‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 273 sur 280 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Voici la fin du voyage, Il nous faut jjlier bagage; Ça, mettons-nous en cbemin, Suivons la pente rapide, Où, pour nous servir de guide, La mort nous prend par la main.

Vitille chanson.

Il faut maintenant parler de Marbre.

Il passa un mois entier à Clawbonny après mon mariage. Plusieurs fois, pendant cet intervalle, il essaya avec Nabuchodonosor de changer les agrès de mon sloop , et finit par en venir au gréeinent primitif : comme beaucoup de novateurs qui , après de nombreuses tentatives de modifications, conservent la loi telle qu'elle était. Il entreprit aussi de chasser, mais il avait les jambes trop courtes pour franchir les échaliers, et de désespoir, il renonça à cet exercice. En dix jours, il ne mit dans sa carnassière que trois rouges-gorges , un jeune écureuil et un corbeau. Il prétendit qu'il avait en outre blessé un pigeon et jeté l'aldrrae dans une compagnie de cailles. Quand je chassais sur le territoire de Clawbonny, je tuais souvent dans une matinée dix coqs de bruyères et autant de cailles.

Six semaines après notre mariage, Lucie et moi nous allâmes passer huit jours aux Saules-Pleureurs. A ma grande surprise, M. \ an Tassel me fit une visite sans qu'il me parût avoir d'intentions malveillantes; Marbre se réconcilia avec cet homme aussitôt qu'on lui eut remboursé le montant de l'obligation de son père, en principal et intérêts; mais il en pirla toujours avec mépris dans l'intimité. J'avoue que je fus étonné de l'humeur facile que montrait le vieil usurier; mais j'étais trop jeune alors pour savoir que deux principes règlent la conduite des liommes dans les relations qu'ils ont les uns avec les autres. Le premier procède de l'Iiumilité chrétienne et du pardon des injures; le second vient de l'indifférence que l'on a pour la justice. Il arrive parfois qu'on regarde comme vindicatifs des gens qui sont simplement honnêtes, et qu'on vante l'esprit conciliant de certains hommes trop corrompus pour que le mal leur inspire une légitime indignation.

Marbre perdit sa mère un an après noire malheureux voyage à bord de l'Aurore. Sa nièce s'était mariée à Horace Bright; et, se voyant de nouveau solitaire , il commença à parler de courir le monde. 11 arriva brusquement à Clawbonny avec tout son équipage, et m'annonça l'intention de chercher une place de second sur un navire en

LUCIE HARDINGE.

charge pour les Indes-Orientales. J'étais alors occupé de surveiller la construction de l'aile que je faisais ajouter à ma maison. Je gardai Marbre quelques jours auprès de moi; puis je l'accompagnai à iN'ew- Yorli, et nous visitâmes ensemble les chantiers. Nous remarquâmes un bâtiment d'esisence de chêne, doublé et chevillé en cuivre, avec des poiits eu sapin du sud. Je lui demandai comment il le trouvait.

— C'est un bâtiment numéro un, dit-il; a-t-il un nom de bon augure ?

— Il s'appelle le Plongeur, et j'ai l'intention de l'envoyer à Canton et de vous en donner le commandement.

Le vieillard fut touché de cette marque de confiance. La découverle de son origine l'avait rehaussé à ses propres yeux, et il accepta sans objection le poste de capitaine. Pendant plusieurs années, ii fit des voyages qui me rapportèrent beaucoup d'argent. Une fois, il emmena Lucie et moi en Europe, en qualité de passagers; ce fut après la mort de mon cher tuteur, qui fit une fin digne de sa vie chrétienne et vertueuse. Nous passâmes plusieurs années à parcourir l'ancien continent, avec mes enfants, deux garçons et deuï filUes, et Marbre, accompagné de INabuchodonosor, vint nous prendre au Havre pour nous ramener en Amérique.

Lorsque je revis en celte occasion mon vieil ami Moïse, je fus douloureusement frappé de sa rapide décadence. 11 avait dépassé la soixantaine , époque oit les marins sont déjà usés par les fatigues de leur aventureuse existence. Toutefois il avait eu le courage d'entreprendre le voyage, mais trois jours après notre départ de France, cet homme de fer fut obligé de se mettre au lit. Je m'aperçus que ses jours étaient comptés , et crus nécessaire de lui faire connaître son véritable état. La mâle résignation du malade me rendit ce triste devoir moins pénible. Ce ne fut qu'après m'avoir écoulé jusqu'au bout qu'il s'efforça de me répondre.

— Miles , me dit-il , il y a longtemps que j'ai pressenti le terme du voyage de la vie : quand les couples sont disjoints; quand les gournables neufs ne font plus qu'endommager le bois, il est temps de dépecer la coque pour vendre le cuivre et le vieux 1er. J'ai fatigué le Plongeur à courir les mers, mais il me l'a bien rendu. Je ne reverrai jamais l'Amérique, et je vous remets aujourd'hui le commandement du navire; il est à vous et personne n'en saurait prendre plus de soin. J'avoue que je voudrais être enfermé entre des planches qui auraient appartenu à ce bâtiment. Voici des cloisons qu'on a enlevées des cabines, on y pourrait trouver la matière d'un beau cercueil.

Je promis au vieillard que tout serait fait comme il le désirait. Par une réflexion subite, je jugeai l'occasion favorable pour lui dire un mot relativement à l'avenir, ilarbre n'avait jamais été vicieux, il avait des sentiments d'honneur et de probité, modifiés seulement par les opinions particulières aux mariss. 11 avait péché principalement par omission ; car il n'avait reçu dans son enfance aucune espèce d'instruction religieuse , et celle qu'il s'était procurée pendant le cours de sa carrière n'était pas d'un caractère très-orlhodoxe. J'avais souvent pensé qu'il était dans des dispositions d'esprit convenables, mais je n'avais pas trouvé le moment d'en profiler. Ce jour-là, je m'expliquai franchement avec lui, et il m'ccouta avec l'attention d'un homme absorbé.

— Oui, Miles, me répondit-il d'un ton rêveur, il y a de la vérité dans vos paroles , mais il est un peu tard pour que j'aille à l'école. J'ai souvent entendu , sous diverses formes, des enseignements de ce genre, mais ils me sont toujours parvenus par fragments, si bien que j'en perdais des morceaux avant d'avoir pu les coudre ensemble pour en tirer un bon parti. Quoi qu'il en soit, durant notre traversée, qui, comme vous le savez, a été assez longue, j'ai étudié assidûment l'Ecriture, et je puis me vanter d'y avoir recueilli une morale de la meilleure qualité. J'avais toujours pensé qu'il était absurde de pardonner à ses ennemis; ma règle était de rendre bordée pour bnrdée , comme j'en ai donné plusieurs lois des preuves, mais je sais maintenant combien le pardon est préférable a la vengeance !

— !Mon cher Moïse, ces réllexions me font concevoir des espérances. Entretenez ces bons sentiments ; appuyez vous sur le Sauveur, et votre heure dernière sera la plus heureuse de toute votre vie.

— Néanmoins, j'ai dans ma vie plusieurs actions qui m'inquiètent. Je me reproche la mort du Grand-.Sec, que j'ai fait pendre sans aucune forme de procès. Quant au vieux Van Tassel , il est allé carrer ses vergues dans une partie de l'univers où tous ses mauvais tours seront dévoilés, et je croirais déraisonnable de conserver de la rancune contre un homme qui a cessé de vivre ; je lui ai complètement pardonné.

Je comprenais Marbre mieux qu'il ne se comprenait lui-même. Il sentait la beauté sublime delà morale chrétienne; mais il y avait dans son cœur certaines idées enracinées, qu'il n'avait pas la force d'extirper. Le supplice du Grand-Sec ne lui paraissait pas très - conforme à la légalité et aux commandements de Dieu, mais il cherchait à se disculper en se représentant ce sauvage comme un bandit dont les déprédations avaient réclamé un prompt châtiment.

Comme Van Tassel avait réparé en partie le mal qu'il avait fait, il avait quelques droits au pardon de Marbre, mais celui-ci ne le lui accordait qu'à demi, car il y avait dans son cœur un mépris profond qui n'était point en harmonie avec la charité chrétienne.

Notre conversation dura longtemps ; Lucie vint y prendre part , et je jugeai à propos de laisser le vieux marin entre les mains d'une personne si propre, par sa nature et son éducation, à lui inspirer des réflexions utiles. J'avais à gouverner le bâtiment et c'était un prétexte pour ue pas intervenir dans les entretiens que pouvait avoir le mourant avec son ange consolateur. Cependant j'assistai à plusieurs de leurs conférences. Je fus présent, avec mes fils et mes filles, à quelques-unes de leurs prières en commun ; ainsi je fus à même de suivre les progrès de la conversion de mon vieil ami.

C'était vraiment un admirable spectacle que celui de cette femme encore belle employant sa rhétorique douce et persuasive, parlant avec cette éloquence que donnent le cœur et la pureté d'intenlion, enfin, se consacrant jour et nuit à la pieuse tâche qu'elle avait entreprise. Je n'ose dire qu'elle réussit complètement. 11 n'était peut-être pas en son pouvoir de diriger un homme de soiiante-dix ans, et de l'amener à un repentir absolu, après une existence de marin; mais, par la grâce de Dieu, nos eBbrls obtinrent un commencement de succès; la semence prit racine, et nous pûmes espérer que la plante croîtrait sous la surveillance de l'Esprit-Saint.

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