CHAPITRE VII
La scène n'était pas sans sublimité. L'ardente et généreuse Mabel sentit son sang frémir dans ses veines et ses joues brûler lorsque le canot se trouva au milieu de la rivière. La dispersion des nuages avait diminué l'obscurité, mais les bois qui dominaient les hautes berges assombrissaient le lit de l'Oswego et empêchaient les embarcations d'être vues. Cependant les voyageurs ne pouvaient se défendre d'une vive inquiétude , et Jasper lui-même , tremblant pour la jeune fille , jetait autour de lui des regards troublés au moindre son qui sortait de la forêt.
On ne maniait la pagaye qu'avec précaution , car le moindre bruit à cette heure taciturne aurait appris à des oreilles vigilantes la position des fugitifs. Les deux canots étaient près l'un de l'autre , et de temps en temps on causait à voix basse.
— J'espère que vous n'avez aucune crainte , dit Jasper à Mabel , dont les beaux yeux bleus brillaient d'une expression de résolution qui, malheureusement, ctiiit à moitié perdue dans les ténèbres. JNous sommes là pour vous protéger; comptez sur nous.
— Je vous crois, Jasper Western, répondit la jeune fille; mais, en ma qualité de fille d'un soldat , j'ai moins de faiblesse que vous ne croyez, et je ne suis pas disposée à voir le danger où il n'est pas.
— Vous pensez comme votre père, le brave Thomas Dunham, interrompit l'Eclaireur. Ah! ma chère demoiselle, que de fois nous avons rôdé ensemble sur les flancs de l'ennemi par des nuits plus sombres que celle-ci et avec la certitude de tomber dans de meurtrières embuscades! J'étais auprès de lui quand U fut blessé à l'épaule, et l'honnête homme vous racontera la manière dont il sauva sa chevelure en passant avec moi la rivière.
— Il me l'a déjà dit dans ses lettres, repartit Mabel , et je vous rends grâces du fond de mon cœur. Dieu s'en souviendra, l'Eclaireur, et pour avoir sauvé le père il n'y a point de récompense que vous ne puissiez réclamer de la fille.
— Vous avez toute la bienveillance et la pureté de votre mère, dont le sergent m'a si souvent parlé, qu'il avait eu tant de peine à obtenir, et qu'il a perdue si promptement. Le sergent , voyez-vous , n'a point de secrets pour moi, car étant beaucoup plus âgé, il me considère comme son fils.
— Piien n'empêcherait que vous le fussiez réellement , dit Jasper d'un ton de plaisanterie forcé.
— Et quand cela serait, Eau-Douce, oîi serait le mal? Il sait ce que je suis, lorsque j'éclaire la marche des troupes ou que je me trouve face à face avec les Français du Canada. J'ai quelquefois pensé que nous devions tous prendre femme, car l'homme qui vit seul dans les bois avec des ennemis ou des bêtes fauves finit par perdre les sentiments humains. — Dites plutôt les vices et la fausseté des villes , interrompit Mabel.
— Il est vrai qu'il n'est pas facile de demeurer toujours en présence de Dieu sans ressentir le pouvoir de sa bonté. J'ai assisté à l'office divin dans les garnisons, et j'ai fait tous les efforts imaginables pour unir mes prières à celles des autres, puisque, sans être enrôlé dans l'armée, j'ai toujours servi le roi d'Angleterre. J'ai cherché à imiter mes camarades dans leur culte, mais sans éveiller en moi ces émotions solennelles et cette véritable dévotion que j'éprouve quand je suis seul avec Dieu dans la forêt. Il me semble que j'y suis face à face avec mon maître. Tout ce qui m'entoure est frais et magnifique comme en sortant de ses mains, et il n'y a ni cérémonies, ni formalités dogmatiques pour me refroidir. Les bois sont le vrai temple, et c'est là seulement que les pensées peuvent s'élever même plus haut que les nuages.
— J'ai éprouvé comme vous, dit Cap , ces effets de la solitude. Les marins ne restent pas à terre pour payer le clergé, mais il est certain, malgré les calomnies contraires, qu'ils sont remplis de religion. Toutes les fois que j'ai été de quart sous l'équateur et dans la mer du Sud, où la nuit s'illumine de milliers de flambeaux , je n'ai jamais manqué de faire le relèvement de mes péchés et de réparer les agrès de ma conscience. Je dis donc avec vous , monsieur l'Eclaireur , que , pour trouver un homme vraiment pieux, il faut le chercher en mer ou dans les bois.
— Dans les bois surtout , reprit le guide. On n'y a pas besoin du ciel et des temiiêtes pour se rappeler le créateur. La voix calme et solennelle de Dieu s'y fait aussi bien entendre dans le craquement d'une branche morte, dans le gazouillement d'un oiseau, que dans le rugissement des lempèies.
Pendant cet entrelien , les embarcations continuaient à descendre lentement le long de la rive occidentale. La rivière était d'une profondeur inégile ; tantôt elle coulait lentement , tantôt elle bondissait entre les écueils. Jasper avait calculé que leur voyage pourrait durer encore deux heures. Rien ne semblait devoir en troubler la fin. La plus profonde et la plus paisible solitude régnait dans cette forêt presque sans limites. Quoique la nature y parlât avec ses mille voix le langage éloquent de la nuit, l'air soupirait à travers les arbres; l'eau gazouillait ou mugissait tour à tour. On entendait par intervalles le frôlement des branches qui se choquaient dans leurs légères vibrations. Tout bruit d'êtres humains avait cessé. Une fois seulement , l'Eclai-
L'ONT ARIO;
reur crut entendre au loin le hurlement d'un loup ; mais les sons étaient si vagues et si passagers, qu'il pouvait les attribuer à sa seule imagination.
Tout à coup le guide, qui ëtait toujours aux aguets, reconnut sur la rive occidentale le son d'une baguette sèclie qui se brisait sous un pas humain.
— Silence ! dit-il à Jasper; il doit y avoir quelque Iroquois sur la rive occidentale : il aura traverse à la nage.
— Ce peut être le Uelaware qui suit la berge et nous cherche. Je vais pousser une reconnaissance.
— Allez , mon garçon ; mais remuez doucement la pagaye et gardez-vous bien de débarquer au hasard.
— Quelle imprudence ! dit iVlabel avec une impétuosité qui lui fit oublier de baisser la voii.
— C'est, en effet, une imprudence de parler si haut , ma jolie fille. Votre voix est douce et harmonieuse. On aime à l'i'couter quand on n'a entendu si longtemps que des hommes. Votre père, le sergent, vous dira, quand vous le reverrez, que le silence est une vertu indispensable dans nos parages. Allez , Jasper, et faites preuve de votre sagacité habituelle.
Le canot s'éloigna si rapidement qu'il avait déjà disparu dans l'ombre avant que Mabel pût se figurer que le jeune homme se proposait réellement d'entreprendre une excursion aussi périlleuse.
IV'udant dix minutes la compagnie demeura dans une muette anxiété sans qu'aucun bruit l'averlît de ce qui pouvait se pas'îer sur le rivage.
C'était toujours le même silence solennel, troublé seulement par le murmure de la brise ou des eaux. Enfin, on distingua le craquement des branches sèches et même des voix élouffécs.
— Je puis me tromper, dit l'Kclaireur, car on s'imagine souvent ce que l'on désire. Mais il me semble que je reconnais la voix du Mohican.
— Est-ce que les sauvages morts reviennent? demanda mailrc Cap avec une certaine frayeur.
— iXon, ils restent à courir dans leurs heureux territoires de chasse, et ne rôdent plus autour de leurs wigwams.
— Je vois quelque chose sur l'eau , murmura Mabel , qui n'avait cessé de fixer les yeux sur la rive sombre depuis que Jasper s'était éloigné.
— C'est le canot , repartit le guide : tout va bien !
Bientôt on vit Jasper à l'arrière de son embarcation, A l'avant était un second individu. Le jeune marin gouverna de manière à rapprocher la figure de son compagnon des yeux de l'Eclaireur et de Mabel , qui reconnurent tous deux le Delaware.
— Chingachgook, mon frère ! s'écria le guide d'une voix dont les tremblements trahissaient la violence de ses émotions; chef des Mohicans! mon cœur est dans la joie; nous nous sommes souvent trouvés ensemble au milieu du carnage, mais j'avais peur de ne plus vous revoir.
— Hugh! les Mingos sont des femmes. Trois de leurs chevelures pendent à ma ceinture. Ils ne savent pas comment frapper le Grand-Serpent, le Delaware ; leurs cœurs n'ont pas de sang et leur pensée est île s'enfuir à travers les eaux du grand lac.
— Qu'avez-vous fait parmi eiu , chef , et qu'est devenu le guerrier qui était dans la rivière?
— 11 est changé en poisson, couché au fond avec les anguilles! Que ses frères tendent leurs lignes pour le repêcher. L'Eclaireur, j'ai compté les ennemis et j'ai touché leurs carabines.
— Ah ! je reconnais là votre témérité , s'écria le guide. Dites-nous toute votre histoire, et j'en instruirai nos amis.
Dès que le Delaware avait été vainqueur dans sa terrible lutte , il avait repris le chemin de la rive orientale et s'était glissé parmi les Iroquois à la faveur des ténèbres. Une seule fois, on lui avait demandé son nom, et il avait répondu : Tète de-Flèche. D'après les discours qu'il avait entendus, le principal but de la bande était de s'emparer de Mabtl et de son oncle, sur le rang desquels on s'abusait.
L'Eclaireur communiqua ces nouvelles à ses compagnons. Il leur apprit en outre que les Iroquois n'étaient pas entièrement remis du trouble causé par leurs perles, et que Tèle-de-Flèchc les avait trahis , pour des motifs encore inconnus , puisqu'il n'avait pas reçu la récompense de ses services. — Maintenant, ajouta le suide, il faut agir : les Mingos nous attendent sans doute un jieu plus bas, à la cascade de l'Oswi'go, et je suis d'avis de continuer notre voyage parterre.
— Comment? s'écria maitrc Cap. Si vous n'avez pas peur des sauvages, ne craignez-vous pas les loups et les ours?
— liah ] dit l'Eclaireur, ce n'est rien pour un chasseur expérimenté.
— Ce n'est rien pour vous, reprit mailrc Cap. Vous êles habitué aux bêtes de ces parages, comme nous autres marins , nous sommes accoutumés aux requins. J'ai vu des marins, dans les basses latitudes, nager pendant des heures entières au milieu de requins de quinze jiieds de long , sans s'en inquiéter plus qu'un paysan ne songe aux iiJèlfs qui sortent avec lui de l'église après l'olfice du dimanche.
— C'est bien extraordinaire, s'écria Jasper, qui n'avait pas encore acquis le gi'nie inventif qui caractérise ordinairement sa profession.
— J'oubliais d'ajouter, reprit maître Cap, que mes amis les marins avaient tous des barres de cabestan ou des anspccs avec lesquels ils frappaient le nez des requins qui dcvtiuient gênants. Depuis ce temps, je De crains aucun monstre de la mer; je me soucie d'une baleine
comme d'un hareng-saur , mais ni les loups ni les ours ne sont de ma compétence. J'aime donc mieux rester dans le canot.
— Je suis de l'opinion de mon oncle, dit Mabel.
— En ce cas, ajouta Jasper, vous ferez bien de changer de barque- La mienne est vide , et l'Eclaireur lui-même conviendra que mon œil est plus sur que le sien sur les flots. — Volontiers, mon ami; l'eau est de votre ressort, et vous savez en lirer parti. Puisqu'il e.it convenu que la fille du sergent sera mieux sous votre garde que sous la mienne, je consens à vous la confier. Accostez!
Jasper obéit, et .Mabel passa dans l'aulre esquif. Elle s'assit sur les bagages, qui avaient jusque-là composé exclusivement la cargaison. Aussitôt les canots se séparèrent, et l'on fit de nouveau usage des pagayes. Toute conversation cessa, car on approchait de l'endroit le plus dangereux, où l'Oswego, resserré entre Us écueils et les bas-fonds, n'avait qu'un chenal excessivement étroit. Les cascades de la rivière qui sautillait sur les roches produisaient un bruit qui alarma maître Cap. Mabel n'était pas non plus sans inquiétude ; mais sa situation était si nouvelle, et elle avait une confiance si absolue dans son batelier, qu'elle conservait un sang-froid qui aurait été peut être ébranlé si elle avait mieux connu l'insuffisance de l'homme en lutte avec la nature.
— C'est là l'endroit en question, dit-elle à Jasper en entendant les mugissements de la cataracte. — Vous l'avez dit, mais comptez sur moi, Mabul. Nous ne nous connaissons pas depuis longtemps , mais on vit plusieurs jours en un seul au milieu du désert, et il me semble qu'il y a plusieurs années que nous nous voyons.
— Je ne vous considère pas comme un étranger. Jasper. J'ai confiance dans votre habileté , autant que dans l'envie que vous avez de m'être utile.
— Vous allez en avoir la preuve. L'Eclaireur est trop au centre de la rivière ; le chenal est plus près de la rive orientale; malheureusement je ne puis me faire entendre d'ici. Tenez-vous ferme, Mabel, et ne craignez rien.
En ce moment le canot tournoyait sur les cascades bouillonnantes; pendant quelques minutes la jeune fille épouvantée ne vit que des nappes d'écume, n'entendit que le tumulte des eaux. Vingt fois, le canot parut prêt à être renversé par une lame dont la cime élincelait dans l'obscurité; vingt fois il triompha de l'obstacle, grâce au bras vigoureux de celui qui le gouvernait. Jasper fut enfin récompensé de ses elTorts en se trouvant dans un bassin calme et profond.
— Tout est fini, iMabel, s'écria le jeune homme d'un ton enjoué; le danger est passé , et vous pouvez vous attendre à retrouver votre père celle nuit même.
— Dieu soit loué I Jasper , c'est à vous que je devrai ce bonheur
— L'Eclaireur n'a pas moins de droits à votre reconnaissance. Mais que sont devenus vos amis? N'est-ce pas leur embarcation que j'aperçois ?
Jasper se dirigea vers l'objet qu'il distinguait sur les vagues : c'était l'autre canot vide et sens dessus dessous. Près de là se soutenait à gr.ind'peine mailre Cap , qui aimait mieux se noyer que courir la chance de débarquer au milieu des sauvages. On le hala dans le canot, et Jasper ne s'inquiéta pas de l'Eclaireur qu'il savait disposé à gagner le rivage à gué plutôt que d'abandonner sa chère carabine.
Le reste de la traversée fut court. Au bout de quelques instants, on entendit de sourds murmures qui ressemblaient à ceux d'un tonnerre lointain , et Jasper annonça à ses compagnons que c'était le ressac du lac Ontario. Le canot s'engagea entre deux langues de terre, et aborda doucement sur une plage sablonneuse. Les incidents qui se succédèrent fTuent tellement précipités, que Mabel sut à peine ce qui se passait. Dans l'espace de quelques minutes, plusieurs postes furent franchis; une porte s'ouvrit, et la jeune fille troublée se trouva dans les bras d'un père, qui élait presque uu étranger pour elle.
CHAPITBE Vlll.
Le repos qui succède à la fatigue, et qui résulte d'une sécurité nouvellement acipiise, est ordinairement doux et profond. Dans cette forteresse des frontières, on ne put donner à Mabel qu'un humble lit de sangle, mais elle y reposait encore longtemps après les roulements des tambours qui .ivaient convoqué la garnison à la parade du malin. Le sergent Dnnham fit son service habituel, et commençait à songer au déjeuner lorsque sa fille parut, ravie non moins qu'étonnée de sa nouvelle situation.
A l'époque oii se passe l'action de ce récit, le fort de l'Oswego était l'un des derniers postes des colonies anglaises d'Amérique. Il élait rcité longtemps inoccupé, et avait enfin reçu un bataillon écossais, qui avait recruté un gr.ind nombre d'.\méricains depuis son arrivée dans le pays. Par suite de l'admission des indigènes, le père de Alabel avait été reçu dans le bataillon oii il remplissait les fonctions qui échoient au jilus ancien sergent. Il avait avec lui quelques jeunes officiers , nés comme lui dans les colonies.
La ciladelle , comme la plupart des places frontières , était plutôt faite pour résister aux atta(|ues des sauvages que pour soutenir un siège r.gulicr. Les ingénieurs qui l'avaient construite n'avaient poiut prévu le ras d'un blocus en règle, vu la diOiculté de transporter aussi
L'ONTABIOJ
— Il m'a semblé que je ne l'avais jamais quitté , et je crois qu'il mérite toute mon allection. Y a-t-il longtemps que vous le connaissez?
— Un peu plus de vingt-deux ans. Je n'en avais alors que douze , et ce fut lui qui m'apprit à suivre les Mingos à la piste. ^oU3 avons, depuis, vu le fou bien des fois, et comme c'était avant votre naissance, vous n'auriez pas eu de père s'il n'eût été dans ma nature de manier habilement la carabine.
— Vous lui avez sauvé la vie, s'écria Mabel en serrant par un mouvement involontaire les mains de l'Eclaireur.
— Sinon la vie , du moins la chevelure , qu'il a conservée jusqu'à présent , et qui est certes la plus belle qu'on puisse trouver dans le régiment. Je n'ai la prétention d'avoir sauvé la vie à personne, pas même à vous, qui n'auriez jamais descendu l'Oswego sans le secours de Jasper Western, le meilleur de nos mariniers, que vous pouvez voir aux piedî de ce bastion.
Mabel regarda en bas, et remarqua pour la première fois le premier plan du tableau qu'elle avait étudié avec tant de plaisir. L'Oswego versait ses eaux noirâtres dans le lac, entre des berges assez élevées, dont l'une du côté de l'est s'avançait comme un promontoire. Le fort était bâli sur la rive occidentale, et , pour recevoir les marchandises que l'on débarquait , on avait construit sur la grève quelques cabanes de bois placées de manière à ne pas gêner la défense. Deux pointes sablonneuses , formées avec une régularité surprenante par les forces contraires du courant et des vents du nord, protégeaient une espèce de port où abordaient les nombreuses embarcations qui faisaient le commerce sur l'Ontario. 11 y en avait un grand nombre balé sur le rivage ou à l'ancre dans la baie. Le navire que commandait Jasper était gréé en cutter et pouvait jauger quarante tonneaux. Il avait été construit sur les plans envoyés de Londres par un habile charpentier, et , quoiqu'il n'eût pas de gaillard, sa peinture sombre et sévère, ses agrès aussi bien disposés qu'élégants , ses formes imposantes et gracieuses lui donnaient l'air d'un vaisseau de guerre. On l'appelait le Véloce.
— Voilà donc le vaisseau de Jasper, dit Mabel ; y en a-t-il d'autres semblables sur le lac ?
— Les Français en ont trob. L'un est un véritable vaisseau qui pourrait naviguer sur l'Océan , le second est un brick et le troisième un cutter qu'on appelle l'Ecureuil. Ce dernier semble avoir une antipathie naturelle pour notre joli bâtiment, car le Véloce ne sort jamais sans a\ioir l'Ecureuil à ses trousses. Jasper serait assez brave pour résister, quoique les Français aient du canon et des sabords; mais le major n'a pas voulu favoriser son humeur belliqueuse en lui donnant un équipage et des armes.
Sur ces entrefaites , maître Cap annonça son approche en toussant i plusieurs reprises, et après avoir salué les deux interlocuteurs, il accorda son attention au lac Ontario. Pour le mieux juger, le vieux marin monta sur des canons , croisa les bras , et se balança comme s'il eût été soumis au roulis d'un vaisseau.
-— Eh bien ! maître Cap , lui demanda le guide , n'est-ce pas là une véritable mer?
— Ça, répondit dédaigneusement le marin, en étant sa pipe de sa bouche et en s'en servant pour indiquer l'horizon ; mon attente n'est pas trompée; c'est un marais, une espèce de barrique.
— Comme vous traitez l'Ontario! s'écria l'Eclaireur; on s'accorde à le regarder comme un grand et beau lac, dont l'eau est excellente pour ceux qui ne peuvent se procurer de l'eau de fontaine.
— Un grand lac, dit Cap en haussant les épaules; Jasper lui-même convient qu'il n'y a que vingt lieues d'une rive à l'autre.
— Cependant, mon oncle, interrompit Mabel, on n'aperçoit la terre d'aucun côté; il me semble que l'on est ici absolument comme sur les côtes de l'Océan.
— Quelle comparaison pour une fille d'esprit qui a pour parents de véritables marins. En vérité, Mabel, vous m'étonnez; il est vrai qu'on ne peut voir d'un bout à l'autre de cette pièce d'eau , mais elle a cela de commun avec le fleuve des Amazones, l'Orénoque, la Plata et autres rivières. Les côtes de l'Océan sont garnies de villes, de fermes, de maisons de campagne et de phares. Ici , au contraire , on ne voit pjs même un f.inal.
— Ce qui vnut mieux, dit l'Eclaireur; c'est une forêt, de nobles arbres, un temple digne de Dieu.
— Sans doute une forêt peut-être en harmonie avec un lac, mais à quoi servirait l'Océan si la terre qui l'environne était couverte de bois? Ce serait la mort du commerce, dont le monde ne peut se passer. Plis je réfléchis , Mabel, plus je suis étonné que vous o^iez comparer à la mer cet étang oii il n'y a ni baleine, m aljatros, pas même un hareng.
— Mais qu'est-ce que je vois là-bas à l'ancre?
— C'est le cutter de Jasper, mon oncle, répondit vivement Mabel ; on le nomme If Véloce, et l'on prétend que c'est un bâtiment parfait.
— Oui, ri prit le vieux marin , il n'est peut-être pas mal pour un lac, quoiqu'il ait un beaupré dormant, ce qui est sans exemple dans un cutter. Il faudra que je l'étudié de plus près, et que je fasse avec le patron une excursion sur ce marécage.
— Vous en aurez bientôt l'occasion, dit l'Eclaireur, car le sergent est sur le point de s'embarquer avec un détachement pour aller relever
loin des pièces de grosse artillerie. Des bastions de terre et de bûches, un fossé , une palissade , un champ de manoeuvre d'une étendue considérable et des baraques de troncs d'arbres servaient à la fois de moyens de défense et d'habitation. La cour renfermait quelques pièces de campagne, prêtes à être transportées partout oii elles seraient nécessaires; et deux vieux canons de fer montraient leurs gueules massives sur la plate-forme des deux principaux bastions.
Lorsque Alabel quitta la hutte commode , mais retirée , oii «on père avait obtenu la permission de la placer , elle se trouva aux pieds des fortifications, et en gravit la rampe de gazon pour jeter un coup d'œil sur le paysage que lui avaient la veille dérobé les ténèbres. La jeune fille au coeur et au pied légers se trouva bientôt sur un point culminant, d'où elle pouvait examiner à son aise les environs de sa résidence. Elle était séparée de la palissade par un glacis très - étendu qui avait été pris sur la forêt. Au delà s'allongeaient les bois interminables que Mabel avait si péniblement parcourus, avec leurs lacs cachés, leurs sombres cours d'eau et leurs labyrinthes de verdure. De l'autre côté notre héroïne sentit sa joue éventée par une fraîche brise, et ce ne fut pas sans laisser échapper une exclamation de plaisir qu'elle contempla le spectacle tout nouveau qui s'offrit à ses yeux avides.
Au nord, à l'est, à l'ouest, de toutes parts enfin s'étendaient des eaux moutonneuses. Leur couleur n'était ni le bleu-foncé de l'Océan, ni le vert transparent des fleuves américains; elles avaient une légère teinte d'ambre qui en altérait à peine la limpidité. On n'apercevait d'autre terre que la côte adjacente hérissée de ses forêts, entrecoupée de larges baies ou de caps anguleux ; mais formant presque partout une formidable barrière de rochers , dans les cavernes desquels les eaux s'engouffraient avec de sourdes détonations. Aucune voile n'était en vue; aucun poisson ne se jouait sur l'immense surface. Mabel se trouvait entre deux étendues sans limites. La nature semblait s'être complu à produire de grands effets en mettant en relief l'un près de l'autre deux de ses principaux agents. Les yeux passaient du large tapis de feuillage à la plaine liquide plus large encore, de l'agitation du lac au recueillement de la forêt.
Mabel Dunham, de même que la plupart de ses compatriotes, n'avait pas reçu une éducation très-complète; mais elle était capable de comprendre la poésie de ce beau pays. Elle avait d'ailleurs des idées et des goûts supérieurs à sa condition. Recueillie après la mort de sa mère par la veuve d'un officier supérieur , elle avait demeuré auprès d'elle en qualité de demoiselle de compagnie; et son langage, ses manières, ses sentiments se ressentaient de cette fréquentation ; elle avait perdu les habitudes un peu grossières de sa première enfance sans en contracter d'autres qui n'auraient pas été en harmonie avec le rôle qu'elle devait jouer dans le monde; elle n'avait ni trop, ni trop peu d'élégance; elle s'était améliorée sans que le développement de ses facultés formât un contraste trop marqué avec sa position de naissance et de fortune.
Mabel était donc capable d'éprouver plus qu'un étonnement vulgaire à l'aspect du lac Ontario; elle était capable d'en comprendre la sublimité, de goûter cette grandeur calme et imposante de la nature que les travaux de l'homme n'ont pas encore modifiée.
— C'est magnifique! s'écria t-elle presque à son insu en aspirant la brise qui rafraîchissait en même temps son corps et son esprit.
Le cours de ses idées fut interrompu brusquement : on venait de lui frapper sur l'épaule. Elle se retourna , s'attendant à voir son père et reconnut l'Eclaireur, appuyé sur sa longue carabine et riant à sa manière, pendant qu'il indiquait de la main droite le vaste panorama de la terre et des eaux.
— Voici nos domaines, dit-il : le lac est pour Jasper, et les bois sont pour moi. Il se vante quelquefois de l'étendue de ses possessions; mais je lui réponds que mes arbres occupent autant de place sur celte terre que son eau. 'Vous semblez faite également pour les lacs et les bois, Mabel ; car la crainte des Iroquois et les marches nocturnes n'ont pas altéré votre bonne mine.
— Je ne vous savais pas complimenteur , mon cher guide , mais je suis charmée devons revoir. Je craignais qu'il ne vous fût arrivé quelque malheur sur les cascades de l'Oswego.
— Won, Dieu merci! il eût été difficile de nager avec une longue carabine à la main; mais par bonheur l'eau était basse, et j'ai pu gagner la terre avec mon tueur de daims, dont je ne me serais pas séparé volontiers. Nous avons débarqué paisiblement , et nous sommes restés cachés jusqu'à ce que nous vissions des lanternes sur l'eau. Nous savions bien que le sergent enverrait au-devant de vous , et que les Iroquois s'empresseraient de déguerpir en face des soldats du fort.
— Que Dieu vous récompense de ce que vous avez fait pour moi ! Je suis charmé de savoir que vous n'avez couru aucun danger ; cir, malgré mes fatigues, je ne pouvais pas dormir en songeant à celui qui vous menaçait.
— Dieu bénisse votre bon petit coeur, Mabel! pour ma part, j'ai été ravi de voir les lanternes le long de la rivière ; c'était une preuve certaine que vous étiez en sûreté. Nous autres guides et chasseurs, nous sommes des êtres grossiers; mais nous avons nos idées et nos sentiments aussi bien qu'un général d'armée. Eh bien, vous avez vu votre père? le vieux et brave soldat est-il conforme à l'idée que vous vous en faisiez ?
L'ONTARIO
un poste aux Mille-Iles; et, comme on m'a dit qu'il se proposait d'emmener Mabel, vous pourrez être de la partie.
— Est-ce vrai, ma niôce?
— Je le crois, répondit la jeune fille avec une imperceptible rougeur ; mais je n'en suis pas sûre , n'ayant pas eu beaucoup de temps pour causer avec mon père. Au reste, le voici qui vient , et vous pourriz l'interroger.
Malgré son rang subalterne, le scrircnt Dunliam avait une physionomie imposante : il était de haute taille; il avait des manières sévères qui dénotaient la réflexion et Ia régularilé. Le sententieui Cap luimême, si dédaigneux pour ceux qui u'élaitiil pas marins, ne pouvait
Cliingacbgook, brandissant en l'air son trophée sanglant, poussa son redoutable cri de guerre.
s'empêcher de le traiter avec respect. Le commandant du poste, Duncan-de-Lundie, laird écossais, avait des égards marqués pour le sergent Dunham. Celui-ci avait renoncé à toute espérance d'avancement; mais, fort de son cjpérience et de ses services, il apportait tant de réserve et de dignité dans toute sa conduite, qu'on ne pouvait se soustraire à son influence. Les capitaines le considéraient comme un vieux camarade; les lieutenants n'osaient contrecarrer ses opinions militaires, et les enseignes lui témoignaient de la déférence. L'Eclaircur était le seul homme de condition inférieure qui eût avec le sergent la cordiale familiarité d'un ami.
— Bonjour, frère Cap , dit le sergent en portant la main à son chapeau; j'ai eu l'air de vous négliger ce matin, mais j'y étais contraint par mes devoirs. Nous avons maintenant quehjues heures à passer ensemble. Ke remarquez-vous pas, mon frère, une forte ressemblance entre ma fille et celle que nous avons perdue , il y a si longtemps?
— Je l'ai toujours dit, répliqua le vieux marin. Mabel est l'im^ige de sa mère ; seulement sa figure reproduit en même temps cette fermeté qui vous caractérise.
Mabel jeta un coup d'œil timide sur les traits sévères de sou père, qu'elle avait toujours aimé avec cette atïection que les cœurs ardents accordent ii leurs parents absents. Elle remarqua sur le visage du sergent une certaine contraction, et elle eut un moment l'envie de se jeter sur son sein pour pleurer; mnis elle fut retenue par la froideur méthodique qu'il conservait encore malgré ses émotions.
— \ ous avez fait pour moi un long et pénible voyage , mon frère, poursuivit le sergent, et je tâcherai de vous rendre la vie agréable pendant le temps que vous passerez parmi nous.
— Je viens d'apprendre, sergent , que vous vous disposez .à lever l'ancre et à faire route pour une jiarlie du monde oii il y a mille îles.
— Voilà une de vos indiscrétions, l'Eclaircur.
— Ma foi, sergent, je n'ai pas cru nécessaire de dissimuler vos intentions à des gens qui vous sont unis par les liens du sang.
Le sergent frjppa doucement sur l'épaule du guide, mais il lui dit en même temps d'un ton de reproche :
— Tous les mouvements militaires doivent être tenus secrets autant que possible. Vous avez trop souvent passé devant les avant-postes des français pour ne pas connaître le prix du silence. Mais n'importe, il faut que la chose se sache, et il serait inutile d'essayer de la cacher. Un détachement doit s'embarquer bientôt pour relever un poste sur le lac. Je ne dis pas que ce soit celui des MiUelles, et que je doive faire partie de l'expédition. Si je suis commandé, j'emmènerai Mabel avec moi, et j'espère, mon frère, que vous ne refuserez pas de partager mon sort pendant quelques mois.
— Cela dépendra de la manière de voyager. Je n'aime pas beaucoup les bois et les marécages.
^ous naviguerons sur le Véloce , qui ne peut déplaire en rien à un homme auquel l'eau est familière.
— L'eau salée, mais non l'eau d'un lac. Si pourtant vous n'avez personne pour conduire ce cutter , je veux bien être de la partie , tout en protestant contre la qualification de mer intérieure que l'on donne à cette grande mare.
— jasper est sutUsamment capable de diriger son navire, mon frère Cap , et il n'a pas besoin d'adjudant. ISous n'en serons pas moins charmés de vous avoir. Vous ne pourriez d'ailleurs retourner aux établissements sans qu'on y envoyât un détachement, ce qui n'aura lieu qu'après mon retour. \ ous vous déciderez pendant le déjeuner; suivezmoi, je vais vous montrer comment nous autres, pauvres soldats, nous traitons nos hôtes sur cette frontière éloignée.