‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 7 sur 280 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dès que le chef fut débarqué , l'Eclaireur lui adressa la parole en langue delaware.

— Est-il raisonnable, lui dit-il d'un ton de reproche, d'attaquer seul une douzaine d'Iroquois:' Mon tueur de daims est toujours là sans doute; mais l'Oswego est large, et votre adversaire ne montrait que la tête et les épaules.

— Le Gros-Serpeut est un guerrier mohican. Il ne voit que ses en-

L'ONTARIO.'

nemis quand il marche sur le sentier de la guerre , et ses pères ont frappé les Mingos depuis que les eaui ont commencé à couler.

— Je connais vos vertus, et je les respecte. Personne ne m'entendra reprocher aux peaux rouges de faire ce qui est dans leur caractère; mais la jirudence doit s'allier à la valeur. Si les Iroquois n'avaient pas été occupés à regarder leurs camarades dans l'eau, ils se seraient tous mis à vos trousses.

— Qu'est ce que le Delaware veut faire ? s'écria Jasper, qui vit le Serpent rentrer brusquement dans le lit du fleuve. Il n'est pas assez fou pour aller chercher sur l'autre rive ce qu'il peut y avoir oublié.

]\'on, certes, dit l'Eclaireur, car il commet rarement une imprudence. Laissons-le agir à sa guise : un soldat du roi boit et jure, et il serait imposiible de l'en empêcher. Un gentilhomme aime ses aises, une dame aime ses marabouts, et l'on ne peut y apporter aucun obstacle. De même, et à plus forte raison, il serait inutile de contrarier un Indien dans ses allures.

— Mais quel peut être son but? Il nage vers le cadavre arrêté sur ce rocher. Voudrait-il le scalper ?

C'est son goiit , Eau-Douce , son point d'honneur. Nous autres ,

hommes blancs, serions incapables du mutiler un ennemi mort; mais nous avons d'autres préjugés bizarres. J'ai souvent réfléchi là-dessus dans le silence des bois, et je me suis persuadé que la Providence ne fait rien en vain. Si les Indiens étaient inutiles sur la terre, ils n'auraient pas été créés, et je suppose même qu'en creusant au fond des choses, on découvrirait que les Mingos ont une raison d'être, quoique je ne devine pas laquelle.

— Le Serpent s'expose grandement pour conquérir celte chevelure! il peut nous faire perdre la partie.

Dans ses idées. Jasper, il est plus glorieux de dépouiller un seul

crâne que de laisser un champ de bataille couvert de morts qui conserveraient tous leurs cheveux. J'ai vu un jeune capitaine du soixantième mourir en essayant d'enlever aux Français une pièce d'artillerie : c'était l'honneur qui le lui commandait. J'ai vu un jeune enseigne s'envelopper dans son drapeau et tomber percé de coups. Ces chevelures sont le drapeau de Chingachgook. Il les montrera à ses enfants, s'il en a quelque jour, car maintenant, hélas 1 il est seul dans le monde, et en lui s'éteindra la vieille race des Mohicans!

En cet instant, un grand cri s éleva parmi les Iroquois; il fut suivi de l'explosion de leurs carabines, et, dans leur empressement à repousser le Delaware, une douzaine d'entre eux s'élancèrent au milieu des vagues écumanles. Mais le Gros-Serpent , toujours impassible , accomplit sa tâche avec la dextérité que lui donnait une longue habitude. Brandissant ensuite son sanglant trophée , il poussa son redoutable cri de guerre, et pendant plusieurs minutes les arceaux de la forêt retentirent de cris si épouvantables que Mabel courba la tête et que son oncle eut envie de prendre la fuite.

— Ces clameurs surpassent tout ce que j'ai entendu, dit Jasper en se bouchant les oreilles avec horreur.

C'est la musique des Indiens, répondit le guide avec impassibilité. Ces sons réveillent en eux des instincts féroces et sanguinaires. Ils m'épouvantaient dans ma jeunesse; mais pour moi ils sont aujourd'hui comme le chant de l'émérillon ou de l'oiseau moqueur. Tous les infâmes reptiles qui rampent entre la cataracte et la garnison n'ont plus d'influence sur mes nerfs. Je ne dis pas cela pour me fl itler. Jasper ; car il faut un cœur bien faible pour y laisser entrer la lâi heté par les oreilles. Les cris sont bons pour alarmer les femmes et les enfants plutôt que nous autres batteurs d'estrades... J'espire que le Serpent est maintenant satisfait, car il revient avec sa chevelure à sa ceinture.

Jasper détourna la tête avec dégoût ; mais l'Eclaireur regarda son ami avec l'indifférence d'un homme qui avait pris son parti relativement aux choses de peu «l'importance. En s'enfonçant dans un fourré pour y tordre sa jaquette de calicot , le Delaware jeta un coup d'oeil de triomphe sur ses compagnons, puis il ne parut plus songer à son récent exploit.

— Jasper, reprit le guide, descendez à la station de maître Cap et demandez-lui de se joindre à nous; nous avons peu de temps pour tenir conseil, et il faut bien l'employer; car, avant qu'il soit peu, les Mingos comploteront notre perte.

Le jeune homme obéit , et au bout de quelques minutes les quatre individus se mirent à délibérer sans perdre de vue leurs ennemis. Le soleil était déjà couché , et le crépuscule d'une basse latitude allait bientôt faire place aux ténèbres d'une nuit qui promettait d'être plus obscure que de coutume. Cette circonstance favorisait les projets des fugitifs ; mais elle n'était pas sans danger, en ce qu'elle leur dérobait les mouvements de l'ennemi.

— Le moment est venu, mes amis, dit l'Eclaireur, d'arrêter froidement nos plans pour les exécuter avec promptitude. Dans une heure ces bois seront aussi sombres qu'i» minuit, et il faut en profiter pour retourner au fort, si jamais nous devons le revoir. Qu'en dites-vous, maître Cap ? Quoique vous ne soyez pas des plus expérimentés en matière de guerre forestière, votre âge vous donne le droit de parler le premier.

— Et ma proche parenté avec Mabel Dunham doit aussi compter pour quelque chose.

— Peut-être : l'affection peut aussi bien venir de notre choix que de la nature. Je ne dirai rien du Serpent, qui depuis longtemps ne songe plus aux femmes; mais Jasper et moi, nouî sommes prêts à nous mettre entre les Mingos et la fille du sergent. Est-ce que je dis plus que la vérité, mon garçon ?

— Mabel peut comjiter sur moi jusqu'à la dernière goutte de mon sang, répondit Jasper à voix basse, mais avec animation.

— Eh bien ! reprit l'oncle , puisque nous sommes tous d'accord pour la servir, ne discutons pas là-dessus ; les actions valent mieux que les paroles. Selon moi , ce que nous avons de mieux à faire est de nous embarquer dès que les vigies des sauvages ne pourront plus nous voir, et de mettre le cap vers le poit autant que le vent et la marée le permcUront.

— C'est plus facile à dire qu'à faire, répondit le guide. Nous serons plus exposés dans la rivière qu'en suivant les bois. En outre, nous avons au-dessous de nous des tourbillons que Jasjier lui-même ne passerait pas aisément dans l'obscurité. Qu'en dites-vous , jeune homme ?

— Je suis de l'avis de maître Cap. Mabel est trop délicate pour voyager à travers les racines d'arbres et les marécages. Quant à moi, je suis plus solide sur l'eau que sur terre.

— Votre opinion a du pour et du contre, mes camarades : le pour, c'est que l'eau ne laisse pas de traces, qu'il va rapidement, et que ses mouvements ne fatigueront point la fille du sergent; mais, d'un autre côté, la rivière n'a d'autre abri que les nuages des cieui. Les tourbillons sont difficiles à passer, et il y a six bons milles par eau d'ici à la garnison. Je suis embarrassé, Jasper, et je ne sais quel parti prendre.

— La route que j'ai indiquée sera la plus sûre, répondit le jeune marin , si nous parvenons à n prendre le canot échoué.

— Nous y parviendrons sans peine quand il fera plus noir, et en somme votre conseil est le meilleur. Si nous n'étions que des hommes, ce serait un vrai plaisir que de jouer à cache-cache avec ces mécréants. Allez donc chercher le canot avec le secours du Serpent, qui est déjà presque nu. Ce sera ôter aux Mingos un de leurs moyens de nuire.

L'Eclaireur, qui ne cherchait ni la gloriole, ni l'effet théâtral, laissa à ses deux amis toute la gloire de l'expédition. Jasper et le Gros- Serpent entrèrent dans l'eau à la nuit close, n'ayant pour armes que leur couteau et le tomahawk du Mohican.

Pendant ce temps le guide fit entrer Mabel et son oncle dans l'embarcation , qu'il retint amarrée en attendant que les deux aventuriers eussent repris possession de leur autre canot.

Jasper et le Serpent atteignirent bientôt des rochers sur lesquels ils avaient pied. Ils marchèrent à gué dans la direction du canot ; mais l'obscurité était déjà si profonde que le sens de la vue leur était inutile, et qu'ils n'étaient guidés que par cette espèce d'instinct qui aide rii.ibitant des bois à trouver son chemin au milieu du labyrinthe de la forêt quand le soleil est couché. Eau-Douce se laissa guider par le Delaware , dont les habitudes se prêtaient à la circonstance ; toutefois, il n'était pas facile de se diriger à cette heure au milieu du rugissement des v.Tgucs, et d'avoir un souvenir exact des localités. Les deux rives n'étaimt reconnaissables qu'à leur masse sombre dont les sommités dentelées se confondaient presque avec les nuages. Les deux aventuriers erraient au hasard, tantôt tombant dans des abîmes, tantôt se retrouvant sur les bas-fonds. Ils savaient seulement que l'embarcation devait être sur la partie la moins profonde des rochers ; mais, après l'avoir cherchée en vain pendant un quart d'heure , ils allaient renoncer à leur entreprise quand le Mohican aperçut un être humain presque à la portée de son bras.

— Mingo! murmura-t-il , le Serpent donnera à son frère une leçon d'adresse.

Le jeune marin comprit que l'Iroquois venait dans la même intention que lui-même. Il sentit la nécessité de s'en rapporter entièrement au Mohican, qui s'avança hardiment vers l'étranger.

— Ilugh! s'écria celui-ci, le canot est trouvé, mais je n'ai personne pour m'aider. Venez, enlevons-le du rocher.

— Volontiers, répondit Chingachgook, conduisez-nous.

Au milieu du vacarme des eaux, l'étranger ne pouvait reconnaître ni la voix ni l'accent; il mena ses nouveaux compagnons vers le canot et se plaça à l'avant. Le Gros-Serpent se mit au centre et Jasper à l'extrémité opposée; car il était important que la présence d'un visage pâle ne fût pas dévoilée par la conformation de sa tète et par les vêtements qu'il portait encore.

— Levez ! dit l'Iroquois du ton sententieui qui était propre à sa race.

Le canot fut enlevé par un triple effort. On le secoua quelques instants pour le vider et on le remit à flot; puis l'Iroquois en prit la direction pour le conduire à la plage orientale. Jasper et le Mohican, en voyant que leur apparition n'avait excilsi aucune surprise, avaient deviné qu'il y avait d'autres sauvages sur les rochers; des hommes moins déterminés se seraient préoccupés du dangtr qu'ils couraient en s'aventurant au milieu de leurs adversaires; mais ces braves habitants dos frontières, inaccessibles à la crainte et accoutumés aux hasards, comprenaient l'importance de s'emparer du bateau ou du moins de ue pas le laisser entre des mains ennemies. Jasper avait tiré son couteau et se disposait à percer au besoin les flancs d'écorce de la barque. Quant à Chingachgook , il leva plusieurs fois sou tomahawk pour le

L'ONTARIOJ

la

laisser retomber sur la tête de son voisin trop confiant; mais il s'arrêta , de peur que le dernier cri du mourant ne donnât l'éveil à ses complices. Pendant ces instants d'indécision, le canot se trouva brusquement entouré de quatre autres sauvages. Après avoir eiprimé leur satisfaction par les exclamations ordinaires, ils prirent à la hâte possession du canot et le poussèrent vers la rive pour aller chercher les pagayes et prendre trois ou quatre guerriers qui s'y trouvaient avec leurs carabines et leurs boîtes à poudre. On ne tarda pas à débarquer; le chef de la bande prit la parole et tous l'écoulèrent avec la dcférence qui lui était due, et que les Indiens accordent toujours au rang, au mérite ou à l'eipérience. Comme ils tournaient le dos à l'embarcation, ils ne voyaient pas Jasper, qui était d'ailleurs dépouillé de sa veste et de sa chemise, et que ses formes ne pouvaient déceler dans les ténèbres; mais Chingachgook était au milieu de ses plus mortels ennemis et pouvait à peine bouger sans les toucher. Néanmoins il demeurait immobile, prêt à s'enfuir ou à frapper selon les circonstances, et il attendait le moment d'agir avec l'indomptable patience d'un Indien.

— Que mes jeunes hommes prennent leurs armes, dit le chef iroquois, qu'ils les mettent dans le canot, que deux d'entre eux conduiront pendant que les autres traverseront à la nage.

Les Indiens obéirent tranquillement, laissant à l'arrière Jasper, et à l'avant l'Iroquois qui avait découvert le canot. Chingachgook plongea si profondément que les autres passèrent sans l'apercevoir. Le clapotement des eaux, l'agitation des bras, les paroles échangées par intervalles, annoncèrent bientôt que quatre guerriers traversaient l'Oswego. Dès qu'il se fut assuré du fait, le Delaware reprit sa position au centre du canot. Un homme moins habitué à réprimer ses passions aurait agi immédiatement; mais, par un excès de prudence, Chingachgook laissa l'Indien placé à l'avant pousser l'embarcation au large , et tous trois nagèrent dans la direction de la rive occidentale. Toutefois, au lieu d'aider le canota franchir le courant rapide, Jasper et le Mohican en ralentirent la marche et le firent dériver adroitement. I,'lroquois s'imagina d'abord que l'impétuosité du courant l'entraînait malgré lui; mais il finit par découvrir la vérité, et cette seconde nature qui résulte de l'habitude lui révéla dès lors qu'il était seul avec deux ennemis. Il sauta à la gorge de Chingachgook, et les deux Indiens, abandonnant le canot, se saisirent l'un l'autre comme des tigres. Au milieu de Ihorreur de cette sombre nuit, dans un élément aussi agile, ils parurent tout oublier, à l'exception de leur animosilé farouche et de leur désir mutuel de victoire.

Jasper était resté maître du canot qui volait comme une plume, poussé avec violence en travers par les deux combattants; le premier mouvement du jeune homme fut de nager au secours du Mohican, dont il entendait la respiration entrecoupée; mais la nécessité de s'emparer du bateau se présenta à lui avec une nouvelle force, et il ne voulut pas sacrifier tous ses compagnons en essayant d'en sauver un seul. Il se dirigea donc à la hâte vers la rive occidentale, l'atteignit aisément, et, après de courtes perquisitions, il retrouva ses habits et sa compagnie, à laquelle il raconta ce qui s'était passé.

Aux explications de Jasper succéda un profond silence, et chacun écouta attentivement dans l'espoir de recueillir quelques indices des résultats de l'effroyable lutte qui continuait au sein des ondes. Comme la tactique des Iroquois était le plus profond silence, on n'entendait que le fracas monotone des tourbillons.

— Prenez cette pagaye. Jasper, dit l'Eclaireur avec calme, mais d'un ton plus mélancolique que de coutume; il ne serait pas prudent de rester ici plus longtemps.

— Mais le Serpent !

— Le Gros-Serpent est entre les mains de son Dieu. Il vivra ou mourra, selon les intentions de la Providence. IXous ne pouvons lui être utiles, et nous restons ici comme des femmes à bavarder sur notre malheur.

Un cri long et perçant se fit entendre sur la rive opposée et interrompit les paroles du Guide.

— Que signifie ce tintamarre? demanda maître Cap, on dirait les cris des damnés ou des diables.

— C'est un cri de joie que les sauvages poussent comme vainqueurs. Sans aucun doute, le Serpent est, mort ou vif, en leur pouvoir.

— Et nous? s'écria Jasper qui éprouvait un généreux remords d'avoir abandonné son camarade.

— Nous ne pouvons être utiles au chef, et il faut quitter ce lieu le plus tôt possible.

— Sans essayer de le sauver? sans même savoir s'il est mort ou vivant?

— Ce serait une barbarie, dit Mabel d'une voix étouffée. Je n'ai pas peur, mon oncle, et je resterai ici jusqu'à ce que nous ayons des nouvelles de notre ami.

— C'est un parti raisonnable, dit Cap. Un vrai marin n'abandonne jamais son camarade, et je vois avec satisfaction qu'on a les mêmes usages parmi les marins d'eau douce.

— Bah! bah! repartit le Guide avec impatience en poussant l'embarcation au large, si vous tenez à la vie, songez à atteindre le fort et laissez le Delaware aux mains de la Providence. Hélas ! le daim qui «ort trop tôt de son gîte finit par rencontrer le chasseur !

Page 1