‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 274 sur 280 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Il disait, et, fermant sa paupière affaiblie, Débile, d retomba sur le sein maternel; Sa mère en vain chercha â ran mer sa vie, Il était endormi du sommeil éternel.

Rcmanei.

La traversée fut lotigue , mais très-tranquille , et nous eûmes tout le temps de vaquer à nos pieuses occupations. Le navire était encore à l'est des Grands-Bancs lorsque Marbre cessa de parler beaucoup, quoiqu'il fût facile de voir qu'il était plongé dans une méditation profonde. 11 tomba rapidement, et je considérai sa mort comme imminente. Il ne semblait pas souffrir, mais la vie l'abandonnait par degrés; pareille à la cigogne qui s'empresse d'enlever son nid d'une cheminée peu solide, l'âme de mon vieil aini quittait son enveloppe terrestre, dont il devenait impossible de se servir plus longtemps.

Environ une semaine après, mon fils aine, Ailles, monta sur le pont et m'apprit que sa mère désirait me voir dans la cabine. Les traits de Lucie me firent deviner la nouvelle qu'elle avait à m'annoncer.

— Le moment est proche, mon cUer Miles, me dit-elle avec solennité, nous allons perdre notre ami.

Quoique j'eusse prévu depuis longtemps ce résullat , j'éprouvai un serrement de cœur; je passai rapidement en revue mes jeunes années de périls et d'aventures, et j'y trouvai presque partout l'image du moribond. Malgré la bizarrerie de son caractère , il m'avait toujours été fidèle ; il avait partagé fraternellement mes plaisirs et mes tribulations. Depuis l'époque où je m'étais embarqué à borddu Jo/in, Moïse Marbre m'avait toujours témoigné une amitié constante et désintéressée.

— Le sait-il? demandai je avec inquiétude. La dernière fois que je l'ai vu, je crois que son esprit était légèrement égaré.

— Peut-être; mais il est maintenant plus recueilli et plus maître de lui. Il y a lieu de croire qu'il a enfin subi l'influence du sacrifice du Rédempteur.

Sans m'expliqiier davantage avec Lucie, j'entrai dans la cabine où l'on avait élingué le hamac de Marbre. C'était une chambre spacieuse et aérée, qui avait été préparée par mes ordres pour Lucie et ses deui filles, mais que ces femmes tendres et dévouées avaient cédé de grand cœur a leur vieil ami.

Je n'ai pas encore donné de détiils sur ces deux jeunes filles : l'aînée s'appelait Grâce, et la plus jeune Lucie. La cadette entrait alors dans sa quinzième année, et sa sœur avait deux ans de moins. Par une singulière coïncidence , Grâce avait plus de ressemblance avec les femmes de ma famille, tandis que la petite Lucie, franche et naïve, me rappelait sa mère enfant. Quand je lui entendais dire quelques bonnes paroles ou rire d'un rire gai et mélodieux, une impulsion soudaine me reportait aux jours de mon enfance et de mes jeunes affections. Ma femme comprenait ce sentiment; elle souriait en me voyant embrasser sa fille avec ardeur, et quelquefois une légère rougeur se répandait sut son visage.

Dans la présente occasion, les deux jeunes filles étaient dans la ca« bine, s'cÔbrçaut d'être calmes et mettant tout en œuvre pour soulager le mourant. Grâce, l'aînée, était la plus active et la plus utile; mais la plus jeune, malgré sa faiblesse et son inexpérience, ne pouvait rester simple spectatrice de cette scène de douleur, et elle aidait sa sœur toutes les fois qu'elle en saisissait l'occasion.

Marbre avait toute sa connaissance; il examina lentement toutes les personnes qui étaient réunies autour de lui; puis il nous adressa la parole avec cette voix sourde et saccadée qui précède ordinairement la mort.

— Appelez Nab , me dit-il ; j'ai pris hier congé de mes seconds et

se

LUCIE HARDINGE.

de tout le reste de rëqiiipage; mais je regarde Nab comme de la famille, aussi je l'ai gardé pour le dernier.

Je savais que cfs adieux avaient eu lieu, mais je n'y avais pas assisté, voulant éviter une scène qui se serait répétée pour moi le lendemain. Je fis avertir Nabuchodonosor et il se bâta de se rendre au vœu de Bloïse.

— Vous n'êtes qu'un nègre, Nab, lui dit le vieux marin, mais votre cœur ferait bonneur à un roi. Il a presque autant de qualités que celui de Miles, et il n'y a guère d'hommes dont on en puisse dire autant, Approchez-vous, mon ami, personne ici ne vous blâmera de cette liberté.

La petite Lucie se retira aussitôt et mit Nabuchodonosor à la place qu'elle-même occupait.

Le colonel Positif, rédacteur en chef du Véridique (idiral.

— Merci , mon enfant , dit Marbre , je n'ai pas connu votre mère quand elle était à votre âge, mais je suis convaincu que vous êtes ce qu'elle était alors. Conservez cette ressemblance , ma chère , et votre père sera aussi heureux par sa fille que par sa femme : personne ne mérite mieux que fllilcs les dons de la fortune.

A ces mots. Marbre remarqua dans les yeux de Lucie une expression chagrine qii'il interpréta rapidement.

— Je veux dire les faveurs de la Providence ; je comprends maintenant qu'un directeur suprême veille sur nous, noirs ou blancs.

— Il tient compte de tout, capitaine Marbre, dit ma femme d'une voix douce et accentuée. 11 ne tombe pas même un oiseau sans sa permission.

— Oui, je le comprends bien maintenant, quoique j'y eusse peu songé auparavant. Ce n'est pas le hasard qui dirige le monde, et s'il y a des chances, elles sont providentielles. Ainsi, INab, quand nous avons fait naufrage .i bord de l'Aurore, c'était par la volonté de Dieu qui se proposait de nous amener à notre situation et à nos sentiments actuels. Oui, madame VVallingford, je comprends cela parfaitement, et je n'oublierai jamais vos bontés. Je vous ai envoyé chercher, Nab, pour vous faire mes adieux et pour vous donner les conseils d'un vieillard avant de quitler ce monde.

Nabuchodonosor se mit à se tordre les doigts, et je vis des larmes ^tincelcr dans ses yeux , car son allucliemenl pour Marbre datait de loin et avait été éprouvé par de rudes dangers.

— Oui, monsieur le cajiHainc, je suis à vos ordres, dit le nègre en s'efforçaut de modérer son chagrin.

— J'ai à vous donner quelques conseils, Nab, à prendre congé de jnes auiis, et ensuite je serai rayé du rôle d'équipage. La vieillesse et

la fatigue m'ont usé, j'ai filé mon câble jusqu'au bout; la bosse est lâche, et il suffira de quelques secousses pour entraîner le navire à la dérive. ^ ous, au contraire, vous êtes à la fleur de l'âge. Vous vous distinguez sur une vergue ou à la barre ; puissiez-vous achever comme vous avez commencé! Sans doute vous n'êtes pas exempt de défauts; tous les nègres en ont! mais vous êtes un bon garçon , et on est aussi sûr de vous trouver à votre place que les pompes. Soyez fidèle à votre femme, quoiqu'elle ne soit qu'une négresse. Prenez votre maitre pour modèle, et observez avec quelle ardeur il aime votre maîtresse. Quant à vos enfants, élevez-les d'après les conseils de madame VVallingford. Je sais par expérience que vous ne pouvez mettre à la voile avec de meilleures instructions que les siennes. Je me suis aperçu que votre fils Hector jurait; faites-y attention; gourmandez-le d'abord, et si les réprimandes sont inutiles, tapez! Les bouts de corde ont une grande puissance sur la jeunesse. Pour vous, Nab, continuez à vous bien conduire, et le Seigneur ne vous abandonnera pas.

Ici, Marbre épuisé s'arrêta, mais il fit signe à Nabuchodonosor de ne pas s'éloigner, attendu qu'il avait encore quelque chose à lui dire. Après un instant de repos il chercha sous son oreiller et en tira une vieille tabatière ; il la parcourut des doigts jusqu'à ce qu'il eût réussi à l'ouvrir, y prit une chique et referma le couvercle; tout cela fut fait très-lentement et avec les mouvements faibles et incertains d'un mourant.

— Recevez ce présent de moi, reprit-il en tendant la tabatière à Nabuchodonosor; cette boîte est pleine d'excellent tabac et voilà vingt ans que je la porte; elle a plus de service en mer que beaucoup d'autres : elle a assisté à neuf combats et à sept naufrages ; elle a fait quatre fois le tour du monde, sans compter qu'elle a passé le détroit de Magellan dans l'obscurité, comme vous et votre maitre le savez aussi bien

Elle prit une petite clef, ouvrit un tiroir et mn montra les pièces d'or que je lui avais vendues après niun premier voyage.

que moi. Prenez-la donc et ayez-en grand soin; n'y mettez jamais que du tabac de premier choix; elle n'en a jamais contenu d'autre. Maintenant, Nab, un mot sur une petite mission dont je compte vous charger. Demandez d';iboid la permission de votre mailre , puis allez aux Saules-Pleureurs et portez ma bénédiction à Kitty cl à ses enfants ; c'est une tâche qui vous sera facile à accomplir, si vous y apportez le recueillement convenable. Tout ce que vous avez à faire, c'est d'aller trouver ma nièce et sa famille, et de leur dire qu'avant de fermer les yeux j'ai prié Dieu de les bénir tous; pourrcz-vous vous rappeler cela? — J'essayerai, capitaine Marbre , je ferai mou possible, mais je sui» bien ignorant.

LUCIE HARDINGE.

— Peut-être aurait-il mieux valu me confier ce devoir , dit la voix harmonieuse de ma femme.

Marbre fut satisfait de cette proposition , et parut disposé à l'accepter.

— Je n'aurais pas voulu vous causer autant d'embarras , mais j'accepte avec reconnaissance. Eh bien, en ce cas, Nab, vous n'aurez pas de bénédiction à donner , à moins que ce ne soit à Chloé et à sa petite famille; bénissez-les tous, excepté Hector, et ne lui accordez sa part que s'il s'engage à ne pas jurer. Adieu! Nab, donnez -moi la main. Vous m'avez été fidèle , et que le ciel vous en récompense ! Vous n'êtes qu'un nègre, je le sais , mais il y a un être aux yeux duquel votre âme est aussi précieuse que celle de plus d'un souverain.

IVabuchodonosor échangea une poignée de main avec son vieux commandant, sortit du cercle et se précipita en sanglotant dans l'anticlnmbre.

Marbre s'arrêta pour se remettre des émotions que lui faisait éprouver la douleur du noir. Quand il eut recouvré son sang-froid, il fouilla dans son hamac et finit par trouver deux petites boites de carton, dont chacune contenait une jolie bague ; il semblait les avoir achetées tout exprès avant Je quitter le port; il les donna à mes filles, qui les reçurent en pleurant.

iïIÏS»,:.,,.

U. Harrisson était on vieillard dont la figure respecfab'e, 1 aT grave et les manières métbodiques aaiionçaieiil I habitude de traiter les affaires graves.

— Votre père et moi, nous avons éprouvé ensemble bien des avaries , dit- il , et je vous aime plus que mes propres parents. Ce n'est pas un péché, je l'espère , madame \Vallingford; d'ailleurs il ne serait pas en mou pouvoir de m'en empêcher. J'espère que vous vous rappellerez tous quelquefois le pauvre vieux loup de mer que Dieu , dans sa sagesse, a jejé comme une épave sur votre chemin pour qu'il pût s'améliorer dans votre compagnie. Voici votre étoile polaire, jeunes gens, ajouta-t-il en désignant ma femme. Ne perdez jamais Dieu de vue , et donnez à votre digne mère la seconde place dans vos cœurs. Je ne prétends pas médire de votre père , qui a certainement son mérite; mais, quand on a une mère comme la vôtre, on doit se modeler sur elle , et le meilleur des maris ne saurait l'égaler en vertu.

Quelques minutes après , Marbre prit solennellement congé de tous mes enfants, et les pria de le laisser seul avec ma femme et moi. Nous passâmes une heure à causer ensemble , et pendant ce temps Moïse m'exhorta à plusieurs reprises à prêter l'oreille aux conseils de ma femme, car il semblait se préoccuper vivement du salut futur de mon âme.

— J'ai généralisé à plusieurs reprises sur l'afifaire du Grand-Sec, poursuivit-il; mais madame Wallingford a rassuré mon cœur sur ce

point. L'amour du Christ sert de contre grandeur infinie de la divine miséricorde

poids à mes me permet

péchés, et la d'espérer mon

Lucie Hardinge devenue madame Wallingford.

pardon. Je suis résigné à partir, Miles, car il est temps d'en finir, et je ne suis plus bon à rien sur la terre ; sans vous , je ne regretterais

La dernière chique du vieux Moïse Marbre.

point la vie. J'avoue qu'il m'est pénible de vous quitter, et que, malgré mes efiForts , je ne puis parvenir à m'en consoler; pourtant, mon cher enfant , car vous êtes encore un enfant à mes jeiu, j'oublie

LUCIE HARDINGE.

toutes mes douleurs en levant les yeui vers le ciel. Adieu , laissezvous r;uider par votre femme, et, quand le voyage sera terminé, nous nous retrouverons tous dans le même i)ort.

— Je suis bien heureux, Moïse, de vous trouver en ces dispositions ; la perspective que vous me faites entrevoir me remplit d'une pieuse joie qui diminue les chagrins de noire s(?paration. Quant à vos péchés , Dieu a la puissance et la volonté de vous en alléger, puisqu'il vous trouve disposé à faire pénitence et à implorer la médiation de son divin fils. Avez-vous quelques vœux à former? voici le moment de me les faire connaître.

— J'ai fait un testament, Miles, et vous le trouverez dans mon pupitre. Je donne quelques bagatelles à vous et aux vôtres ; mais vous n'avez pas besoin d'or, et tout ce que je possède revient à Killy et à ses cnfanis. 11 est toutefois une chose sur laquelle je n'ai pas encore d'idée fixe; je vais vous la dire : sied-il mieux à un marin d'être jeté à la mer que d'être enseveli dans un cimetière? Je n'aime pas les pierres tumulaires, j'en ai trop usé dans mon enfance, et j'aurais besoin d'une belle dérive. Quelle est votre opinion , mon ami ?

— Décidez vous-même , vos désirs seront une loi pour moi.

— En ce cas , enveloppez-moi dans mon hamac et lancez-moi à la mer, suivant l'ancienne méthode. J'ai quelquefois pensé qu'il serait bon de reposer à côté de sa mère , mais elle pardonnera à un vieux marin de préférer l'eau salée à un cimetière de campagne.

Plusieurs autres entrevues suivirent celle-ci ; mais le vieillard ne me dit plus rien de son enterrement ni de ses dispositions lestamentiiires. Lucie priait souvent avec lui, et lui lisait la Bible deux ou trois fois par jour. Je me souviens d'avoir entendu une fois près du hamac le murmure d'une voix basse et enfantine : c'était celle de ma fille cadette qui relisait un chapitre que sa mère avait lu et commenté une heure auparavant.

Marbre mourut sans douleurs et sans gémissements. Toute ma fa-, mille, Mabuchodonosor et le premier lieulenant se réunirent autour de son lit de mort. INous ne fûmes avertis de sa fin que par un regard d'intelligence qu'il jeta sur ma femme une minute avant de rendre le dernier soupir. Ce regard était plein de résignation et d'espérance , et nous eûmes lieu de croire que cet homme simple et honnête était mort dans des sentiments de componction.

Pour obéir à sa requête , et malgré la vive opposition de ma femme et de mes filles , j'ensevelis le cor^s de mon vieil ami dans les abîmes de l'Océan.

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