CHAPITRE IV
La chaloupe dépassa le canot à deux rames , déploya deux voiles de tréou, et se dirigea vers le large, pour barrer le passage au Montauk, dès qu'il serait sorti des écueils.
— L'Angleterre est un pays bien mal placé, dit le capitaine Truck en voyant celte manœuvre. Sans cette île qui nous barre le passage, nous pourrions faire route et laisser la chaloupe du vaisseau de guerre aller et venir dans la rade de Portsmouth.
— Est-ce que cette petite embarcation peut rattraper ce grand
vaisseau? s'écria sir Georges Templemore avec une vivacité extraordinaire.
— Certainement, dit le capitaine, surtout si la brise continue k souffler par intervalles comme une baleine qui respire. Cependant, l'équip.ige d'une chaloupe de la marine royale ne saurait faire peur au Montauk qui a trois officiers, autant de maîtres d'hôtel , deux coqs, autant d'aide-coqs, et dix-huit matelots.
— Vous avez donc l'intention de résister? demanda sir Georges, qui paraissait prendre un vif intérêt au salut des personnes inquiétées,
— Je ne sais que faire, répondit le capitaine Truck.
M. Dodge, qui était d'une partie des Etats-Unis oii les réunions publiques étaient fréquentes, et qui avait été plusieurs fois président ou vice-président de diverses sociétés , exprima une opinion en haiv monie avec les idées qui lui étaient familières.
— Mon avis, dit-il , serait de constituer un comité, et pour ne pa^ perdre de temps, je proposerai d'en confier la présidence à sir Georges Templemore.
M. Dodge qui faisait cette motion, avait un faible pour l'aristocratie. Il tenait d'un baron allemand le modèle de sa pipe, qu'il por» tait toujours, mais qu'il ne fumait jamais; et il aimait à raconter qii'îl avait passé deux jours et deux nuits dans la diligence de Lyon à Mar« seille en compagnie d'une comtesse polonaise.
— De combien de membres se composerait ce comité ? demand» un des passagers.
— Je propose trois personnes, répondit M. Dodge.
Le capitaine ne se serait pas soucié en temps ordinaire de remettra la direction des affaires du bord à un comité; mais connaissant l'auteur de la proposition, et voyant qu'elle divertissait Eve et sa société, il donna gravement son adhésion.
— Messieurs, ajouta-t-il, j'invite les membres que vous choisirez à se conformer aux principes établis dans l'ouvrage intitulé Droit des ijens, du célèbre publiciste Emmerich de Vattel. J'aurais pour eux de I3 reconnaissance, s'ils peuvent me dire pourquoi un vaisseau serait obligé d'interrompre sa route, en pleine paix, à la sommation d'ua vaisseau de guerre.
Sir Georges Templemore accepta avec empressement la présidence qui lui était offerte, et rassemblant autour de lui trois ou quatre Américains dont les idées se rapprochaient de celles de M. Dodge, il entra immédiatement en consultation.
— Il serait peut-être convenable de soumettre d'autres questions au comité, dit M. Sharp avec un sourire moqueur. Il faut prendre les ris, ferler, manier les basses voiles, lofer, mettre la barre à bâbord ou à tribord, et ces messieurs pourraient délibérer sur l'opportunité de toutes ces manœuvres.
— Sans doute, monsieur, repartit le capitaine : je vois que voua avez déjà navigué, et je suis fâché qu'on ne vous ait pas nommé du comité ; soyez sûr qu'il n'est pas plus capable de diriger le Montauk^ que de décider si l'on doit ou non mettre en panne à cause de cette chaloupe... A propos, monsieur Leach , elle a viré de bord, et gouverne par le travers de nos bossoirs... Monsieur l'officier civil, la marée nous éloigne, et si vous tardez trop longtemps, vous ne serez pas rentré avant le jour ; j'ai peur que votre femme soit inquiète
Le limier de la justice reçut cet avis avec indifférence, car il com,>tait , sans savoir pourquoi , sur l'intervention de la chaloupe de guerre qui arrivait au vent du Montauk. Il se consulta avec l'avocat poursuivant, qui lui offrit une prise de tabac en affectant la plus complèle insouciance. La figure hâlée du capitaine se rembrunit encore , et il aurait probablement exprimé sa volonté d'une manière décisive, si le baronnet Templemore ne s'était présenté avec ses collègues.
— Capitaine, dit -il, notre opinion est que lorsqu'un bâtiment a commencé son voyage , après avoir appareillé , il est complètement inutile de jeter l'ancre de nouveau ; mais il est de votre devoir...
— Je n'ai pas besoin qu'on m'enseigne mes devoirs , messieurs : si vous pouvez me faire savoir ce que dit Vattel touchant le droit de recherche, je vous serai très-obligé; sinon laissez-moi diriger l'affaire.
— Elle est pressante, reprit sir Georges, et pour la terminer, j'entrerai volontiers en arrangement. Je suis disposé à donner una bagatelle pour décider ces hommes de loi à nous quitter ; j'irais mêma jusqu'à cent livres, s'ils voulaient, chemin faisant, nous débarrasser da cette ennuyeuse chaloupe.
Il y a quelque chose de si essentiellement respectable dans la générosité, que les auditeurs cessèrent d'avoir envie de rire aux dépens du baronnet. On supposait qu'il avait peu de tête, mais il venait de prouver en apparence qu'il avait du cœur.
— Ne vous occupez pas des hommes de loi, répondit le capitaine. Ils n'emporteront pas un liard de votre argent ou de celui de Robert Davis. Nous avons la marée et le courant favorable ; dans quelques minutes nous serons hors de la rade, et si ces cancrelats qui viennent pour nous ronger ne prennent pas le parti de déguerpir, je les mettrai dans leur canot de mes propres mains. Quant à la chaloupe, elle ne peut rien sans la permission de John Truck.
Après avoir prononcé ces mots, le capitaine examina la position du petit bâtiment qui se rapprochait à chaque instant du Montauk.
La brise s'était élevée , et le capitaine inclina la tête avec satisfaction quand il entendit même de l'extrémité du gaillard d'arrière le
LE PAQUEBOT
clapolemrnt des lames que fendaient les énormes bossoirs du vaisseau. Le iiiouvcmeiil paraissait encore lourd et difl'icile à l'éq'iipage du i/onlank , niais les liommis de la chaloupe voyaient les bulles d laii et les flocons d'i'cunie glisser rapidement auprès d'eux. L'officier qui les commandait s'aperçut qu'il n'avait pas l'avantage de la vitesse ; alors il mollit l'i^coute de ses voiles auriques , tint le cutter aussi ar- Tiyé que possible , et fut bientôt à cent peds du vaisseau par le travers du vent. La lumière douce mais brillante de la lune permit de voir la figure d'un jeune homme en chapeau ciré, qui portait la petite tenue d'un lieutenant.
— Monsieur, dit-il poliment, je vous prierai de mettre le Muntank en panne ; j'agis en verlu de l'autorité royale.
La résolution du capitaine Truck, qui avait l'intention de refuser tout net, fut ébranlée par l'urbanité de l'oflicier. Cependant il répondit :
— Je connais vos droits, monsieur, mais je vous prends à témoin que si j'adhère à votre requête, c'est volontairement, car, suivant Vattel, et autres auteurs qui ont écrit sur les lois internationales, la guerre seule entraîne le droit de visite, et l'Angleterre étant en pleine paix, il n'est permis à aucun vaisseau d'en arrêter un autre.
— Je n'entre pas dans ces subtilités, répondit le lieutenant avec aigreur; j'ai mes ordres, et vous m'eicuserez si je m'y conforme, et si je veux les exécuter.
— Exécutez-les, je ne m'y oppose pas. Si l'on vous a donné l'ordre de faire mettre mon navire en panne, tout ce que vous avez à faire, c'est de l'aborder si vous pouvez, et de montrer votre talent à manier les vergues ; quant à mou équipage, le porte-voix qui le fait agir ne vient pas de l'amirauté.
— Oseriez-vous résister à un oflicier du roi, dans les eaux de l'Angleterre, jeune homme? dit-il avec la hauteur que les caractères les plus doux acquièrent si aisément sous un pavillon.
— Je ne nsiste point, mon cher monsieur, seulement vous vous figurez que vous commandez un bâtiment à la place de John Truck, c'est mon nom, John Truck! Remplissez votre message, j'y consens, mais ne me demandez pas mon concours. Si vous venez à bord, je me ferai un véritable plaisir de trinquer avec vous, mais je ne crois pas nécessaire d'arrêter la marche d'un paquebot qui est pressé.
Il y eut un moment de silence, et le lieutenant, avec l'hésitation d'un homme qui s'attend ii ne pas réussir, s'écria qu'il était prêt à indemniser le capitaine du préjudice causé par un retard. On ne pouvait faire une proposition plus malheureuse. John Truck aurait cédé, si le lieutenant lui avait demandé simplement de discuter à bord le droit des gens d Emmerich de Vattel.Il ne discutait que pour sauvegarder ses droits, et il était presque décidé à laisser Robert Davis se tirer d'embarras, et à vider une bouteille avec le jeune lieutenant. Mais dès qu'on lui offrit de l'argent, sa fierté se révolta ; il voulut démentir l'opnion que les Anglais ont en général du caractère américain. Il etail allé assez souvent à Londres pour savoir qu'avec de l'argent les insulaires croyaient pouvoir tout obtenir de ses compatriotes, et qu'un persoiin ge célèbre avait dit : « S'il y avait un sac de café dan» l'enfer, on trouverait un Yankee pour l'aller chercher. «
Pour toute réponse , le capitaine Truck souleva cérémonieusement son chapeau, et souhaita le bonsoir au lieutenant. Aussitôt, la barre de la chaloupe fut mise au vent, et une tentative fut faite pour aborder le Mtmtauk. Mais la brise avait fraîchi , l'air était devenu plus vif à mesure que la nuit avançait, et l'humidité du soir épaississait la toile des voiles, de manière à accélérer la marche du vaisseau.
Lorsque l'entretien allait commencer , la chaloupe était par le travers des agrès de misaine, et quand il finit, elle était à peine à la hauteur de l'artimon. Le lieutenant vit son désavantage; il comprit que I embarcation allait arriver bientôt sous l'écusson, puis dans les eaux du navire.
— Jetez le grappin! s'écria-t-il.
Le brigadier de la chaloupe linçason crochet avec tant de précision qu'il attrapa les agrès d'artimon; la corde se roidit , et l'embaication fut traînée à la remorque; mais un vieux loup de mer, qui venait de quitter la barre, tira Innquillement son couteau, et coupa la corde tendue aussi facilement qu'un lil d'emballage. Le grappin tomba à la mer, et en moins de temps qu'il n'eu faut pour respirer, la cbaloupc dansait dans les eaux du Monlauk. Le lieutenant fil ferler les voiles et armer les avirons; puis il se mit énergiquement ii la poursuite des fugitifs.
— Voilà de l'ardeur et de l'agilité! s'écria le capitaine Truck en secouant les cendres de sou cigare , ce lieutenant finira par être quelque chose, mais il ne faut pas qu'il continue longtemps à naviguer dans mes eaux. Ce ne serait pas très-habile. Ah ! voil.i qu'il s'en écarte ! (,)uoi qu'il fasse , c'est une plaisante idée d'emporter à l'abordage un bâtiment de la ligne transaltique avec une chaloupe ii six raines!
Les matelots paraissaient se partager cette opinion , car ils ricanaient en voyant les efforts inutiles de l'embarcation, et s'occupaient de parer les ponts avec le sang-froid le ])lus pbilo!iopliii|ue. (Juant aux passagers, ils se divisaient eu deux camps, les Américains étaient ravis de l'échec subi par un oHicierde la marine royale, et les Anglais, habitués il respecter la couronne , voyaient avec déplaisir le tour que
lui jouait un étranger dans ce qu'ils regardaient comme les eaux de l'Angleterre. <>oique la loi ne donne pas aux uns plus qu'aux autres la propriété de la route qui passe devant leur porte , ils fini^sent par se persuader qu'elle leur appartient. Rigoureusement parlant, le Monlauk était peut-être encore sous la domination des lois anglaises. Cependant il avait été mouiller à une lieue de terre, et il avait fait au moins une autre lieue vers le large. La distance était telle, que le capitaine 'J'ruck crut de son devoir d'en finir avec les deux hommes de loi.
— Eli bien ! monsieur Seal , dit-il , je vous sais gré de m'avoir accompagné jusqu'ici ; mais vous m'excuserez si je refuse de vous emmener eu Amérique. Dans une demi-heure vous pourriez à peine retrouver votre île , car je vais virer au sud-ouest , aussitôt que je serai suffisamment éloigné de cette chaloupe.
— Capitaine Truck , vous vous attirerez une affaire sérieuse : on ne se joue pas impunément des lois de r.\nglelerre. Voudriez-vous prier votre maître d'hôtel de me donner un verre d'eau ? je suis altéré par les efforts que j'ai faits en faveur de la justice.
— Je suis fâché de ne pouvoir souscrire a vos vœux. Emmerich de Vatlcl n'a point parlé des rafraîchissements, et les lois du congrès me forcent à avoir tant de gallons par homme. Pourtant , si vous voulez boire à notre heureuse traversée et à la vôtre , je vous offrirai du Champagne.
L'avocat poursuivant allait exprimer son assentiment , lorsque la fimme de Robert Davis lui apporta un verre du breuvage qu'il avait d'abord demandé. Il le but, et tourna le dos à la femme avec l'obstination d'un homme qui ne se laisse jamais distraire de son but par le sentiment.
Cependant le Champagne arriva , et le capitaine remplit les verres avec la cordialité d'un marin.
— Je bois à votre retour auprès de madame Seal et aux dieux ou déesses de la justice! Pour vous, monsieur (irab, en ramant pour entrer au port, faites alleniion aux requins. Les âiues des marins persécutés les déchaîneront contre vous si l'on sait que vous êtes dans ces parages. Eh bien! monsieur, votre proie vous échappe ; m.<is que vous importe! Ce n'est qu'un homme de moins dans un pays où il y en a trop , et j'esiière que malgré cela nous nous retrouverons bons amis dans quatre mois.
— Cela dépendra de la manière dont mon client jugera votre conduite, repartit M. Seal , car il n'est pas homme à se laisser tranquillement contre-carrer.
— Je me fiche de votre client ! s'écria le capitaine en faisant claquer ses doigts. Je ne suis pas homme i me laisser effrayer par des déclamalions d'attorney. Vous arrivez avec une assignation ou un mandat d'amener , je ne vous offre .lucune résistance ; vous cherchci votre prévenu comme un basset cherche un rat, et vous ne pouvez le trouver; je le vois sur le pont, mais je ne me crois pas obligé de vous dire oii il est. Pendant ce temps, mon navire est paré , je mtts .i la voile , et vous n'avez pas le pouvoir de m'arrêler. Nous sommes en dehors de tous les caps, à deux lieues et demie au large, et quelques écrivains affirment qu'une portée de canon est la limite de voire juridiction. Au delà , votre autorité ne vaut guère mieux que celle de mon coq , qui a le pouvoir de faire nettoyer par ses aides la batterie de cuisine. Si vous restez dix minutes de plus , nous serons à trois lieues de la terre la plus voisine , et par conséquent en .Vmérique , conformément à la loi. Est-ce clair?
En prononçant ces mots , le capitaine s'aperçut que le vent avait assez tourné à l'ouest pour lui épargner l'obligation de virer de bord, et que la chaloupe de guerre avait renoncé à la chasse. Ces circonstances décourageantes turent remarquées par l'avocat , qui se détermina à partir. Il n'avait pas le droit d'ordonner de mettre le vaisseau en panne pour lui permettre de descendre dans son canot , qu'on remorquait à l'arrière. 11 s'y embarqua en tremblant, suivi de M. Grab, qui n était guère plus rassuré. Au moment oii ils allaient lâcher le câbleau , le capitaine se montra sur la galerie du faux pont avec l'homme qu'ils avaient inutilement cherché.
— Monsieur Grab , dit-il du ton le plus gracieux , je vous présente M. Davis ; monsieur Davis , voici M. Grab. 11 est rare que je présente les uns aux autres les passagers de la grande chambre; mais je fais infraction à la règle pour obliger deux vieux amis. Adieu ! mes respects à madame !
Ces mots étaient à peine prononcés , que le canot tourbillonna au milieu des vagues que le navire agitait sur son passage.