les idées mesquines qu'elle s'était formées sur le but de l'existence humaine.

Quant à la race des Clawbonny, tous les anciens membres de cette nombreuse famille vécurent et moururent à mon service, ou plutôt, on peut le dire, je vécus dans leur dé|iendance. La vieille Uidon vit ses charmes se répéter à plusieurs reprises d;ms la postérité de INabuchodonosor et de Cbloé; mais elle persista à soutenir opiniàlréinent quedupidon, en sa qualité de second mari, n'avait aucune relation légitime avec ses petits-enfants. Comme les institutions humaines brisent souvent des liens plus solides que ceui qui m'unissaient à mes esclaves, les jeunes noirs profitèrent de la décision qui abolissait l'esclavage dans les limites de l'Etat de JNew-York. Ils me quittèrent les uns après les autres pour aller chercher fortune dans la capitale ou pour s'établir en d'autres parties du pays. Il ne resta guère auprès de moi que WabucLodonosor, sa femme et leurs descendants directs. Ils conservent encore aujourd'hui pour moi des sentiments qui résistent aux innovations dune société inconstante. A leurs yeux, Clawbonny est toujours Clawbonny; et moi et les miens, nous constituons pour eux une race à part. J'avais donné à Nabuchodonosor et à Chloé des lettres d'affranchissement le jour du mariage de ce couple fidèle. Wabuchodonosor les mit dans le fond de sa boîte à tabac, et il les aurait certainement déchirées s'il ne les avait tenues de moi. Ce fut là que je les vis par hasard, dix-sept ans plus tard , et je suis convaincu que, dans l'intervalle, elles n'avaient été ouvertes par personne. A la vérité, la nouvelle législation les rendait inutiles, mais ce procédé est caractéristique. Mon compagnon d'aventures manifestait par là l'intention de s'attacher à jamais à moi. Quelles que fussent mes intentions à son égard, il n'entendait pas me libérer de mes obligations de naître.

Je n'eus jamais qu'un seul entretien avec Nabuchodonosor ou avec sa femme au sujet de leurs gages, et je m'aperçus qu'il leur répugnait d'être confondus avec les autres salariés de ma maison.

.— Qu'ai-je donc fait, monsieur IMiles, pour que vous vouliez me payer comme un homme de louage ? me dit Nabuchodonosor à la fois irrité et affligé de ma proposition. Je suis né dans la famille, et il me semble que c'est assez. Si ce n'est pas assez, je vous ai accompagné dans votre premier voyage , et j'ai constamment navigué avec vous depuis.

Ces paroles, prononcées d'un ton de reproche, terminèrent ce léger différend. Dès lors il ne fut plus question de gages entre nous. Si Nabuchodonosor a besoin d'habits, d'argent, de meubles, il m'en demande sans hésitation, sans honte, sans répugnance. Chloé agit de même avec Lucie, qu'elle révère non-seulement comme celle qui a l'honneur d'être ma femme, mais encore comme la suppléante de Grâce. Pour mes deux nègres, M. et madame Wallingford sont toujours M. Miles et miss Lucie, et j'ai vu un jour un voyageur auglais exhiber un carnet et écrire une remarque, probablement tris sjiirituelle, en entendant Chloé donner le titre de demoiselle à la mère de trois beaux enfants qui jouaient sur ses genoux. Au reste, Chloé ne tint pas compte de l'observation du touriste étranger, et elle continue à appeler sa maîtresse miss Lucie, quoique celle-ci soit aujourd'hui grand'mère.

L'amour de la vérité me force à reconnaître que tous les rejetons de la famille de Naliuehodonosor ne me sont pas restés aussi fidèles. Presque tous ont subi l'influence de l'esprit du siècle, et ils ont d'autres idées que leurs parents sur les relations qui ont existé pendant plus de cent ans entre les Wallingford et les (.lawbonny. Ils se sont mis à émigrer, et je les ai vus partir sans regret. Néanmoins, tant qu'il restera quelqu'un de la vieille souche, nos liens ne seront pas complètement rompus, et la tradition conservera une partie de son empire. Aucun des fils de mes anciens esclaves ne s'est dérobé à mes lois sans mon autorisation , et je leur ai procuré des places à mesure que l'ambition ou la curiosité les a emportés à travers le monde.

Je ne suis pas assez retardataire pour me plaindre de cet esprit du siècle qui a fait irruption parmi nous; je ne suis point rebelle aux améliorations, et je reconnais la nécessité de la plupart des changements qui se sont accomplis sous mes yeux. Je suis loin de penser que l'esclavage domestique, tel qu'il existait à Clawbonny, représcnlàt fidèlement celui qui régnait dans le reste du pays; mais je crois que l'institution, basée sur les anciennes lois américaines, était aussi desavantageuse aux blancs qu'aux noirs. Nos familles, avant l'abolition de la servitude , avaient toujours quelque chose de patriarcal; les nè;;rcs en faisaient partie, et des sentiments d'affection tempéraient les rapports du maître avec l'esclave. Je ne m'alarme jioint de l'esprit d'affranchissement, pourvu qu'il soit possible d'en réglementer l'application; mais je crains celte inquiétude vague qui aspire sans cesse après les changements, sans en eiamincr la convenance, sans tenir compte des modifications introduites sous les régimes précédents. Suivant la croyance des j)hilosophes du mouvcmcut, rien dans la vie sociale n'est suffisamment développé.

D'après mes idées, les deux p.irlis les plus d.ingerrux dans un Etat EOnI celui de la conservation absolue et celui du |.rogrès illimité. Le piNWiicr »ainti«nt des abus dont il vaudrait mieux se débarrasser; le

second, marchant en aveugle dans des voies ténébreuses, provoque la destruction des plus indi>pensable3 éléments. L'antagonisme qui règne entre ces partis contribue à les exaspérer, et chacun d'eux, emporté par la chaleur de la discussion, pousse ses idées jusqu'à leurs extrêmes conséquences.

Aucun homme sensé ne doute que, dans le cours des événements, il ne se produise beaucoup de faits qu'il est bon de conserver, et beaucoup d'autres auxquels on doit ne donner aucune suite. Un n'est un législateur sage et prudent qu'à condition de savoir établir les di:>tinctions convenables.

Lafjyette, dans un de ses meilleurs discours, a parfaitement caractérisé le parti conservateur. « On parle du juste- milieu, dis.iit-il, comme d'une opinion politique clairement établie. Nous savons tous ce que c'est que le juste-milieu quand il s'agit d'une question particulière. C'est tout simplement le côté vrai de cette question. Mais ceux qui prétendent appartenir au parti du juste-milieu, ceux qui se proposent de le suivre constamment pendant la crise actuelle, me rappellent le cas que voici : Un homme à idées exagérées avance la proposition que quatre et quatre font dix. Un autre, plus judicieux et plus fort en arilhmélique, soutient que quatre et quatre ne font que huit. Là-dessus, votre homme du juste-milieu se croit obligé de dire : Slessieurs, vous êtes dans l'erreur : la vérité n'est jamais dans les extrêmes, et quatre et quatre font neuf. •

Ce qui est vrai du parti conservateur l'est encore plus de celui du mouvement, car il arrive souvent qu'en morale aussi bien qu'en thérapeutique le remède est pire que le mal. Les bouleversements causés par les révolutions de la société européenne proviennent de causes qui sont étrangères à l'Amérique. En Europe, on a fait des changements radicaux, on a altéré la buse même de l'édifice social, tandis que les étages supérieurs conservent encore des traces de 1 ancienne architecture. Puisqu'il en est ainsi, on doit pardonner quelques erreurs aux artisans qui veulent réduire toutes les constructions à un seul ordre simple et régulier; mais, parmi nous, l'homme qui ne voit de terme à rien de terrestre, et soutient toujours que le mieux est au delà de l'organisation présente , est évidemment dans l'erreur ; il finira par s'apercevoir que la vérité est placée sur le sommet d'une hauteur et que lorsqu'on met trop d'ardeur à l'atteindre, la rapidité d'une course irréfléchie nous fait dépasser le but, et rouler sur la penle opposée.

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