CHAPITRE XXVL
— Qu'avons-nous fait ! s'écria Nathaniel en regardant l'aigle que le Delaware tenait suspendu par les ailes et dont les yeux mourants étaieut fixés sur ses ennemis. Cette fantaisie meurtrière convenait mieux à deux enfants qu'à deux guerriers qui marchent pour la première fois dans le sentier des combats. Pour m'en punir, je vais vous quitter, et lorsque je serai seul au milieu des féroces Mingos , j'aurai sujet de me rappeler que la vie est douce , même pour les oiseaux de l'air et pour les bêtes des forêts. Il faut que je vous quitte, mes amis!
Le auditeurs oublièrent l'admiration que leur avait causée l'adresse du jeune chasseur pour ne songer qu'à la douleur de la séparation.
— Déjà ! s'écria Judith.
— Oui, mon congé est expiré, et il ne me reste plus qu'à vous adresser mes derniers conseils. J'ai souvent pensé qu'il y avait des circonstances qui donnaient à nos paroles une valeur toute particulière ; et , comme nous pouvons être longtemps sans nous revoir , je ne suis pas fâché de vous laisser quelques avis en signe de souvenir.
— Vous pourrez en donner à Hetty chemin faisant , mon intention est qu'elle vous accompagne.
— Est-ce raisunnable, Judith? Il est vrai que dans les circonstances ordinaires la faiblesse d'esprit est une garantie chez les Peaux-Bouges, mais quand ces coquins sont portés à la vengeance on ne peut pas répondre d'eux ; d'ailleurs...
— Qu'alliez vous dire? demanda Judith avec une douceur qui allait presque jusqu'à la tendresse malgré tous les efforts qu'elle faisait pour dompter son émotion.
— D'ailleurs, il peut se passer des choses dont les yeux d'une jeune fille timide ne doivent pas être témoins.
— Ne craignez rien pour moi, dit Hetty, qui avait saisi le sens de la conversation , on me laisse rôder partout où je veux , et j'ai en outre pour sauvegarde la Bible, pour laquelle les Iroquois eux-mêmes ont un singulier respect.
— Je suis persuadée que vous n'avez rien à craindre , répondit la sœur aînée ; j'insiste donc pour que vous accompagniez notre ami dans le camp huron. Vous ne pouvez vous en trouver mal, et vous lui serei peut-être d'une grande utilité.
— Ce n'est pas le moment de discuter avec vous , reprit 0£al-de- Faucon ; agissez donc comme vous l'entendrez.
— Préparez- vous, Hetty, et allez avec le Serpent disposer notre canot.
Les deux Indiens s'écartèrent avec Hetty, et Nathaniel poursuivit en ces termes :
— C'est peut-être la dernière iois que je vous parle , Judith ; aussi m'exprimerai-je avec la sincérité d'un frère, puisque je ne suis pas assez vieux pour vous tenir lieu de père. Mettez-vous en garde contre vos ennemis : le plus dangereux est une rare beauté dont il faut vous défier plus que d'une tribu de Mingos. Rappelez-vous qu'elle fond comme la neige et qu'elle ne revient plus lorsqu'elle s'en est allée. Les saisons passent et repassent ; si nous avons l'hiver avec ses gelées et le printemps avec sa frêle verdure , nous avons aussi les splendeurs de l'été et l'automne productif qui donne au feuillage des teintes éclatantes. La terre décrit un cercle éternel et la bonté divine nous ramène ce qm est agréable quand nous sommes las de ce qui nous déplaît. Mais il n'en est pas de même de la beauté : on nous la prête pour quelque temps pendant notre jeunesse , afin de nous eu servir sans en abuser.
ŒIL-DE-FAUCON
Puisque sous ce rapport la Providence vous a prodigué ses dons plus qu'i toute autre. Je vous conseille de savoir les employer.
Judith prenaitftant de plaisir à entendre ces louanges, qu'elle aurait excusé des avertissements plus sévères. Au reste , dans ce moment , il eût été diflicile à Wathaniel de l'ofTenser. Elle l'écoutait avec une patience dont l'idée seule aurait eicité son indignation si on la lui avait prédite une semaine auparavant.
— Je vous comprends, dit-elle avec une humilité qui surprit un peu son interlocuteur, et j'espère que je profiterai de vos conseils.
— Votre beauté n'est pas votre seule ennemie , reprit Nathaniel , peut-être même n'est-elle pas aussi dangereuse que je l'aurais supposé ; mais, puisque j'ai abordé ce sujet, il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous êtes jolie , c'est un péril ; vous le savez trop, c'en est un plus grand encore pour la paix et le repos du cœur.
Il est difficile de dire si le jeune homme aurait parlé longtemps avec cette franchise, car Judith , qui avait lutté toute la journée contre ses émotions, se mit tout à coup à fondre en larmes. D'abord ses sanglots furent si violents que Nathaniel, repentant de l'effet qu'avaient produit ses paroles, se leva comme si un serpent l'eût mordu. Les accents d'une mère qui apaise son enfant ne sont pas plus doux et plus insinuants que le ton avec lequel il exprima ses regrets.
Œil-de-FaucoD poursaivi par les Uingos.
— J'ai été trop loin, dit-il ; je ne voulais pas vous faire de la peine, et je vous demande pardon. L'amitié est vraiment terrible! Elle nous reproche tantôt de n'avoir pas fait assez , et tantôt d'avoir trop fait. Quoi qu'il en soit , je reconnais que j'ai été trop loin ; et comme j'ai une forte et véritable affection pour vous , j'avoue ma faute avec joie.
Judith ôta ses mains de dessus son visage ; ses larmes avaient cessé, et elle dévoila une figure si séduisante, rendue si radieuse par un sourire , que le chasseur la contempla quelque temps dans une muette extase.
— N'en dites pas davantage, Tueur-de-Daims, reprit-elle avec précipitation ; les reproches que vous m'adressez m'affligent. Je vois mieux mon côté faible depuis que vous l'avez découvert ; l'amère leçon que vous m'avez donnée ne sera point oubliée ; mais n'y revenons plus , car je ne me sens pas assez brave pour supporter cette conversation , et je ne voudrais pas que le Delawarc, Wah-tah-AVah ou même lletty s'aperçussent de ma faiblesse. Adieu , Nathaniel , que Dieu vous bénisse et vous accorde la protection que mérite votre honnêteté !
Judith avait reconquis la sujiériorité qui appartenait réellement à son éducation et à ses avantages personnels. Nathaniel ne chercha point i poursuivre l'entretien. Elle lui serra les deux mains , sorte d'hommage qu'il reçut avec la dignité d'un souverain, et rentra dans la maison pour ne plus re|)araître.
— Adieu, Wah-tah-Wah, dit OEil-de-Faucon en se rapprochant des deux Indiens, les femmes rouges ont plus de tribulations que les nôtres, portez votre fardeau avec résignation. Le chef mobican ne sera
jamais tyrannique, mais il peut y avoir des jours de nuages dans votre cabane. En tenant les fenêtres du cœur ouvertes , on trouve toujours moyeu d'y laisser entrer un rayon de soleil.
— Mon frère pâle est très-sage; W'ah gardera dans sa mémoire ce que lui dit sa sagesse.
— Et vous. Serpent, reprit OEil-de-Faucon, ne traitez pas Wah comme une Squaw ordinaire, ne lui placez jamais une houe entre les mains. Vous savez que je ne suis pas tout à fait un mendiant ; je donne à votre fiancée tout ce que je possède, en munitions, en fourrures ou en étoffes, pourvu qu'elle ne vienne pas les réclamer avant la fin de la saison. Si mes affaires vont mal, il ne restera guère de moi que des cendres. Je n'aurai donc pas besoin de tombeau et je n'y tiens pas; cependant il serait bon de visiter les restes du bûcher, d'y chercher mes os et de les recueillir pour les enterrer, afin que les loups ne les dévorent pas. C'est peu important, en définitive, mais les blancs aiment naturellement les tombeaux.
— Cela sera exécuté, répondit le Delaware avec sa gravité ordinaire. Les paroles de mon frère ont pénétré si avant dans mes oreilles qu'elles ne peuvent plus en sortir; que mon frère poursuive. La chanson du roitelet et la voix d'un ami ive fatiguent jamais. Si son esprit est plein, qu'il le vide dans le sein d'un ami.
— Je vous remercie. Serpent, mon esprit est à l'aise; oui, il est passablement à l'aise. 11 me vient des idées que je n'ai pas habituellement; mais je laisse les unes s'en aller seules, et je me débarrasse des autres. 11 y a pourtant une chose qui me semble déraisonnable et contre'nature, quoiqu'elle soit affirmée par les missionnaires, que je suis obligé de croire étant de leur couleur et de leur religion. Ils prétendent qu'un Indien peut nous torturer à sa fantaisie, nous scalper, nous mettre en pièces, nous brûler, jeter nos cendres aux quatre vents du ciel ; que pourtant notre corps nous sera rendu aussi intact qu'auparavant quand sonnera la trompette divine!
— Les missionnaires sont de braves gens, reprit Chingachgook , ils ont de bonnes intentions, mais ils ne sont pas grands sorciers. Ils pensent tout ce qu'ils disent, mais ce n'est pas une raison pour que les guerriers soient tout oreilles. Le père de Tamenund a été scalpé et brûlé ; quand je le reverrai avec sa chevelure et sa peinture de guerre, je croirai aux missionnaires.
— En effet, voir, c'est croire; mais il faut que vous sachiez, Serpent, que le grand principe du christianisme est de croire sans voir. Cela peut vous paraître étrange; mais réfléchissez que nous ne comprenons pas la moitié des choses qui nous frappent les yeux, et qu'il ne saurait nous en coûter de croire une merveille de plus ou de moins. C'est dans les courses de ma jeunesse, sur le flanc des montagnes d'où l'on découvre la terre et les cieux , que j'ai pu comparer la puissance du Manitou avec ma propre infimité, et que j'ai appris à humilier mon intelligence. Vous serez converti un jour. Serpent, et vous réfléchirez sur ces choses, il faut sentir plutôt que raisonner. Adieu, que Dieu vous garde , et puissent les blancs et les hommes rouges n'avoir pas deux paradis, afin que nous nous retrouvions ensemble!
A ces mots, OEil-de-Faucon serra la main de son ami et s'élança dans le canot où Hetty l'attendait.
Chingachgook lui fit un geste d'adieu; puis, tirant sur sa tète la légère couverture qu'il portait , comme un Romain qui aurait caché sa douleur dans les paus de sa robe, il entra dans l'Arche pour s'y livrer à ses rêveries.