‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 75 sur 280 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'Indien av&it ch(<BFpd#r cette halte nécessaire une de ces collines escarpées, pj^ia^idaTes, qui ressemblent à des élévations artifieielles et qu'on reiicontre si fréquemment dans les vallées de l'Amérique. Ci-lle-ci était haute ; .son sommet, comme d'ordinaire, était opiati, et l'une des pentes, toutes deux très rapides, était plus irréguliere qu'elles ne le sont en général. Cette éminence, considérée Y Comme lieu de repos, n'avait d'autre avantage apparent que son élévation et sa forme, qui pouvaient rendre la défen e facile et la surprise presque impossible. Mais, comme Heyward ne comptait guère sur une délivrance que le temps et la distance rendaient de plus en plus improbable, il regardait ces petiles circonstances d'un œil indiU'erenl, s'occupaiit uniquement de ses compagnes et cherchant à Jts consoler. On laissa les chevaux narragan.sets brouter les branches des arbres et des arbustes disséminés en petit nombre sur le sonmiet •de la colline, et le reste des provisions fut mis à terre à l'ombre d'un bouleau qui déployait comme un dais ses branches horizontales. Malgré la rapidilé de la marche, un des Indiens avait trouvé l'occakiuu de tuer avec ses flèches un faon égaré, et avait apporté jus-

qu'au lieu de la halte les meilleurs morceaux de l'animal. Avec .ses Compagnons il se mit à manger sans aucun assaisonnement cette ch ir crue, mais de digestion facile. Magua, resté seul à l'écart sans partager ce repas révoltant, paraissait plongé dans de profondes réflexions. Cette abstinence, si remarquable dans un Indien, attira enfin l'atlenlion d'Heyward. Le jeune officier crut que le Huron niedilait le moyen le plus convenable d'éluder la vigilance de ses compagnons, afin d'ubtenir la récompense promise. Désirant aider de ses conseils les plans qu'il pourrait former et voulant ajouter ■< ta force de la tentation, il quitta l'abri pi olixleuV, et, tout en paraissant se promener sans but, s'arrêta près de l'endroit où le Renard était assis. — Magua n'a-t-il pas eu le .soleil eu face assez longtemps pour ne plus rien craindre des Canadiens? lui demanda-t-il, comme ne doutant pas que la meilleure intelligence ne régnât entre eux. Le chef de Williani-Heini ne sera-t-il pas plus satisfait de voir ses filles avant qu'une autre nuit ait endurci son cœur contre leur perle et l'ail rendu moins libéral dans ses récompenses? — Les visaL'i>s pâles aiment-ils moins leurs enfants le niàliii que le soir? demaiula froidement l'Indien. — Non, certes, reprit Hejward, désireux de rétracter un mot imprudent, s'il y avait lieu; l'homme blanc peut oublier et oublie souvent en effet les tomlniaiix de ses pères; il cesse quelquefois de .se rappeler ceux qu'il doit aimer et qu'il a (ironiis d'aimer ; mais il conserve toujours pour son eiif.int la tendresse d'un père. — Le cœur du chef aux cheveux blancs e»t-il si tendre, et pensera-t-U longtemps aux enfants que ses femmes lui ont donm's? Il est dur pour ses guerriers, et ses yeux sont de pierre! — Il est rigoureuK pour les oisifs et les méchants, mais il est juste et humain pour les hommes sobres et méritants. J'ai connu beaucoup de parents affectueux, mais je n'ai jamais vu un homme aimer plus teiidremeiit ses enfants. Vous avez vu la tète grise en présence de ses guerriers, Magua ; mais moi j'ai vu ses yeux se remplir de larmes, lor.vqu'il parlait de ces deux filles qui sont maintenant en voire pouvoir.

Heyward s'arrêta, car il ne savait commeiil inteipréier l'expression singulière qui brilla sur les traits sombres de l'Indien atieiitif. D'abord on eût dit qu'il éprouvait un sentiment de joie avide au souvenir de la récompense promise, et pendant qu'lleywaid lui décrivait ces sentiments d'amour paternel qui devaient lui en assurer ia possession; mais, à mesure que Duncaii parlait, sa joie prit une expression tellement féroce qu'il était im|iossible de ne pas appréhender qu'elle eût sa .source dans quelque passion plus sinistre encore que la cupidité. — Allez, dit le Huron en réprimant au.ssitôt cette manifestation alarmante et en lui .substituant un calme de mort; allez vers la fille aux cheveux noirs, et dites-lui que Magua l'attend pour lui parler. Le père se rappellera ce que l'enfant aura promis.

Diincai) crut que Magua désirait une sécurité de plus pour la récomfieiise stipulée ; il s'éloigna, non sans répugnance, et revint à l'endroit où les sœurs se délassaient de leurs fatigues, pour transmettre à Corason message. — Vous comprenez la nature des désirs d'un Indien, lui dit-il en la conduisant vers le lieu où celui-ci l'attendait; n'e|iarguez pas les olFres de poudre et de couvertures. Cependant les gens de sa sorte préfèrent à tout les liqueurs spiritu'euses; il ne serait pas mal non plus d'y ajouter qiielnue don de votre maia avec celte grâce qui vous est si familière. R.ippelez-vous, Cora, que de votre habileté et de votre présence d'esprit vont dépendre jusqu'à un certain point votre vie et celle d'Alice. — Et la vôtre, Heyward! — La mienne est [leu de chose ; elle a[i[iartient déjà à mon roi et au premier ennemi qui pourra la prendre. Je n'ai point de père qui regrette mon absence, et bien peu d'amis pour pleurer une mort que j'ai cherchée tant de fois en courant après la gloire Mais, chut! nous ap[iioclious de l'Indien.... .Magua, la personne, à laquelle vous désirez parler est ici.

L'Indien se leva lentement, et demeura pendant quelque temps silencieux et immobile. Puis il fit signe à Heyward de s'éloigner, lui disant froidement; — Quand le Huron parle aux femmes, sa Iriba se bouche les oreilles.

Mais Duncan ne s'éloignait pas, comme s'il lui répugnait d'obéir à un ordre; et Cora lui dit avec un sourire calme : — Vous entendez, Heyward ; la délicatesse vous fait un devoir de vous retirer. Retournez vers Alice. Allez la consoler en lui parlant du nouveau rayon d'espoir qui nous luit.

Elle attendit qu'il fût éloigné ; alors elle se tourna vers l'Indien, et mettant dans son attitude et dans le son de sa voix toute '^ dignité féminine : — Que veut dire le Renard à la fille de Munro? — Ecoulez, dit l'Indien en appuyant avec force sa main sur le bras de la euite fille, comme pour commander plus fortement son attention, mouvement que Cora repoussa fermement, mais avec calme, en retirant son bras de cette étreinte : Mag.ia était né chef et guerrier parmi les Hurons rouges des lacs; il avait vu li;s soleils de vingt étés fondre les neiges de vingt hivers avant de connaître un visage pâle, et Magua était heureux. Alors ses pères du Canada vinrent dans les forêts et lui apprirent à boire l'eau de feu , et il devint insensé. Les Hurons le chassèrent des tombeaux de ses pères, comme ils auraient chassé un buffle. Il erra le long des rives des lacs, jusqu'à ce qu'il arrivât à la ville du canon. Là il chassa et pécha mais on le repouss»

LES VKILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTREES.

encore jusque dans les bras de ses ennemis. Le cluf, qui était né Huron, devint enfin un guerrier parmi les Moliawks. — Je savais déjà quelque chose de cette histoire, ditCora, voyant qu'il faisait une pause pour réprimer les passions dont la flamme brûlante se réveillait en lui au souvenir des injustices dont il se croyait victime. — Etait-ce Id faute du Renard, si sa tète n'était point faite de rocher? Qui lui avait donné l'eau de feu? qui avait fait de lui un misérable? Les visages pâles, les hommes de lotre couleur. — Est-ce donc ma faute à moi s'il existe des hommes sans principes dont la couleur ressemble à la mienne? demanda Cora d'un air calme au sauvage ému. — Non, Magua est un homme et non un insensé; les êtres tels que vous n'ouvrent jamais leurs lèvres au liquide brillant. Le Grand-Esprit vous a donné la sagesse en partage. — Que puis-je donc avoir de commun avec vos malheurs et vos fautes? — Eeoutez, reprit l'Indien en reprenant son attitude sérieuse; quand les Français et les .\nglais déterrèrent la hache, le Renard trappa le poteau de la guerre avec les Mohawks, et marcha contre sa nation. Les visages pâles ont repoussé les peaux rouges de leur territoire de chasse, et maintenant, lorsque les anciens habitants du pays combattent entre eux, c'est toujours un homme blanc qui les commande. A notre tète était votre père, le vieux chef de l'Hurican. Il disait aux Mohawks : Faites ceci et cela; et on le faisait. Il établit une loi qui portait que, si un Indien buvait de l'eau de feu et entrait dans les wigwams de ses guerriers, il ne serait point épargné. M:igua eut la folie d'ouvrir la bouche, et la liqueur brûlante le conduisit dans la cabane de Munro. Que fit la tête grise? Je le laisse à deviner à sa fille. — H tint parole et punit justement le coupable, dit l'intrépide jeune lille. — Justement! répéta l'Indien en jetant sur ses traits un regard oblicjue où se peignait une horrible férocité. La justice consiste-t-clle à faire le mal et à le punir ensuite? Magua n'était pas dans .son bon sens ; c'est l'eau de feu toute seule qui dans lui avait parlé et agi ; mais Munro ne voulut pas le croire. Le chef huron fut garrotté en présence de tous les guerriers au visage pâle et battu de verges comme un chien.

Cora se tut, car elle ne savait comment excuser cette imprudente sévérité de son père, de manière à se faire comprendre à l'intelli- Çence d'un Indien. — Voyez, continua Magua en écartant le léger tissu de calicot qui recouvrait à demi sa poitrine tatouée ; voilà des cicatrices faites par des couteaux et des balles; celles-là, un guerrier peut les montrer à sa nation avec orgueil ; mais la tète grise a laissé sur le dos du chef huron des marques qu'il est obligé de cacher, comme le ferait une squaw, sous cette étoffe peinte par les blancs. — Je croyais, répondit Cora , qu'un guerrier imlien était patient, et que son àme ne res.sentait pas les soulfrances de son corps. — Quand les Chippewas attachèrent .Magua au poteau et lui firent cette entaille, reprit le sauvage en posant le doigt sur sa poitrine, le Huron leur rit au visage et leur dit que des squaws pouvaient seules frapper d'aussi faibles coups : son esprit planait alors dans les nuages ; mais, en recevant les coups de Munro. son esprit était dans le bouleau qui le frappait. L'esprit d'un Huron n'est jamais ivre; il se souvient toujours — Mais on peut l'apaiser. Si mon père a élé injuste envers vous, montrez-lui qu'un Indien sait pardonner une injure, et ramenez-lui ses filles Le major Heyward vous a dit...

Magua secoua la tète, comme pour lui défendre de répéter des offres qu'il méprisait. — Que voulez-vous donc? continua Cora après une pause pénible, pendant laquelle elle se convainquit que le trop confiant et trop généreux Duncan avait élé cruellement induit en erreur par le rusé sauvage. — Je veux ce qu'il faut à un Huron... le bien pour le bien . le mal pour le mal. — Vous allez donc venger sur des filles sans défense le mal que vous a fait Munro? Ne serait-il pas plus digne d'un homme de creur de vous présenter à lui-même et de lui demander la réparation d'un guerrier?— Les armes des visages pâles sont longues et leurs couteaux affilés, répondit le sauvage avec un rire cruel ; pourquoi le Renard irait-il chercher la tète grise au milieu des fusils de ses guerriers, lorsqu'il a son es|irit entre les mains? — Dites quelle est votre intention, dit Cora en s'elforçant de parler avec calme. Est-ce de nous emmener prisonniers dans vos forêts? ou vous proposez-vous de nous infliger des maux plus grands encore? N'y a-t-il donc aucune récompense, aucun moyen qui puisse expier l'injurc! et désarmer votre cœur? Du nmins, délivrez ma sœur, et n'épuisez votre fureur que sur moi seule. Echangez-la contre des richesses, et que votre courroux se contente d'une seule victime. La perte de ses diMix filles pourrait conduire le vieillard au tombeau, et que deviendrait alors la vengeance du Renard? — Ecoutez encore, reprit l'Indien. La fille aux yeux bleus pourra retourner vers le lac Horican et apprendre au vieux chef ce qui s'est pa.ssé, si la fille aux cheveux noirs veut jurer par le Grand- Esprit de ne pas dire de men songe. —Que faut-il promettre? demanda Cora, qui, par sa dignité et son sang-froid, conservait encore quelque ascendant sur les passions indomptables de l'Indien. — Quand .Magua quitta sa nation^ on donna sa femme à un autre chef; il a maintenant des amis chez les Hurons; il va donc retourner aux tombeaux de sa tribu, sur les rives du grand Lac. Que la fille du chef anglais le suive, et habite |)our toujours dans son wigwam.

Quelque révoltante que fût pour Cora une lell^ -^ilion , elle

garda, malgré son horreur, assez d'empire sur elle-même pour répondre sans trahir la moindre faiblesse : — Quel plaisir Magua trouverait-il à partager sa cabane avec une femme qu'il n'aimerait pas, d'une nation et d'une couleur différentes de la sienne? Mieux vaudrait prendre l'or de Munro, et, avec les dons de sa munificence, acheter le cœur d'une jeune fille indienne.

Pendant quelques minutes l'Indien ne répondit rien ; mais la manière dont il regarda Cora obligea la jeune fille à baisser les yeux, car il lui sembla rencontrer pour la première fois des regards qu'une femme chaste ne saurait soutenir. Pendant qu'elle sentait sou sang se glacer, par la crainte de quelque, proposition plus révoltante encore que la première pour blesser son oreille, .Magua lui répondit avec un accent de perversité inouïr; : — Quand les blessures de son dos lui feront mal, le Huron saura où trouver la femme qui doit en supporter la souffrance. La fille de Munro puisera son eau, cultivera son grain et fera cuire sa venaison. Pendant que le corps de la tète grise dormira au milieu de ses canons, son cœur sera sous le couteau du Subtil. — Monstre! tu mérites bien ton nom de traître ! s'écria Cura dans une explosion d'indignation filiale qu'elle ne put comprimer. Il n'y a qu'un démon qui puisse méditer une telle vengeance ! Mais lu as trop présumé de ta puissance ; tu verras que c'est véritablement le cœur de Munro que tu tiens, et qu'un pareil cœur sait braver toute ta perversité.

L'Indien répondit à ce défi audacieux par un sourire infernal qui indiquait une résolution fixe et arrêtée. En même temps, comme pour clore définitivement cet entretien, il lui fit signe de se retirer. Cora, regrettant presque sa précipitation, fut obligée de s'éloigner, car déjà Magua l'avait quittée pour rejoindre ses compagnons qui achevaient leur dégoùtiiit repas. Heyward en cet instant courut vers la jeune fille agitée, et lui demanda le résultat d'une entrevue qu'il avait épiée de loin avec tant d'anxiété; mais, dans la crainte d'alarmer Alice, elle évita de faire une réponse directe, laissant seulement lire dans ses traits le mauvais succès de son entrevue, et suivant d'un œil inquiet les moindres mouvements de ses gardiens. Aux questions réitérées et pressantes de sa sœur sur leur destination probable, elle ne réponditqu'en montrantle groupedcs Indiens, avec une agitation involontaire, et, pressant .\lice dans ses bras, elle ne put que murmurer ces mots: — Là-bas! là-bsis! tu peux lire dans leurs traits notre destinée; nous verrons, nous verrons!

Les gestes et les accents entrecoupés de Cora en disaient plus que ses paroles, et aussitôt l'atteniion de ses compagnons se porta sur le lieu où allait se décider leur sort à tous. Quand .Magu i eut rejoint ses compagnons qui, .s'étaient étendus à terre comme des animaux repus, il leur adressa la parole avec toute la dignité d'un chef indien. Aux premiers mots, ses auditeurs se levèrent dans l'attitude d'une attention respectueuse. Comme le Huron s'exprimait dans sa langue natale, les prisonniers, quoique la défiance de leurs gardiens les eût tenus à la portée de leurs tomahawks, ne pouvaient comprendre le sujet de sa harangue qiie d'une manière conjecturale etd'après la nature de ces gestes signilicatifs, qui accompagnent l'éloquence d'un Indien. D'abord l'action et le langage de .Magua eurent un caractère de calme et de modération. Quand il eut réussi à éveiller suffisamment l'attention de ses auditeurs, Heyward cmijectura, en lui voyant fréquemment étendre la main dans la direction des grands lacs, qu'il leur parlait du pays lointain de leurs aïeux. Les auditeurs laissaient échapper des signes fréquents d'approbation : en répétant leurHugh! expressif, ils se regardaient les uns les autres, et semlilaient faire l'éloge de l'orateur. Le Renard était trop habile pour négliger cet avantage. Il parla de la roule longue et pénible qu'ils avaient faite en quittant leurs spacieux territoires de chasse et leurs heureux vill.iges pour combattre les ennemis de leurs pères du Canada. Il fit l'énuméralion des guerriers qui marchaient sous leur bannière, exalta leurs mérites divers, les services nombreux qu'ils avaient rendus à la nation, leurs blessures et le nomlire des chevelures qu'ils avaient enlevées. Toutes les fuis qu'il Taisait allusion à quelqu'un des guerriers présents (et le subtil Indien n'eut garde d'en oublier aucun), un édair^k joie orgueilleuse sillonnait le visage de l'Indien désigiio,''^U.^Banqnait pas de confirmer par un geste d'applaudissemertiHa']^^^^ des paroles qu'on vcMiait d'entendre. Bientôt après, la voix de l'ij^eur baissa, et quitta le ton animé et triomphant dont il avait énumcré les exploits et les victoires des siens. Il décrivit la cataracte du Glenn, la position imprenable de Cette ile de rochers, avec ses grottes, ses courants rapides et ses tourbillons; il prononça le nom de la Longiie-Cirabine, et attendit, avant de continuer, que le dernier écho de la forêt eût répété le long hurlement dont fui accueilli ce nom détesté. H montra ensuite le jeune officier captif, et décrivit la mort d'un guerrier renommé que sa main avait précipité dans l'abîme de la ciliiracte. Il parla de cet autre guerrier, suspendu entre le ciel et la terre ; il fil plus, il renouvela l'effroi de ses auditeurs, en représenlanl à leurs yeux, sur les branches d'un arbre, C'-tle scène terrible, la situation périlleuse de cet infortuné, sa résolution et sa mort ; enfin il raconta la manière dont chacune des victimes avait succombé, no manquant jamais de faire un pompeux éloge de son courage et de ses vertus. Quand il eut terminé ce récit, sa voix changea

LE DERNIER DES MOHICANS

de nouveau, et reprit un ton guttural, doux, plaintif et harmonieux, j tant d'outrages ? Qui osera dire à la femme de Menowgua que les Il parla des femmes et des enfants des guerriers morts ; il représenta 1 poissons dévorent son crâne et que sa nation ne l'a pas vengé ? Qui

Cora et Alice sauvées par OEil-de-Faucon.

leur indigence, leur détresse physique et morale, ît enfin leur injure 1 osera se présenter à la rencontre delà raère de Wassawattimie,

laissée sans vengeance. Alors, donnant à sa vois un accentd' énergie cette femme si fière, avec des mains qui ne seront point teintes de

terrible, il ajouta : — Les Hurons sont-ils des chiens pour endurer I sang? Que dirons-nous aux vieillards lorsqu'ils nous demanderout

LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

des chnvelures, et que nous nu pourrons leur donner un seul cheveu (if la tète d'un blanc? Les femmes nous montreront au doigt. 11 y a uni', tache sombre sur le nom des Hurons, il l'aut l'effacer dans

le saiitr. , . ■,■ j » j

Alors on n'entendit plus sa voix, au milieu des accents de rage qui firent soudain retentir l'air, comme si,aulieude quelques individus, la nation tout entière eût été réunie dans la forêt. Pendant qu'il parlait, les captifs, qui étaient les plus inléressés au résultat de son discours, pouvaient suivre d'une manière qui n'était que trop intelligible les progrès de l'orateur , dans les traits de ceux auxquels il s'adressait. Les guerriers avaient répondu à ses paroles de tristesse et de deuil par leur sympathie et leur douleur; à sis assertions par des gestes d'assentiment ; et à la peinture de leur trionqihe par l'exaltation de véritables sauvages. Quand il parla de courage, leurs regards étaient fermes et en harmonie avec ses paroles; quand il fit le récit de leurs injures, la fureur se peignit dans leurs yeux; quand il prédit les railleries de leurs femmes, ils bai-ssèient la tèle de honte: mais quand il leur montra les moyens de vengeance qu'ils avaient entre les mains, il toucha une corde qui ne manque jamais de vibrer dans le cœur d'un Indien. A peine leur eùt-il dit que cette vengeance était en leur pouvoir, que tous se levèrent comme un seul homme, et, poussant un cri de rage, s'élancèrent ensemble vers les prisonniers en tirant leurs couteaux et en brandissant leurs tomahawks. Heyward se jeta entre les deux sœurs et les ennemis, et saisit le premier de tous avec une force qui tenait du désespoir, et qui, pour quelques instants, réprima leur violence. Cette résistance inattendue donnait à Magua le temps d'interposer son autorité, et par ses paroles rapides, ses gestes animés, il attira de nouveau à lui l'attention de la troupe. Habile à manier la parole, il réussit à détourner ses camarades d'un sacrifice immédiat en les invitant à prolonger les souffrances de leurs victimes. Sa proposition fut accueillie par des acclamations et l'exécution «n fut commencée avec la rapidité de la pensée. Deux guerriers robustes se jetèrent à la fois sur Heyward, tandis qu'un autre s'assurait du maître de chant, proie beaucoup moins dangereuse. Néanmoins aucun des deux captifs ne céda sans une résistance désespérée bien qu'inutile. David lui-même jeta son assaillant par terre ; et on ne triompha d'Hcyward qu'après que la défaite du chanteur eut permis aux Indiens de diriger contre le militaire seul tous leurs efforts réunis. Celui-ci fut alors attaché par des liens d'osier au tronc de l'arbre sur les branches duquel Magua avait figuré de loin la scène de la mort du Huron. Quand le jeune officier reprit ses sens, il eut la douloureuse certitude que le même sort les attendait tous : à sa droite était Cora attachée comme lui, pâle et agitée, mais dont le regard tranquille suivait avec fermeté tous les mouvements de leurs ennemis; à sa gauche, les liens qui enchaînaient Alice à un autre arbre lui prêtaient un secours que ses jambes lui refusaient, et empêchaient seuls ce corps débile et charmautde tomber à terre; ses mains étaient croisées devant elle comme pour prier, mais au lieu de porter ses regards vers ce ciel qui seul pouvait la délivrer, elle les fixait involontairement sur les traits de Duncan avec une expression de faiblesse enfantine. David avait combattu, et cette circonstance toute nouvelle pour lui le retenait silencieux, occupé à réfléchir sur la convenance de sa conduite dans cette occasion. La vengeance des Hurons avait pris maintenant une direction nouvelle, et ils se préparaient à l'accomplir avec une barbarie ingénieuse exercée par la pratique de plusieurs siècles. Les uns apprêtaient le bois du bûcher; celui-ci taillait des chevilles de pin afin de les enfoncer toutes brûlantes dans la chair des captifs ; d'autres inclinaient vers la terre le sommet de deux jeunes arbres pour y attacher Heyward par les deux bras et leur laisser ensuite reprendre leur direction naturelle. Mais la vengeance de Magua cherchait une jouissance plus raffinée et plus perverse.

Pendant que la fureur gcossicrede ses compagnons préparaitsous les yeux même des victimes ces moyens connus de tortures vulgaires, il s'approcha de Cora, et peignant avec une méchanceté infernale le destin qui l'attendait: — Eh bien! ajouta-t-il, que dit la fille de Muuroî sa tète est trop ûère pour trouver un oreiller dans le wig- •wam du Renard ! Aime-t-elle mieux que celte tête roule sur la colline et serve de jouet aux loups? Son sein ne veut pas nourrir les enfants d'un Huron ; elle verra les Indiens cracher dessus. — Que veut dire ce monstre? demanda Heyward étonné. —Rien ! répondit-elle avec fermeté; c'est un sauvage ignorant et barbare qui ne sait pas ce qu'il fait : di^mandons à Dieu en mourant son repentir et son pardon. — Pardon! répétale farouche Huron, se méprenant dans sa colère sur le sens de ces paroles; la mémoire d'un Indien est plus limgue que le bras des visages pâles; sa merci plus courte que leur justice! Réponds, enverrai-je la fille aux cheveux blonds à son père, et veux-tu suivre Magua aux grands lacs, pour porter son eau et préparer son grain?

Cora laissa échapper un geste de dégoût. — Laissez-moi, dit-elle d'un ton solennel qui en imposa un instant à ce barbare, vous mêlez de ramertumc à mes prières; ne vous interposez point entre mon Dieu et moi!

Cette impression légère s'effaça bientôt, et le sauvage continua en Jioutrant Alice avec une ironie insultante : — Regardez! fenfaat

pleure! elle est bien jeune pour mourir! Renvoyez-la vers Munro pour soigner ses cheveux gris, et conserver la vie dans le coeur du vieillard.

Cora ne put résister au désir de regarder sa jeune sœur; elle rencontra dans ses yeux un regard suppliant qui trahissait l'amour de la vie. — Que dit-il, chère Cora? demanda la voix tremblante d'Alice. iN'a-t-il pas parlé de me renvoyer à notre père?

Pendant quelques instants Cora regarda sa sœur, les traits agités d'émotions puissantes et contradictoires. Enfin elle parla, et savoir auparavant sonore et calme prit une expression de tendresse presque maternelle. — Alice, dit-elle, le Huron nous offre la vie à toutes deux; il fait plus, il offre de rendre' Duncan, notre inestimable Duncan, ainsi que vous, à nos amis, à notre père, affligé, privé de ses enfants; mais il faut pour cela que j'abaisse ma fierté rebelle, mon orgueil inflexible, et que je consente...

La voix lui manqua, et joignant les mains, elle regarda le ciel comme si dans sa détresse elle eût demandé des conseils à la sagesse infinie. — Poursuis, s'écria Alice; qu'exige-t-il de toi, nia chère Cora'^ 0 pourquoi n'est-ce pas à moi quecette offre a été laite ! Pour te sauver, pour consoler notre vieux père, pour délivrer Duncan, avec quel btniheur je consentirais à mourir! — Mourir! répéta Cora d'une voix plus calme et plus ferme, cela serait facile! Peut-être l'autre alternative le serait moins. Il demande, ajouta-t-elle, et ea même temps elle abaissa le ton de sa voix comme si elle eût rougi de révéler une proposition aussi dégradante; il demande que je le suive dans le désert, )iarmi les habitations des Hurons, que j'y demeure avec lui ; enfin, que je devienne sa femme! Parle, mon Alice, enfant de mes affections ! sœur de mon amour ! et vous aussi, major Heyward, aidez ma faible raison de vos conseils : la vie doitelle être achetée par un tel sacrifice? Consentirez-vous, Alice, à la tenir de moi pour un tel prix ? Et vous, Duncan, dirigez-moi; disposez tous deux de mon existence, car elle vous appartient!

— Moi, consentir! s'écria le jeune ho.mme indigné, étonné. Cora, Cora, vous vous jouez de notre misère ; ne parlez plus de cette horrible alternative; cette seule pensée vaut mille morts. — Je savais que ce serait là votre réponse, s'écria Cora; et en même temps ses joues reprirent leur incarnat, et ses yeux noirs brillèrent encore une fois d'un de ces éclairs qui jaillissent du cœur de la femme. Mais que décide ma tendre Alice? pour elle je me soumettrai à tout.

Quoique Heyward et Cora écoutassent dans une incertitude pénible et avec l'attention la plus profonde, aucune réponse ne se fit entendre. On eût dit qu'à cette questioa cet être impressionnable s'était replié tout entier sur lui-même. Ses bras étaient retombés à ses côlés, et ses doigts étaient agités de légères convulsions; sa tèle se penchait sur son sein ; elle n'était retenue que par les liens qui l'attachaient à l'arbre fatal, pauvre créature blessée dans ses sentiments les plus intimes; iiiaiiiiiiée en apparence, mais souffrant au plus profond du cœur. Quelques moments s'écoulèrent ainsi; puis, elle releva lentement la tèle en faisant un signe négatif, absolu. — Non, non ' dit-elle, plutôt mourir ensemble comme nous avons vécu ! — Meurs donc! s'écria Magua, en lançant avec violence son tomahawk vers la jeune tille sans défense; car il ne put se contenir eu face de cette fermele iiialteiulue dans celle qu'il regardait comme la plus faible de ses victimes. La hache fendant l'air passa devant les y«ux d'Heyward : elle coupa quelques boucles flottantes de la chevelure d'Alice, et plongea profondèmentetentremblanl dans l'arbre, un peu au-dessus de la tête de la jeune fille. A cette vue, le désespoir mit Duncan hors de lui. Réunissant toute sa vigueur dans un effort violent, il brisa ses liens, etse précipita sur unautre sauvage qui, poussant un hurlement terrible, levait son tomahawk pour frapper un coup plus sûr. Ils se rencontrèrent, se saisirent corps à corps et tombèrent l'un sur fautre. Les membres nus de l'Indien n'offraient point de priseàHeyward : c'est pourquoi l'agile sauvage, échappant à fétreinle de fEuropéen, se releva et lui appuya un genou sur la poitrine avec la pesanteur d'un géant. Déjà Duncan voyait briller en l'air le fatal couteau, lorsqu'un sifflement se fit entendre, accompagné plutôt que suivi par l'éclatante dttonnation d'une arme à feu. Tout-à-coup le major sentit sa poitrinc^souJagéc du poids qui l'oppressait, il vit un égarement convulsif reaiplacer l'expression farouche dss traits de son adversaire, et l'Indien tomber sans vie sur le sol.

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