CHAPITRE XXXI
Quoique le soldat affronte la mort avec indifférence au milieu du tumulte de la bataille, hors de là, le passade suprême amène pour lui, comme pour les autres hommes, des réflexions solennelles , des regrets et des appréhensions. Le sergent Dunliani était brave; mais il partait pour une contrée inconnue où sa résolution lui était inutile. Il sentait se relâcher graduellement les liens qui l'attachaient au monde, et ses idées prenaient naturellement une direction élevée; car, quelle que soit la variété de nos croyances religieuses, nous sommes tous convaincus que la mort n'est qu'un degré entre celte vie et un ordre de choses supérieur.
L'Eclaireur, malgré son originalité et ses opinions particulières, était d'une nature rêveuse et disposé à jeter sur les évéïuujents le couii d'ceil du philosophe. Mais Cap, ce marin sentencieux , vantard et déclamateur, entra dans le blockhaus sans avoir pu se pénétrer de la conduite qu'il devait tenir. Il débuta par raconter les événements qui avaient amené la mort de Muir et de Tète-dc-Flèchc.
— Tous deux ont levé l'ancre à la hâte , dit-il en achevant son récit. Vous avez la consolation de savoir que vous êtes précédé par deu.x hommes dont vous n'aviez aucun motif pour être l'ami. Si j'étais à votre place , ce serait pour moi un sujet de vive satisfaction.
Rosée-de-Juin se leva à la nouvelle de la mort de son mari et se glissa à l'instant môme hors du blockhaus. Uunham écouta d'un air égaré. Il s'inquiétait peu de IMuir, et il avait déjà oublié Tête-de- Flèche ; mais il demanda Eau- Douce d'une voii faible. Le jeune homme fut immédiatement mandé et accourut avec empressement. Le sergent le regarda avec bienveillance comme pour lui exprimer le l'egret de l'avoir méconnu. Cap, le guide et Jasper se groupèrent autour du lit de Diinham, et Mabel s'agenouilla auprès de lui.
— Nous vous rejoindrons bientôt, dit l'Eciaireur, qui avait souvent assisté à des agonies , mais qui trouvait la mort au sein du foyer domestique bien dillérente de celle des champs de bataille : vous ne verrez plus ni le lieutenant Muir, ni Tête-de-l'lèche ; mais j'espère que nous nous rencontrerons plus tard Vous ;ivez fait votre devoir, et vous pouvez vous mettre en chemin d'un pitd agile et d'un coeur léger.
— Certainement, ajouta Cap, il eût été mieux de mettre en panne au large, et d'envoyer une embarcation avant d'aborder; mais nous sommes tous convaincus que vous avez fait pour ;e mieux.
— Mon père, mon bien aimé père , s'éc'a Mabel , ne songez pas à
ce que vous avez fait ! Placez toute votre confiance dans la médiation de notre saint Rédempteur. Vous avez souvent éprouvé votre iiiMilhsance en essayant de réaliser vos moindres vœux. Comment donc pourriez -Vous penser à élever votre nature fr.igile et imparfiite à la hauleur nécessaire pour être admis en la présence de l'éternelle pureté ?
— C'est ce que j'ai entendu dire aux frères moraves, murmura l'Eciaireur à l'oreille de Cap.
— J'ai peur, dit le vieux marin, que Mabel n'entraîne le sergent à la dérive, quand nous le tenions au beau milieu du canal.
— Laisscz-la faire; elle s'y entend mieux que vous.
— Mettez votre confiance en Dieu, poursuivit Mabel; priez, mon père, et implorez son appui.
— Je ne suis pas habitué à prier. Mes amis, ne pourriez-vous m'indiquer les paroles que je dois prononcer?
Cap n'avait jamais su ce que c'était qu'une prière. L'Eclaireur implorait l'a.ssistance du ciel pir des aspirations meulaUs, qui n'étaient point formulées, et par conséquent il n'avait rien à répondre. Quint a Jasper Eau -Douce, il était incapable de se rendre mile en cette grave circonstance, qui anéantissait toutes ses forces et bouleversait toutes ses facultés.
— Mon père, dit Mabel en s'essuyant les yeux et en essayant de composer son maintien , je prierai pour vous , pour moi , pour nous tous. La requête des plus faibles et des plus humbles est toujours exaucée.
Il y avait quelque chose de sublime et de touchant dans cet acte de piété filiale. Le calme de la jeune fille, le sacrifice qu'elle faisait de la timidité de son sexe , l'élévation de ses pensées, inspirèrent à tous les assistants une profonde vénération. Elle prit la parole, et sans répéter servilei.,cnt les formules que lui fournissait sa mémoire, elle emprunta à la liturgie les plus magnifiques accents. Peu à peu Dunham se trouva dans l'état d'un homme pesamment chargé, chancelant au bord d'un précipice, et auquel on enlève son fardeau pour le placer sur les épaules d'un autre plus capable de le soutenir. Cap fut surpris de ses propres sensations, et se demanda même si elles n'étaient pas indignes d'un marin. Jasper, à genoux en face de Mabel, se couvrit le visage, et s'efforça de suivre Mabel; mais peut-être songeait-il moins à l'objet de la prière qu'à la douce voix qui la prononçait. L'Eclaireur, dfbout en face de Mabel, appuyé sur sa carabine, en serrait ,)arfois le canon, que ses doigts nerveux semblaient comprimer. En communication spirituelle avec la jeune fille, il levait de temps en tenip-; les yeux comme s'il se fût attendu à rencontrer quelque témoignage visible de la présence de l'être redouté auquel on s'adressait. Puis il reportait un regard de tendresse paternelle et d'admiration na'ive sur notre héroïne, qui , les joues animées d'un saint enthousiasme, les yeux tournés ver3 la lumière, ressemblait à quelque vierge de Guido Rem.
— Dieu vous bénisse, ma chère enfant ! murmura le sergent Dunham lorsque Mabel eut terminé; et il étendit sa main dibi e sur la tête inclinée de la jeune fille. — Dieu vous bénisse! Que ne puis-je prier aussi !
— Mon père , vous connaissez l'oraison dominicale ; vous me l'avei apprise quand j'étais enfant.
La figure du sergent s'éclaira d'un souvenir, car il se rappelait qu'il avait rempli jadis celle portion des devoirs paternels, tl la conscience de l'avoir accomplie lui causait à cette heure solennelle une inconcevable satisfaction.
— Mabel, murinura-t-il après quelques minutes de recueillement silencieux , et d'une voix qui semblait se ranimer : — Mabel , je vais vous quitter !... •
L'esprit , au moment du grand et dernier passage, parait touours ne tenir aucun compte du corps.
— Je vais vous quitter, mon enfant; où est votre main?
— La voici, mon père!... prenez-la ; prenez-les toutes les deux.
— L'Eclaireur, ajouta le sergent, la voicil Je vous la laisse....
elle est à vous!... Dieu vous garde tous deux!...
Et tâtonnant de l'autre côté de son lit, il saisit à son insu la main de Jasper agenouillé, et la tint dans les siennes avec celles de Mabel : il mourut une minute après, et notre héroïne ne s'en élait pas aperçue. Avertie par une exclamation de Cap, elle vit les yeux de Jasper fixés sur les siens, et sentit la brûlante étreinte des m àus du jeune homme; mais un unique sentiment prédominait en elle. Sans se nndre compte de ce qui s'était passé, elle se retira à 1 écart pour pUurir.
Le guide prit le bras d'Eau-Douce, et les deux amis s'éloignèrent ensemble. Ils traversèrent l'ile dans le plus profond silence, et s'arrêtèrent sur le rivage..
— Tout est fini I dit l'Eclaircur : le pauvre sergent Dunham est arrivé à la halte; il est mort de la main d'un misérable Iroquois !
— Que va devenir Mabel ?
— Vous avez entendu les dernières paroles du sergent : il a confié sa fille à ma garde, Jasper; il m'a chargé là d'u-.c tâche iaip^b^nlel
L'ONTARIO
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— D'une tâche dont tout homme consentirait volontiers à vous alléger, dit Jasper avec un amer sourire.
— J'en suis indigne peut-être : je n'ai pas d'esprit , Jasper , mais j'aurais tort de me décourager si Mabel Dunham veut bien passer sur mon ignorance et mes imperfections. Ce que je crains, c'est l'envie, c'est la médisance : croyez vous, mon ami , que Mabel en m'cpousant ne s'espose pas à la critique? Tout le monde ne me voit pas avec les mêmes jeux que vous et la fille du sergent. J'ai parfois désiré que Mabel ait de l'inclination pour vous, et que vous en ayez pour elle. Il me semble qu'un homme comme vous était plus capable que moi de la rendre heureuse.
— Il suffit, interrompit Jasper avec impatience : vous serez l'époux de Mabel; il est inutile de songer à un autre. Quant à moi, je suivrai l'avis de maître Cap, et j'essaierai de devenir quelque chose en m'embarquant sur l'eau salée.
— Vous! Jasper Western, vous! quitter les lacs, les forêts, les frontières, pour les villes et les grandes routes des colonies! J'avais compté sur vous, Jasper; j'avais jeté mon dévolu sur un site charmant, auprès duquel est une bonne rade oii votre navire aurait pu mouiller. J'espérais qu'un jour vous y bâtiriez une cabane auprès de la mienne, et que vous vous établiriez là avec votre femme!... Nous aurions formé à nous quatre un groupe d'heureuses créatures !...
Jasper prit la main du guide , et dit en s'efforçant de sourire :
— Vous oubliez, mon ami , que je n'ai personne à aimer; je doute d'ailleurs que j'aime jamais personne autant que vous et Mabel.
— Merci, mon garçon, merci; mais votre affection n'est que de l'amitié, et c'est bien différent de ce que j'éprouve : au lieu de dormir aussi profondément que la nature à minuit, je rêve jusqu'au matin de Mabel Dunham. Les jeunes daims folâtrent devant moi, et quand je lève mon tueur de daims pour les ajuster, il me semble qu'ils ont tous la douce physionomie de Mabel, et qu'ils me disent en me riant au nez : Tirez donc si vous l'osez! Je l'entends gazouiller au milieu des oiseaux qui chantent, et hier encore je rêvais que je sautais le JXiagara en tenant Mabel dans mes bras plutôt que de m'en séparer. Les plus cruels moments que j'aie jamais passés sont ceux oîi le diable, ou quelque conjurateur iroquois, m'a fait croire en rêve que par une inconcevable calamité, par un changement imprévu, Mabel m'était enlevée à jamais!
— O l'Eclaireur, puisque vous trouvez cette perte si pénible dans un rêve, que doit-elle être pour celui qui l'éprouve en réalité, qui la voit positive, inévitable , auquel il ne reste que le désespoir!
Ces paroles échappèrent à Jasper presque à son insu, mais avec l'accent d'un sentiment sincère et profond. Le guide, éperdu, fixa sur son ami des yeux hagards , et malgré sa simplicité , il devina tout en un moment. Lorsque l'esprit saisit un premier indice d'un fait jusqu'alors ignoré, on sait avec quelle rapidité les preuves corroborantes s'accumulent ; avec quelle force se pressent les pensées , avec quelle logique les conclusions sont tirées des prémisses. Trop confiant et trop équitable pour ne pas s'imaginer que ses amis lui souhaitaient un bonheur qu'il leur aurait souhaité , le guide n'avait jamais eu le moindre soupçon de l'amour de Jasper pour Mabel. Toutelois il connaissait par sa propre expérience les émotions qui caractérisent la passion ; et celle du marinier s'étaitmanifestée avec tant de violence qu'aucun doute ne lui était permis.
Il prit Jasper par le bras et le conduisit près d'un tronc d'arbre renversé, sur lequel il le força de s'asseoir. Le jeune homme se laissa faire ; il se reprochait amèrement d'avoir divulgué son secret , mais il avait trop de franchise pour hasarder une rétractation, ou pour éviter des explications , dont l'attente lui causait pourtant un tremblement insurmontable.
— Jasper, dit le guide d'un ton solennel, vous avez pour Mabel des sentiments plus tendres que je ne l'avais cru, et si ma vanité ne m'a cruellement trompé , je vous plains de toute mon âme! On est bien à plaindre , quand on a donné son cœur à une femme comme Mabel, et qu'on n'a pas l'espoir d'en être aimé. Il faut que cette affaire s'éclaircisse et qu'il n'y ait pas de nuage entre nous.
— De quel éclaircissement avez- vous besoin ? J'aime Mabel Dunham , tt Mabel Dunham ne m'aime pas ! elle vous préfère; et le meilleur parti que j'ai à prendre est de m'en aller en mer, et de tâcher de vous oublier tous deux.
— M'oublier, Jasper! ce serait un châtiment que je ne mérite pas. Mais comment savez-vous que Mabel me préfère ? cela me semble impossible !
— Ne doit-elle pas vous épouser, et se donnerait-elle à un homme qu'elle n'aime pas?
— Elle a été sollicitée par le sergent. Une fille dévouée aurait résisté difScilement aux instances d'un père mourant... Avez-vous jamais fait part à Mabel de vos sentiments pour elle ?
— Jamais i l'Eclairçutl je u'aurais pas voulu me déclarer votre mal,
— Je vous crois, mon ami ; je crois que vous êtes prêt à aller en mer en emportant votre secret avec vous ; mais cela ne doit pas être : Mabel saura tout et elle décidera, dût cette épreuve me briser le cœur... Vous n'avez échangé ensemble aucunes paroles?
— Rien de direct. Pourtant je dois à votre générosité de vous avouer ma folie. Vous savez comment les jeunes gens se comprennent ou croient se comprendre l'un l'autre , comment ils se communiquent leurs pensées , sans parler, de mille petites manières ?
— Non, Jasper, répliqua le guide, Mabel s'est toujours expliquée ouvertement avec moi.
— Elle vous a dit qu'elle vous aimait?
— Pas précisément. Jasper. Elle m'a dit que nous ne devions pas être époux , que nous ne le serions jamais; qu'elle m'honorait, qu'elle me respectait, mais qu'elle n'était pas digne de moi. Alors le sergent a prétendu que c'était là le langage de toutes les jeunes filles , que sa mère l'avait tenu , que je devais m'estimer heureux si elle consentait à m' épouser; et voilà pourquoi j'ai conclu que tout allait bien.
Malgré son amitié pour son heureux rival , Jasper ne put s'empêcher de sentir son cœur bondir de plaisir en apprenant qu'aucun autre n'avait entendu les doux aveux qui lui étaient refusés.
— Donnez-moi quelques détails sur ces muets entretiens dont vous parlez, reprit l'Eclaireur, dont la physionomie devint grave, et qui parut s'attendre à la découverte de quelque coupable machination. Je me suis souvent entendu, sans user de la langue, avec Chingachgook, avec son fils Uncas ; mais j'ignorais que cet art fût pratiqué par les jeunes filles.
— Ne vous inquiétez pas de cela , l'Eclaireur. Un regard , un sourire, un coup d'œil, une main tremblante, voilà tout ce dont j'ai voulu parler. Parce que j'ai eu la faiblesse de trembler au souffle de Mabel, au contact de ses habits, je me suis laissé entraîner à de vaines illusions. Je ne me suis jamais expliqué avec Mabel , et toute explication serait maintenant inutile.
— Jasper, répondit le guide avec dignité, pensons aux funérailles du sergent, à notre départ de l'île, et nous nous occuperons^ ensuite de Mabel. Cette affaire doit être examinée à fond, car le père m'a confié son enfant.
Jasper fut charmé que l'entretien cessât, et les deux amis se séparèrent. Dans l'après - midi , on enterra tous les morts , et le tombeau du sergent Dunham fut creusé au centre de la pelouse, à l'ombre d'un gigantesque ormeau. D'abondantes larmes soulagèrent Mabel pendant la lugubre cérémonie.
Jasper ayant déclaré que le temps était trop mauvais pour s'aventurer sur le lac , on ne songea au départ que trois jours après la mort de Dunham. Dès que le vent fut favorable, le capitaine Sanglier s'embarqua après avoir pris congé de l'Eclaireur, qu'il n'espérait plus revoir. Tous deux se séparèrent comme deux hommes qui s'estiment, mais qui sont une énigme l'un pour l'autre.