CHAPITRE Vil
— Ce serait négliger un averlissemenl qui nous est donné pour notre bien, que nous tenir sous terre plus liin!;li'mp< lorsque de tels bruits se font eulendre dans la foret, dit OEil-de-Faneon. Ces dames peuvent rester ici renfermées, mais les Mohicans et moi nous ferons sentinelle sur le rocher : et je suppose qu'un major du soixantième désirera nous tenir compagnie. — Le danger est-il donc si pre>sant? demanda Cora. — Celui qui fait naître des sons aussi étrauiies cl qui les fait entendre à l'homme pour l'avertir, est le seul aussi qui sache quel (-^1 notre danger. Je me croirais ri bi'lle à sa volonté si je notais caché dans une caverne lor.sqnc l'air est plein de pareils bruiK! Il n'est pas jusqu'à cet homme au cieui' faillie qui passe sa vie a (•lianter, que ee cri n'ait ému, (M il dit qu'il est prêt à marcher an conihat. S'il ne s'agissait que de combilirc, c'est une chose que nous connaissons tous et qui s'arrangerail facilement ; mais j'ai entendu dire que des cris semblal les entre le ciel et la terre sont les avant-coureurs d'une guerre d'une antre nature! —Si nous n'avons d'autre motif <le crainte, mon ami, que ceux qui proviennent di' causes Siirnalurelles, nous m' devons point nous alarmer, continua la jeune fille avec calme. Elesvoiis certain que nos ennemis n'ont pas inventé quelque nouveau moyrn pour nous frapper de terreur, afin de rendre leur victoire plus facile? — Madame, répondit le chasseur d'un ton grave, j'ai prèle l'iM-i'ille à tous les bruits de la forêt pendant trente ans, comme un homme dont la vie ou la mort dépend de la finesse de sou ouïe. Il n'y a pas de hurlements plaintifs de la panlliere, de sil'tlemenls de l'oisfau nioquriir, d'inventions diaboliques des Mingos, i|ni puissent me tromper. J'ai enlendiiles forcis gcmir comme des êtres humains dans leur arilieliou ; j'ai écoulé les soiqiirs harmnnniix du venl dans les branches des arbres; j'ai entendu l'éclair craquer dans air coiume le pétillement d'un bois sec embrasé, en dardant des étincelles et des langues de Uammc; et dans tous ces bruits je n'ai jamais pensé enlindre autre cho.se que le bon plaisir de celui qui se joue des créations de sa main. Mais, ni les .Mohicans, ni mol qui suis un blanc sans mélange, nous ne pouvons expliquer le cri qui vient lie frapper nos oreilles. Nous pensons donc que e'esl un signe qui nous est douni' pour notre bien. — C'est i\nr ihose ivlraortliiiaire! sècria Ibwva d en nprenaiit ses pistolets ipi'il avait déposes en enlrant. Presigede paix ou siinial de guerre il fini voir ce que c'est. Montrez-moi le chemin, mou ami; je vous suis.
Tous quitlèienl alors la grotte, el la trau^ilion de l'air Concnlré de ces reirai tes à l'atmosphère pure el vivifiante de la cal.UMele rafraiihit leur sang et retrempa leur énergie, l.a brise du soir b.ilayait la surface de la rivière et .ipporlait le mngis^emenl de la eai.ir.icte dans les profondeurs ib-s cavernes, d'où il sortait ensuite eu se prolongeant, comme le bniil du tonnerre, sur les collines lointaines. La lune était levée, et sa liiinier.' brillait çà el là sur les eaux supérieures; mais rextrémile du rocher où se li naiiiil les voyageurs était encore dans l'ombre. Hormis les sons prodiiils par les eaux elle vent, partout régnaient le silence et la tranquillité de la nuit et de la solitude. En vain leurs yeux inquiets, errants sur l'une et l'antre rive, cherehaient à y découvrir quelque signe de vie qui pût expliquer la nature des sons parvenus jusqu'à eux; leurs re-gards deçus par la lumière trompeuse de la bine ne pouvaient découvrir que d 'S roehrrs nus on des arbres droits et iniiiioMles. — On ne trouve ici cpie l'ombre et le calme d'un brau soir, dii Itiinraii à von ha.sse : Cor.i, combien nous |ilairaieîil, dans lout autre nioinenl. un pareil tableau el touli- celle solitude silencieuse! Fignrez-vous que vous n'avez rien à craindre, et ce qui maiutenaul peut-être accroil votre
LE DERNIER DES MOHICANS
terreur, pourrait devenir une source de jouissances.... — Ecoutez ! interrompit Alice.
L'avis était inutile. Le même bruit se fit entendre encore; il semblait sortir du lit de la rivière; et s'échapparit de l'enceinle étroite des rochers qui bordaient le fleuve, on l'entendait onduler dans la forêt, où il ;dlait s'atfaiblissant d'écho en écho. — Y a-t-il ici quel-
3u'un qui puisse donner un nom à un pareil cri? demanda CEile-Faucon, quand le dernier écho s'éteignit dans les bois ; si quelqu'un le peut, qu'il parle; quant à moi, je soutiens que ce bruit n'a rien de terrestre. — 11 y a, en clFet, ici quelqu'un qui peut vous détromper, dit Duncan ; je connais ce bruit, car je l'ai souvent ouï sur le champ de lialaille et dans des situations qui se représentent fréquemment par la vie d'un soldat. C'est l'horrible cri d'un cheval à l'agonie ; quelquefois la douleur, et quelquefois aussi la terreur le lui arrachent : ou mon cheval est en ce moment la proie des bètes de la forêt, ou il voit un grand danger sans avoir le moyen de s'y soustraire. Je m'étais mépris sur ce bruit dans la caverne ; mais au grand air, il ne peut pas me tromper.
Le chasseur et ses compagnons écoutèrent cette explication simple avec l'empressement d'Iiommes qui adoptent une idée nouvelle, en même temps qu'ils eu rejeltent d'autres qui les occupaient péniblement. Les deux derniers articulèrent leur exclamation habituelle et expressive : « Hugh ! » lorsque la vérité apparut à leur intelligence; le premier, après une courte pause, prit sur lui de répondre : — Je ne puis nier la vérité de vos paroles ; car je me connais peu en -hevaux, quoique je sois né dans un pays où ils abondent. Sans doute que les loups rôdent au-dessus d'eux sur la rive, et les pauvres bètes effrayées appellent le secours de l'homme aussi liicn qu'elles le peuvent. Uncas! ajouta-t-il en delaware, Uucas, sautez dans le canot, et lancez un tison au milieu de la bande ; sans quoi la cramte fera ce que les loups ne peuvent faire, et nous nous trouverons sans chevaux demain matin, lorsqu'ils nous seraient si utiles pour voyager rapidement.
Le jeune Indien était déjà descendu au bord de l'eau pour exécuter cet ordre, lorsqu'il s'éleva du bord de la rivière de longs hurlements répétés dans les profoTideurs de la forêt, comme si les loups, frappés d'une terreur soudaine, abandonnaient d'eux-mêmes leur proie. Uncas, avec une rapidité-instinctive, revint, et les trois enfants de la forêt conférèrent entre eux à voix liasse. —Nous avons été comme des chasseurs qui ont perdu les points cardinaux et qui n'ont pas vu le soleil depuis plusieurs jours, dit Œil-do-Faucon en se détournant de ses compagnons ; maintenant nous commençons à voir la route que nous avons à suivre, et le sentier où nous marchons n'a plus d'épines. .Asseyez-vous à l'ombre que projette ce rocher; elle est plus épaisse que celle des buissons et des pins, et attendons ce qu'il plaira au Seigneur de nous envoyer. Ne parlez qu'à voix basse; il serait peut-être au bout du compte plus sage que, pendant quelque temps, chacun ne s'entretint qu'avec ses pensées.
Le chasseur s'exprimait d'un ton grave et sérieux, où l'on n'apercevait cependant aucun signe de crainte ou de faiblesse. H était évident que son inquiétude momentanée avait disparu devant l'explication d'un mystère que son expérience personnelle ne lui avait pas permis d'approfondir ; maintenant, bien qu'il sentît tout ce que la position actuelle avait de périlleux, il était préparé à l'aire face au danger avec toute l'énergie de sa forte nature. Ce sentiment parut aussi partagé par les Indiens, qui se placèrent de manière à découvrir complètement les deux rives, sans être vus eux-mêmes. Dans de telles circonstances, la prudence demandait qu'Heyward et les autres imitassent une circonspection dont l'exemple leur était donné par des hommes aussi intelligents. Le jeune homme alla chercher dans la caverne une certaine quantité de sassafras, qu'il plaça dans l'intervalle qui séparait les deux grottes ; il y fit asseoir les deux stcurs. En cet endroit les rochers les protégeaient contre tous les projectiles, et leur inquiétude était diminuée par l'assurance qu'aucun danger ne pouvait les atteindre sans qu'elles fussent averties de son approche, lleyward se posta près d'elle, afin de pouvoir leur parler sans trop élever la voix, tandis que David, imitant l'exemple des Indiens, s'arrangea dans les crevasses des rochers, de manière à soustraire aux regards sa disgracieuse personne. Dans cet état, les heures se passèrent sans aucune interruption nouvelle. La lune était arrivée à son zénith, et répandait perpendiculairement sa douce lumière sur le groupe charmant des deux sœurs, endormies paisiblement dans les bras l'une de l'autre. Duncan étendit le grand schall de Cora sur un groupe qu'il aimait à contempler, et à son tour il chercha un oreiller sur le rocher. David, pendant ce temps, ronflait d'une manière qui dans tout autre temps aurait offensé ses oreilles délicates ; enfin tous, à l'exception d'CEil-de-Faucon et des Mohicans, s'abandonnèrent à un sommeil profond qu'ils ne pouvaient pas maîtriser. Mais la vigilance de ces protecteurs persévérants ne céda ni à la fatigue ni au sommeil. Immobiles comme le rocher dont ils semblaient faire partie, ils étaient là, promenant sans cesse leurs regards sur la ligne sombre qui bordait la rivière étroite. Aucun son ne leur échappait ; l'examen le plus attentif n'aurait pu reconnaître s'ils respiraient. 11 était évident que cet excès de précaution venait d'une expérience qu'aucune ruse de la part de leurs ennemis ne
pouvait mettre en défaut. Leur surveillance continua sans qu'aucun danger se montrât; et cependant enfin la lune disparut à l'horizon, et une raie pâle, au sommet des arbres, à l'endroit où la rivière formait un coude, annonça l'approche du jour. Alors Œil-de-Faucon remua pour la première fois. Il se leva, et rampant le long des rochers, alla tirer Duncan de son profond sommeil. — Voici le moment de nous mettre en marche, lui dit-il à voix basse ; éveillez ces dames, et soyez prêts à entrer dans le canot dès que je l'amènerai à la plateforme.— Avez-vous eu une nuit tranquille? Pour moi, je ci ois que le sommeil l'a emporté sur ma vigilance. — Tout est calme encore comme à minuit. Silence i:t promptitude!
Cependant Duncan s'était réveillé, et il alla immédiatement soulever le schall qui recouvrait les deux sœurs endormies. Au mouvement qu'il fit, Cora étendit la main comme pour le repousser, et Alice murmura d'une voix douce : — Non, non, mon cher père, nous n'avons pas été abandonnées : Duncan était avec nous! — Oui, innocente beauté, se dit tout bas le jeune homme transporté; Duncan est ici ; et tant qu'il aura un souffle de vie, tant qu'il existera une ombre de danger, il ne te quittera pas. Cura! Alice! éveillez-vous. Voici l'heure du départ.
Un cri perçant poussé par la plus jeune des deux sœurs, et la vue de l'autre devant lui, image de l'horreur et de la consternation, furent l'unique réponse qu'il reçut. Avant qu'Heyward eût pu articuler une parole, il s'éleva de toutes parts des hurlements et des cris confus qui tirent refluer son jeune sang vers son cœur. On aurait dit que tous tes démons de l'enfer étaient déchaînés dans les bois et exhalaient en sons barbares leur sauvage fureur. Les cris ne partaient d'aucun point en particulier, mais remplissaient toute l'etenilue de la forêt, et ils semblaient s'échapper des cavernes, de la cataracte, des rochers, du lit de la rivière et du ciel même. David, au milieu de ce vacarme infernal, se leva de toute sa hauteur en se bouchant les oreilles et en s'écriant : — D'où vient ce tintamarre? l'enfer a-t-il laissé échapper lesdamnés,quede tels bruits se fassent entendre à l'honime?
L'éclair et la détonnation d'une douzaine de coups de feu partis des deux rives du fleuve suivirent cette imprudente exhibition , et l'infortuné mai'lre de chant retomba immobile sur le rocher où il avait dormi. Les Mohicans répondirent fièrement aux hurlements de leurs ennemis, qui poussèrent un cri de joie farouche à la chute de notre La Gamme. Les détonnations se succédaient rapidement; mais de part et d'autre on était trop habile pour s'exposer à découvert au feu ennemi. Duncan écoutait avec une inquiétude in!en.se, croyant à chaque instant que le bruit des rames allait se faire enteirdre;car la fuite était, il le croyait du moins, leur unique refuge. La rivière continuait son cours avec sa rapidité accoutumée, mais le canot ne se montrait pas. Déjà il s'imaginait que le chasseur l'avait abandonné, lorsqu'une traînée de lumière .sortit du rocher derrière lui, et un hurlement terrible, mêlé à un cri d'agonie, annonça que le messager de mort parti de l'arme fatale d'CÈil-de-Faucon avait fait une victime. Après ce léger échec, les assaillants s'éloignèrent, et peu à peu le silence régna comme avant ce tumulte subit. Duncan saisit cette occasion pour emporter La Gamme au lien abrité où étaient les deux sœurs. Bientôt toute la petite troupe fut réunie en cet endroit, où l'on était en sûreté. — Le pauvre diable a sauvé sa chevelure, dit CEil-de-Faucon, en passant froidement la main sur la tète de David ; mais il offre la preuve qu'un homme peut être quelquefois trop prompt. Il y avait une véritable folie à montrer aux sauvages furieux six pieds de chair sur un rocher nu ; et tout ce qui m'étonne, c'est qu'il ait échappé la vie sauve ! — N'est-il pas mort? demanda Cora d'une voix entrecoupée qui annonçait entre elle une lutte intérieure entre un effroi bien naturel et la fermeté qu'elle s'imposait. Pouvons-nous quelque chose pour secourir ce malheureux? — Non, non, la vie n'est pas éteinte encore en lui, et lorsqu'il aura dormi un peu, il reviendra bien à lui, et n'i^n sera que plus sage jusqu'à l'heure de sa mort véritable, répondit OEil-de-Faucon, eu jetant un regard oblique sur le corps insensible, tandis qu'il s'occupait à charger son fusil avec un admirable saug-froid. Portez-le dans la caverne, Uncas, et étendcz-le sur le sassafras. Plus long sera son sommeil, mieux cela vaudra pour lui, car je doute qu'un corps comme le sien puisse trouver sur ces roches un abri convenable ; et auprès des Iroquois il ne lui servirait de rien de chanter. — Vous croyez donc que l'attaque se renouvellera'ï demanda Heyward. — Croirai-je qu'un loup affamé se contente d'une bouchée? Les brigands ont perdu un homme, et ils ont coutume de reculer lorsqu'ils éprouvent une (lerle et échouent dans une surprise; mais nous les reverrons revenir à l'attaque avec de nouveaux expédients pour se rendre maîtres de nos chevelures. Tout notre espoir, continua-t-il en relevant la tète, pendant qu'une ombre d'inquiétude passait comme un nuage sur son visage sévère, est de nous maintenir sur ce rocher jusqu'à ce que Munro nous envoie secourir ! Dieu veuille que ce soit bientôt ; et que le détachement soit commandé par un chef qui connaisse bien les usages des Indiens! — Vous voyez la position où noussonimre, Cora, dit Duncan; et vous savez que nous avons tout à attendre des inquiétudes et de l'expérience de votre père. Venez donc avec Alice dans cette caverne.
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
où vous serez du moins à l'abri du feu meurtrier de nos ennemis, et où vous [lourrcz donner à notre infortuné compagnon loroute les soins qui sont l'apanage de votre sexe.
Les deux sœurs le suivirent dans la grotte extérieure, où David commençait à donner, par ses gémissements, des sj-mptômes de vie; Duncan, après avoir recommandé le blessé à leur attention, se mit aussitôt en devoir do les quitter. — Duncan ? dit la voix tremblante de Cora qui arrêta les pas du jeune homme au moment où il allait franchir l'entrée de la caverne. 11 se retourna et vit la jeune fille dont !? teint brillant avait fait place à une pâleur mortelle, et dont les lèvres tremblaient d'émotion, jeter sur lui un regard si expressif et si attendri qu'il revint immédiatement près d'elle. Rappelez-vous, Duncan , que votre salut est nécessaire au nôtre, qu'un père vous a confié un dépôt sacré; songei combien il importe que vous ayez du sang-froid et delaprmlence ; enfin, ajouta-t-elle, ctcn même temps une rougeur révélatrice colora ses joues et jusqu'à ses tempes, songez à combien de titres vous êtes cher à tout ce qui porte le nom de Munro. — Si quelque chose pouvait ajouter à l'amour de la vie, dit Hevward en laissant errer à son insu ses regards sur les formes charmantes de la silencieuse Alice, ce serait uae assurance comme celle-là. En ma qualité de major du soixantième, notre digne hôte vous dira que je dois prendre ma part du combat; mais notre tâche sera facile; elle consiste uniquement à tenir ces misérables en respect pendant quelques heures.
Sans attendre de réponse, il s'arracha de la présence des deux sœurs, et alla joindre le chasseur et ses compagnons, qui étaient encore abrités dans l'étroit passage entre les deux cavernes. — Je vous le répète, Uncas, dit le prejnierlorque Duncan leseut rejoints, vous prodiguez trop la poudre, et le recul du fusil dérange votre coup! Peu de poudre, la dose juste de plomb, et un canon allongé, c'est tout ce qu'il faut pour arracher à un Mingo le cri de mort ! Du moins c'est une expérience que j'ai faite sur ces créatures. Venez, mes amis; que chacun se place à son poste, car nul ne peut dire quand et où un Maqua frappera son ennemi!
Les Indiens allèrent en silence prendre position dans des crevasses de rochers, d'où ils dominaient les approches des cataractes. Au centre de la petite île, quelques pins courts et rabougris avaient pris racine, et formaient un taillis dans lequel OEil-de-Faucon s'élança rapide comme un daim, et suivi de l'agile Duncan. Ils s'y abritèrent comme ils purent derrière des arbustes et des fragments de rocs qui étaient là épars. Au-dessus d'eux était un rocher nu et arrondi, à droite et à gauche duquel l'eau se précipitait dans les abîmes inférieurs. Comme le jour commençait à paraître, les rives opposées n'offraient plus un tableau confus ; les regards pouvaient pénétrer dans les bois et distinguer les objets sous la voûte sombre des pins. Ils restèrent longtemps dans ce poste, sans que l'attaque parût devoir se renouveler, et Duncan commençait h espérer que leur feu avait produit des effets plus fatals qu'ils ne l'avaient cru, et que leurs ennemis avaient été définitivement repoussés. Quand il hasarda de communiquer celte idée à son compagnon, celui-ci secoua la tète d'un air d'incrédulité et répondit : — Vous ne connaissez pas la nature d'un Maqua, si vous croyez qu'ils se retireront vn vaincus sans avoir enlevé une seule chevelure. S'ils n'étaient pas quarante ce matin, il n'y en avait pasun seul ! et ils savent trop hicn qui et en quel nombrenous sommes, pour abandonner si tôt la chasse. Chut! voyez là-haut dans la rivière, à l'endroit où elle se brise contre les rochers: que je meuresi les hardis coquins n'ont pas nagé en tenant le milieu du fleuve; et par malheur pour nous, ils vont atteindre la pointe de l'île! Chut! tenez-vous caché! ou voire chevelure vous sera enlevée en moins de temps qu'il n'en faut pour faire tourner un couteau autour de votre crâne.
Ileyward leva la tète au-dessus de son abri , et vit ce qui lui parut à juste titre un prodige d'audace et d'adresse. La rivière avait usé l'extrémité du rocher de manière à rendre son abord moins escarpé cl moins perpendiculaire que ne le comporte en général une cataracte. Sans autre guide que le contre-courant de la rivière, à l'endroit où elle rencontre cette extrémité de l'île, un certain nombre d'ennemis s'étaient aventurés dans les flots, et nageaient vers ce lioint, sachant que s'ils pouvaient y aborder, ils ne tarderaient pas à frapper leurs victime-. Au moment où OEil-de-Faucon cessait de parler, quatre tètes d'homme se montrèrent au-dessus de quelques pièces de bois flottant, arrêtées sur ces roches nues : c'était sar.s doute là ce qui avait suggéré aux sauvages l'idée de cette entreprise hasardeuse. Bientôt on vit un cinquième nageur sur la cime verdàtre de la cataracte , mais pas tout à fait dans la direction de l'île. Le sauvage luttait avec effort pour gagner l'endroit où il serait en sûreté; favorisé par l'eau rapide, il tendait un bras à l'étreinte de ses compagnons, lorsqu'il fut emporté par la chute clle-mcme : on le vit suspendu eu l'air, les bras étendus et les yeux sortant de leur orbite, puis tomber précipité dans l'abîme profond et béant. Un seul cri de désespoir domina le sombre mugissement de la cataracte, puis tout rentra <j^i\s un silence de mort.
Par un mouvement généreux , Duncan allait s'élancer au .secours de la malheureuse victime , mais il se sentit retenir par l'étreinte de l'impassible chasseur. — Voulez-vous donc attirer sur nous tous
une mort certaine, en indiquant aux Mingos la place où nous sommes? demanda OEil-de-Faucon gravement; c'est une charge de poudre épargnée, et les munitions nous sont aussi précieuses maintenant que le souflle à un daim haletant' RenouvL-lez l'amorce de vos pistolets; le brquillard de la cataracte peut avoir mouillé la poudre. Ensuite, préparez-vous à un combat corps à corps, tandis que je recevrai leur attaque à coups de fusil.
11 plaça son doigt dans sa bouche et fit entendre un sifflement aigu auquel on répondit des rochers inférieurs gardés par les Mohicans. Duncan vit des tètes s'élever à ce signal au-dessus des bois flottants, mais elles disparurent presque aussitôt. Un léger bruit attira ensuite .son attention derrière lui ; à quelques pas Uncas arrivait eu rampant. QEil-de-Faucon lui ayant adressé la parole en delawarre, le jeune indien , avec beaucoup de circonspection et un sang-froid imperturbable, se plaça au poste indiqué. Ce fut pour Heyvvard un moment d'anxiété fiévreuse et impatiente; néanmoins le chasseur crut l'occasion propice pour donner une leçon à ses jeunes compagnons sur l'art de manier habilement les armes à feu. — De toutes les armes, dit-il, la carabine longue, rayée et bien trempée, est la plus dangereuse entre des mains habiles;"mais pour déployer toute son excellence, elle exige un bras vigoureux, un coup d'a?il juste et beaucoup de soin dans la manière de charger. Les armuriers montrent peu de connaissance de leur art lorsqu'ils fabriquent des fusils de chasse et des mousquetons de cavalerie qui...
Ici il fut interrompu par un « Hugh !» exclamation habituelle d'Uncas. — Je les vois, enfant, je les vois, continua CEil-de-Faucon ; ils .se préparent à l'attaque, sans quoi ils resteraient cachés derrière leurs morceaux de bois. Eh bien ! qu'ils viennent, ajouta-t-il en examinant la ]iierre de son fusil; celui qui sera en tète trouvera la mort, fût-ce Montcalm lui-même.
En ce moment , les bois retentirent d'un autre cri épouvantable, et quatre sauvages s'élancèrent du milieu des bois flottants qui les abritaient. Heyward brûlait d'envie de s'élancer à leur rencontre, tant était violente l'excitation qu'il éprouvait, mais il fut retenu par l'exemple du calme de ses compagnons. Lorsque les ennemis, après avoir gravi , en bondissant et en poussant d'effroyables cris , les rochers noirs qui les séparaient, ne furent plus qu'à une distance de quelques verges, le fusil d'OEil-de-Faucou s'éleva lentement entre les taillis et ut feu. L'Indien qui marchait le premier bondit comme un daim blessé, et fut précipité du haut des rochers de l'île. — Maintenant, Uncas, s'écria le chasseur en tirant son grand coutelas et les yeux étiucelanls d'ardeur, chargez-vous de celui de ces mécréants qui marche le dernier; nous nous occuperons des deux autres !
Uncas obéit; et il ne resta plus que deux ennemis à vaincre. Ileyward avait remis un de ses pistolets à Œil-de-Faucon , et tous deux s'élancèrent par une petite pente vers leure ennemis; ils déchargèrent leurs pistolets au même instant et avec aussi peu de succès l'un que l'autre. — Je le savais bien , et je vous le disais ! murmura le chasseur en lançant avec un amer mépris cette arme misérable dans la cataracte. Avancez, diables d'enfer, sanguinaires scélérats! vous allez avoir affaire à un blanc de pur aing!
Il avait à peine achevé ces paroles qu'il se trouva face à face avec un sauvage d'une taille gigantesque et d'un effroyable aspect. Au même instant Duncan se vit engagé de son côté dans un combat porps à corps avec un autre Indien. .\vec une adresse égale, CEil-de- Faucon et son antagoniste se saisirent l'un l'autre par le bras qui tenait le fatal coutelas. Pendant près d'une minute ils se regardèrent fixement, chacun cherchant à maîtriser l'autre par la puissance des muscles. Enfin le bras nerveux du blanc l'emporta sur les membres moins exercés de l'Indien. Le bras de ce dernier céda lentement à la vigueur toujours croissante du chasseur qui, retirant tout à coup sa main armée de l'étreinte de son ennemi , lui enfonça jusqu'au cœur la lame acérée. Cependant Heyward avait à soutenir un combat plus terrible : sa légère épée avait été brisée au premier choc. Comme il n'avait pas d'autre raoyt'ii de défense, il dut chercher son salut dans sa force corpiM-elle et sa résolution. Bien qu'il ne manquât ni de l'une ni de l'autre de ces qualités, il avait atlaire à un adversaire qui le valait. Heureusement il réussit bientôt à le désarmer; le couteau de l'Indien tomba sur le rocher, et de ce moment il s'engagea entre les deux adversaires une lutte terrible à qui précipiterait l'autre de cette effroyable hauteur dans les abîmes de la cataracte. Chaque nouvel effort l'es rapprochait du bord fatal, et là il fallait vaincre ou périr. Chacun des combattants déploya toute sa vigueur dans cet instant critique, et déjà tous deux chancelaient sur le bord du précipice. Déjà Heyward sentait la main de son ennemi lui serrer la gorge, et voyait le rire féroce de l'Indien, plein de l'horrible espérance d'entraîner son ennemi dans sa chute. Il se sentait succomber à une force supérieure , et il éprouvait dans toute son horreur l'agonie du désespoir. En cet instant suprême, une main brou zée et un couteau brillant parurent devant lui ; l'Indieii lâcha prise; le sang coulait abondamment des tendons de son poignet qui venait d'être coupé ; et tandis que le bras libérateur d'Uncas ramenait Duncan en arrière , les regards de ce dernier, comme sous l'empire
LE DERNIER DES MOHICANS
d'un pouvoir magique, restèrent fixés sur les traits farouches et désespérés de son ennemi, qui roula sans retour au fond de l'abîme. — A nos postes ! à nos postes ! cria (3Eil-df-Faucon t|ui venait d'expédier son ennemi ; à nos postes, notre vie eu dépend ; l'œuvre n'est qu'à moitié faite!
Le jeune Mohican poussa un grand cri de triomphe, et, suivi de iJunean, gravit de nouveau le rocher d'où ils étaient descendus pour combattre. Tous trois se replacèrent derrière l'abri protecteur des rochers et des arbustes.
CHAWTRE Vlll.
L'avis que venait de donner le chasseur n'était pas sans motif : tant qu'avait duré le combat acharné que nous venons de décrire, aucune voix humaine ne s'était mêlée au mugissement de la cataracte. On eût dit que l'intérêt de la lutte tenait les Indiens en suspens, taudis que les changements soudains dans la position des combattants leur interdisaient un feu qui aurait pu êlre également fatal à un ami et à un ennemi. Mais du moment que celte espèce de combat singulier fut terminé, il s'éleva en l'air des hurlements de rage et de vengeance. Une vive fusillade commença, et le feu des assaillants se croisa sur les rochers comme s'ils eussent voulu décharger leur fureur impuissante sur le thécàtre inanimé de ce fatal combat. Le fusil de Chingachgook, qui jiendant ce temps-là avait gardé son poste avec une resolution inébranlable, répondait par un feu également soutenu. Quand le cri de victoire d'Uncas parvint à ses oreilles, sa voix paternelle avait répondu par un cii semblable, après quoi les coups répétés de son arme parlèrent seuls pour lui. Plusieurs minutes s'écoulèrent avec la rapidité de la iiensée, les assaillants continuant leur feu, tantôt par volées, tantôt par coups détachés. Bien qu'autour des assiégés le rocher, les arbres et les arbustes fussent criblés de balles, ils étaient si bien abrites que jusquelà David était le seul de la petite troupe qui eût été blessé. — Qu'ils brûlent leur poudre, dit le chasseur avec sang-froid, pendant que les balles sifflaient près du lieu où il était retranché; nous ferons une fameuse récolte de plomb quand l'affaire sera terminée, et les coquins se lasseront de ce jeu avant que ces vieux rochers crient merci! Uncas, mon enfant, je vous le répète, vous chargez trop votre fusil ; et une arme qui repousse ne porte jamais juste. Je vous avais dit d'atteindre ce mécréant au-dessous de la ligne blanche de son tatouage, et vous avez frappé deux pouces au-dessus. Les Mingos ont la vie dure, et l'humanité exige que nous en finissions promptement avec ces serpents.
Un sourire calme éclaira les traits du jeune Mohican, et prouva qu'il avait compris ce que l'autre venait de lui dire en anglais; mais il n'y répondit point, et ne chercha pas à se justifier. — Je ne [luis souffrir qu'on accuse Uncas de manquer de jugement ou d'adresse, dit Duncan; il m'a sauvé la vie avec un courage et un sang-froid admirable, et il a désormais en moi un ami qui n'aura jamais besoin qu'on lui rappelle sa dette.
Uncas se leva à demi, et tendit la main à Hey-n'ard. Pendant qu'ils se donnaient ce ténioignagj d'amitié, les deux jeunes gens échangèrent des regards d'intelligence qui firent oublier à Duncan la couleur et la condition du jeune sauvage. De son côté, Œd-dc-Faucon, témoin calme mais affectueux de cette manifestation de sentiments généreux, se contenta de répondre : — La vie est une obligation que des amis se doivent souvent l'un à l'autre dans le désert. J'ose dire que j'ai moi-ménie rendu à Uncas quelques services de ce genre^ et je me rappelle fort bien qu'il s'est placé cinq fois entre la mort et moi; trois fois en combattant les Mingos, une fois en traversant l'Horican, et une autre.... — Voilà un coup mieux ajusté que les autres! s'écria Duncan, qui s'écarta involontairement, en voyant rebondir une balle qui avait frappé le rocher à côté de lui.
(Eil-de-Fat!Con ranias.sa la balle, qui s'était applatie à terre, et après l'avoir examinée, il dit en secouant la tète : — Une balle ne s'aplatit pas en tombant, à moins qu'elle ne vienne des nuages ! Mais le fusil d'Uncas était déjà pointé vers le ciel, et les yeux de ses compagnons se portant dans cette direction, découvrirent aussitôt le mystère. Un vieux chêne s'élevait sur la rive droite de la rivière, presque en fare de l'Ile ; son branchage, cherchant de l'espace, s'était étendu si loin que les rameaux supérieurs se projetaient en voûte sur le bras du fleuve qui coulait de ce côté. Parmi lefcuillage du sommet qui cachait à peine les branches noueuses et rabougries, s'était niché un sauvage, qui, en ce moment, était en partie abrité par le tronc de l'arbre et en partie découvert, car il se penchait en avant pour s'assurer de l'effet produit par son feu perfide. — Ces diables escaladeront le ciel, pour venir à bout de nous, dit CEil-de- Faucon ; tenez-le occupé, mon enfant, jusqu'à ce que mon Tueur de daims soit prêt ; alors nous tirerons de chaque côté de l'arbre en même temps.
Uncas garda son feu jusqu'à ce que le chasseur eût donné le signal;
les coups partirent ; les feuilles et l'écorce du chêne jaillirent en éclats qui furent dispersés par le vent; mais l'Indien ne répondit à leurs décharges que par un rire insultant, et leur envoya une autre balle qui jeta par terre le bonnet d'OEil-de-Faucon. Les hurlements recommencèrent dans la forêt, et une grêle de balles siffla sur la tête des assiégés, comme pour les obliger à rester dans un lieu où lisseraient facilement immolés par le guerrier entreprenant monté sur l'arbre. — 11 faut mettre ordre a cela ! dit le chasseur, jetant autour de lui des regards inquiets. Uncas, faites venir votre père; nous avons besoin de toutes nos armes pour déloger cette rusée chenille.
Le signal fut aussitôt donné, et avant qu'OEil-de-Faucon eût recharge son fusil, Chingachgook rejoignit ses amis. Lorsque Uncas eut montre au guerrier expérimenté le poste qu'occup,:iit leur dangereux ennemi, il fit son exclamation habituelle : Hugli ! et ce fut la seule expression de surprise ou d'alarme qui lui échappa CEil-de- Faucon et les Mohicans conférèrent ensemble eu drhiware pendant quelques minutes, après quoi chacun prit paisiblenuMit sou poste, afin d'exécuter le plan qu'on avait rapidement an été. Le guerrier posté sur le chêne avait, depuis le moment où on l'avait découvert, nourri un feu vif mais inefficace. La vigilance de ses ennemis l'cmpêchait d'ajuster, car leurs fusils se dirigeaient à l'instant sur la inoindie partie de sa personne qu'il laissait à découvert ; néanmoins ses balles continuaient à tomber au milimi de la troupe. Les vêtements d'Heyward, que la couleur de son uniforme mettait en évidence, furent percés en divers endroits, et une balle le blessa lét'èrement au bras. Enfin, enhardi par la longue ])aticnce de sesennemis vigilants, le Huron essaya d'ajuster avec plus de précision. L'œil exercé des Mohicans aperçut, à travers le rare fcuilhigi% une de ses cuisses imprudemment découverte et se projetant à quelques ponces du tronc de l'arbre. Us firent feu en même temps, le sauvage mit à découvert la partie opposée de son corps ; prompt comme la pensée, Œil-de-Faucon saisit ce moment, et déchargea son arme fatale au sommet du chêne. Les feuilles fiirent agitées par un mouvement inaccoutumé ; le sauvage laissa échapper son arme, et après quelques moments d'efforts inutiles, on vit son corps se balancer en l'air, retenu à une branche que ses mains serraient avec l'étreinte du désespoir. — Achevez-le, envoyez-lui une autre balle! s'écria Duncan, en détournant avec horreur ses regards de la vue de cet homme ))lacé dans une position aussi terrible. — Pas même un noyau! s'écria l'inflexible (Eil- de-Faucon; sa mort est certaine, et nous n'avons pas de poudre à perdre ; car les combats des îndièns durent quelquefois plusieurs jours : il y va de leurs chevelures ou des nôtres ! et Dieu qui nous a créés nous a mis dans le cœur l'amour de la vie.
H n'y avait rien à répondre à ce raisonnement sévère, absolu, et si évidemment conforme à la prudence. A dater de ce moment, les hurlements cessèrent, le feu se ralentit, et tous les regards, amis ou ennemis, se fixèrent sur le malheureux suspendu entre le'ciel et la terre. Le corps était balancé par le vent ; quoique aucun murmure, aucun gémissement n'échappât à la victime, il y avait des moments où il tournait vers ses ennemis un front farouche; et, malgré l'éloignement, on pouvait distinguer sur ses traits basanés l'agonie du désespoir. Trois fois, par un mouvement de compassion, le chasseur levason fusil ; trois fois, cédant aux conseils de la prudence, ill'abaissa silencieusement. Enfin, une main du Huron lâcha prise, et retomba épuisée le long de son corps. 11 fit des efforts vains et désespérés pour ressaisir la branche, et on le vit, pendantquclques instants, s'agiter inutilement dans l'air. — Un éclair partit du fusil du chasseur"; les membres de la victime tremblèrent et se contractèrent, sa tète'retomba sur sa poitrine, et le corps, comme une masse de plomb entr'ouvrit l'onde écumanie, qui l'engloutit pour toujours.
Aucun cri de triomphe ne suivit cet avantage important, mais les Mohicans eux-mêmes se regardèrent avec un sentiment d'horreur silencieuse. Un seul hurlement se fit entendre d.ins les bois, puis tout rentra dans le silence. ŒIl-de-Faucon, le seul qui fût en état de raisonner froidement, secoua la tète en se blâmant de ,sa faible.'^se.
C'était ma dernière charge de poudre et ma dernière balle, dit-il, j'ai agi comme un enfant; qu'importait que le scélérat tombât dans le fleuve mort ou vivant! il n'en aurait pas eu pour longtemps. Uncas, mon garçon, allez au canot et apportez la grande corne; c'est toute la poudre qui nous reste, et nous en aurons bisoin jusqu'au dernier grain, ou je connais bien peu la nature des .Mingos.
Le jeune Mohican obéit aussitôt, laissant le chasseur occupé à retourner sa gibecière et à secouer sa poudrière vide avec de nouvelles manifestations de mécontentement. Toutefois il fut interrompu dans cet examen peu agréable, par un cri perçant que poussa Uncas, et qui retentit même àl'oreiliepeu exercée de Duncan, comme lesign^tl de quelque catastrophe inattendue. Saisi d'inquiétude pour le trésor précieux que recelait la grotte, le jeune officier se leva sur-le-champ, sans songer aux périls qu'il courait en se découvrant ainsi : ses compagnons l'imitèrent, comme si une impulsion commune les eût dirigés, et tons ensemble ils se précipitèrent vers le passage qui conduisait aux deux grottes, avec une rapidité qui rendit inutile le feu irrégulier de leurs ennemis. Le cri inaccoutumé avait fait sortir les
LES VEILLEES LITTÊRAIKES ILLUSTREES.
deux sœurs ainsi que le blessé David de leur lieu de refuge, et un coup d'œil suffit pour ap|)rendre à chacun le désastre qui avait ébranlé le stoïcisme éprouvé du jeune ludion. A pi.'u de distance du rocher, ils virent leur petite barque quifluttaitsurlariviére, emportée par le courant, de manière à indiquer qu'elle était dirigée par quelque agent caché. L'éclaireur, à cette vue fatale, mil son fusil en joue comme par instinct; rétincelle jaillit, mais il n'y eut point d'explosion. — Trop tard ! trop tard ! s'écria CEil-de-Faucon en laissant tomber son arme inutile avec un dépit amer; le mécréant a gagné le courant, et lors même que nous aurions de la poudre, c'est à peine si la halle pourrait le rattraper.
Comme il achevait ces mots, l'audacieux Huron leva la lèle audessus du canot, et pendant qu'il glissait rapidement sur la vague, il fit signe de la main et jela un cri, signal de succès. Aussitôt, il s'éleva de la forêt un hurlement terrible et un rire insultant, comme si une troupe de démons eussent fait éclater leur joie impie à la chute d'une Ame chrétienne. — Vous pouvez rire, enfants du diable, dit l'éclaireur en s'asseyant sur une pointe de rocher et en laissant tomber son fusil négligemment à ses pieds, les trois meilleures carabines de ces forèls ne peuvent pas plus servir maintenant que si c'étaient des brins d'herbes ou les cornes tombées du front des daims de l'année dernière. — Que ferons-nous maintenant ? demanda Duncan, dont le premier désappointement avait bientôt fait place à un mâle désir d'agir; qu'allons-nous devenir?
CEil-de-Faucon, pour toute réponse, passa son doigt autour de son crâne d'une manière tellement significative, qu'en voyant ce geste il était impossible de n'en pas comprendre le sens. — Sans doute, notre position n'est pas désespérée à ce point! s'écria le jeune militaire; les Hurons ne sont pas ici; nous pouvons défendre les grottes, nous opposer à lejir débarquement. — Avec quoi? demanda froidement l'éclaireur; avec les flèches d'Uncas ou des lanues de femmes! Non, non ! vous êtes jeune, riche; vous avez des amis; vous êtes d'un âge, je le sais, où il est dur de mourir ; mais, ajouta-t- il, en jetant les yeux sur les Mohicans, rappelons-nous que nous sommes de pure race, et montrons à ces Indiens do la forêt que le sang dos blancs peut être versé sans plus de plainte que celui des rouges, quand le moment est venu.
Duncan porta ses regards dans la direction indiquée par réclaireur, et l'attitude des deux Indiens confirma ses craintes. Chingachgook, s'asseyant sur un autre fragment de rocher, dans une pose pleine de dignité, avait laissé tomber son coutelas et son tomahawk; il enlevait la plume d'aigle qui ornait sa tète et jiassait la main sur son unique touffe de cheveux , comme pour la préparer à son dernier et funeste office. Son visage était calme quoique pensif, et dans ses yeux noirs et brillants, la fierté du combat faisait graduellement place à une expression plus conforme au destin qu'il prévoyait. — Nous ne devons pas renoncer à tout espoir! s'écria Duncan; dans ce moment même des secours peuvent nous arriver. Je ne vois pas d'ennemis ! ils se sont lassés d'une lutte dans laquelle ils ont tant à perdre et si ^leu à gagner. — Les serpents attendront peut-être une minute, peut-être une heure, avant de s'éjancer sur nous; il est possible qu'au moment où nous parlons ils soient ici près qui nous écoutent; c'est dans leur nature, dit CEil-de-Faucon; mais soyez certain qu'ils viendront, et de manière à ne nous laisser aucuiî espoir. Chingachgoock, ajouta-t-il en se servant de la langue des Delawares, mon frère, nous avons livré ensemble notre dernier combat, et les Maquas vont triompher sur les cadavres du sagamore des Mohicans, et du visage pâle dont les yeux, disent-ils, peuvent faire le jour et la nuit, et abaisser les nuages aiî niveau des vapeurs des fontaines. — Que les femmes des Mingos pleurent leurs morts! répondit l'Indien avec sa fierté caractéristique et son inébranlable fermeté; le Grand Serpent des Mohicans s'est glissé dans leurs wigwams, et il a empoisonné leur triomphe avec les gémissements des enfants dont les pères ne sont pas revenus! Onze guerriers dorment loin du tombeau de leur tribu depuis la toute des neiges, et nul ne pourra dire où ils sont quand la langue de Chingachgook sera silencieuse. Qu'ils tirent le coutelas le plus tranchant, et brandissent le tomahawk le plus rapide, car leur plus mortel ennemi est en leur pouvoir. Uncas, mon enfant, dernière branche d'une noble tige, dites à ces lâches de se bâter,' où leurs cœurs s'attendriront, et ils deviendront des femmes. —Us cherchent leurs morts parmi les poissons, répondit la voix grave et douce du jeune chef; les Hurons flottent avec les anguilles dans les fanges de la rivière ; ils tombent de l'arbre comme le fruit propre à être mangé, et les Delawares en rient! — dVii, oui, murmura l'éclaireur, qui avait écouté avec une attention proftmde les discours caractéristiques des deux sauvages ; ils ont échauffé leur fierté indienne , et bientôt ils provoqueront les Maquas à leur donner une mort prompte. Pour nioi, qui n'ai que le sang d'un blanc dans les veines, je dois mourir comme il convient à un homme de ma couleur, sans paroles de défi a la bouche, sans amertume dans le cœur.— Et pourquoi donc mourir? dit Cora en quittant la paroi de rocher où jusqu'à ce moment une horreur bien naturelle l'avait retenue appuYée;de tous cotes le passage est ouvert ; fuyez doue dans les bois, et 'invoquez le secou'^ ^-i ciel ! Allez, hommes courageux, nous vous avons d.j.'i
trop d'obligations; que nous ne vous entraînions plus dans notre malheureuse fortune! — Vous connaissez bien peu les ruses des Iroquois, madame, si vous croyez qu'ils ont laissé le passage libre pour gagner la forêt, répondit Œil-de-Faucon qui toutefois ajouta aussitôt avec simplicité : Il est vrai que le courant peut nous entraîner bientôt hors de la portée de leurs carabines et du son de leurs voix. — Profitez donc de ce moyen ; pourquoi tarder ? Voulezvous augmenter le nombre des victimes de nos implacables ennemis? — Pourquoi! répéta l'éclaireur en promenant fièrf;menl ses regards autour de lui : parcequ'il vaut mieux pour un homme mouril en paix avec lui-même que de vivre tourmenté par une conscience coupable. Que répondrons-nous à Munro, quand il nous demandera ce que nous avons fait de ses en feints et où nous les avons laissées? — Allez le trouver, et dites-lui que vous les avez quittées pour chercher du .secours, reprit Cora, en s'avançant dans son ardeur généreuse jusque tout près de l'éclaireur; dites-lui que les Hurons les ont entraînées dans les déserts du nord, mais qu'avec de la vigilance et de la promptitude, on peut encore les délivrer ; et si, après tout le ciel permet que son assistance arrive trop tard, portez-lui, continua-t-elle, en abaissant peu à peu le ton ferme de sa voix, qui se changea en accents étouffes, portez-lui l'amour, les bénédictions, les dernières prières de ses filles, et dites-lui de ne pas pleurer leur mort prématurée, mais de songer avec une humble confiance qu'au bout de sa carrière chrétienne, il doit retrouver ses enfants.
Les traits endurcis et basanés du chasseur parurent agités pendant qu'elle parlait; quand elle eut fini, il appuya son menton sur sa main et parut méditer p''ofondément sur la proposition qu'il venait d'entendre. — H y a de la raison dans ses paroles , dit- il enfin, les lèvres compiimées et convulsives; oui, et elles sont pleines de l'esprit du christianisme; ce qui est bien et convenable dans une peau rouge pont être coupable dans un homme qui n'a pas même une goutte de sang mêlé à donner pour excuse. Chingachgook! Uncas ! avez-vous entendu ce que vient de dire la femme aux yeux noirs?
Alors il parla en delaware à ses compagnons , et son discours, quoique posé et calme , semblait avoir quelque chose de péremptoire. Chingachgook l'écouta d'un air grave et attentif, et parut méditersurses paroles comme s'il en eût senti toute l'importance. Apriîs un moment d'hésitation , il fit de la main un signe d'assentiment. et prononça en anglais le mot : « Bon ! » avec l'emphase ordinaire à sa nation.' Alors replaçant son coutelas et son tomahawk à sa ceinture, le guerrier s'avança silencieusement sur le bord du rocher le plus caché aux regards des ennemis qui couvraient la rive oppo.sée. Là, il s'arrêta un moment, montra de la main la forêt , et après avoir dit quelques mots dans sa langue , comme pour indiquer la route qu'il se proposait de suivre, il se laissa tomber dans la rivière et disparut aux regards.
L'éclaireur différa son départ, pour adresser la parole à la généreuse fille, qui respirait déjà plus à l'aise, ayant vu le succès de ses conseils. — La sagesse est quelquefois donnée aux jeunes aussi bien qu'aux vieillards , dit-il ; et ce que vous avez dit est sage , pour ne pas dire plus. Si l'on vous conduit dans les bois, c'est-à-dire ceux d'entre vous dont on aura pour quelque temps épargné la vie, brisez en marchant les tiges des taillis, et rendez aussi apparentes que vous pourrez les traces de votre passage : s'il est possible à des yeux mortels de les apercevoir, comptez que vous avez un ami qui Vous suivra jusqu'au bout du monde.
Ayant dit ces mots, il serra affectueusement la main de Cora, releva son fusil, qu'il regarda quelque temps avec une sollicitude douloureuse ; puis 11 le plaça soigneusement dans un coin écarté et s'a vança vers l'endroit où Chingachgook venait de disparaître ; jetant les yeux autour de lui d'un air soucieux, il ajouta d'un ton plein d'amertume : — Si la poudre ne m'avait pas manqué, jamais nous n'aurions subi cette honte. Puis il s'élança dans l'eau qui se reforma sur lui, et disparut comme son ami.
Tous les yeux, alors se tournèrent vers Uncas qui , dans un calme imperturbable, était appuyé contre le roc crevassé. Après avoir attendu quelque temps , Cora montra la rivière et dit : — Vos amis, vous le voyez , n'ont pas été aperçus, et il est probable ru'ils sont maintenant en sûreté ; n'esl-il pas temps que vous les si iviez? — Uncas veut rester, répondit tranquillement en anglais le j une Mohîcan. — Pour accroître l'horreur de notre captivité, et p. iir diminuer les chances de notre délivrance! dit Cora. Allez, généreux jeune homme, continua Cora en baissant ses beaux yeux sous le regard ardent du Mohican , et peut-être avec la conviction intérieure de son ascendant sur lui, allez trouver mon père, comme je l'ai dit, et soyez le plus confidentiel de mes messagers ; dites-lui de vous remettre les moyens do racheter la liberté de ses filles. Partez, je le désire, je vous en conjure.
Une expression de tristesse remplaça l'air calme et paisible du jeune chef, mais il n'hésita plus. D'un pas silencieux il franchit le rocher et s'élança dans le fleuve bouillonnant. Ceux qu'il laissait dcrricre lui respirèrent à peine , jusqu'au moment où , bien loin dans le courant, ils aperçurent sa tête qui s'élevait hors de l'eau pour respirer; bientôt il plongea de nouveau, et on ne le revit plus.
LE DERNIER DES MOHICANS
Ces trois épreuves, selon toute apparence couronnées de succès, n'avaient employé que quelques minutes d'un temps bien précieux. Aussitôt qu'Uucas eut disparu, Cora se retourna, et d'une voix tremblante, s'adressant à Hevward : — J'ai entendu vanter votre habileté à la nage, Duncan, dit-elle; suivez donc le sage exemple que vous ont donné ces hommes simples et fidèles. — Est-ce une pareille preuve de dévoùment que Cora Munro exige de celui qui s'est chargé de la défendre, dit le jeune homme' en souriant tristement, mais avec amertume. —Ce n'est pas le moment de s'occuper de subtilités et de sophismes; il faut maintenant considérer l'ensemble de tous nos devoirs. Vous ne pouvez plus nous être utile ici, mais vous devez conserver une vie précieuse pour des amis qui vous touchent de plus près.
11 ne répondit pas, mais son regard ému s'arrêta sur la tète charmante d'Alice, qui s'attachait à son bras comme un enfant implorant un appui. — Réfléchissez cependant, continua Cora après un moment de silence, rendant lequel elle semblait lutter contre une douleur plus vive qu aucune de ses appréhensions précédentes; ce qui peut nous arriver de pire, c'est la mort, tribut que tous doivent payer à l'éiioque que Dieu a fixée. — Il est des maux pires que la mort, dit Duncan d'une voix sombre, et comme importuné de son insistance; des maux que peut détourney un homme prêt à mourir pour vous.
Cora ne dit plus mot, et se voilant le visage de son schall, elle entraîna au fond du la caverne sa sœur presque évanouie.