CHAPITRE VI
La vie d'un maître d'hôtel de paquebot se passe à combiner des ingrédients, laver, et répondre à des questions, le tout dans un espace
d'environ douze pieds carrés. Ce fonctionnaire est ordinairement un mulâtre, qui a reçu dans la cuisine des leçons de civilisation. (,)uoique très-occupé à donner des ordres, à préparer des mets, et à déboucher des bouteilles, il ne remplit bien ses fonctions qu'avec une forte dose d'indifférence et d'apathie. Depuis le moment du départ jusqu'à celui de l'arrivée, il ne faut pas qu'il se permette de sourire mal à propos, ou d'élever la voix au-dessus du ton que lui prescrit la routine. Ce n'est qu'à l'heure oii il s'agit de solliciter un pourboire, i|u'il est tenu d'être gracieux. Le matin , dès qu'il parait à l'office, on le cnnsulte comme un almanach vivant, pour lui demander presque invariablement : « Comment est le temjis ? d'où souflle le vent? oii est l'avant du navire? » Il répond d'ordinaire avec un profond dédain pour l'ignorance des passagers, et n'hésite pas même à les mystifier assez souvent. Ce n'est que lorsqu'il s'entend appeler par le capitaine, qu'il se croit obligé d'être ortbodoxe.
Dès la première matinée, le maître d'hôtel du Mimtauk commença la dispcnsition de ses nouvelles; il fut d'abord attaqué par M. Dodge, qui av^it une louable soif de connaissances.
— Maître d'Iiôlel, dit-il à travers les volets de sa chambre, où sommes-nous ?
— Dans la Manche, monsieur.
— Je l'aurais deviné.
— Je le crois sans peine ; personne ne devine avec autant de perspicacité que monsieur Dodge.
— IMais dans quelle partie de la Manche sommes-nous, Sauuders?
— Vers le milieu, monsieur.
— Avons-nous fait beaucoup de chemin pendant la nuit?
— Nous sommes venus de Portsmouth ici.
M. Dodge parut satisfait, et le maître d'hôtel continua tranquillement à battre une omelette. Ce fut sir Georges Templemore qui l'apostropha le second.
— iMaitre d'hôtel, mon bon ami , pourriez-vous me dire où nous sommes?
— Certainement, monsieur, on voit encore la terre.
— Marchons-nous bien ?
— A merveille.
— Et le sloop de guerre ?
— 11 marche bien aussi.
Sir Georges Templemore se tut; mais la porte de M. Sharp s'eutr'ouvrit , et les questions suivantes sortirent par les interstices.
— Le vent est-il favorable, maître d'hôtel ?
— Excellent , monsieur.
— Nous mène-t-il dans la bonne direction ?
— Si monsieur désire arriver en Amérique, il ne lui faut qu'un peu de patience.
M. Sharp referma sa porte, et le mulâtre Saunders eut un répit de quelques minutes. Jusqu';ilors il n'en savait pas plus que ses interlocuteurs sur la position réelle du navire ; mais comme l'heure approchait où le capitaine allait se faire entendre, le maître d'hôtel envoya un de ses subordonnés sur le |)ont pour prendre des renseignements positifs. Quelques minutes suflirent pour le mettre au courant du véritable état des choses.
Tout à coup les cheveux noirs de Paul Blunt se montrèrent par une porte entre-bâillée.
— Maître d'hôtel ?
— Jlonsieur !
— Comment est le vent ?
— Tout à fait réjouissant , monsieur.
— De quel côté souflle-t-il ?
— A peu près du sud.
— Est-il fort ?
— La brise est constante,
— Et la corvette?
— Elle est sous le vent et fait tous ses efforts pour nous rejoindre.
— Maître d hôtel ! dit une autre voix.
— Slonsieur ! s'écria Saunders en sortant précipitamment de son office pour mieux entendre.
— Sous quelle voile sommes-nous ?
— Sous les voiles de perroquet, monsieur.
— Oii est l'avant ?
— Ouest sud-ouest.
— Parfait. At-on des nouvelles du croiseur?
— 11 e»t sous le vent par notre hanche, et la coque noyée.
— De mieux en mieux, llàtez-vous de nous faire déjeuner, monsieur , car j'ai un appétit féroce.
Les interrogatoires tinirent là, et bientôt les passagers parurent l'un a))rès l'autre dans la cabine. Comme le premier soin de ceuv qui sont embarqués est de monter sur le pont, et surtout quand il fait beau temps, la société de la veille se retrouva en plein air pour savourer la brise embaumée qu'on peut apprécier mieux qu'en toute autre circonstance, si l'on a respiré pendant la nuit l'atmosphère épaisse et nauséabonde d'un bâtiment. Le maître d'hôtel avait donné au capitaine un récit fidèle de ce qui se passait. Le temps était beau; le Montauk avait toutes ses voiles déployées depuis les perroquets jusqu'en bas ; il boulinuit aisément et recevait le vent prés de deux points à l'avant
LE PAQUEBOT
de son ban ; sa vitesse variait suivant la force de la brise , mais comme il y avait peu de houille , elle était en moyenne de neuf noeuds ; le croiseur semblait suivre le paquebot américain ; mais on pouvait croire qu'il se dirigeait seulement à l'ouest, pour sortir plus facilement de la Blanche et pour éviter les rochers des côtes françaises.
Le capitaine Truck monta dans les agrès du grand mât et étudia en connaisseur la position de la corvette.
— Après tout , dil-il , il est douteuv que la chaloupe en dépendit.
— J'ai reconnu l'embarcation , monsieur, répondit le second lieutenant , et cette corvette s'appelle l'Ecume.
— Qu'elle continue sa route, si elle désire nous parler. A-t-on essayé de relever sa hauteur depuis la pointe du jour?
Monsieur Sharp, permermettez-moi de vous présenter à M. Blunt;
monsieur Blunt, souffrez que je vous présente M. Sharp.
— Nous avons fait nos calculs à six heures. On ne voyait alors ni sa coque, ni ses basses voiles ; mais à présent on peut compter ses sabords.
— S'il en est ainsi, elle nous abordera ce soir.
— Et dans ce cas , capitaine , dit John Efiingham d'un ton sarcastique, vous lui làcherei une bordée de Vattel.
— Oui, et j'espère le désarmer de la sorte; mais je ne sais pas encore s'il en veut sérieusement à nous.
— Ne pensez-vous pas, dit Paul Blunt, qu'avec une heure de concondescendance on arriverait à une conclusion à l'amiable?
— Quoi ! s'écria généreusement sir Georges Templemore, nous livrerions le pauvre Robert Davis à la rapacité des hommes de loi! Pour le sauver et le déposer dans le port français le plus voisin, je donnerais volontiers tout l'argent eiigible.
— Il n'est pas probable qu'un vaisseau de guerre se donnerait tant de peine pour capturer en pleine mer, sur un navire étranger, un pauvre diable de débiteur.
— Ce n'est pas cela, reprit le capitaine Truck, il doit avoir des ordres pour prévenir la contrebande , et principalement celle du tabac.
Le capitaine expliqua à la compagnie que les matelots mettaient souvent leurs navires dans l'embarras en introduisant clandestinement idans les ports européens la plante narcotique prohibée, et que le vaisseau coupable d'avoir facilité la fraude perdrait sa pldce dans la ligue, conformément à la loi. Le gouvernement anglais s'était toujours montré disposé il ne pas confondre l'innocent avec le coupable ; mais il y avait eu de telles plaintes tout récemment, qu'il valait mieux ajourner les discussions au retour au lieu de les subir au départ.
Pendant qu'il donnait ces éclaircissements, Eve s'entretenait un peu plus loin avec M. Sharp.
— Depuis les dernières paroles de M. Blunt, dit M. Sharp, je ne sais plus à quoi m'en tenir sur sa nationalité. Hier soir, je le regardais comme un franc Américain ; mais je ne trouve pas qu'il soit dans
son rôle en proposant un acte de courtoisie pour un croiseur du roi Guillaume.
— Le capitaine Truck, répondit Eve, est seul apte à décider si mes compatriotes doivent témoigner beaucoup de courtoisie à vos croiseurs; mais, comme vous, je me suis souvent demandé si M. Blunt était Anglais ou Américain.
— Souvent, miss Effingham ! Il a donc l'honneur d'être connu de vous ?
Eve répondit d'un ton ferme, mais ses joues se colorèrent. Etait-ce par l'edet de l'impétueuse exclamation du jeune homme ou sous l'influence d'un sentiment réveillé par le sujet de la conversation? c'est ce que M. Sharp ne parvint pas à décider.
— Il y a quatre ou cinq ans que je l'ai vu pour la première fois; mais je le connais si imparlaitement que j'ignore quel est son pays.
— Oserai-je vous demander votre opinion, le croyez-vous Anglais ou Américain ?
— Vous m'adressez cette question avec tant de politesse que je ne saurais me dispenser d'y répondre ; mais l'intention n'est pas facile à réaliser. D.ms toutes les contrées oit j'ai vu M. Blunt, il paraissait être du pays. Il en parlait la lai giie avec une facilité prodigieuse , et fréquentait la meilleure société , quoique personne n'eut l'air de connaître sou histoire. Je puis dire que je me connais en langues, puisque j'ai eu l'occasion d'en acquérir plusieurs dans le cours de ma vie errante, et je puis vous certifier que ce jeune homme en parle trois ou quatre sans le moindre accent. A Vienne, tout le monde le prenait pour un Allemand.
— Quoi, sous le nom de Blunt ?
Eve sourit , ce qui fut remarqué par son compagnon occupé à épier silencieusement les pensées de sa mobile physionomie comme pour lire dans son âme.
— Le nom ne signifie rien, répondit la jeune fille. Vous n'avez qu'à mettre un von devant, et il aura l'air de venir de Dresde ou de Berlin : Von Blunt, der Edelgeborne Graf von Blunt, hofrecth.
Sir John Templemore, baronnet, membre du pjrlement.
— Cela n'est pas admissible , dit M. Sharp en riant. Blunt est tm véritable nom anglais qui ne peut contenir qu'à John Bull et à sa famille. Aurait-il changé de nom pour voyager?
— Monsieur Sharp, je vous présente .M. Blunt, reprit Eve en riant au souvenir des civilités du capitaine. Pauvre maitre de cérémonies, à combien de mystifications il est exposé !
— L'a-t-il clé dans celte circonstance?
— Si je manquais de discrétion eu ce qui concerne M. Blunt, vous me croiriez peu capable de garder votre propre secret. En outre, je suis protestante, et je n'admets pas la confession auriculaire.
— Vous me permettrez du moins de vous demander si le reste de votre société connaît M. blunt.
— Il est connu de mon père et de mademoiselle Viefville. Quant à M. John Effingham, il ne l'a pas vu, car il voyageait alors en Egypte.
LE PAQUEBOT
Nannette l'a aperçu un matin au Praler, et même il a arrêté son cheval pour lui parler.
Pauvre liomnie, je le plains. Il n'a pas eu le bonheur d'errer
avec vous sur les îles de Corne et du lac Majeur ou d'étudier les merveilles du palais Pitli ou du Vatican.
— S'il faut vous l'avouer, il a voyagé avec nous à pied et en bateau pendant un mois entier au milieu des merveilles de l'Oberland et du W'allenstadt. C'était ré(i0(|ue où nous n'avions avec nous que les guides et le courrier d'Allemagne qui se rendait à Londres.
— S'il n'était inconvenant de conspirer avec une servante , dit M. Sharp d'un air de menace enjouée, je traverserais le pont et j'irais espionner IVannette pour me délivrer de l'incertitude, le plus cruel des tourments.
— Je vous accorde la permission, et je vous acquitte à l'avance des impertinences que vous pourrez dire et des indiscrétions que vous pourrez commettre.
— Oitc déclaration va rabattre ma curiosité.
— Dans ce cas, j'atteindrais un but que je ne me suis pas proposé, car je désire que vous mettiez votre menace à exécution.
— Est-ce bien séricusemciil que vous parlez?
— Sans aucun doute. Profitez d'un moment favnralde pour parler à la bonne Wannette comme à une ancienne connaissance, et pendant ce temps je vais parcourir les pages de ce livre.
Eve se mit à lire, et M. >harp, voyant qu'elle exprimait sincèrement ses intentions, se dirigea nonclialamment vers la fidèle domestique. Il lui tint dal.'ord des propos insignifiants, et dans le cours de la conversation , il lui dit en souriant qu'il croyait l'avoir vue dans son voyage en Italie. INannette répondit aflirmalivement , et quand il ajouta que c'était sous un autre nom , elle sourit d'un air malin.
— \ous savez , reprit-il , que les voyageurs changent quelquefois de nom pour se dérober aux importuns , et j'espère que vous ne me trahirez pas.
— Ne craignez rien , monsieur ; je ne me mêle que de mes affaires, et tant que miss Eve n'aura l'air d'y voir aucun inconvénient , je dirai que c'est tout simplement le caprice d un homme comme il faut.
— Telle est jrécisément son opinion. Au reste, je ne crois pas être le seul à bord qui voyage sous un faux nom.
IVannette jeta un coup d'oeil à la dérobée sur M. Blunt, et regarda ensuite les voiles coi'.nui; si elle s;> fût accusée il indiscrétion. M. Sharp remarqua cet embarras, et se reprochant la tâche qu'il avait entrejirise , il s'éloigna après avoir adrcs>é à la femme de chambre quelques civilités banales. Quelques instants plus tard, il était auprès d'Eve, qui l'interrogeait des yeux, peut-être avec un air de triomphe.
— J'ai échoué, dit-il ; mais il faut attribuer ma défaite à ma gaucherie. Malgré la curiosité qui me dévorait, je n'ai pas eu le cœur de presser de queslions celte pauvre domestique.
— 11 ne manque pas à bord de gens qui auraient été plus audacieux que vous; ainsi, prenez garde aux vieilles lettres, aux marques et autres indices qui décèlent habituellement les imposteurs.
— Toutes les précautions nécessaires ont été prises par mon fidèle serviteur, mon aller ego.
— Et comment partagez-vous les noms entre vous? John conservet -il le sien , ou s"appille-l-il Mortimer , Fitz-tdward ou de Courcy ?
— Il a eu la complaisance de se contenter de son nom de baptême; au reste , c'est le hasard seul qui m'a rendu usurpateur. 11 avait retenu une chambre pour moi , et quand on lui avait demandé pour qui c'était, il avait donné son nom. En arrivant sur le pont, je m'entendis appeler M. Sliarp, et la fantaisie me prit de conserver ce nom pendant un mois ou six semaines. Je donnerais tout au monde pour savoir si le Graf von Blunt a conquis si honorablement son pseudonyme.
— Je ne le suppose pas, puisque son domestique s'appelle Pepper. Quoi qu'il en soit, vous êtes en sûreté, et vous n'avez à redouter à bord qu'un certain inquisiteur qui semble disposé à pénétrer tous les mystères.
— Quel est, s'il vous plaît, ce redoutable fonctionnaire?
— C'est un certain Steadfast Dodge qui habite en Amérique le même comté que nous. M. John Etl'u'gham prétend qu'il. appartient à une espèce dont nous retrouverons mille échantillons aux Ltats-Unis. 11 a eu déjii des conférences avec ]Nanne;te et mademoiselle N iefville ; il leur a communiqué sur son compte des particularités intéressantes, et leur a demandé en échange une foule de détails sur notre f.imille.
— Fort bien , je me tiendrai sur mes gardes avec lui. S'il découvre que John n'a point de nom, il est capable de le croire poursuivi en justice pour quelque crime extraordinaire ; car suivant M. Jolm Effinghani , cette espèce d'imlividus a l'habitude de suppléer par l'invention aux faits qui lui sont inconnus.
L'ap|)rnche de M. Blunt mit fin à l'entretien confidentiel, auquel Eve semblait peu disposée à l'admettre, ce dont M. Sharp lui sut infiniment gré. Le nouveau venu rendit compte de diverses propositions déjà faites par M. IJoilgc , qui, comme la plupart des Américains, poussait à l'extrême 1 esprit d'association. 11 avait d'abord demandé qu'un scrutin de ballolage eût lieu entre les passagers, pour décider lequel avait plus de partisans, de M. van Buren ou de M. llirrisson. Ce projet avait été rejeté , attendu que ces deux candidats it la prési-
dence des Etats-Unis étaient presque généralement inconnus à bord. .M. Dodge avait provoqué ensuite la création d'une société charf-'e de constater jour par jour la position exacte du vaisseau ; mais le ca|pitaine Truck avait fait tomber cette nouvelle proposition, en insinuant que la nouvelle société serait aussi chargée d'examiner si l'on pouvait passer à gué l'Atlantique.