CHAPITRE II
Le rocher sur lequel Nalhaniel devait trouver son ami était isolé et sépriré de la terre par les eaux, qui s'étaient frayé un passage pour se déverser dans la Susquehannah. Avant d'y arriver, le jeune homme mouilla une ancre au-dessus du courant, afin de pouvoir le remonter en halant le câble ; ensuite, craignant quelque ruse des Iroquois, il fit rentrer les deux femmes dans la cabine. Comme il gouvernait à l'aide d'une voile, et qu'il ne pouvait épier ce qui se passait sur les rives baisées , il invita les deux sœurs à se tenir en embuscade.
— Voyez vous le chef delaxvare? demanda-t-il à Judith.
— INon , je n'aperçois que le rocher, les arbres et le lac qu'éclaire le soleil couchant.
— Ne vous exposez pas, Judith ! ne vous exposez pas, Hetty ! les carabines ont l'œil vigilant, le pied leste et la parole fatale! cachezvous, mais observez! Je serais désespéré qu'il vous arrivât malheur.
— Et à vous! s'écria Judith en adressant au jeune homme, par une meurtrière, un regard de reconnaissance.
— INe craignez rien pour moi , ma bonne fille. Vos yeux sont doux ; mais, au lieu de les fixer sur moi, tenez-les attachés au rocher... Le Tueur -de Daims fut interrompu par une exclamation de Judith. • — Qu'est-ce? demauda-t-il précipitamment.
— il y a un homme sur le rocher, un guerrier indien décoré de ses jieintures et armé.
— Oii porte-t-il sa plume de faucon ? reprit le Tueur-de-Daims avec empressement; est-elle plantée sur la toufl'e de guerre ou au-dessus de l'oreille gauche?
— Au-dessus de l'oreille gauche.
Le guerrier sourit et murmura le mot Mohican!
— Dieu soit loué ! c'est le Serpent ! s'écria Nathaniel ; et il s'empressa de diriger l'arche du côté du rocher. Aussitôt qu'elle eut touché le bord , la porte de la cabine s'ouvrit précipitamment , et un sauvage s'élanra dans l'intérieur en proférant son exclamation familière : — Hugh!
Au même instant, les échos répétèrent le cri de vingt Iroquois qui sautèrent sur la plage voisine, à travers les broussailles, et dont quelques-uns , dans leur précipitation , allèrent tomber au sein des flots.
— Au large', s'écria Judith en barrant la porte par laquelle Chingachgook venait d'entrer; au large! les sauvages vont nous aborder.
Nous avons dit que Nalhaniel avait eu soin de jeter, en passant, une ancre dans le lac, au-dessus de l'endroit où le courant de la Susquehannah commençait à se faire sentir. Il suffisait de tirer la corde qui y restait attachée pour échapper aux embûches de l'ennemi; mais la difficulté était de mettre en mouvement une masse énorme, qui opposait une force d'inertie considérable.
— Ilalez ! s'écria de nouveau Judith ; il y va de voire vie : les Iroquois se jettent dans l'eau comme des chiens acharnés à leur proie.
Chingachgook se hâta d'aller aider son ami, et pendant que tous deux se cramponnaient au câble, ils interrogèrent la jeune fille sur la position de leurs adversaires, que la cabine empêchait de voir.
— Les Mingos s'éloignent, répondit Judith; ils n'osent pas s'aventurer à la nage et disparaissent dans les buissons... Vous avez rencontré votre ami, et nous sommes tous en sûreté.
Ces paroles encourageantes redoublèrent l'activité des jeunes gens, et ils parvinrent à l'ancre , qu'ils levèrent pour continuer leur route. Lorsque la toue fitt loin de la terre, on mouilla de nouveau, et les deux
amis se donnèrent la main pour la première fois. Chingachgook , jeune et beau guerrier de taille athlétique, examina d'abord sa carabine, en ouvrit le bassinet pour s'assurer si l'amorce n'était pas mouillée, et jeta ensuite un coup d'œil furlif autour de lui, sans témoigner une curiosité puérile qui ne convenait pas à un guerrier.
— Voilà Judith et Hetty, dit le Tueur-de-Daims avec sa politesse innée ; voici le chef mohican dont vous avez entendu parler ; Chingichgook ou le Grand-Serpent, ainsi nommé à cause de sa sagesse et de sa prudence : c'est mon premier et mon meilleur ami.
En cessant de parler, le Tueur-de-Daims manifesta sa joie par un éclat de rire d'autant plus remarquable qu'il n'était accompagné d'aucun son. Quoique le Cros-Scrpenl entendit et parlât l'anglais, comme la plupart de ses compatriotes, il n'aimait pas à s'en servir, et il s'abstint de toute réflexion; seulement il donna une poignée de main à Judith et fit un salut à Hetty ; puis il se tourna vers son ami, dont il attendait des explications. Nathaniel le comprit.
— Le soleil est couché, dit-il, et le vent ne tardera pas à tomber : dans une demi-heure, la brise du sud pourra se lever, et alors nous continuerons à voguer vers le château. Provisoirement, laissez-moi me concerter avec le Delaware sur la conduite que nous devons tenir.
Personne ne s'opposa à ses propositions ; les jeunes filles se retirèrent dans la cabine pour préparer le souper, et les jeunes gens s'assirent .i l'avant de la toue. Leur conférence eut lieu dans la langue des Delawarcs, dialecte peu compris, même par les savants, et dont nous tâcherons, en le traduisant, de conserver la couleur.
Il n'est pas nécessaire de revenir sur les détails qui concernent le Tueur-dc-Ûairas ; mais il est bon de dire qu'il les énonça sommairement, en s'abstenant surtout de raconter sa victoire sur l'Iroquois. Quand il eut fini, le Delaware prit la parole à son tour, d'un ton senlenticux, et avec une grande dignité. Après avoir quitté les villages de son peuple, il avait remonté la Susquehannah jusqu'à sa source, et n'avait pas tardé à reconnaître une pisle, qui lui avait révélé le voisinage des Mingos. Il s'était tenu sur les bords du lac, et avait passé plusieurs heures à rôder sur les flancs de l'ennemi, pour épier l'occasion de revoir sa maîtresse ou de prendre une chevelure : deux choses qu'il désirait avec une ardeur presque égale. Quand il avait aperçu l'arche, il avait aisément deviné qu'elle était conduite par des hommes blancs, et il avait supposé que c'étaient ses amis. Au coucher du soleil, il était sorti de la forêt pour se rendre au rocher, où il avait eu le bonheur de trouver l'arche prête à le recevoir.
Quoique Chingachgook eût surveillé de près les ennemis, il avait été étonné non moins que son ami de leur brusque poursuite. Il ne pouvait l'expliquer que par cette circonstance, qu'ils étaient plus nombreux qu'ils ne l'avaient pensé d'abord, et qu'ils avaient des détachements dont il ignorait l'existence. Leur camp régulier devait être, comme toujours, près d'une source, et peu éloigné du lieu où Tom et March étaient tombés entre leurs mains.
— Eh bien ! Serpent, demanda le Tueur-de-Daims, puisque vous avez erré autour de ces Iroquois, avez -vous quelque chose à nous dire de leurs prisonniers?
— Chingachgook les a vus, un vieillard et un grand guerrier, un chêne tombant et un pin élancé.
— Vous n'êtes pas loin de la vérité, Delaware. Le vieux Tom décline certainement, quoiqu'on puisse encore tailler dans son tronc quelques planches solides: quant à Hurry-Harry, vu sa taille, sa force et sa bonne mine, on peut l'appeler l'orgueil de la forêt humaine. Ces hommes étaient-ils enchaînés ou retenus d'une manière quelconque?
— Non; les Mingos sont trop nombreux pour mettre leur gibier en cage. Les uns veillent, les autres dorment. Les visages pâles sont traités en frères aujourd'hui ; demain ils seront scalpés.
— C'est la nature des hommes rouges, et il faut s'y soumettre. Judith, Hetty, le Delaware m'apporte des nouvelles rassurantes; votre père et son compagnon ne sont pas à la gêne; ils ne souffrent que de la perle de la liberté. On les retient dans le camp, mais ils y font ce qu'ils veulent.
— J'en suis charmée, répondit Judith; et maintenant que votre ami est avec nous, je suis convaincue que nous trouverons l'occasion de racheter les prisonniers. S'il y a des femmes dans le camp, j'ai des objets de toilette qui les séduiront ; et, au pis aller, nous pouvons ouvrir le coffre, où nous trouverons de quoi tenter les chefs.
— Judith, reprit le jeune homme avec un sourire, en la regardant fixement, aurez-vous le courage d'abandonner vos parures pour la rançon des prisonniers, quoique l'un soit votre père et l'autre votre amant avoué?
La jeune fille rougit, tant parce qu'elle fut offensée de l'observation, que parce qu'un caprice bizarre et subit l'avait rendue plus sensible à la bonne opinion de Nalhaniel qu'à celle de toute autre personne. Toutefois, réprimantun accès de mauvaise humeur, elle répondit avec une vivacité qui attira l'attention de sa sœur, quoique celle dernière fût incapable de comprendre les niouvcmeuts d'un cœur aussi inconstant et aussi fantasque que celui de la beauté gâtée par l'adulation.
— Tueur-de-Daims, dit Judith, je serai franche avec vous. J'avoue qu'il y a eu un temps où mes parures me semblaient la plus précieuse chose de la terre ; mais je commence à penser diDféremment. Hurry- Harry n'est rien et ne sera jamais rien pour moi; pourtant je donne-
OEIL-DE-FADCON.
rais tout ce que je possède pour le délivrer. Jugez donc de ce que je fe rais pour mon père.
— C'est bien, et conforme au caractère de la femme. J'ai rencontré les mêmes dispositions chez les jeunes filles des Delawares ; je les ai vues maintes fois sacrifier leur vanité à leur tendresse. Tout se passe suivant les règles dans les deux couleurs.. La femme a été créée pour septir, et elle est dirigée par le sentiment.
— Les sauvages laisseront-ils partir mon père , si nous donnons ce que nous avons de mieux ? demanda Hetty d'un air de douceur.
— Oui, bonne Hetty, si leurs femmes s'en mêlent. Mais dites-moi, Serpent, y en a-t-il beaucoup dans le camp?
Le Delaware entendait et comprenait tout, quoiqu'il fût assis, avec la finesse et la gravité indienne, la tête détournée, inattentif en apparence à une conversation dans laquelle il n'avait point d'intérêt direct. Cependant, à cet appel, il répondit de la manière sententieuse qui lui était habituelle :
— Sii, dit-il en levant les cinq doigts d'une main et le pouce de l'autre; puis, posant une main sur son coeur pour désigner sa fiancée, il ajouta : Sans compter celle-ci.
— L'avez-vous vue , chef? Avez-vous aperçu son joli visage? Vous êtes-vous approché de ses oreilles pour lui chanter la chanson qu'elle aime tant?
— Non, Tueur-de-Daims. Les arbres étaient trop nombreux, et le feuillage cachait les cieux comme les nuages de la tempête. Mais j'ai entendu le rire de Wah-tah-Wah , et je l'ai distinguée du rire des femmes iroquoises. Il a résonné à mes oreilles comme le gazouillement du roitelet.
En disant ces mots , le jeune guerrier sourit , et son visage , dont la peinture augmentait la sévérité naturelle, s'illumina d'un éclair de joie.
— Oui , reprit Nathaniel; on peut s'en rapporter dans ce cas aux oreilles d'un amant , surtout quand c'est un Delaware , qui entend les moindres bruits dans les bois. J'ignore comment cela se fait, Judith ; mais, lorsque deux jeunes gens sont épris l'un de l'autre, les sons de leur voix leur causent mutuellement un ravissement incroyable. J'ai vu de fiers guerriers, écouté le babillage des jeunes filles, comme si c'eût été la musique qu'on entend dans la vieille église d'Albany , où je suis allé vendre des peaux et du gibier.
— Et vous ? demanda brusquement Judith d'un ton de sensibilité qui contrastait avec sa légèreté ordinaire , avez-vous jamais oublié combien il était doux d'entendre rire la jeune fille que vous aimez ?
— Jamais , en vérité ! Je n'ai pas assez vécu avec les femmes de ma couleur pour me laisser prendre à ces sentiments. Je ne les blâme pas, mais il n'y a pas pour moi de musique plus harmonieuse que les soupirs du vent dans les arbres et le murmure d'une source jaillissante, à moins que ce ne soit l'aboiement de certain limier quand je suis sur la piste d'un daim. Les autres chiens me sont indifférents , attendu qu'ils crient à tort et à travers.
Judith s'éloigna lentement, d'un air pensif, et le léger soupir qui s'échappa en tremblant de ses lèvres n'avait rien de commun avec les calculs de la coquetterie. Hetty suivit sa sœur dans la cabine, en réfléchissant à l'étrange découverte qu'avait fait son esprit borné, à savoir : que le jeune homme préférait la mélodie des bois aux joyeuses chansons des jeunes filles. Restés seuls, le Tueur-de-Daims et son ami reprirent leur conversation.
— Le jeune chasseur au visage pâle était-il depuis longtemps sur le lac ? demanda le Delaware au chasseur.
— Depuis hier seulement, mais j'ai bien employé mon temps. L'Indien lança à son compagnon un regard perçant , qui semblait
braver l'obscurité croissante de la nuit. Ses yeux noirs élincelaient comme ceux de la panthère. Nathaniel comprit la pensée du chef et répondit avec la modestie qu'il croyait convenir au caractère d'un blanc :
— Vous avez deviné, Serpent ; j'ai rencontré l'ennemi, et je l'ai combattu.
L'Indien poussa un cri de joie , et, mettant la main sur le bras de son ami, il lui demanda s'il avait scalpé quelqu'un.
— Ce n'est pas dans la nature des blancs , et je le soutiendrai en présence de toute la tribu delaware , y compris le vieux Tamenund et votre père, le grand Uncas.
— J'ai encore ma chevelure comme vous pouvez le voir , et c'est la seule qui ait été compromise , puisque l'un des adversaires était un chrétien et un blanc.
— Un guerrier n'est-il point tombé? le Tueur-de-Daims ne doit-il pas son nom à la justesse de son coup d'oeil et à la sûreté de sa carabine ?
— Sous ce rapport, chef, vous êtes près de la vérité. Je puis dire qu'un Mingo est tombé.
— Un chef? demanda Chingachgook avec véhémence.
— Ma foi , c'est ce que j'ignore. Il était adroit , traître et courageux , et pouvait avoir obtenu un titre parmi les siens. Il a combattu bravement, mais il n'avait pas l'œil assez prompt pour lutter avec un homme élevé à votre école , Delaware.
— Mon frère a-t-il achevé le blessé?
— C'était inutile , car il est mort dans mes bras. Il faut dire la véi rite; il m'a attaqué en Peau-Rouge, et je l'ai combattu en chrétien.
Dieu m'a donne la victoire; mais je n'ai pu songer k l'offenser en méconnaissant ma nature. Il m'a créé blanc , je vivrai et mourrai blanc.
— Bon ! Nathaniel est un visage pâle, et il a des mains d'un visage pâle. Un Delaware ira chercher la chevelure ; il la suspendra à une perche, et il en fera l'objet d'une chanson qu'il chantera devant ses frères. L'honneur appartient à la tribu , et ne doit pas être perdu.
C'est facile à dire; mais le cadavre du Mingo est entre les mains de ses amis , qui l'ont enfoui dans quelque trou, d'oii toute l'habileté d'un Delaware ne pourra le retirer.
— Le jeune homme raconta alors à l'Indien l'aventure de la matinée, sans rien omettre d'important, mais en évitant la forfanterie. Chingachgook félicita de nouveau son ami ; puis tous deux se levèrent, car l'heure était arrivée où il était prudent d'éloigner l'arche du rivage.
Il faisait alors nuit close ; les cieux étaient couverts et les étoiles cachées. Le vent du nord était tombé, comme de coutume, au coucher dusoleil,et une brise légère soufflait du sud. Ce changement favorisant les desseins de Nathaniel , il leva le grappin, et la toue commença aussitôt à dériver sensiblement vers le château du Rat-Musqué. La voile fut déployée et donna à la marche du bâtiment une vitesse d'environ deux milles à l'heure. Comme la rame devenait inutile, le Tueur-de- Daims, Chingachgook et Judith s'assirent à l'arrière de la toue, que le premier se chargea de conduire. Ils s'entretinrent du parti qu'ils auraient à prendre et des moyens qu'ils auraient à employer pour parvenir à la délivrance de leurs amis.
Judith fut l'âme de cette conversation. Le Delaware comprenait aisément tout ce qu'elle disait ; les observations rares , concises du jeune Indien , étaient de temps en temps rendues en anglais par son ami. Judith fit de grands progrès dans l'estime de celui-ci pendant une demiheure d'entretien. Elle avait une résolution prompte , une fermeté inébranlable , un esprit fécond en expédients ; tout cela était de nature à plaire à des hommes de la frontière. Les événements qui s'étaient accomplis depuis deux jours, l'isolement de la jeune fille, le besoin qu'elle avait d'un appui la poussèrent à considérer le Tueurde-Daims comme un vieil ami. La droiture et la franchise de cet homme , qualités que sa propre expérience ne lui avait pas révélées dans notre sexe, avaient excité en elle une confiance que jamais aucun autre ne lui avait inspirée. Dans tous ses rapports avec les hommes, elle avait été jusqu'alors obligée de se tenir sur la défensive avec un succès qu'elle seule pouvait apprécier; mais elle se trouvait brusquement placée sous la protection d'un jeune chasseur, qui , bien certainement, ne pensait pas plus à mal que si elle eût été sa sœur. Sa probité, ses idées poétiques, ses locutions originales avaient contribué à remplir l'âme de Judith d'un sentiment aussi profond que subit. La belle figure et l'imposante stature de Hurry March avaient racheté la grossièreté de ses manières; comparés avec quelques-uns des ofiiciers qui venaient pêcher ou chasser sur le lac , ses avantages physiques eux-mêmes ne semblaient plus exceptionnels; mais le souvenir des galants en uniforme était tout en faveur du jeune étranger; s'ils avaient flatté l'amour-propre de Judith , elle avait toutefois des motifs pour regretter , pour gémir peut-être de les avoir connus. Elle avait trop de perspicacité pour ne pas s'apercevoir que les mieux intentionnés la regardaient moins comme une égale et comme une amie que comme la distraction, le passe-temps d'une heure de loisir. Le Tueurde-Daims, au contraire, avait dans le cœur comme une fenêtre par la quelle l'honnêteté se faisait voir au grand jour. L'indifférence même qu'il montrait pour des charmes qui manquaient si rarement de produire leur effet piquait l'orgueil de la fille aînée du vieux Tom.
— Comme la nuit est sombre ! dit Judith après un silence de plusieurs minutes : pourvu que nous puissions découvrir le château?
— Nous n'avons pas à craindre de le manquer en gouvernant vers le milieu du lac , repartit le Tueur-de-Daims. La nature nous a tracé cette route que l'obscurité même ne saurait nous empêcher de suivre.
— N'entendez-vous pas quelque chose, Tueur-de-Daims? On dirait que l'eau s'agite tout près de nous.
— C'est vrai ; il se passe dans l'eau quelque chose d'inusité. Peutêtre n'est-ce qu'un poisson... Ces animaux sont comme les hommes ou les bêtes de la terre : ils s'attaquent les uns les autres. L'un d'eux vient de sauter en l'air et de retomber dans son élément. On ne gagne jamais, Judith, à sortir de son élément, puisque la nature nous enjoint d'y rester... Ah ! ceci ressemble au bruit d'une rame qu'on remue avec précaution.
En ce moment le Delaware se pencha et désigna un objet perdu sur la limite des ténèbres. Judith et le Tueur-de-Daims suivirent la direction de son bras, et aperçurent au même instant un canot. Ce fâcheux voisin était à peine visible, il ne l'aurait pas été pour des yeux moins exercés; mais l'équipage de l'Arche distingua bien nettement un canot, qu'un seul individu, debout, dirigeait avec une pagaie. Cette pirogue cachait-elle au fond de sa coque d'autres individus , c'est ce qu'on ne pouvait voir. Fuir au moyen des rames avec un bâtiment aiusi lourd que l'Arche, quelle que fût la vigueur des bras qui la dirigieaient, était impossible. C'est ce que comprirent les deux hommes qui , d'un commun accord , saisirent leurs fusils dans l'attente d'un conflit.
— Je puis aisément abattre le rameur , murmura Nathaniel , mail bélons-le d'abord et sachons ses intentions.
it
OEIL-DE-FAIJCON.
Elevant la voii, il continua d'un ton solennel :
Arrêtez! Si vous approchez davantage, je ferai feu, quoique àcon-
tre-ctriir, et vous tomberez mort; cessez de ramer et répondez.
Faites feuetvoustuerezunepauvrefille sans défense, répondit une
\on douce et tremblante, et Dieu ne vous pardonnera janiais ; continuez votre route, Tueur-de- Daims, et laissfz-moi suivre la mienne.
Hetly ! s'écrièrent d'une seule voix Judith et le chasseur, qui s'é-
lanca aussitôt vers l'endroit où il avait attaché le canot à la poupe de l'Arche. Il n'y était plus et tout s'expliquait. La fugitive, intimidée par la menace, s'arrêta et resta obscurément visible, comme un spectre humain rasant la surface de l'eau. La voile lut carguée pour ralentir la marche de l'Arche, mais pas assez à temps; le changement déposition au contraire mit une plus grande distance entre eux et la jeune fille.
— Que veut dire ceci, Judith? Pourquoi votre sœur a-t-ellc pris le canot pour nous quitter?
— Vous savez qu'elle est faible d'esprit, la pauvre enfant, et qu'elle a ses idées à elle sur ce qu'il convient défaire. Elle aime son père plus que bien des enfants n'aiment leurs parents... et puis...
Puis quoi, jeune fille? Nous sommes dans un moment critique où
il faut dire la vérité !
Judith éprouvait une répuffnance féminine et généreuse a trahir les secrets de sa soeur, et elle héàita un moment; mais, pressée par le chasseur et comprenant le danger auquel ils allaient tous être exposés par l'imprudence d'Hetty, elle ajouta :
La pauvre fille, je le crains, n'a pas été à même de discerner tout
ce qu'il y a de vanité, de folie et de légèreté cachées sous la belle figure et la tournure élégante d'Harry Hiirry. Son nom s'échappe de ses lèvres lorsqu'elle dort; le jour même elle dissimule à peine les sentiments qu'il a su lui inspirer.
Ainsi vous pensez, Judith, que votre soeur se dispose à accomplir
quelque projet insensé qiji mettra bien certainement ces reptiles de Mingos en possession d'un canot , et tout cela pour sauver son père et Hurry?
— C'est, je le crains, ce qnî arriverai
Pendant ce court dialogue, l'ombre du canot et de la jeune fille était devenue presque imperceptible. D n'y avait pas de temps à perdre ; les deux hommes saisirent les avirons et tournèrent la tète de l'Arche vers la direction du canot.
La chasse se fût bientôt terminée par la prise de la fugitive , si elle n'eût fait sur elle-même plusieurs courbes qu'il était impossible au lourd bateau d'imiter. Cette tactique accrut sensiblement la distance qui la séparait de ceux qui la poursuivaient , et bientôt elle disparut complètement k leur vue.
Judith se pencha en avant , espérant saisir le moindre son qui pût indiquer la direction que sa sœur avait prise; ce fut en vain. Un profond silence régnait sur toute la surface du lac. Et pourtant Hetty était tout près d'eux. Par une habile manœuvre , elle avait regagné l'obscurité produite par les arbres de la forêt, et, ainsi protégée, elle se trouvait actuellement à couvert derrière de hauts nénuphars.
pjathaniel etle Delaware se consultèrent un instant dans la langue
de ce dernier, puis les avirons plongèrent de nouveau et l'Arche reprit sa marche un peu pin- au sud dans la direction du camp ennemi. Arrivés près du bord du - l'endroit le plus sombre de la rive, ils restèrent une heure dans l'attente qu'Hetty viendrait peut-être les rejoindre.
Cette manœuvre n'eut pas le résultat qu'ils en attendaient ; la fugitive ne reparut plus. Désappointés et comprenant l'importance de s'emparer de la forteresse avant que l'ennemi n'y arrivât, ils reprirent leur première route avec une inquiétude de plus , celle que tous leurs efforts pour rassembler les canots ne fussent déjoués par la démarche imprudente de la pauvre idiote.