‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 33 sur 280 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Mabel avait en besoin de trop de courage pour se laisser abattre par la douleur : elle regrettait son père , elle frémissait au souvenir du meurtre de Jennie; mais elle n'éprouva pas longtemps l'accablement qui accompagne le chagrin. Ce qui contribua à lui rendre toute son énergie, ce fut l'attention qu'elle dut accorder à la pauvre Rosée-de- Juin , qui , depuis la mort de son mari , était plongée dans un état de stupeur.

Le jour fixé pour le départ, on avait embarqué les effets : les soldats et les matelots étaient déjà à bord ; il ne restait plus dans l'île que Rosée-de-Juin, qui pleurait à l'écart, l'Eclaireur, Jasper et notre héroïne. Le guide conduisait ses deux amis vers les canots qui devaient les emmener; tout à coup il s'arrêta, indiqua à ses compagnons un arbre tombé qu'on ne pouvait apercevoir du cutter , et dit après s'y être assis :

— Mettez-vous ici , Mabel , et vous là, Eau-Douce ; j'ai sur le cœur un poids dont je veux me délivrer , si c'est possible. Il faut que je soulage mon cœur , sinon ma conscience , tandis que j'ai encore la force de le faire !

Les deux jeunes gens se regardèrent avec étonnement; il leur semblait improbable que l'Eclaireur eût un poids sur la conscience.

— Mabel, dit notre héros, expliquez -vous ouvertement, avant d'aller rejoindre votre oncle, qui s'est établi depuis trois jours à bord, prétendant que c'était le seul endroit oii un homme pouvait garder ses cheveux sur la tête. Que dis-je, hélas! j'essaie d'être plaisant, de montrer de la gaieté , mais la puissance humaine ne peut faire remonter le courant. Vous savez , Mabel , qu'avant sa mort le sergent a décidé que nous devions être mari et femme , vivre ensemble , et nous aimer l'un l'autre , tant qu'il plairait au Seigneur de nous garder sur la terre et même après»

L'ONTARIO

Les joues de Mabel avaient recouvré leur coloris , grâce à la fraîcheur du matin; mais à cette apostrophe inattendue, elles reprirent la pâleur qu'elles devaient au chagrin. Cependant elle essaya de répondre d'un air affeclueux, et même avec un sourire.

— C'est vrai, mon excellent ami, tel est le vœu de mon pauvre père, et je sens que le dévouement de ma vie entière vous récompensera à peine de ce que vous avez fait pour moi.

.— J'ai peur , Mabel , qu'il faille des liens plus forts entre l'homme et la femme. Vous n'avez rien fait pour moi , ou du moins rien d'important , et pourtant mon cœur incline vers vous. L'amour tient à autre chose qu'à des chevelures sauvées et à des courses dans les bois.

— Ne pourrions-nous ajourner cette conversation , reprit Mabel en rougissant de nouveau. Nous ne sommes pas seuls, et rien n'est plus désagréable pour un auditeur que des affaires de famille , qui ne l'intéressent point.

— C'est précisément, parce que nous ne sommes pas seuls, ou plutôt parce que Jasper est avec nous, que je désire éclaircir mes doutes. Le sergent a cru que je vous convenais. J'ai fini par le croire moimême. Mais quand vous m'avez accordé votre main, Mabel, il y avait, comme dit votre oncle, une circonstance que vous ne connais:.iez pas, et qu'il est bon de vous apprendre. J'ai souvent pris un pauvre daim pour mon dîner, quand je ne trouvais pas d'autre gibier , mais il est naturel de prendre ce qu'il y a de mieux, quand on peut l'avoir.

— Vous parlez par énigmes, mon cher guide. Si celle conversation est vraiment nécessaire , expliquez-vous clairement.

— • Eh bien , j'ai songé que, lorsque vous avez promis à voire père de m'épouser , vous ignoriez ce que Jasper Western éprouvait pour vous.

.— L'Eclaireur, vous oubliez que nous sommes fiancés, dit Mabel, dont les joues redevinrent pâles , pour reprendre bientôt les plus vives couleurs. Eau-Douce s'était caché le visage entre les mains.

— Tout ce qui estjuste est convenable, reprit le guide. J'ai interrogé mon ami; j'ai comparé ses rêves à mes rêves, ses désirs à mes désirs, et j'ai reconnu que nous avions pour vous des sentiments trop analogues pour être heureux tous les deux. Mais peut-être si vous aviez été avertie de ceux d'Eau-Douce, n'auriez -vous pas consenti à épouser un vieui et grossier chasseur comme moi.

Pourquoi celte cruelle épreuve? A quoi cela mène-t-il? Jasper

■\Veslern n'a pas les idées que vous lui supposez. 11 ne dit rien , il ne pense à rien.

Mabel ! s'écria le jeune homme révélant par ce seul mot toute

sa passion.

Mabel se cacha la tète entre les mains, et les deui jeunes gens ressemblèrent à deux coupables pris en flagrant délit d'un crime qui compromettait le bonheur d'un commun patron. En apprenant si brusquement un fait qu'elle avait vaguement deviné , Mabel ne savait si elle devait se réjouir ou pleurer. Malgré son trouble, elle fut la première à parler, car Jasper ne pouvait que mentir ou affliger son ami.

— Pourquoi s'occuper de tout cela? dit-elle : c'est de la cruauté ! Vous savez que je suis à moitié sauvage, répondit le guide, et il

essaya de rire à sa manière habituelle , mais il émit un son étrange et discordant.

Mon cher ami , reprit Mabel , ne croyez pas que je veuille vous

le reprocher. Si le courage, la noblesse d'âme, des principes invariables peuvent faire aimer et respecter un homme , vous n'avez rien à envier aux autres.

— Quelle voix séduisante ont les femmes, Jasper 1 dit le guide en rîant celte fois avec facilité. Oui, la nature semble les avoir faites pour chanter à nos oreilles lorsque se tait la musique des bois. Mais il faut parvenir à nous entendre. Répondez-moi, Mabel : si vous aviez su que Jasper vous aimait, qu'il voyait votre image dans les eaux du lac, que vos rires le poursuivaient dans son sommeil , qu'il était prêt à baiser la terre sous vos pas , auriez-vous consenti à m'épouser ?

Mabel ne répondit pas tout d'abord. Quoiqu'elle eût le visage caché par les mains, on put voir les teintes du sang qui y montait entre ses doigts, auxquels même la rougeur sembla se communiquer. Etonnée et presque terrifiée , elle jeta cependant un coup d'œil furtif à Jasper, dont l'allilude lui confirma la vérité des assertions de l Eclaireur.

Répondez-moi, reprit ce dernier, le sergent m'a chargé d'être

\olre protecteur, mais non votre tyran , et je lui ai promis d'être pour vous un père autant qu'un époux.

Mabel se leva , et se plaçant en face des deux prétendants : — Que demandez-vous, ditclle au guide : n'ai-je pas déjà promis à mon père de faire tout ce que vous désireriez?

— Eh bien ! je délire que vous me répondiez. Habitant des bois, sans instruction, j'ai eu peut-être des vues trop ambitieuses, et je veux savoir à quoi m'en tenir. Jugez entre nous ! Nous vous ai uoas tous les

deux : Jasper croit peut-être que ses sentiments sont plus vifs que les miens; mais il me semble que cela est impossible. Ainsi, sous ce rapport, nous sommes tous deux dans des conditions égales. Voyons maintenant ce qu'il y a à dire pour et contre chacun de nous. Je commence par moi, comme étant le plus âgé. Je suis le meilleur chasseur des frontières , et si l'on manque avec moi de gibier ou de poisson , il ne faudra s'en prendre qu'à la Providence ; mais je suis bien ignorant ! Il est vrai que je parle plusieurs langues, mais je suis loin d'être habile dans la mienne. Je pourrais aussi être plus élégant et plus jeune; et en y réfléchissant , j'arrive à conclure que je ne vous conviens guère.

— Homme noble et généreux 1 s'écria notre héroïne en baisant la main de l'Eclaireur avec vénération.

— Passons à Jasper, continua-t-il : H peut aussi bien que moi pourvoir une cabane, car il est économe et industrieux. En outre, il est savant, il sait le français, et a lu bien des livres que je ne comprendrais pas. Il a une manière de s'exprimer à laquelle je n'arriverai jamais. Il me faisait bouillir le sang en parlant de votre beauté , de vos grâces naturelles, de la générosité de votre cœur...

— Jasper, Jasper! pourquoi ne pas m'avoir évité cet entretien?

Et, en prononçant ces mots, la jeune fille, par un mouvement irrésistible, se laissa tomber entre les bras d'Eau-Douce en pleurant comme un enfant.

Eau-Douce lui répondit par des paroles incohérentes, mais le langage de l'afTection se fait aisément comprendre. Les deux amants oublièrent l'Eclaireur ; mais celui-ci s'était retiré avec une délicatesse instinctive, et il ne revint que longtemps après.

— Je sais maintenant ce que vous avez voulu dire, Jasper, quand vous me parliez de langage muet, et c'est un genre de conversation qui a ses charmes. Hélas ! j'avais bien dit au sergent que je n'étais paj fait pour Itlabel, mais il n'a pas voulu me croire !

On aurait pu appliquer à Jasper et à Mabel la peinture que fait Milton de nos premiers parents, au moment oii ils eurent la conscience de leur péché. Jasper était pâle comme la mort, mais la pudeur virginale avait rendu à la fille du sergent l'incarnat de ses plus belles heures de joie et d'insouciance. Le sentiment d'un amour partagé donnait à sa figure un air de douceur et de tendresse. L'Eclaireur la contempla avec ravissement, mais son extase fut troublée par la pensée que celte belle et jeune créature était perdue à jamais pour lui. 11 se remit promptement de celte émotion , et prit la parole avec une gravité solennelle.

— Chaque homme a ses talents, dit-il, les miens ne sont pas de nature à séduire la jeunesse el la beauté. J'ai commis une erreur , mais j'en ai été cruellement puni , et je viens de passer une heure d'amertume...

— Une heure , répéta Mabel.

— Une heure ! s'écria Jasper, au même instant. Non, mon digne ami, il n'y a pas dix minutes que vous nous avez quittés.

— C'est possible, mais le temps m'a semblé bien long ; je commence à croire que les gens heureux le comptent par minutes, elles misérables par années ; mais ne parlons pas de tout cela. Je sais ce que vous auriez à me dire, Mabel, et vos explications ne ehangeraienl pas ma résolution. Elle est à vous. Jasper, et je pense que vous la rendrez plus heureuse que moi , quoique j'eusse fait bien des sacrifices pour cela. J'aurais dû ajouter foi à ce que Mabel m'avait dit sur les bords du lac; la rai-on aurait dû me convaincre que c'était la vérité; mais il est si doux de croire ce que l'on désire, et si facile à l'amour-propre de s'aveugler ! A la vérité , Mabel semblait consentante , mais c'était par égard pour son père, et par crainte des sauvages... ;

— L'Eclaireur ! '

— Rassurez - vous , Mabel; je suis loin de vous en vouloir. J'ai eu un moment l'envie d'aller ra'établir dans votre voisinage pour être témoin de votre bonheur; mais, en somme, il vaut mieux que je quitte le S5', cl que je retourne au 60% qui est mon premier régiment, il eût mieux valu peut-être ne jamais le quitter; pourtant, Jasper, je ne regrette pas de vous avoir connu.

— Et moi? interrompit impétueusement Mabel.

— Vous , reprit le guiJe en lui prenant la main et en la regardant avec affection, comuunl rcgrelterais-je qu'uu rayon de soleil ait brillé dans un jour sombre? que la lumière se soit un moment glissée à travers les ténèbres? Je ne me flatte pas de conserver mou ancienne gaieté , mon sonuneil profond d autrefois; mais je me rappellerai toujours combien j'ai été près d'être heureux sans le mériter. C'est fini maintenant; vous allez partir; maître Cap s'impatiente sur le pont et il est temps de prendre congé de vous.

— Prendre congé de nous! s'écrièrent eosemble les deux amanU. C'est le parti le plus s ige. Je vivrais et mourrais avec vous , si je

suivais mes inclinations; mais il faut écouter la raison. Vous retournerez au fort de l'Oswego, oii vous vous marierez, et moi je retour-

L'ONTARIO

éï

nerai au désert. Allons, Mabel, embrassez-moi, Jasper voudra bien le permettre; et puis nous nous séparerons.

— Oh ! mon ami , s'écria Mabel en l'embrassant à plusieurs reprises avec une liberté et une ardeur qu'elle n'avait pas témoignées à Jasper, vous viendrez nous voir. Vous logerez cbez nous dans votre vieillesse, et je serai pour vous comme un enfant.

— Oui , c'est cela , répondit le guide ; j'essaierai de penser de la sorte. Vous êtes plus propre à être ma fille que ma femme. Adieu , Jasper; allons au canot, il est temps de se rendre à bord.

La manière dont l'Eclaireur les conduisit au rivage fut calme et solennelle. Au bord du lac , il prit de nouveau les mains de Mabel et la regarda fixement jusqu'à ce que des larmes involontaires vinssent k ruisseler sur ses joues basanées.

—Bénissez-moi, dit Mabel en s'agenouillant respectueusement à ses pieds.

Le chasseur fit ce qu'elle désirait, et , l'aidant k entrer dans le canot, il s'éloigna avec effort. Toutefois,; avant de se retirer, il prit Jasper à l'écart et lui dit tout bas :

— Vous avez un bon caractère ; mais nous sommes tous deux grossiers et sauvages comparativement à cette chère enfant. Veillez sur elle , comprenez-la bien , et le Seigneur des lacs et des forêts vous donnera le bonheur et la force d'en être toujours digne I

L'Eclaireur fit signe à Jasper de partir et demeura appuyé sur sa carabine jusqu'à ce que le canot fût arrivé à bord du Viloce. En l'éloignant de la Station solitaire , les voyayeurs aperçurent au centre de la pelouse les formes musculeuses de cet homme extraordinaire, immobile comme une statue destinée à rappeler.les scènes dont cette île venait d'être le théâtre.

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