‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 34 sur 280 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'Eclaireur était accoutumé à la solitude; néanmoins, quand le Véloce eut disparu, il fut presque accablé par le sentiment de son isolement. Il était déjà fait à la vie sociale, aux affections domestiques; et il se trouvait désormais sans espoir et sans compagnons. Chingacbgook même était absent ; il manquait à notre héros dans le moment le plus critique.

Après être resté longtemps à la même place , l'Eclaireur poussa un profond soupir et s'avança vers le tombeau de Tête-de-Flèche, sur lequel Rosée-de-Juin pleurait, les cheveux épars et absorbée par la douleur. Elle avait pour siège une pierre qu'on avait enlevée du sol en creusant la fosse. Ce spectacle produisit sur le guide une impression salutaire ; il trouva ses motifs d'affliction futiles comparativement à ceux qu'avait une jeune femme si brusquement privée de son époux.

— Rosée-de-Juin , lui dit-il , vous n'êtes pas la seule à gémir ; Tournez les yeux sur un ami !

— La Rosée n'a plus d'ami, répondit l'Indienne ; Tête-de-Flècte est parti pour les heureux territoires de chasse, et personne ne prendra soin de la Rosée. Les Tuscaroras la chasseraient de leurs wigwams ; les Iroquois sont détestables à ses yeux et elle ne pourrait les regarder. Laissez la Rosée mourir sur la tombe de son mari.

— Non , c'est contre la raison et la nature. Vous croyez au Manitou ?

— Il a détourné la face de la Rosée, parce qu'il est en colère; il l'a laissée seule pour mourir.

— Ecoutez un homme qui a une longue connaissance de la nature rouge , quoiqu'il soit né parmi les blancs. Quand le Manitou d'un visage pâle veut produire du bien dans le cœur d'un visage pâle , il le frappe de douleur, car c'est dans la douleur que nous apprécions d'un oeil plus sûr et nos actions et les règles de la justice. Le grand esprit vous veut du bien, et il a emporté le chef pour vous empêcher d'être pervertie par sa langue astucieuse.

— Tête-de-Flèche était un grand chef, répondit fièrement l'Indienne.

~ H avait ses qualités et ses défauts. Mais vous n'êtes pas abandonnée, Rosée-de-Juin; que votre chagrin s'épanche et je vous reparlerai plus tard.

L'Eclaireur monta dans son canot et quitta l'île. Dans le courant de la journée Rosée-de-Juin entendit plusieurs fois l'explosion de sa carabine , et au coucher du soleil il reparut apportant des oiseaux tout roUs, qui exhalaient un fumet délicieux. L'Indienne consentit à manger, mais elle refusa d'abandonner la tombe.

Un mois entier se passa ainsi. La saison s'avançait, les arbres avaient perdu leurs feuilles et les nuits devenaient glaciales. Rosée-de-Juin 5 était décidée a coucher dans une des cabanes désertes, et l'Eclaireur se retirait tous les soirs dans une île voisine.

Au bout de ce temps Chingacbgook revint; U eut un long entretien

avec son ami, qui parut triste et rêveur. Rosée-de-Juin s'approcha de lui avec l'instinct et la douceur d'une femme, pour essayer de le consoler. v

— Merci, la Rosée, lui dit-il; vos intentions sont bonnes; mais il est temps de quitter ce lieu. Nous partirons demain et nous vous emmènerons.

Rosée-de-Juin fit un signe d'assentiment. Elle passa toute la nuit sur la tombe de son époux en priant à la manière de sa tribu. Quoiqu'elle eût pu sembler dégradée aux yeux des hommes superficiels, elle avait l'image de Dieu dans le cœur, et elle le prouvait par des inspirations qui auraient surpris ceux dont les sentiments SQOt plus apparents que réels.

Les trois amis partirent le matin. Ils gouvernèrent à l'ouest, traversèrent le lac sans encombre, passèrent devant le fort, sous les remparts duquel ils saluèrent de loin Lundie, et entrèrent dans une baie où le Véloce était à l'ancre. Jasper les attendait sur la rive; il reçut l'Eclaireur avec cordialité, et le conduisit vers ime cabane de troncs d'arbres récemment bâtie.

Prévenu par Chingacbgook, l'Eclaireur demanda peu d'explications, il se contenta de dire après un moment d'hésitation :

— Oîi est-elle, Jasper, où est-elle ?

— Elle vous attend à la maison , mon cher ami , où Rosée-de-Juin vous a déjà devancé.

— Elle a les pieds plus agiles que les miens ; mais je vais aussi vite par le cœur. Ainsi, mon garçon, vous avez trouvé le chapelain au fort, et l'affaire a été bientôt conclue ?

— Nous nous sommes mariés une semaine après vous avoir quitté, et maître Cap est parti le lendemain, yous n'en demandez pas de nouvelles ?

— Le Serpent m'en a donné , et puis je ne songe qu'à Mabel et à son bonheur. A-t-elle pensé à moi le jour de ses noces?

— Elle y pense toujours ; elle parle de vous journellement. Personne ne vous aime comme nous vous aimons.

— J'en suis convaincu, Jasper : Chingacbgook est le seul qui puisse soutenir la comparaison avec vous. Eh bien , ne tardons pas : conduisez-moi. Jasper; je vais tâcher de voir encore son charmant visage !

Les deux amis furent bientôt en présence de Mabel : elle reçut son ancien amant en rougissant, et tout son corps trembla au point qu'elle eut à peine la force de se tenir; cependant elle se montra franche; affectueuse et sans embarras. Avec son époux au contraire elle avait encore un peu de la réserve d'une nouvelle mariée ; mais en lui parlant, sa voix était plus tendre, son œil plus animé, et le coloris de ses joues trahissait des émotions que le temps et l'habitude n'avaient pas encore amorties.

La visite ne dura qu'une heure, au bout de laquelle le guide se leva pour faire ses adieux.

— Mon sort a été rude , dit-il ; mais celui de cette femme est plus triste encore.

— Rosée-de-Juin reste avec moi , interrompit notre héroïne avec empressement.

— C'est comme ça que je l'entends. Tâchez de la consoler, Mabel; la pauvre créature a perdu à la fois sa tribu et son mari, et il n'est pas facile de lui faire oublier ses misères.... Mais pourquoi m'occuper des peines d'autrui, comme si je n'avais pas assez des mienues? Ne me parlez pas, Mabel... ne me parlez pas. Jasper; laissez-moi m'éloigner en paix , comme un homme. J'ai été témoin de votre bonheur , et cela m'aidera à supporter mon chagrin.... Non! je ne veux plus vous embrasser, Mabel; je ne veux plus vous embrasser! Voici ma main, Jasper, serrez-la, mon ami; ne craignez point qu'elle vous échappe, car c'est la main d'un homme.... et vous aussi, Mabel, prenez-la!... Non, n'en faites rien I ajouta-t-il en empêchant Mabel de la baiser et de la baigner de ses larmes.

— L'Eclaireur , demanda la jeune femme , quand vous reverronsnous?

— J'y ai réfléchi : s'il vient un temps où je puisse vous considérer comme une sœur ou comme un enfant... il vaut mieux dire comme un enfant, puisque vous êtes assez joiinp pour être ma fille, je reviendrai,' soyez-en sur; c^r ce Mrait un so !^.I;^ iimit pour moi de \oir i nirj félicité : mais si je ne le puis, aUi.uI aUicu :... Uélas! le seii^cui s'était trompé !...

Telles furent les dernières paroles que l'Eclaireur fit entendre aux oreilles de Jisper Western et de Mabel Dunham. On l'eut bientôt perdu de vue ; ses amis le suivirent des yeux, dans l'espoir qu'il leur adresserait un coup d'oeil, un geste d'adieu; mais il ne se retourna pas !

Jasper et sa femme passèrent encore une année sur les rives de

l'Ontario; et, cédant aux pressiintes sollicitations de maître Cap, il»

I allèrent s'établir à New - York , où Jasper fit le commerce avec suc*

ces. Trois fois, à plusieurs anniîes d'intervalle, Mabel reçut Jes présents consiUi-rables en fourrures ; mais aucun nom n'en accompagnait l'envoi. Plus tard, étant mère de plusieurs enfants, elle eut l'occasion de -voyager sur les rives de la Moliawk, accompagiÉce de ses tils, dont l'aîné était capable d'être son protecliur. Elle aperçut alors un Uomme, bizarrement vêtu, qui la regardait de loin avec ime étrange persist:ince. Elle prit des renseignements, et on lui èit que c'était le plus célèbre chasseur de l'Etal (c'était après la Révolution), qu'il avait la réputation la plus intacte , et qu'il était connu sous le nom de Bas-de- 1 Ciur. Madame Western n'en apprit pas davanU.ge; mais le sin"ulier '

maintien du chasseur inconnu qu'elle n'avait fait qu'entrevoir lui !;;',? iTh "'",', 'l'°',?'»°ics, etjetasursa figure encore belle une teinte durable de mélancolie.

Comme l'Eclaireur l'avait prévu, Ros#e-<le-Juin ne put supporter sa double perte. Elle mourut dans la chaumière de Mabel et fut en erree, par les soins de Jasper , à côté de Tète de-Flèche

Lund.e épousa son ancienne passion , et prit sa retraite; mais son nom a .te illustre par les actions d'un de ses frères, qui succéda à sonitre patrimonial , et en acquit bientôt après un autre par ses ei ■

Ro;ée-de-Jiiin sur la touibe de sod époux.

l'I.N DE L'ONTAHIO.

Pnrls. Typographie Pion frère», rue Carjncicro, S.

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