CHAPITRE X
Revenu du premier choc que lui avait fait éprouver cette soudaine catastrophe, Duucaii se luit ii étudier Tair et la conduite de ses vainqueurs. Coatrairemetit aux usages des Indiens, qui ordinairement abusent de leur victoire, ils avaient respecte non-seulement la personne des deux sœurs tremblantes, mais même celle du major. La richesse de son uniforme avait, il est vrai, attire l'attention des sauvages, et déjà même plusieurs avaient porté la main sur les insignes de son grade avec un désir ardent de s'en emparer; mais avant que cet acte de violence piit être consommé, un ordre impérieux du cliet gigantesque arrêta la main déjà levée, et dés lors Heyward fut convaincu qu'on réservait les prisonniers pour quelque objet d'une haute importance. Toutefois pendant que les guerriers les plus jeunes donnaient ces marques de vanité et de faiblesse, les plus expérimentés continuaient leurs recherches en gens qui n'étaient point encore satisfaits des fruits de leur conquête. Dans l'impuissance de découvrir de nouvelles victimes, ils s approchèrent alors de leurs prisonniers en prononçant le nom de « La Longue-Carabine » d'un ton farouche sur lequel il n'était pas facile de se méprendre. Duncan faisait semblant de ne pas saisir le sens de leurs questions vivement répétées et d'un ton violent; quant à son conipagiion d'infortune, son ignorance du français le dispensait de tout déguisement. Enfin, fatigué de leurs importunités et craignant d'irriter ses vainqueurs par un silence trop opiniâtre, Duncan chercha des yei;x Magua, afin de lui demander ostensiblement l'interiirelation de ces questions multipliées qui à chaque instant devenaient plus menaçantes.
La conduite du Renard Subtil formait un contraste bien frappant avec celle de tous ses camarades. Tandis que les uns s'occupaient exclusivement de satisfaire leur passion enfantine pour la parure, en pillant jusqu'aux misérables effets de l'éclaireur; taudis que d'autresavecdes regards de sang etde vengeance, étaientàla recherche du propriétaire absent, Magua se tenait paisible à quelque distance des prisonniers, et on pouvait juger, à son air calme et satisfait, que lui, du moins, avait atteint le but principal de sa trahison. Quand les yeux d'Heyward rencontrèrent le regard sinistre quoique tranquille de son ancien guide, il les détourna plein d'horreur. Cependant, surmontant sa répugnance, il lui parla ainsi : — Le Renard- Subtil est un guerrier trop généreux pour refuser de dire à un homme désarme ce que lui demandentses vainqueurs? — Us veulent savoir oii est le chasseur qui connaît les sentiers de la forêt, répondit Magua en mauvais anglais; et en même temps il posait sa main avec un sourire féroce sur les feuilles qui bandaient une blessure qu'il avait reçue à l'épaule; La Longue-Carabine! son arme est bonne et son coup-d'œd est sur; mais, comme le chef blanc avec son petit fusil, il ne peut rien sur la vie du Subtil. — Le Renard est trop brave pour se rappeler les blessures qu'il a reçues à la guerre, ou les mains qui les lui ont faites. — Etait-ce la guerre, quand l'Indien fatigué se reposait au pied de l'arbre à sucre pour manger son grain? Qui a rempli les broussailles d'ennemis rampants? Quia tiré le couteau? Qui avait la paix sur les lèvres, taudis que son cicur était coloré de sang? Magua avait-il dit que sa hache était hors de terre et que sa main l'en avait retirée ?
N'osant pas rétorquer l'argument en lui rappelant sa trahison, et dédaignant d'ailleurs de dé:iariuer son ressentiment par des paroles d'excuse, Duncan garda le silence. Magua parut également disposé à clore la controverse, ainsi que toute communication ; car il reprit contre le rocher l'attitude qu'il avait quittée un instant. Mais le cri «La Longue-Carabine! «recommença des que les sauvages impatients s'aperçurent que ia. courte conversation avait cessé. — Vous entendez, dit Magua avec un air d'iaditférence ; les Hurons rouges demandent la vie de La Longue-Carabine, sinon ils prendront te sang de ceux qui le cachent. — il est paili, hors de leur atteinte.
Le Renard sourit avec un froid mépris, et répondit : —Quand l'homme blanc meurt, il se croit en paix; mais les hommes rouges savent le moyen de torturer jusqu'aux ombres de leurs ennemis. Où est son corps? que les Hurons voient sa chevelure ! — 11 n'est pas mort, mais il s'est échappé.
Magua secoua la tète d'un air d'incrédulité, et ajouta : — Est-ce un oiseau, et a-t-il des ailes? ou est-ce un poisson, et peut-il nager sans aspirer l'air? Le chef blanc lit dans ses livres et s'imagine que les Hurons manquent de sens! — Sans être un poisson, La Longue- Carabine sait nager; il s'est laissé aller au courant lorsque toute la poudre a été brûlée, et lorsqu'il y avait un nuage sur les yeux des Hurons. — Et pourquoi le chef blanc t;st-il reste? demanda l'Indien toujours incrédule. Est-il de pierre et va-t-il au fond, ou sa chevelure lui brùle-t-elle la tète? — Celui de vos camarades qui est tombé dans la cataracte, s'il vivait encore, ttous dirait si je suis de pierre, dit le jeune homme irrité, et employant dans sa colère le langage ampoule qu'il savait dev.»'"" exciter l'admiration d'un Indien.
L'homme blanc pensa qu'il n'y a que les lâches qui abandonnent leurs femmes.
Magua marmotta entre ses dents quelques paroles inintelligibles, puis il reprit tout haut : — Les Delawares savent-ils nager aussi bien que ramper dans les broussailles? Oii est le Grand-Serpent?
Duncan, qui vit par l'emploi de ces dénominations que ses anciens compagnons étaient beaucoup mieux connus de ses ennemis que de lui-même, répondit avec hésitation : — Il s'est également échappé par ia rivière. — Le Cerf-Agile n'est pas ici? — Je ne sais pas qui vous appelez le Cerf-Agile, dit Duncau heureux de proliler de ce prétexte pour gagner du temps. — Uncas, reprit Magua en prononçant ce nom delaware avec plus de difficulté encore qu'il ne prononçait les mots anglais. Le Cerf-Agile, Nimble-Deer ou Bounding-Elk, est le nom par lequel l'homme blanc design»; le jeune Mohican. — Il y a entre nous une confusion de mots, le Renard, dit Duncan, dans l'espoir de provoquer une discussion. En français, deer signifie daim, «taj s'exprime par cerf; et le mot élan est celui que les Français emploient pour désigner i'clk des Anglais. — Oui, murmura l'Indien dans ia langue de son pays, les visages pâles sontdes femmes babillardes! ils ont deux mots pour chaque chose, tandis qu'une peau rouge explique tout par les inflexions de la voix.
Alors, reprenant son mauvais anglais, il continua, en se confort mant toujours à sa nomenclature imparfaite : — Le daim est léger, mais faible; le cerf est agile, mais fort; et le fils du Serpent est le Cerf-Agile. A-t-il sauté par dessus la rivière pour gagner les bois? — Si c'est dujeune Delaware que vous parlez, ils'esl également échappé à la nage.
Comme il n'y avait rien d'improbable pour un Indien dans ce mode d'évasion, Magua admit ce que lui disait Duncan, avec une facilité qui prouvait le peu de valeur qu'il attachait personnellement à la capture de ces trois individus. Toutefois il était évident qu'à cet égard ses compagnons pensaient ditferemraenl. Les Hurons avaient attendu avec leur patience caractéristique, et dans un silence pro» fond, le résultat de cette courte conversation. Quand Heyward eut cesse de. parler, tous les yeux se portèrent sur Magua, comme pour lui demander l'explication de ce qui avait été dit. Leur interprète, montrant du doigt la rivière, leur expliqua tout, plus par des gestes que par des paroles. Apres cette communication, les sauvages poussèrent un etlroyable hurlement, indice du désappointement qu'ils éprouvaient : les uns coururent au bord de l'eau, frappant l'air avec des gestes frénétiques, tandis que d'autres crachaient sur le fleuve comme pour le punir de sa prétendue trahison. Les plus terribles de la troupe jetèrent sur les captifs des regards farouches et sombres où la cruauté n'était tempérée que par l'habitude de se maîtriser ; il y en eut un ou deux qui manitestereiit leur sentiment de barbarie par des gestes menaçants; et ni le sexe, ni la beauté des deuï sœurs ne semblaient devoir les protéger. Le jeune major essaya vainement de s'élancer auprès d'Alice, en voyant un sauvage enlacer sa main noire dans les flots de la belle chevelure qui tombait sur les épaules de la jeune fille, tandis que l'autre main du démon incarné passait un couteau autour de sa tète comme pour indiquer la manière horrible dont cette magnifique parure allait être enlevée. Duncan avait les malus attachées, et au premier mouvement qu'il lit, il sentit l'étreinte du chef gigantesque de la troupe lui presser l'épaule comme dans un étau. Convaincu aussitôt qu'il était inutile de lutter, et que tous ses ell'orts seraient impuissants, il se soumit à sa destinée, adressant à ses deux compagnes des paroles d'encouragement, et leur assurant que chez les indiens la menace allait toujours plus 1 loin que l'action. Mais tandis que Duncan cherchait à consoler les I deux sœurs et àcalnier leurs terreurs, il n'était pas assez insensé pour se faire illusion àlui-mème. Il savait fort bien que l'autoritéd'unchef indien était peu respectée, et qu'elle s'appuyait plus souvent sur la force physique que sur la supériorité morale. Les chances du danger 1 devaient donc être calculées d'après le nombre des guerriers farouches I qui les entouraient. On pouvait craindre à chaque instant que l'ordre le plus positif du chef ne fût enfreint par le premier furieux à qui I l'envie pourrait venir de sacrifier une victime aux mânes d'un ami I ou d'un parent. Tout en conservant une apparence de calme et de fermeté, il sentait son cœur battre avec violence toutes les fois qu'un ! des Indiens s'approchait des sœurs sans défense, ou fixait ses regards i farouches sur des êtres si peu capables de résistance. Toutefois ces j terreurs furent beaucoup calmées lorsqu'il vit que Magua réunissait i les guerriers autour de lui pour tenir conseil. La délibération fut ! courte, et à en juger par le silence du plus grand nombre des Inj diens, la décision fut unanime : le petit nombre de ceux qui par- ! lèrent étendaient fréqjjemmeiit la main dans la direction du camp I de Webb, ce qui semblait indiquer qu'ils craignaient de ce côté l'ap- I proche de quelque danger. Cette considération hâta probablement ! leur résolution et accéléra les mouvements qui en furent la suite. 1 Pendant cette courte conférence, Heyward, soulage un instant I de ses plus terribles appréhensions, eut le loisir d'admirer la ma- I niére prudente dont les Hurons avaient opéré leur débarquement, même après la cessation des hostilités. Nous avons déjà dit que la partie supérieure de l'ile était un rocher nu au pied duquel s'étaient arrêtés quelques troncs d'arbres morts. Us avaient choisi ce point
LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
pour y faire leur descente, et k cet ell'et ils avaient transporté le canot à travers les bois en remontant le fleuve jusqu'au-dessus de la cataracte. Après avoir placé leurs armes dans cette petite embarcation, une douzaine d'hommes, s'appuyant sur ses rebords pour se soutenir dans l'eau, s'étaient abandonnés à la direction du canot que coniluisaient deux des guerriers les plus habiles, les yeux fixés sur le passage dangereux. A la faveur de cet arrangement, ils avaient atteint la pointe de l'île vers l'endroit qui avait été si fatal à leurs devanciers, mais cette fois avec l'avantage du nombre et en possession d'armes à feu. Il était évident que leur débarquement s'était opéré de cette manière; car Duncan les vit retirer le bateau de la pointe supérieure du rocher, et le reporter dans la partie de la rivière qui avoisinait la plate-forme au bas de l'île.
Aussitôt que ce changement fut effectué, le chef fit signe aux prisonniers de descendre et d'entrer dans la barque. Coinine la résistance était impossible et toute remontrance vaine, lleyward donna l'exemple delà soumission en se dirigeant le premier vers le canot, où il fut bientôt placé avec les deux sœurs et David, celui-ci toujours plongé dans une sorte d'étourdissement. Bien que les Hurons ignorassent nécessairement les écueils et les bas-fonds du fleuve, ainsi que la position des divers courants, néanmoins les signes ordinaires de ces obstacles hur étaient trop familiers pour qu'ils commissent aucune erreur grave. Quand le pilote choisi pour diriger le canot se fut placé, tout le reste de la troupe plongea dans la rivière, la barque glissa sur le rapide courant, et au bout de quelques instants les captifs se trouvèrent sur la rive méridionale du fleuve, presque en face de l'endroit où ils étaient arrivés la soirée précédente. Là on tint une autre consultation, courte mais vive, pendant laquelle les chevaux, aux hennissements et à la terreur desquels les voyageurs attribuaient leur captivité, furent amenés par les Indiens. La troupe alors se divisa : le chef à la haute taille monta le cheval d'Heyward , et, suivi de la plupart de ses gens, traversa la rivière et disparut dans les bois, laissant les prisonniers sous la garde de six sauvages, à la tète desquels était le Renard-Subtil. Duncan observa tous ces mouvements avec un redoublertient d'inquiétude. La modération peu ordinaire des sauvages lui avait fait croire qu'on voulait le garder prisonnier pour le livrer à Montcalm. La pensée de ceux qui souffrent ne s'endort jamais, et l'imagination n'est jamais plus active que lorsqu'elle est stimulée par l'espérance, quelque faible et éloignée qu'elle soit; aussi avait-il pensé qu'on chercherait à tirer parti des sentiments paterni'ls de Munro pour l'amener à trahir son devoir envers son roi; car bien que le général français eût une grande réputation d'activité et de courage, il était aussi connu pour exceller dans certains expédients politiques quelquefois peu conformes aux obligations strictes de la morale, expédients qui déshonoraient fréquemment la diplomatie européenne à cette époque. Toutes ces conjectures furent bientôt détruites par la marche des Hurons. Us se dirigèrent vers l'extrénTité du lac Horicau, et l'unique chance qui dès lors resta aux captifs fut d'être retenus indéfiniment par leurs farouches vainqueurs. Désireux de connaître leur sort quel qu'il pût être, et voulant, dans cette circonstance critique, essayer le pouvoir des présents, il vainquit la répugnance qu'il éprouvait à s'entretenir avec Magua. S'adressant donc à celui qui naguère était son guide, et qui maintenant avait pris les manières et afîectait la conduite d'un chef, il lui dit d'un ton qu'il s'efforça de rendre affectueux et confiant. — Je désirerais dire à Magua quelque cho.se que le chef puissant doit seul entendre. L'Indien, jetant sur le jeune militaire un regard de dédain, répondit : — Parlez; les arbres n'ont point d'oreilles. — Mais les Hurons rouges ne sont pas sourds, et les discours qui conviennent aux premiers hommes d'une nation, rendraient ivres les jeunes guerriers. Si Magua ne veut pas entendre, l'officiiT du roi saura se taire.
Le sauvage adressa quelques paroles indifférentes à ses compagnons assez embai rassés pour préparer les chevaux des deux sœurs, et, s'éloignant de quelques pas, il lit à Heyward un signe plein de circonspection pour l'appeler. —Parlez maintenant, lui dit-il, voyons si vos paroles sont telles que Magua puisse les entendre. — Le Renard-Subtil s'est montré digne du nom honorable que lui ont donné ses pères du Canada, commença Heyward; je reconnais sa sagesse cl tout ce qu'il a fait pour nous, et je ly'en souviendrai quand viendra le momentdes récompenses. Oui, certes, le Renard a prouvé non seulement qu'ilest un grand chef dans le conseil, maisencorequ'ilsaitl'art de tromper ses ennemis. — Et qu'a fait le Renard? demanda froidement l'Indien. — Eh quoi! n'a-t-il pas vu que les bois étaient infestés de rôdeurs ennemis, et que les voyageurs ne pourraient passer inaperçusau milieu d'eux? alors, n'a-t-il pas perdu sa route, pour tromper les yeuxdes Kurous? n'a-t-il pas fait semblant de rejoindre sa tribu qui l'avait maltraits et chassé comme un chien de ses wigwams? Et quand nous nous sommes aperçus de son dessein, ne l'avousnous pas secondé en usant de dissimulation, afin de faire croire aux Hurons que l'homme blanc le traitait en ennemi? Tout cela n'cst-il pas vrai? Et quand par sa sagesse, le Subtil a eu fermé les yeux et bouche les oreilles de ses compalrioles, u'(.nt-ils pas oublié qu'ils lavaient maltraité et forcé de fuir chez les Mohawks? Et ne l'ont-ils pas laissé avec leurs prisonniers sur la rive méridionale du fleuve,
tandis qu'eux-mêmes, ils se sont follement dirigés vers le nord? L'intention du Renard n'est-elle pas de revenir sur ses pas, comme l'adroit animal dont il porte le nom, et de ramener à leur père les filb's du riche Ecos.sais aux cheveux blancs? Oui, oui, Magua, j'ai tout compris, et déjà Je me suis demandé comment on pouvait récompenser tant de sagesse et de fidélité. D'abord, le chef di;\Vi||iam- Henri donnera ce que doit (bmner un grand chef pour un service
signalé La médaille de Magua ne sera plus d'ctain , mais d'or
battu; sa poudrière regorgera de poudre; les dollars abonderont dans sa gibecière comme les cailloux sur le sol de l'Horieaii; et les daims viendront lui lécher les mains, car ils sauront qu'ils tenteraient vainement de fuir devant la carabine qu'il portera, l'our moi, je ne sais comment je pourrai surpasser les témoignages de la re-
connais.sanee de l'Ecossais, mais je oui, je.... — Que donnera le
jeune chef venu des lieux où se lève le soleil? demanda le Huroo, qui voyait qu'Heyward hésitait, désireux déterminer cette éiiuniération par quelque chose qui dépassât tous les désirs d'un Indien. — Il fera couler devant le wigwam de Magua l'eau de feu des îles du lac salé, en quantité aussi grande que les flots de IHudsoii, ju.squ'à ce que le cœur de l'Indien devienne plus léger que les plumes de l'oiseau-mouche, et son haleine plus douce que le parfum du chèvrefeuille sauvage.
Le Renard avait écouté dans le plus profond silence ce discours artificieux. Quand le jeune homme avait parlé de l'artifice prétendument employé par l'Indien envers sa propre nation, ses traits s'étaient Voilés. d'une prudente gravité. Lorsqu'il avait fait allusion à l'injure que le Huron avait reçue de sa propre tribu, un éclair de violence et de férocité vint briller dans les yeux de l'Indien, et l'orateur en conclut qu'il avait touché la corde sensible. Enfin cette partie de son discours, où il sut à propos exciter l'ardeur de la cupidité a[Mès la soif de la vengeance, avait rendu le sauvage entièrement attentif. La question par laquelle le Renard avait interrompu l'officier avait été faite avec calme et avec toute la gravité indienne; mais il fut facile de voir, à l'expression pensive de l'auditeur, que la réponse d'Heyward était on ne peut plus habilement • conçue. Le Huron réfléchit quelques moments, puis, portant la main sur les grossieis bandages de sa blessure, il dit avec énergie:
— Les amis fout-ils de pareilles marques? — Croyez-vous que la Longue-Carabine ferait à un ennemi une blessure aussi légère? — Les Delawares rampent-ils vers ceux qu'ils aiment comme des serpents qui enserrent leur victime avant de la frapper? — Le Grand-Serpenl aurait-il été entendu d'un homme qu'il aurait voulu surprendre? — Est-ce que l'honimo blanc brûle sa poudre à la face de .ses frères?
— Manque-t-il son coup, lorsqu'il a l'intenlicin de tuer? reprit Duncan, en souriant d'un air de dédain parfaitement simulé.
Après cet échange rapide de questions sentencieuses, le Renard fit encore une longue pause et parut réfléchir. Duncan vit que son interlocuteur hésitait. Afin de compléter sa victoire, il allait recommencer l'énumération des récompenses promises, quand .Magua fit un geste expressil et dit : — Assez ! le Renard est un chef prudent, et l'on verra ce qu'il jugera convenable de faire. Allez, et que votre bouche soit close : quand Magua parlera, il sera temps de répondre.
Heyward, s'apercevant que les yeux de son compagnon se fixaient avec inquiétude sur les hommes de sa troupe, s'éloigna aussitôt, afin de ne point paraître entretenir avec leur chef une intelligence suspecte. Magua s'approcha des chevaux, et atlecta de .se montrer satisfait de la diligence et de l'habileté de ses compagnons. 11 fit signe alors au major d'aider les deux sœurs à monter en selle; car il daignait rarement parler anglais, à moins que ce ne fût dans des occasions importantes. Les délais n'avaient plus de prétexte plausible, et Duncan, quoique bien à regret, fut contraint d'obéir. En s'acquittant de sou olTice, il fit part, à voix bas.se, de ses espérances nouvelles aux deux jeunes filles qui, de peur de rencontrer les traits farouches de leurs gardiens, levaient rarement leurs yeux baissés vers la terre. La jument de David avait été emmenée par les compagnons du chef à la haute taille; en conséquence, le propriétaire de l'animal fut obligé d'aller à pied. Toutefois ce dernier ne regretta pas cette circonstance, qui le mettait à même de retarder la marche de la troupe; car ses regards inquiets se tournaient encore dans la direction du fort Edouard, dans l'espérance vaine de saisir, de ce côté de II foret, quelques bruits précurseurs de l'approche d'un secours. Quand tout fut prêt, Magua donna le signal du départ, cl il .se mit à la tète de la troupe. Marchait ensuite David , qui commençait à comprendre sa situation, à mesure que l'effet de sa blessure pesait moins sur. son intelligence. Après lui venaient les deux sœurs, ayant Heyward à leur côté ; les Indiens étaient sur les flancs, et fermaient la marche avec une vigilance qui semblait ne jamais se lasser. Ils s'.ivancèrent ainsi dans un silence seulement interrompu par quelques paroles de consolation qu'Heyward adies.sait aux dames, et par les pieuses exclamalions au moyen desquelU's David exprimait son humble résignation. Ils marchaient vers le sud, et dans une direction presque opposée à la route de William-Henri. Quoique les vainqueurs |i,iriissent iiiiisi persister dans leur première détermination, Heyward lae pouvait supposerque Magua résistàlàla tentation de ses olfres;un ludieu ae marchejamais droit àson but, Unt
LE DERNIER DES MOHICANS
qu'il voit quelque raison pour user d'artifice. Lepeiidant le temps s'eiiiulait; on coiiliiiuait à marclier péiiildeineiit dans les forêts sans liiiiiles, et rien irannoin;ail encore le ternie du voyagi-. Heyward suivait des yiux le soUil, qui était à son midi et dardait ses rajniis à travers les hranches dt> arbres, et il soupirait après le monu-nt iJii la politique de Magua lui ferait [irendre une route plus favoralile aux espérances di-s ca|itifs. Qiielqui-'fois il s'imaginait que le sauvage ciieon.-pect, désespérant de franchir en suivie les lignes de .Muiilcalm, se dirigeait vers un établissemtnt de la frontière, où un ollieier distingué de la Couronne, qui jouissait des lionnes giàti.s des Six Nations, possédait de vastes domaines et faisait sa résidiiiee tialiituelle. Se voir livré entre les mains de sir William Johnson était liien préférable à un long voyage dans les déserts duCinada; mais avant d'arriver cluz sir William, il fallait traverser une grande étendue de fcirols, et chaque pas éloignait de plus en plus le jeune oflicier du théâtre de la guerre, et eoiiséquemnienl du poste où l'appelaient l'honneur et le devoir.
dura seule n'avait pas oublié la reconimamlation que l'éclaireur lui avait l'aile en parlant; et, chaque fois que l'occasion s'en présentait, elle étendait le bras pour courber la tige que rencontrait sa main, afin de la briser; mais la vigilance des Indiens rendait cet acte difficile et dangereux. Souvent elle renconirail le regard .sombre des gardiens, et il lui fallait alors écarter leurs soupçons en feignant une alarme qu'elle n'éprouvait [las, et en fais.iut avec le bras qu'elle avait étendu quelque geste de terreur. Une fois seulement elle réussit: elle brisa une branche de sumac, et, par une inspiration soudaine, elle laissa tomber un de ses gants. Ce signe, destiné aux amis qui suivraient ses traces, fut remarqué par iiii de ses conducteurs qui lui rendit son gant, et brisa ou froissa quelques autres branches, de manière qu'on put attribuer ce dégât à quelque animal ; puis il porta la main à son tumahawk, avec un regard tellement significatif qu'il mit entièrement fin à ces tentatives de signaux. Les deux troupes d'Indiens, l'une au nord, l'autre au midi, ayant également des chevaux, l'emprcinlu de leurs pas ne pouvait servir de guide, et celle inlerruption ôia aux captifs tout espoir qu'on |iùt découvrir leurs traces et venir à leur secours; vingt fois Hejward fut tente d'aborder Magua et de lui faire des repri-seutations ; mais il était arrêté par l'air glacial et la réserve sombre du s iiivage, qui se tournait à peine et ne prononçait pas une parole. N'ayant que le soleil pour guide, ou consultant peut être des marques qui ne sont connues que de la sagacité des Indiens, il dirigeait sa route à travers des forêts de pins, des vallées fertiles, des 1oi'renls,des rui.sseaux et des collines. Il semblait obéir à un in.stinct infaillible, et sa marche était aussi directe et aussi sûre que le vol de l'oiseau. Il ne montrait jamais d'hésitation. Que le sentier fût baitu et bien marqué, qu'on pût à peine le discerner, ou qu'il disparût entièrement, il n'en marchait ni moins vite ni moins ferme ; on eût dit que la fatigue ne pouvait rien sur lui. Si les voyageurs fatigués levaient les yeux du sol couvert de feuilles flétries, ils apercevaient en avant sa forme sombre se dessinant à travers les arbres, et sa tète immobile, conslamment dirigée en avant et surmontée d'un léger panache qui s'agitait en l'air |iar la rapidité seule de ses mouvements. Cette marche obstinée avait un but. Après avoir traversé une vallée profonde, dans laquelle serpentait un ruisseau, l'Indien se mit à gravir une colline si rapide et si escarpée que les deux sœurs, pour le suivre, furent obligées de descendre de cheval. Arrivée au sommet, la troupe se trouva sur un terrain uni, couvert d'un petit iionibre d'arbres, sous l'un desquels Magua avait déjà étendu sa sinistre figure, pour goûter un repos dont tout le monde avait le plus grand besoin.