CHAPITRE V
Le capitaine Truck jeta sur sa voilure un coup d'œil de satisfaction avec autant de sang-froid que si rien d'extraordinaire ne fiil arrivé. Son équipage et lui semblaient croire que le navire avait échappé à celte tentative d'abordage par son propre instinct et sa propre volonté. L'habitude de considérer la partie mécanique d'un bàlimenl comme le principe directeur est presque commune à tous les matelots, qui , en molissànt une vergue, ou en halant une bouline, s'imaginent qu à l'exemple d'un cocher muiiiaiit les rênes , ils ne font que donner à un être inanimé plus ou moins de liberté d'action.
LE PAQDEBOT.
— Avez-vous remarqué comme j'ai évité ces corsaires an<»lais ? dit complaisamment le capitaine au groupe réuni sur le gaillard d'arrière. Une baleine harponnée n'aurait pas fait un plus bel écart que vieui bùlimfnt, qui n'est assurément pas remarquable par son éle
nce. Je voudrais maintenant que le roi Guillaume se mit en téie d
motifs.
gance.
de
m'envoyer un de ses croiseurs pour se venger du tour que le Montauk lui a joué !
Le bruit sourd d'un coup de canon mit fin aux sarcasmes de M. Truck. En regardant sous le vent , il découvrit une corvette qu'il avait laissée à l'ancre , et qui venait de déployer ses voiles symétriques en oritntant au plus près. Le coup de canon était évidemment un signal pour rappeler la chaloupe de guerre , et les lumières bleues qui brûlaient sur la corvette et sur 1 embarcation prouvaient que toutes deux communiquaient. Les passagers se regardaient gravement, car l'affaire commençait à leur paraître sérieuse. Quelques-uns insinuèrent que le délit de' Davis pouvait être autre chose qu'une dette ; mais celle allégation était démentie par celle des deuv hommes de loi. La plupart étaient d'avis que l'irritation causée par l'injure faite aux autorités était la cause des mouvements du croiseur. Les Anglais commençaient à disserter sur les prérogatives de la couronne, tandis que les Américains s'animaient pour sou'enir leur pavillon. Les deux KHingham exprimaient leur opinion avec la modération et le discernement que leur donnaient l'éducation , l'expérience et les années.
— Le capit.iine Truck, dit Edouard , est seul juge des motifs qui l'ont décidé à ne pas se laisser aborder par la chaloupe de guerre , lui seul connaît la position exacte de sou bâtiment; mais je suis persuadé qu'un vaisseau de guerre étranger n'a pas le droit à une époque de paix profonde de reconduire ce navire au port. S'il y avait discussion iur ce point , il faudrait s'en rapporter aux agents consulaires des deux nations. Dès que le Monlauk atteint le grand chemin de tous les peuples , il est sous la juridiction exclusive du pays dont il porte le pavillon.
— C'est ce que dit Yattel , s'écria le capitaine en faisant un geste d'approbalioii.
John EBiiigham ne partageait point cet avis. Il avait été élevé avec son cousin, qu'il aimait comme un frère ; mais il avait des préjugés particuliers. Edouard était un homme d'un esprit juste, qui, devenu maitre de sa fortune à un âge peu avancé, avait nudité dans la retraite , loin des luttes politiques auxquelles étaient livrés les Etats- Unis. L'indépendance de sa position lui avait donné une indejicndance de pensée. 11 s'était affranchi de toutes ces .«ubtilités qu'on emploie d'ordinaire en s'adressant aux masses, et personne n'avait moins d'égoisme et plus de droiture cpie lui. Il aimait son pays natal , quoiqu'il ne s'en dissimulât point les imperfections; il le défmdait avec fermeté sur la terre étrangère, et ne le flattait jamais lorsqu'il était rentré dans ses foyers.
John Eflingham , au contraire , se laissait emporter à des passions et à dis préjugés qui neutralisaient parfois son intelligence, plus vive et plus énergique que celle de sou cousin. Sa fortune était principalement mobilière , ce qui l'avait entraîné dans le tourbillon des spéculations. En fait d'opinion , il avait donné d'abord dans les extrêmes; mais après la paix de 1815, reconnaissant que ses théories étaient iiiipraliciibles, il était devenu plus sage et plus modéré.
Les deux cousins discutèrent ensemble sur le cas litigieux qui se présentait. La plupart des passagers se mirent de la partie, et une demi-heure se passa à régler le droit des nations. Pendant ce temps , mademoiselle Viefville et Eve se promenaient sur le pont. L'aventure des époux fugitifs a\ait rompu la glace et rapproché les voyageurs les uns des autres ; aussi MM. Sharp et Bhint entamèrent-ils une conversation avec les deux dames. Paul Blunt si mit à parler des beautés de Paris, ce mnynipijue Paris, à la gouvernante, et en si bon français qu'elle le prit pour un de ses compatriotes voyageant sous un nom de guerre anglais. Pendant ce temps, M. Sliarp s'entretenait avec Eve d'un ton qui aurait pu sembler un peu trop confidentiel à des observateurs rigoureux.
— J'ose me flatter, dit-il, et c'est peut-être trop de présomption de ma part, que miss Effingham n'a pas assez oublié ceux qu'elle a renconliés dans ses voyages, pour me considérer comme entièrement étranger.
— Certainement non , monsieur, répondit Eve avec une simplicité parfaite ; sans cela, l'une de mes plus précieuses facultés, la mémoire, m'eût été parfaitement inutile. Je vous ai reconnu au premier coup d'oeil, et notre capitaine en a été pour ses frais de présentation.
— Je suis charmé de n'avoir point passé devant vos yeux pour être confondu avec le commun des martyrs; mais je suis en même temps affligé de me trouver dans une position qui peut vous paraître ridicule
— Pourquoi cela ? Doit-on attacher une très-grande importance aux actes des jeunes gens , dont la nature est d'être originaux? Je ne vois que la présentation qui soit absurde.
— Et le nom P
— Si je ne me trompe , c'était celui que portait votre domestique quand vous étiez en Italie. Mais en vous aventurant sur le sol américain , vous avez cru nécessaire sans doute d être arme de pied en cap.
Les deux jeunes gens se mirent à rire, et M. Sharp reprit ;
J'espère que vous n'imputez pas mon incognito à d'indignes
— Je l'impute à la fantaisie qui vous fait courir de Rome à Vienne, ou devienne à Paris, échanger le vis-à-vis contre une dormeuse, oublier vos amis de la veille , enfin varier du jour au lendemain.
— Je désirerais me persuader que vous attribuez ma conduite a de meilleures raisons. IN'eii voyez-vous aucune qui soit plus plausible ?
— Peut-être, répondit Eve après un moment de réflexion ; puis elle ajouta précipitamment avec un léger sourire : Mais si cette raison vous justifie de l'accusation de caprice , elle ne fait peut-être pas honneur à votre discernement.
— INous verrons. Croyez-vous que mademoiselle Viefville se souvienne de moi ?
— C'est impossible ; vous savez qu'elle a été malade pendant les trois mois que nous avons passés ensemble.
— Votre père m'a-t-il oublié ?
— Je suis sûre que non. 11 n'oublie jamais une figure, quoique en cette circonstance il ait pu être dérouté par le nom.
— Il m'a reçu si froidement, absolument comme un étranger!
Il est trop bien élevé pour reconnaître un homme qui désire
garder l'anonyme , ou pour manifester sa surprise par des exclamations dramatiques.
— Je lui sais g'é de sa réserve; je serais ridicule si l'on me découvrait , et tant que vous et lui serez seuls instruits de la vérité , j'éprouverai moins d'embarras.
— Fort bien , m.is vous vous flattez de trop de sécurité ; vous êtes connu non-seulement de mon père , de moi, et de l'honnête homme auquel vous avez emprunté son nom , mais encore d'une autre personne.
— Laquelle ?
IVannette Sidley, autrefois ma bonne, aujourd'hui ma femme
de chambre. Un ogre ne veillerait pas sur sa pupille avec autant de jalousie que la fidèle Wannette, et c'est en vain que vous penseriez lui dérober vos traits.
— Mais les ogres dorment parfois , et l'on parvient à les dompter. Eve sourit en secouant la tète d'un air de dénégation, et elle allait
répondre lorsque la gouvernante se tourna vers elle.
— Je vous assure , ma chère , dit mademoiselle Viefville en français, que j'aurais pris monsieur pour un compatriote, sans la faute essentielle qu'il commet.
— Dites-la-moi pour que je me hâte de m'en corriger, s'écria Paul Blunt.
— Monsieur, vous parlez avec trop de perfection grammaticale pour un indigène; vous ne prenez pas avec la langue française les libertés que se permet un homme qui en est le maître. En un mot , vous êtes trop correct.
— C'est un défaut qui ne durera pas longtemps, mademoiselle, dans le pays oii je vais, et oii j'aurai peu d'occasions de parler français.
Ce petit épisode terminé , Eve et le prétendu Sharp reprirent leur conversation interrompue.
— Il est peut-être encore quelqu'un qui vous connaît, reprit Eve dès qu'elle s'aperçut que sa gouvernante était trop occupée pour la remarquer.
— De qui voulez-vous parler?
— De M. Blunt : èies-vous sûr qu'il ne vous a jamais vu ailleurs ?
— Je crois que nous nous sommes rencontrés sur le canot pour la première fois. 11 m'a l'air d'un galant homme, très-supérieur à la plupart des passagers. N êles-vous pas de mon avis?
Eve ne répondit point, sans doute parce qu'elle ne regardait pas l'interrogateur comme assez intime pour lui demander compte de ses opinions. M. Sliarp avait trop de connaissance du monde pour ne pas s'apercevoir de la légère bévue qu'il avait commise, et après avoir sollicité scn pardon d'un air moqueur, il changea de conversation.
— Je crois que vous êtes Américain, monsieur Blunt, dit-il, et comme je suis Anglais, nous ] ourrions discuter ensemble l'iaiportante question des lois internationales. Vous conviendrez sans doute avec moi , que lorsque la corvette nous abordera , il serait insensé de lui résister.
— Je n'ai pas besoin d'être Américain, pour m'expliquer là-dessus, répliqua le jeune homme en souriant; le droit est indépendjut des nations, ou de la nationalité. Il me semble qu'un vaisseau armé, en guerre ou en paix , doit pouvoir, quand il le juge convenable, s'assurer de la qualité d'un navire marcliand. Sans cela. Userait impossible aux bâtiments de 1 Etat de capturer les pirates , de s'emparer des contrebandiers, et d'atteindre le but de leur croisière.
— Je suis charmé que nous soyons d'accord sur le droit de recherches.
Paul Blunt sourit de nouveau , et Eve crut lire sur son visage un sentiment d'orgueil.
Le droit de recherches, reprit-il, doit en effet atteindre son but,
mais non pas le dépasser. Si l'on signale des cas de piraterie, Its agents spéciaux des gouvernements doivent avoir toute la latitude nécessaire pour les réprimer. Mais je ne vois pas pourquoi leur autorité S'étendrait au delà. Quand j'autorise un homme à faire chez moi une visite
LE PAQDEBOT.
domiciliaire, pour y chercher des voleurs, il ne s'ensuit pas qu'il puisse y remplir d'autres fonctions. Je pense que le croiseur qui nous donne la chasse doit être autorisé à nous aborder; mais du moment qu'il ne trouvera rien de suspect sur le Moniauk, il n'a pas le droit de nous inquiéter davantage.
— Vous conviendrez pourtant, reprit M. Sliarp, que nous nous sommes mis dans notre tort, en dérobant un prévenu à la justice , quelle que soit la compassion qu'il nous inspire.
— C'est au capitaine Truck à se prononcer dans cette occasion. Il vous dira , que son bâtiment étant paré , il a le droit de mettre à la voile; qu'en laissant l'oflicier de justice s'introduire à bord, il a fait tout ce qu'on pouvait exiger de lui ; qu'il s'agissait de prendre Robert Davis , et non pas d'arrêter le Moniauk ; enfin , qu'une fois hors des eaux d'Angleterre, la loi américaine doit prévaloir, et que les fonctionnaires anglais ne sont plus que des intrus.
— Ainsi donc, s'écria Eve , le pauvre homme ne sera iioint séparé de sa femme?
Mademoiselle Viefville, la gouvernante d Eve Effinghatn, était la Clle d'un olhcicT frani^ais mort pendant le» camuagnes de l'empire.
— Est-ce que vous partagez lî doctrine de M. Blunt? demanda l'autre ergoteur d'un ton de reproche.
— Certes, répondit Eve, étant née en Amérique, je ne saurais naturellement souffrir qu'un autre pays s'arrogeât le droit de tourmenter mes compatriotes. Sur les côtes d'Angleterre, l'intervention des agents de la Grande-Bretagne est plausible ; mais ailleurs , leur privilège expire. (Jue dirait cette grande nation, si, contrairement à ce qui arrive aujourd'hui , un de ses vaisseaux était poursuivi par un croiseur étranger?
— Admirable argument! interrompit le capitaine Truck, qui avait en partie assisté à l'entrtticn : en phine mer, toutes les nations sont égales; toutes sont également maîtresses de la route. J'étais venu vous dire , mesdames , que le souper était servi, et qu'on n'attendait plus que l'honneur de votre présence.
Avant de quitter le pont, la société demanda au capitaine ce qu'il pensait des intentions et de la marche de la corvette de guerre.
— Elle fait force de voiles, répondit-il; mais elle est encore à huit ou dix milles à l'arrière, et les matelots ont un proverbe qui dit : Chasse d arrière , longue chasse. Je ne crois pas, que dans la circonstance présente, il y ait une exception à la règle. Sans vouloir me prononcer sur le résultat de l'affaire, je déclare qu'aucun vaisseau de la inariiic anglaise ne peut gagner dix milles sur le Moniauk arrimé comme il l'est, et avec cette brise; ainsi nous sommes tranquilles, quant ii présent.
Après avoir entendu cette déclaration satisfaisante, Eve mit le pied sur les degrés qui conduisaient à la cabine.