CHAPITRE XXXV
Ce fleuve, qui jadis réfléchit ma figure Jeune et vive, et mou front ceint de flottants anneaux, hevoit mes yeux éteints, ma hianche chevelure. Mon fionl ridé comme ses eaux.
Bdrms.
Je n'ai plus maintenant qu'à parler de Lucie. J'ai réservé cette agréable tâche pour la dernière , et je passe sur les événements qui ont signalé la seconde partie de mon existence pour terminer ce récit en m'occupant du sujet qui m'est le plus agréable.
Pendant les premièrts années qui suivirent mon mariage, j'ai joui certainement d'un bonheur que peut seule donner une union formée par l'amour avec l'approbation de la raison et des principes. Je ne prétends pas que ma félicité ait diminué; elle a au coutraire augmenté sous un certain rapport, mais le temps et l'intimité ont tini par me familiariser avec la pureté, le désintéressement cl la délicatesse d'une femme. J'en jouissais d'abord comme de choses qui m'éiaient complètement inconnues, tandis que, si j étais aujourd'hui subitement jirivé de Lucie, je les regretterais comme une partie intégrante de mon existence.
Lorsque je parcours les champs de Clawbonny, je me rappelle avec une joie calme cl une sincère reconnaissance la manière dout
j'ai passé les premières années de notre mariage. A cette époque Lucie m'accompagnait dans toutes mes courses à cheval ou en voiture* elle écoutait toutes mes suggestions avec un tendre intérêt et une attention indulgente; elle me rendait pensées pour pensées, sentiments pour sentiments, rires pour rires, et parfois aussi larmes pour larmes. Toutes les émotions qui s'élevaient dans mon cœur se réfléchissaient dans le sien. Ce fut pendant ces anni-cs que furent conçus et exécutés mes grands projets d'amélioration pour la maison , les jardins d'agrément et les champs de Clawbonny. IVous construisîmes des dépendances et des écuries plus appropriées que celles qui existaient au genre de vie que nous imposait l'augmentation de notre fortune. Une autre aile fut ajoutée à l'édifice principal, dont nous conservâmes l'architecture irrégulière et la confusion pilloresque. Après avoir ainsi employé le premier été qui suivit noire mariage, je dis à Lucie qu'il était temps de cesser nos constructions pour songer aux réparations de Riversedge.
— ]N'y songez pas , me répondit- elle, laissez de côté la maison de madame Bradfort, et occupez-vous avant tout de Clawbonny. C'est la véritable demeure des Wallingford ; si notre cher fils devient homme et se marie, nous l'installerons à Riversedge jusqu'à ce que nous soyons prêts à lui abandonner Clawbonny.
Ce projet n'a pas été exécuté, car Miles, mon fils aîné, habite Clavï-bonny avec nous tout l'été, et ses enfants bruyants jouent, en ce moment même, à la balle, dans un champ exclusivement réservé à leurs récréations.
La seconde période de mon union avec Lucie prit un nouveau caractère. Nos enfants commencèrent à compter, non plus comme de petits êtres sur lesquels il fallait veiller avec sollicitude, mais comme des créatures faites à l'image de Dieu, et dont la conduite dépendait de nos instructions. J'ai toujours admiré la manière dont Lucie gouverna ses enfants et les forma insensiblement à la vertu; sa règle a été toute de bienveillance et d'amour. Je ne crois pas avoir jamais entendu sa voix s'élever sous l'influence de la colère. Quand elle adresse un reproche, c'est avec le langage de l'affection et de l'intérêt , quoiqu'elle sache y mettre la sévérité qu'exigent les circonstances. Le résultat de nos soins a dépassé toutes les espérances que nous avions pu concevoir.
Quand nous avons voyagé, nous avons emmené nos enfants avec nous. Tous ceux qui ont vu le monde savent combien les voyages agrandissent les idées; mais peu de personnes sont à même de comprendre la satisfaction intime qu'on éprouve en partageant les richesses intellectuelles que l'on recueille avec ceux qu'on aime le plus sur la terre. Kos quatre enfants étaient nés dans les huit premières années de notre mariage, et quand nous nous mimes en route tous étaient à même de profiter de nos excursions.
A mesure que nous avançons en âge , l'amour que nous avons pour nos enfants s'accroît en même temps que nous nous détachons des biens du monde. INos pensées se portent vers un monde futur avec une piété naturelle que ne dépare point la moindre teinte de bigoterie, ni de puritanisme, ^ious ne confondons jamais le péché avec une gaieté innocente. Nous savons établir une juste distinction entre les commandements de Dieu et les prohibitions exagérées de certains théologiens. Je dois la plus profonde reconnaissance à Lucie pour avoir incul([ué à nos enfants le sentiment de leurs devoirs, sans leur donner de fausses idées sur la piété.
Grâce à ma tempérance et à l'exercice, je suis encore vert et je parais avoir dix années de moins que mon âge. Lucie était encore une femme réellement séduisante à I âge de cinquante ans. Je la trouve encore telle , et le vieux ^abuchodonosor, qui est installé auprès de nous avec sa femme Chloé, appelle souvent mes filles ses belles jeunes maîtresses, et ma femme sa bclli' vieille maîtresse.
Lt pourquoi Lucie Hardinge ne conserverait-elle pas des traces de ces charmes qui l'ont rendue si attrayante dans sa jeunesse? Lue âme pure, juste et tranquille ne peut manquer de communiquer quelr]uesuns de sis rayons au vis;ige sur lequel elle se reflète encore. Je le lépi-te, Lucie est toujours charmante à mes ytm, elle l'cmporie même sur ses filles. Alon union avec elle fait le bonheur et l'orgueil de ma vie, et il n'est pas de jour oti je ne me jellc à genoux pour en rendre giâtc à Uicu.