‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 53 sur 280 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Revenons maintenant aux combattants que nous avons laissés prendre un instant de repos. Dans une arène aussi étroite, la trêve ne pouvait être de longue durée. Hurry fut le premier à recommencer les hostilités ; il saisit un Iluron par la ceinture, l'enleva de la plate-forme et le jeta à l'eau comme un enfant. Deux autres suivirent bientôt la même route, et le dernier se blessa grièvement dans sa chute. Il fallait encore faire face à quatre ennemis, et March s'en croyait capable, grâce à sa force prodigieuse et à son expérience dans les luttes gymnasliques , complètement inconnues aux sauvages.

— Hurrah, vieux Tom ! s'écria-t-il , les coquins se sauvent dans le lac, et je les verrai bientôt tous à la nage.

En disant ces mots , il repoussa du pied l'Indien blessé qui avait saisi le bord de la plate-forme et s'efforçait d'y monter. Lorsque l'action fut terminée , on vit au fond du lac limpide son cadavre gisant sur le sable , les bras étendus , les mains accrochées aux herbes et au gravier.

llurry mit encore deux de ses adversaires hors de combat : frappés en pleine poitrine, ils roulèrent en se tordant, comme des vers sur lesquels on a marché. Des deux qui restaient, l'un était un jeune novice sans expérience, l'autre un guerrier redoutable, le pins fort de tous, qui avait maintes fois marché dans le sentier de la guerre. Voyant à qui il avait affaire , il avait sagement ménagé ses forces ; il était équipé de la manière la plus avantageuse pour un tel conflit, car il n'avait qu'une légère ceinture. Cependant llurry n'hésita pas à l'attaquer : il le saisit au bras et à la gorge, et essaya de lui donner un croc-enjanibe; mais le Huron l'évita avec une étonnmte agilité. Il s'ensuivit une espèce de mêlée, si l'on peut appliquer ce terme à une lutte entre deux hommes. Les évolutions des saïubattants étaient si rapides, leurs

OEIL-DE-FAUCON

corps prenaient tant d'altitudes diverses , que l'œil ne pouvait les suivre. Furieux de voir ses efforts déjoués par la prestesse et la nudité de son ennemi , Hurry le poussa violemment contre les troncs d'arbres de la hutte. La secousse fut terrible et troubla un moment les facultés du Uuron ; la douleur lui arracha un profond gémissement. Toutefois , sentant que son salut dépendait de sa résolution , il revint à la charge ; mais Hurry le saisit par la ceinture, le renversa et se laissa tomber sur lui de tout son poids. Sa victoire était désormais assurée. Le Huron , étourdi par ce dernier choc, avait la tête penchée en arrière, sur le bord de la plate-forme , et se trouvait complètement à la merci de son gigantesque adversaire. Celui-ci lui mit les mains autour de la gorge, qu'il sera comme dans un étau. Les yeui de la victime sortirent de leurs orbites ; ses narines se dilatèrent et sa langue pendit en dehors de ses lèvres frémissantes.

En ce moment , une corde terminée par un nœud coulant fut passée adroitement sur les bras de Hurry et lui ramena les coudes derrière le dos avec une puissance irrésistible. Il fut forcé de lâcher sa proie, bien à regret , car toutes ses mauvaises passions étaient en mouvement.

Presque en même temps, on lui lia les jambes et on le roula au centre de la plate-forme, sans plus de cérémonies que si c'eût été une souche. Son antagoniste délivré demeura la tête pendante, et cène fut qu'au bout de plusieurs heures qu'il fut capable de se lever. Ses camarades furent convaincus que ni son corps, ni son esprit ne se remettraient jamais d'un état aussi voisin de la mort.

Hurry devait sa défaite à l'atlentiou exclusive qu'il avait accordée au vaincu. Pendant qu'il concentrait sur lui toutes ses facultés, le jeune Indien novice rassemblait des cordes, et deux autres regagnaient la plate-forme à la nage. Tous les préparatifs furent achevés dans l'instant oii March, pesant sur son ennemi de toutes ses forces, n'était préoccupé que de l'étrangler. La face du combat changea , celui qu'une victoire chèrement achetée allait rendre célèbre dans les traditions du pays ne fut plus qu'un pauvre captif; mais les Iroquois ne pouvaient s'empêcher de le contempler avec respect, et même avec crainte.

Chingachgook et Wah-tah-Wah avaient été témoins de l'engagement. Le Delaware aurait pu abattre un Huron, mais sans le scalper, et cette considération le fit hésiter. Il craignait en outre d'attirer sur sa fiancée la colère de la tribu canadienne. Il ne pensa qu'à s'éloigner, mais, habitué à pagayer, et se jugeant incapable de manier deux rames, il se contenta de déployer la voile, et se renferma ensuite dans la cabine. La toue, abandonnée à elle-même, dériva, passa devant la plate -forme ; et, sans que le chef des indien pût l'empêcher, l'avant s'engagea entre les pieux des palissades qui faisaient saillie sur le lac. Chiugachgook, au lieu de se déconcerter, braqua sa carabine par une meurtrière, et tint les Hurons en respect.

— Arrachez un des pieux, Serpent, cria Hurry toujours étendu à terre : la dérive nous entraînera plus loin, et quand vous vous serez sauvé de la sorte, faites-moi le plaisir d'achever le misérable que j'ai renversé.

La voix de Hurry attira sur lui l'attention de Wah-tah-Wah, qui, frappée d'une idée subite, appliqua la bouche à une meurtrière. Pourquoi ne pas vous rouler jusqu'ici? dit-elle tout bas, mais d'une voix distincte : vous tomberiez dans le bateau, et Chiugachgoek tirerait sur les Hurons, s'ils vous poursuivaient.

— Pardieu, jeune fille, votre avis est bon, et je le suivrai si vous approchez un peu plus l'arrière de la toue. Mettez un matelas au fond pour me recevoir.

Ces paroles ne furent entendues qu'en partie, car les Hurons, impatients, firent une décharge générale, qui heureusement ne blessa personne, quoique plusieurs balles eussent traversé les meurtrières. Wah-tah-Wah, sans oser sortir de la cabine, détacha la barre de la porte qui donnait sur l'arrière. Hurry la suivait des yeux, tout en continuant à se tordre et à s'agiter dans tous les sens , comme il l'avait fait depuis qu'il était garrotté : il vit l'arche se dégager lentement d'entre les pieux, et entendit les parois de l'embarcation flotter contre les pilotis. Il n'avait qu'un parti à prendre pour échapper à la torture et à la mort , il tourna sur lui-même dans la direction de l'arrière du bateau ; mais comme dans cette évolution ses épaules occupaient plus de place queses pieds , il dévia de la ligne droite et tomba dans le lac.

Chingachgook, qui était d'intelligence avec sa fiancée, venait de provoquer une nouvelle décharge des Hurons ; aucun d'etu ne s'aperçut de la disparition du prisonnier, qu'on savait être solidement enchaîné. Dès que le bruit des détonations eut cessé, Wah-tah-Wah courut à l'arrière , et ses pieds ayant rencontré l'une des écoutes de la voile, elle en jeta le bout sur la tête de Hurry, qui parvint à la saisir avec les mains et les dents.

Hurry était un habile nageur, et , malgré les liens qui gênaient ses mouvements , il trouvait encore des ressources dans sa vieille expérience. Il était tombé sur le dos et se serait infailliblement noyé en cherchant à se soutenir horizontalement sur l'eau; mais il se laissa couler bas en ne conservant que le visage à la surface et en employant ses mains en guise de nageoires, il aurait pu tenir ainsi pendant longtemps, lorsque la corde lancée par l'Indienne lui fournit un nouveau moyen de salut. L'arche s'éloigna poussée par le vent, l'é-

coute se roidit, et le nageur fut traîné à la remorque d'une manière aussi simple que singulière.

Les Hurons, qui ne cessaient de faire feu sur le Delaware, n'aperçurent leur captif que lorsqu'il fut à quelque distance du château. Aussitôt ils poussèrent un cri effroyable et dirigèrent sur lui tous leurs coups. Une première balle frappa l'eau tout près de sa poitrine, ricocha et vint s'enfoncer dans le mur de la cabine. Plusieurs autres balles , tirées à angle aigu, éprouvèrent une égale résistance sur la surface de l'eau. Par bonheur, l'écoute à laquelle Hurry était cramponné se ratlachait à la voile située en avant de l'embarcation, et n'était retenue à l'arrière que par un taquet. Le Delaware et sa fiancée parvinrent à la larguer ; puis ils la halèrent, en prenant soin de se tenir à l'abri derrière la cabine.

Il était temps ; les Hurons avaient découvert ce qui rendait leurs coups incertains, et ils s'apprêtaient à renouveler leurs feux ; mais déjà le corps du bateau se trouvait entre eux et le but qu'ils voulaient atteindre. Le Serpent amena Hurry près de la place qu'il occupait lui-même , saisit son couteau affilé ; et , se penchant sur le plat-bord , il coupa aisément l'écorce qui liait les membres du géant. Il fut plus difficile de le hisser dans l'embarcation, mais on y réussit avec de la patience. Après sa délivrance il essaya de faire quelques pas, chancela et tomba épuisé au fond de la toue. Nous le laisserons rétablir ses forces et nous nous occuperons des Hurons. Dès qu'ils avaient perdu de vue le corps de Hurry, les trois plus valides avaient couru à la trappe, et s'étaient jetés dans le canot. Il leur faUut quelque temps pour embarquer leurs armes, pour trouver les rames et pour se mettre en mouvement. Quand ils furent en plein lac, leur ardeur se ralentit sensiblement. Rien ne pouvait les mettre à couvert des balles, tandis que leurs adversaires étaient solidement retranchés. Comme les Iroquois hésitaient, ils virent au loin les deux sœurs, qui dans l'ignorance de ce qui se passait, n'osaient approcher ni de l'arche, ni du château. Par une résolution subite, ils donnèrent la chasse au canot.

Au moment où cette fantaisie leur prit, leur propre barque n'était pas très- avantageusement disposée pour la course. Ils n'avaient que deux rames, et l'un d'eux ne faisait que charger inutilement le bateau. La différence de poids qui existait entre les sœurs et les deux autres hommes neutralisait la supériorité physique des Hurons et rendait la lutte presque égale. Judith ne se mit à fuir que lorsque l'approche de l'autre canot lui prouva les intentions de l'ennemi.

— Allons, Iletty, s'écria-t-elle, aidez- moi de toutes vos forces.

— Pourquoi? demanda l'innocente jeune fille. Les Indiens ne m'ont jamais fait de mal, et je ne crois pas qu'ils en aient envie.

C'est vrai pour vous, Hetty, mais il n'en est pas de même pour moi. Agenouillez- vous, et faites votre prière, et quand vous vous relèverez, joignez vos eflforts aux miens... Songez à moi dans vos prières, ma chère enfant.

Ces mots étaient inspirés à Judith par une double idée ; elle savait que sa sœur recherchait toujours dans les tribulations l'appui du grand protecteur, et elle se sentait elle-même un abattement qui révoltait sa fierté. Toutefois, la prière fut bientôt dite, et le canot se dirigea rapidement vers la rive orientale du lac. Des deux côtés, les efforts ne furent pas d'abord considérables. Comme deux vaisseaux de guerre qui se préparent à s'aborder, les deux barques semblaient vouloir évaluer d'abord leur vitesse respective , afin d'y proportionner le déploiement de leurs forces. Quelques minutes suffirent pour prouver aux Hurons que les jeunes filles étaient habUes dans l'art de ramer, et qu'ils ne les atteindraient qu'en déployant la plus grande énergie. Judith avait conçu le projet de débarquer et de s'enfoncer dans les bois ; mais elle y renonça, dans la crainte de rencontrer des maraudeurs ennemis. S' écartant de la bordure de feuillage sous lequel elle allait entrer, elle vira de bord pour se diriger vers le centre du lac. Elle suppléait à la vigueur qui lui manquait par son sang-froid et sa dextérité. Pendant un demi-mille, les Indiens n'obtinrent aucun avantage marqué ; mais au lieu de se fatiguer tous à la fois, il leur vint à l'idée de se relayer. Judith, qui tournait parfois la tête de leur côté, s'aperçut de leur nouvelle manœuvre et conçut un fâcheux pressentiment. Elle ne se croyait pas capable de résiste'r à trois hommes qui travaillaient alternativement. Néanmoins, ne voyant pas la nouvelle combinaison produire des résultats immédiats, elle persévéra dans ses effort.

Jusqu'alors les Indiens n'avaient pu se rapprocher qu'à deux cent» vergues environ, donnant la chasse en poupe et placés directement derrière le canot des deux sœurs. Leur position permit d'apprécier bientôt les progrès qu'ils faisaient depuis leur nouvel arrangement. Judith n'était pas fille à se désespérer ; il y eut pourUnt un moment oit elle songea à se rendre , afin d'être menée au camp, dans lequel le Tueur-de-Daims était prisonnier ; mais elle réfléchit qu'elle n'avait aucun moyen de le délivrer. Les pensées qui l'occupaient communiquèrent une nouvelle ardeur à son bras. Pendant les cinq minutes suivantes la difféïince de vitesse entre les deux canots devint si sensible, que les Hurons commencèrent à croire qu'ils couraient risque d'être vaincus par des femmes. Mortifiés de cette perspective humiliantes l'un d'eux rompit sa rame en l'arrachant des mains d'un camarade qu'il voulait relayer. L'affaire fut décidée. Un canot contenant trois hommes, mais n'ayant qu'un aviron, était incapable d'atteindre le» filles de Thomas Hutter.

OEIL-DE-FAOCON.

— Regardez, Judith, s'écria Helly, qui avait vu l'accident , j'espère que vous avouerez qu'il est utile de prier. Les Hurons ont cassé une rame , et nous ne les craignons plus.

— Je n'ai jamais nié qu'il fût bon de prier , pauvre Hetty ; je me suis dit souvent dans mes douleurs amères que j'aurais dû prier davantage et m'occuper moins de la beauté ! Oui , nous sommes maintenant en sûreté , et nous pouvons reprendre haleine.

Les deui sœurs suspendirent leur marche , et les sauvages renoncèrent à la poursuite aussi subitement qu'un vaisseau qui a perdu un mât important. Ils mirent le cap sur le château, et débarquèrent sur la plate-forme pour y reprendre leurs camarades. Lorsque leur canot chargé d'hommes se dirigea de nouveau du côté de la terre , les deux sœurs, qui étaient à jeun, se rapprochèrent à la hâte.

L'Arche était à un mille au nord , et la régularité de ses mouvements convainquit Judith qu'un homme blanc en dirigeait les manœuvres. Complètement rassurée , elle fit le tour des pilotis et arriva sur la plate-forme.

— Entrez , Hetty , dit-elle , et voyez si les sauvages sont partis ; ils ne vous feront pas de mal , et vous pourrez me donner l'alarme , dans le cas où ils seraient encore là.

Hetty obéit, et Judith se tint prête à démarrer au premier signal ; mais cette précaution était inutile , car sa sœur revint une minute après annoncer que tout allait bien.

— Les chambres sont vides excepté celle de mon père, qui dort, mais pas aussi paisiblement qu'on pourrait le lui souhaiter.

— Lui est-il arrivé quelque chose? reprit Judith d'une voix tremblante.

Hetty parut embarrassée et jeta un coup d'œil furtif autour d'elle , comme si elle eût craint que la révélation qu'elle allait faire eût d'autres auditeurs qu'un enfant.

— "Vous savez ce qui arrive quelquefois à mon père , Judith , dit-elle , quand il est pris de vin il ne sait pas toujours ce qu'il dit, ni ce qu'il fait , et il semble en ce moment pris de vin.

— C'est étrange! les sauvages l'auraient-ils abandonné après avoir bu avec lui ?... Mais c'est un triste spectacle que de voir un père dans cet état, et nous attendrons son réveil.

Un profond gémissement parti de la chambre modifia cette première résolution, et les deux jeunes filles se hasardèrent à s'approcher. Le vieux Tom était assis dans un coin de l'étroite pièce, les épaules appuyées contre un angle et la tète penchée lourdement sur sa poitrine. Par une soudaine impulsion , Judith enleva un bonnet de toile qui lui cachait le visage : elle vit alors les chairs palpitantes , les muscles et les veines mises à nu , enfin la plaie hideuse d'un crâne écorché. Tom Uulter avait été scalpé, mais il respirait encore.

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