‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 76 sur 280 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

A ce dénoûment inattendu de la lutte, les Hurons restèrent immobiles d'élonnemcnt. Mais la fatale certitude du coup qui venait de frapper un adversaire au risque d'atteindre un ami, devait leur en révéler l'auteur : le nom de«la Longue-Carabine» fut dans toutes les bouches, et il s'éleva un hurlement farouche et plaintif. En même temps, un grand cri partit d'un taillis voisin où la troupe imprudente avait déposé ses armes; et OEil-de-Faucon, sans prendre le

LE DERNŒR &ÎÎS MOHICANS.

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temps de recharger son arme, s'avança contre les sauvagesà grands pas, et la crosse en l'air. Quelle que fût la rapidité de sa course, i'eclaireur fut devancé par un autre combailant non moins vigoureux qu'agile, qui, d'un seul bond etavec une audace incroyable, s'élança au centre même du groupe des Hurons : là se plaçant devant Cora, il se mit à brandir contre eux son tomahawk et son coutelas. Avant que la pensée pùtsuivre ces mouvements subits et audacieux, une apparition, couvcrie des insignes de la mort, se glissa comme un Sfiectre parmi les combattants et vint se poser à côté du jeune Uncas, dans une altitude menaçante. Les bourreaux reculeretit devant ces ennemis inattendus; une exclamai ion de surprise s'éleva, et on entendit retentir ces dénominations redoutables:» le Cerf-Agile ! le Grand-Serpenl! » Mais le chef rusé et vigilant des Hurons ne se laissa pas aussi facilement déconcerter. Jetant un coup-d'œil rapide sur la petite plaine, il comprit quelle devait être la nature du combat : encourageant ses compagnons de la voix et de l'exemple, il tira son long et redoutable coutelas, et se précipita, en poussant un grand cri, sur Cbingachgouk qui l'attendait; ce fut le signal d'un Combat général. Aucun des deux partis ne pouvait employer les armes à léu, et la question devait se décider par un combat à mort, corps à corps, fer contre fer, et sans aucune ressource défensive. Uncas répondit au cri de Magua, et s'élançant contre un Indien, d'un coup vigoureux de son tomahawk, il luibri^ale crâne. Heyward,s'emparant de la hache enfoncée dans l'arbre, se hâta de prendre part à la lutte. Le nombre des combattants restait égal de part et d'autre, et chacun choisit son adversaire. De terribles horions s'échangent avec la fureur de l'ouragan et la rapidité de l'éclair. OEil-de- Faucon prend à partie un second adve^^ai^e; d'un coup de sou terrible instrument de mort il casse les bras que son antagoniste porte en avant, et d'un autre élan il lui broie la cervelle. Heyward, trop impétueux [lour attendre son ennemi, voulut lancer le tomahawk. 11 atteignit un Indien, et arrêta pour un moment son élan; encouragé |iar ce léger avantage, l'ardent jeune homme poursuivit son attaque, et saisit le sauvage corps à corps. 11 se con""iinquit bientôt de son imprudence; et tout ce qu'il put faire fut de parer les coups désespérés du coutelas de son ennemi. Incapable de triompher dans cette sorte d'escrime, il enlaça les bras et le corps de son antagoniste et réussit à le presser dans une étreinte de fer, trop au-dessus de ses forces pour être longtemps continuée. Dans cette extrémité, il entendit près de lui une voix qui criait : « Exterminons les nnscrables! point de quartier aux Mingos! » Avec ce cri, la crosse d'Œil-de-Faucon tomba sur la tète nue de l'Indien : tous les muscles du malheureux se détendirent, et il tomba des bras de Duncan, masse inerte et sans vie Quand Uiicas fut débarrassé de son premier antagoniste, il se mit comme un lion furieux à en chercher un autre. Le cinquième et dernier Huron, le seul qui n'eût point pris part à la première attaque, s'était mis de côte un moment, et alors, voyant que tout le monde autour de lui était occupé dans cette lutte mortelle, il avait cherché avec une rage infernale à compléter l'œnvrede veng.-ance qui venait d'être interrompue Poussant un cri de triomphe, déjà il s'était élancé vers Cora et lui avait jeté de loin sa hache afiilée comme un précurseur redouiable de son approche. Le tomahawk frisa l'épaule de la victime, et, coupant les liens qui l'attach.iientà 1 arbre, lui laissa la liberté de fuir. Cora évite l'elreinte du sauvage, et, oublieuse de sa propre sûreté, se jette sur le sein d'Alice; dans son agitation, elle s'efforce en vain de dénouer les liens qui compriment les bras de sa pauvre sœur. Tout autre qu'un monstre .se serait arrêté en face d'un pareil dévoùment; mais le cœur du Huron était étranger à toute sympathie. Saisissant Cora par sa magnifique chevelure qui retombe sur elle en désordre, il lui fait lâcher prise, et dans sa violence brutale il lui courbe les genoux. Le sauvage enlace les boucles flottantes autour de sa main, puis attirant à lui la victime en étendant le bras, brandit son cou-^ teau dans l'air autour de cette tète charmante, avec un rire d'insulte et de triomphe. Mais qu'il paya cher ce moment de jouissance farouche! Uncas avait a|ierçu la scène d'horreur : il s'élance, franchit lair d un bond, et tombe comme la foudre sur la poitrine de îoîi ennemi, qu'il renverse et entraine à quelques pas de là. La violence du coup les jeta par terre côte à côte; ils se relevèrent ensenble, se portèrent des cou|is de couteau, et aucun ne fit couler le sang de son adversaire. Mais le combat fut bientôt terminé; le tomahawk d'Heyward et la carabine d CEil -de-Faucon frappèrent ensemble le crâne du Huron, au moment même où le couteau d'Uncas péiietraitjusqu'à son cœur.

La bataille touchait à sa fin, mais la lutte entre le Renard-Subtil et le Grand-Serpent se prolongeait encore : ces guerriers baibares prouvaient qu'ils avaient bien mérité ces noms significatifs. Chacun l'eux s'occupa d'abord à parer les coups rapides de l'adver.-aire; itis s'élançant tout-à-coup l'un sur l'autre, ils se prirent corps à eorps, roulèrent ensemble sur le terrain, et comme deux reptiles s'enlacèrent de nœuds redoublés. Au momentoù les trois ennemis des Hurons se trouvèrent vainqueurs, le lieu où luttaient les deux derniers combattants était marqué par un nuage de poussière et de feuilles, eonime soulevé parle passage d'un ouragan. Poussés par l'affection filiale, l'amitié, la reconnaissance, Heyward et ses compagnons

voulurent percer cette voijte qui couvrait les lutteurs: en vain Uncas s'élançait dans ce nuage, cherchant à plonger son couteau dans le cœur de l'ennemi de S'm père; en vain CEil-de-Faucon levait sa carabine; et Duncan, d'une main affaiblie, s'elîorçait vainement de saisir les membres du Hurun. Couverts de poussière et de sang, les combattants, dans la vélocité de leurs mouvements, semblaient ne former qu'un seul homme : tantôt l'image de la mort peinte sur le Mohican, tantôt la figure sinistre du Huron, apparaissaient dans une succession rapide et confuse; et personne ne savait où frapper. Quelquefois cependant les yeux farouches de Magua brillaient comme les yeux du basilic à travers le nuage de poussière ; et ces rapides moments lui suffisaient pour lire l'issue du combat dans les trait» détestés de ses ennemis; mais à chaque fois que l'on tentait de frapper celte lèle coupable, on la trouvait remplacée par celle de Chingachgook. Ainsi le combat commencé au centre de la petite plaine avait été transporté à son extrême limite. Le Mohicaii trouva enfin l'occasion de porter un coup terrible avec son couteau; Magua aussitôt lâcha prise et tomba en arrière sans mouvement et sans vie apparente : son adversaire se releva aussitôt et fit retentir la forêt de son cri de victoire. — Vivent les Delawares! Victoire au Mohican ! s'écria OEil-de-Faucon ; mais, ajoula-t il en levant la crusse desa carabine ; le coup de grâce donné par un homme de pur sang ne saurait enlever à notre auii l'honneur de la victoire ni le priver de son droit à la chevelure du vaincu.

Il dit : et la crosse du fusil s'abattait... quand le subtil Huron, se dérobant au coup, se laissa roulertout lelongde rtscarp(meiit;alor8 seremettantsurses pieds, on le vits'élancerd'uii bond au centre d'un taillis suspendu au flanc de la colline. Les Delawares, qui avaient cru leur ennemi mort, laissèrent échapper leur exclamation habituelle de surprise, et déjà ils se :nettaienl à sa poursuite, en poussant de grands cris comme des limiers qui ont le gibier en vue, lorsqu'un cri de I'eclaireur les arrêta tout à-coup et les rappela au sommet de la colline. — C'est bien digne de lui! s'écria le vieil enfant de la forêt, en qui les préjugés faisaient taire son équité naturelle dans tout ce qui se rapportait aux Mingos, c'est bien digne de Ihypocrite et rusé scélérat ! Un honnête. Delaware, une fois vaincu dans les règles, n'aurait pas bougé et se serait laissé casser la tète; mais ces gueux de Maquas ont la vie dure comme des chats sauvages. Laissez-le aller, laissez-le aller; ce n'est qu'un homme, après tout: il n'a ni fusil, ni aucune autre arme; il est loin de ses camarades les Français; c'est un serpent à sonnettes qui a perdu ses dents; avant qu'il |)uisse nous faire du mal nous aurons laissé un peu loin d'ici l'empreinte de nos moccassins. Voyez, Uncas: votre père s'occupe déjà d'enlever les chevelures; nous ferions bien de nous assurer que tous sont véritablement morts; ou nous pourrons eiicore en voir d'autres s'enfuir dans les bois en criant comme des geais à qui on a coupé les ailes.

Ce disant, l'honnête mais implacable éclaireur passa les morts en revue, et plongea son long couteau dans le corps de chacun d'eux avec autant de sang-froid que si c'eût été autant de carcasses d'animaux. Toutefois, le vieux Mohican avait déjà pr.s les devants à cet égard, et avait arraché de la tête des vaincus les trophées de la victoire. .Mais Uncas, démentant ses habitudes et pour ainsi dire sa nature, et cédant à un instinct de délicatesse, courut avec Heyward au secours des deux sœurs : il rompit les liens d'Alice, et la déposa dans les bras de sa sœur Oh ' de quelle sainte gratitude envers le ciel furent pénétrées les jeunes filles lETaculeusement sauvées et rendues l'une à l'autre. Leurs actions de grâce furent solennelles et silencieuses; leur prière s'éleva comme une flamme puresurl'autel secret de leur cœur; et leurs sentiments trop longtemps compris mes s'épanchèrent dans de longues, ferventes et muettes caresses. Alice, qui était tombée à genoux près de Cora, se releva, et se jetant dans les bras de sa sœur, dit avec des larmes le nom de leur vieux père : en ce moment, les rayons de l'espoir brillèrent de nouveau dans ses yeux de colombe, et donnèrent à toute sa physionomie une expression qui tenait plus du ciel que de la terre — Nous sommes sauvées! nous sommes sauvées! murmura-t-elle, nous retournerons dans les bras du père, et son cœur ne sera point brisé! Et toi aussi, Cora, ma sœur, oh! plus que ma sœur, ma mère! loi aussi, tu es donc sauvée ;et Duncan, ajouta-t-elle en regardant lejeune homme avec un sourire innocent, ineff.ible; notre brave, notre généreux Duncan a échappé comme nous.

Cora ne répondait qu'en pressant tendrement sa jeune sœur sur son sein. Heyward ne rougit pas de verser des larmes; et Uncas, couvert encore du sang du combat, regardait ce spectacle avec calme et dans une appareil te indifférence; mais ses yeux avaient déjà perd» leur caractère farouche, et brillaient d'unesympathie qui le mettait probablement en avance de plusieurs siècles sur ses sau' âges compatriotes. Pendant ces manifestations si naturelles, OEil-( e-Faucon, s'elant assuré que les Hurons, qui seuls défiguraient ce ta)leau, n étaicnt plus en état d'en troubler l'harmonie, s'approcha de David, et le délivra des liens que jusqu'à ce moment le chanteu • avait endurés avec la patience la plus exemplaire. — Voilà qui eut l'ait, s'écria I'eclaireur en jetant à terre la dernière branche d'mier; Tous voilà de nouveau niailre de l'usage de vos membres, quiique tous

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

ne paraissiez pas vous en servir avec plus de jugement que la nature n'en a mis dans leur cou^Lruclion. Ecoutez l'avis d'un homme qui n'est pas plus vieux que vous, mais qui, ayant passé la plus grande partie de sa vie dans le désert, doit avoir une certaine expérience : vendez au premier imbécille que vous rencontrerez ce petit instrument qui sort de votre poche, et employez-en le produit à acheter quelque arme utile, ne fut-ce qu'un canon de pistolet d'arçon. Avec du travail et des soins, vous pourrez vobs mettre en état de défendre un peu votre vie ; car en ce moment il doit vous être démontré clair fomme le jour qu'un corbeau lui-même vaut mieux qu'un oiseau luoqueur. L'un du moins délivre l'homme d'un spectacle dégoûtant, tandis que l'autre n'est bon qu'à brailler dans les bois, pour abuser par d(!S sons trompeurs tous ceux qui l'eiilendent. — Des armes et des clairons pour la bataille, mais des clianls pieux et des actions de grâce après la victoire, ré|iondit David à sim libéraieur. Ami, ajoula-l-il, en tendant à CEil-de-Faucoii sa main lïèlc et délicate, avec une expression affectueuse, et les larmes aux yeux, je te remercie de ce que ma chevelure est encore là où il u plu a la l'rovideiice de la placer ; d'autres peuvent en avoir une plus brillante et mieux bouclée; mais j'ai toujours trouvé la mienne fort commode, et inerveilleusemeiit adaptée au chef qu'elle recuiivre. Si je n'ai pas pris part au combat, ce n'est pas que je n'en eusse l'envie, mais j'étais relciiu par les liens de ces mécréants. Tu l'es montré vaillant et habile dans la bataille, et je t'en remercie avant de m'acquitler d'autres devoirs plus importaiitâ, parce que tu t'es montré digue des louanges d'un chrétien. —Ce n'est qu'une bagatelle; il n'y a rien là que vous ne puissiez voir fréquemineiil, si vous passiez quelque temps parmi nous, répondit l'éclaireur, plus favorablement dis[.osé à l'égard du fils de l'harmonie après cette expression franche de sa reconnaissance. J'ai retrouvé le Tueur de daims, mon vieux et fidèle compagnon, ajouta-l-il en frappant sur la crosse de sa carabine, et cela seules! une victoire. Ces Iroiiuois sont miliiis, mais ils ont fait une sottise en plaçant toutes leurs aimes à feu hors de leur |iortée; et si Uncas et son père avaient montré toute leur prudence habituelle, nous serions arrivés sur ces misérables avec trois balles au lieu d'une, de sorte que nous en aurions fini tout de suite avec la bande, et ce coquin agile aurait partagé le sort de ses camarades; mais il était écrit que cela serait ain-^i, et tout est pour le mieux. — Vous dites vrai, reprit David, et vous montrez le véritable esprit du christianisme. Celui qui doit être sauvé sera sauvé ; celui qui est prédestiné à élrc damné sera danaié. Telle est la saine doctrine ; elle est consolante et rafraîchissante pour le vrai croyant.

L'éclaireui', qui s'était assis et exaiuinail'rétat de sa carabine avec une sollicitude toute paternelle, regarda le maître de chant avec un mécontentement qu'il ne chercha point à déguiser, et lui dit d'un ton brusque en l'interrompant : — Doctrine ou non doctrine, c'est une croyance de coquin et qui est maudite par tout honnèle lioinme. Je crois que ce lluron devait périr de ma main ; car je l'ai vu de mes propres yeux ; mais, à moins d'en être témoin oculaire, jamais je ne croirai qu'il puisse cire admis parmi les élus, ou que Chingachgook soit condamné au jugement dernier. — Vous n'avcii nulle garantie pour une toctrine aussi audacieuse, et vous ne pourriez lappiiyer d'aucune a itorité, s'écria chaleureusement David, profondément imbu de ces distinctions subtiles qui, de son temps et surtout dans sa province, défiguraient la noble simplicité de la révélation, en cherchant à pénétrer le mystère de la nature divine ; votre temple est bâti sur le sable , et la première tein|)cle ciUrainera ses fondations. Je demande sur quelle autorité vous ap|iuyez cette assertion si peu charitable (comme tous les avocats d'un système, David n'était pas toujours exact dans le choix des termes) : citez le chapitre et le verset. Dans quels livres des Ecritures trouvez-vous un texte à l'appui de votre doctrine? — Des livres! répéta Œil-de-Faucon avec un dédain fortement prononcé; me prenez-vous pour un enfant criard, pendu au tablier de l'une de vos grand'nièris"? Prenez-vous cette bonne carabine qui est sur mes genoux pour une plume d'oie, ma corne de bœuf pour une bouteille d'encre, et ma poclie de cuir pour un petit panier servant à porter le diner à l'école? Des livres! qu'ai-je besoin de livres, moi qui suis un guerrier du désert, quoique homme de pur sang? Je ne lis jamais que dans un seul livre, et pour comprendre les mots que contient celui-là, il ne faut pas de profondes études; et pourtant je puis me vanter de l'avoir parcouru iicndant quarante longues et pénibles années. — Comment nommez-vous ce livre? demanda David, qui se méprenait sur le sens des paroles de l'éilaireur. — 11 es.) ouvert devant vous, et celui à qui il apparlieiit n'en refuse la lecture à personne. J'ai entendu dire qu'il y a des lumimes qui vont chercher dans les livres la preuve de l'existence d'un Dieu 11 est possible que dans les colonies 1 homme déforme à tel point les œuvres du Seigneur, que ce qui est évident dans le désert devienne matière de doute parmi les niari:hands et les prêtres. Mais si (|uclqii'un ici a de pareilles incertitudes, il n'a qu'à me suivre d'un soleil à l'autre dans les profondeurs de la forêt ; il en verra assez pour apprendre qu'il ust un fou et que sa folie consiste surtout à méconnaitre la toute-bonté comme la toute-puissance.

Du moment que David s'aperçut qu'il discutait avec un homme qui cuisait «a foi dans les lumicies naturelles, sans se soucier des

subtilités de doctrine, il abandonna volontiers une controterse dont il ne pouvait tirer ni profit ni lumière. Pendant le discours de l'éclaireur, il s'était assis comme lui ; et, tirant son petit volume et ses lunettes de fer, il se pré|iarait à remplir un devoir dont l'attaque inattendue, dirigée contre son orthodoxie, avait pu seule suspendre si loiigtoniiis l'accomplissement. David était véritablement un ménestrel du eonliiuiit occidental, de plus fraîche date sans doute que ces bardes inspirés cjui chantaient la gloire des barons et des princes , mais enfin c'était un ménestrel conforme à l'esprit de son temps et de son pays ; et il se préparait .\ montrer son savoir-faire en célébrant la victoire qu'on venait de remporter, ou plutôt en offrant à Dieu les actions de grâce des vainqueurs. Il attendit patiemment qu'OEil-de Faucon eut cessé de parler ; alors, levant les yeux et les mains vers le ciel, il dit à haute voix : — Je vous invite, mes amis, à vous joindre à moi [lour rendre des actions de grâce à Dieu après notre délivrance signalée des mains des barbares et des infidèles, et à chanter le cantique qui a été fait sur l'air consolant et solennel de Nofthampton.

Il indiqua ensuite la page et le verset où se trouvaient les saintes paroles qu'il avait choisies, et appliqua son inslrument à ses lèvres avec autant de gravité que s'il eût été dans un temple. Cette fois néanmoins aucune voix n'accompagna la sienne ; car les deux sœurs éluient entièrement absorbées par leurs mutuels témoignages d'affection. Sans être découragé par la tiédeur de son auditoire, il éleva la voix, et chanta d'un bout à l'antre l'hymne sacrée, sans aucune espèce d'interruption. CEil-de-Faucou écoulait, tout en s'occupant froidement à rajuster sa pierre et à recharger sa carabine; mais ces accents, n'étant plus secondés par la convenance des lieux et la sympathie, ne firent aucune impression sur lui. Jamais trouvère, qu'on donne à David ce nom ou un autre plus convenable, n'exerça ses talents en présence d'un auditoire plus insensible; et néanmoins, en ne considérant que la foi et la sincérité des motifs, il est probable que jamais un cantique ne s'est élevé aussi près du trône a qui sont dus toute louange et tout hommage. Bientôt l'éclaireur secoua la tète, et marmotiant quelques mots inintelligibles, il se leva pour aller inspecter l'arsenal des Hurons. Dans cet examen, il fut assisté de t.hingachgook, qui, parmi ces armes, retrouva son fusil et celui de son fils, lleyward et David furent également armés, et il ne manquait pas de munitions pour utiliser les fusils dont ils s'emparèrent. Quand les deux enfants de la forêt eurent fait leur choix et terminé cette distribution, l'éclaireur annonça ouvertement que le moment était venu de se remettre en route. En ce moment, les chants de la Gamme avaient cessé, et les deux sœurs avaient eu le temps de se calmer. Aidées de Duiican et du jeune .Mohican, elles descendirent la pente de CiMte colline qu'elles avaient si récemment gravie sous des auspices bien difTerenls. .\u bas, elles trouvèrent leurs narragansets qui paissaient l'herbe et les broussailles; et, montant à cheval , elles suivirent les pas d'un guide qui , dans les occasions les plus critiques, s'était montré leur ami dévoué. Celte première marche ne fut pas longue. QEil-de-Faucon , quillant le sentier détourné qu'avaient suivi les lluroiis, prit sur la droite, entra dans le boi>; et, après avoir traversé un ruisseau, la troupe fit halle dans une vallée étroite, à l'ombre de quelques ormes. Us n'étaient qu'à une distance de quelques verges de la ba.se de la colline, et les chevaux n'avaient été utiles aux dames que pour traverser le ruisseau. L'éclaireur et les Indiens parurent connailre ce lieu retiré; car. appuyant leurs fusils contre un arbre, ils se mirent à écarter les

uilles sèches, et, avant ouvert l'argile avec leurs couteaux , ils en fi ■ ■ • • ' ^ ^ ■

uent jaillir une source d'eau limpide et bouillonnante. L'éclaireur .(■ta des regards autour de lui, comme s''il eût cherché quelque chose qu'il ne trouvait pas assez promptemenl. — Ces insnucianls coquins de Miihawks, avec leur, frères les Tuscaroras et les Onoiidiig;i.s, ont étanché ici leur soif, inurmura-t-il, et les vagabonds ont jeté la gourde. Voilà ce que c est que de rendre seivice à des ingrats. Dieu a étendu sa main au .iiilieu de ces déserts pour leur bien ; il a fait .sortir des entrailles de la terre une source dont l'eau salutaire peut défier la plus riche boutique d'apothicaire de toutes les colonies; et voilà ces misérables qui ont piétiné sur l'argile et souille la pureté de l'onde, comme s'ils étaient des brutes et non des hommes!

Uncas tendit silencieusement à ("Eil-de-Faucon la gourde désirée que sa mauvaise humeur l'avait empêche de voir et qui était suspendue à un ormeau. L'éclaireur la remplit d'eau, puis se retira vers un endroit où le sol était plus ferme et moins humide ; là il s'assit II-, idemenl, el, après avoir ha une longue gorgée avec un visible plaisir, il coiiiineni,a une inspection minutieuse des vivres qu'avaient laissés les Hurons et qu'il portait dans sa carna>siere. — Merci, n»on enfant, reprit-il en rendant à Uncas la gourde vide ; maintenant nous allons voir comment vivent ces pillards de Huions. Voyez ceciîj les coquins connaissent les meilleurs morceaux d'un daim, et ou croirait qu'ils sont gens à couper une gigue ou un lilet aussi bien que le meilleur cuisinier du pays. Mais toute la viande est crue, car li's Iroquois sont devrais sauvages. Unciis, prenez mou briquet et allumez du feu ; une bouchée de grillade ne uousfcra pas de ma) après une course ans>i longue.

He^ward, voyant les guides s'occuper tout de bon d« leur repas,

LE DERNIER DES MOHICANS

aida les dames à descendre de cheval, et s'assit à côté d'elles, heureui de goùler quelques instants d'un agréable repos, après les scènes sanglantes qui venaient de se passer. Pendant que la cuisine était en train, il se mit à questionner l'éclaireursur les circonslances qui l'avaient amené si à propos sur la colline. — Comment se fait- il, mon généreux ami, que nous vous ayons revu sitôt et sans l'assistance de la garnison du lort Edouard ? — Si nous avions seulement dépassé le coude de la rivière, nous serions arrivés à temps pour étendre des feuilles sur vos cadavres, mais trop lard pour sauver vos chevelures, répondit froidement l'éclaireur. Non, non! au lieu do perdre inutilement le temps et nos forces à faire la route du foil, nous nous sommes cachés sous la rive de l'Hudson et avons survi;illé les mouvements dis Hurons. — Vous avez donc vu tout ce qui s'est passé? — Nous n'avons pas vu tout ; car, avec les ludions, il ne faut pas se tenir à la portée du regard, et nous sommes restés cachés. Ce n'était pas chose facile que de retenir ce jeune Mohican en repos dans notre embuscade! Ah ! Uncas, Uncas, votre conduite a été plutôt d'une femme curieuse que d'un guerrier à la piste de ses ennemis.

Les yeux pénétrants d Uncas s'arrêtèrent un instant sur les traits sérieux de l'éclaireur; mais il ne parla pas, et rien n'indiqua en lui qu'il se repentit de sa faute : au contraire, Heyward crut lire dans l'air du jeune Mohican du dédain cl de la flerié ; s'il s'abstenait de repousser ce reproche, c'était, semblait-il, autant par égard pour les personnes présentes que par sa déférence habituelle pour son compagnon. — Vous avez vu que nous étions découverts? demanda ensuite Heyward. — Nous l'avons entendu, répondit CEilde-Fauron d'un ton significatif. Le cri d'un Indien est un langage intelligible pour ceux qui ont passé leur vie dans les forêts. M.iis, lorsque vous avez débarqué, nous avons été obligés de ramper sous les feuilles comme des serpents ; dès lors nous nous sommes tenus à distance jusqu'au moment où nous vous avons retrouvés attachés à des arbres et près d'être massacrés par les Indiens. — Notre salut a été l'œuvre de la Providence! c'est un miracle que vous ne vous soyez pas trompés de chemin, car les Hurons se sont divisés en deux bandes, dont chacune avait des chevaux. — Ah! c'est là que nous avons été embarrassés, et, sans Uncas, nous aurions certainement perdu vos traces. Quoi qu'il en soit, nous primes le sentier qui mène au désert; car nous pensâmes, et avec raison, que les sauvages se dirigeraient de ce côté avec leurs prisonniers. Mais, lorsque nous eûmes marché plusieurs milles sans trouver une seule branche cassée, comme j'avais conseillé de le faire, je me trouvai embarrassé, attendu d'abord que tous les pas portaient l'empreinte de moccassins. — Nos conducteurs avaient eu la précaution de nous faire chausser comme eux, dit Duncan en levant le pied pour montrer ses brodequins à l'indienne. — Oui! c'était habile de leur part, et je les reconnais là; mais nous étions trop fins pour qu'une invention aussi commune nous fit perdre la piste. — A qui sommes-nous donc redevables de notre salut? — En ma qualité de blanc qui n'a pas une goutte de sang indien dans les veines, j'ai honte de l'avouer, vous devez la vie à la perspicacité du jeune Mohican, dans des matières que je devrais connaître mieux que lui, mais sur lesquelles, maintenant encore, je puis à peine croire le témoignage de mes yeux. — Voilà qui est extraordinaire! Voyons de quoi il s'agit. — Uncas eut l'assurance de dire que les montures de ces dames, continua OEil-de-Faucon en regardant avec une attention particulière les chevaux alezans des deux sœurs, plaçaient à terre en même temps les deux pieds du même côté, ce qui est contraire à l'allure du trot de tous les (|uadrupcdes, exce|)lé l'ours; et pourtant voilà des chevaux qui marchent toujours ainsi, comme mes propres yeux me le disent et comme leurs traces dans un espace de vingt milles m'en ont convaincu. — C'est ce qui fait le mérite de ces animaux : ils viennent des bords de la baie de Narraganset, dans le petit di.strict appelé Plantation de la Providence ; ils sont célèbres pour leur vigueur infatigable et |)"ur la commodité de cette allure qui leur est particulière, mais que l'on fait contracter fréquemment à d'autres chevaux. — C'est possible, f\"est possible, dit OEil-de-Faucon, qui avait prêté une oreille attentis °. à cette explication ; quoique je n'aie dans les veines que du sang de bliiiic, je me connais mieux en daims et en castors qu'en montures. Le major El'fingham a plusieurs chevaux magnifiques, mais je n'ai vu à aucun cette allure singulière. — Sans doute, ce! officier recherchait dans ses chevaux des qualités diiïérentes. Toutefois c'est une race très estimée et souvent destinée, comme vous le voyez, à l'honneur de porter de pareils fardeaux.

LesMuhicans avaient interrompu leurs opérations culinaires pour prêter l'oreille à la conversation ; quand Duncan eut achevé, ils se regardèrent d'un air significatif, et le père ne manqua pas de pousser son exclamation de surprise. L'éclaireur se mit à refléchir, comme un homme qui classe dans sa tète une connaissance nouvellement acquise; puis, jetant de nouveau un regard curieux sur les chevaux. — Certes, dit-il enfin , on voit d'étranges choses dans les colonies; une fois que l'homme a pris le dessus sur la nature, il lui fait subir de singulières transformations. Mais quoi qu'il en soit de cette allure, Vncass'en était aperçu, et ce sont ces marques qui nous ont menés Jasqu'à l'arbre dont les branches étaient brisées. Nous remarquâmes près de l'empreinte du pied des chevaux une branche qui avait

été cassée par le haut, comme lorsqu'une dame cueille une fleur sur sa tige, tandis que toutes les autres, brisées et froissées, indiquaient l'ouvrage des mains rudes d'un homme. J'en conclus que les rusés démons avaient aperçu la tige brisée, et avaient arraché le reste pour nous l'aire croire qu'un daim avait froLssé les branches avec ses cornes. — 'Votre sagacité ne vous trompait pas : c'est ainsi que la chose s'était passée — Cela était très facile , répliqua l'éclaireur gui ne voyait pas là-dedans une sagacité bien extraordinaire ; plus facile que de reconnaître l'allure d'un cheval ! Il me vint alors à l'idée que les Mingos se dirigeraient vers cette source ; car les C0(iuins connaissent la vertu de ses eaux. — Ont-elles donc une si grande réputation ? demanda Heywaid en examinant d un œil plus curieux la vallée solitaire avec sa fontaine murmurante qu'entourait un sol d'un brun foncé. — Il y a bien peu de peaux rougrs voyageant au sud et à l'est des grands lacs qui n'aient entendu parler des qualité» de cette eau. Voulez-vous la goûter?

Heyward prit la gourde, et après avoir avalé quelques gouttes , il Jjà la rendit en faisant la grimace. L'éclaireur rit à la muette, selon son V habitude, mais de grand cœur, et continua en secouant la tète d'ua air on ne peut plus satisfait. — Ah ! je vois que vous n'y êtes pas habitué : autrefois je ne l'aimais pas plus que vous, mais depuis j'ai changé de goût, et maintenant j'ai soif de cette eau comme un daim recherche les sources salées. Vos vins forts et capiteux ne sont pas plus agréables à votre palais que ne l'est cette eau pour un Indien, surtout lorsqu'il est malade. Mais je vois que le feu d'Uiicas est prêt, et il est temps que nous pensions à manger, car nou» avons encore bien du chemin à faire.

Ayant ainsi interrompu le dialogue, l'éclaireur eut recours aux provisions qui avaient échap|)é à la voracité des Hurons. La cuisine fut bientôt terminée, et les Mohicans et lui commencèrent leur humble repas en silence et avec la célérité caractéristique d'hommes qui ne songeaient qu'à se mettre à même de supporter de nouvelles fatigues. Chacun des enfants de la forêt se baissa ensuite et but le coup de l'ctrier à cette fontaine salutaire et silencieuse qui, cinquante ans plus tard, devait réunir autour d'elle et de ses sœurs les sources voisines, la richesse, la beauté et les talents de tout le nord de l'Amérique, venant en foule pour y chercher la santé et le plaisir (aujourd'hui les eaux de Balliston).

Alors ÛEil-de-Faucon donna le signal du départ. Les deux dames remontèrent à cheval, Duncan et David prirent leurs fusils et les suivirent; l'éclaireur marcha en tête, et les Mohicans formèrent l'arrière-garde. La troupe s'avança lentement vers le nord en suivant l'étroit sentier, laissant derrière elle la source salutaire mêler son onde à celle du ruisseau voisin , et les cadavres des Hurons pourrir sans sépulture sur la hauteur voisine, destin trop commun aux guerriers de la forêt pour exciter la surprise ou la pitié.

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