CHAPITRE VII
Ces conversations n'étaient que de simples épisodes de la grande affaire de la traversée. Pendant toute la matinée, le patron s'occupa très-activement à tancer ses subordonnés , jeter le plomb de sonde , présenter les passagers, surveiller l'arrimage des ancres et faire des citations du Droit des gens de Valtel.
Pendant ce temps, il tenait les yeux fixés sur l'Ecume, avec la persistance d'un chat qui guette un oiseau. Les deux bâtiments offraient aux observateurs vulgaires le spectacle de vaisseaux qui font voile dins la même direction avec une égale vitesse, et l'équipage même commençait :i croire que le croiseur se dirigeait à l'ouest, uniquement parce que telle était sa de-tination.
Le capitaine Truck au contraire découvrait la raison des moindres évolutions que le sloop de guerre accomplissait, et prévoyait celles qui allaient avoir lieu. Avant midi, t' Ecume était par le travers du MimlauU ; et comme il était de règle qu'un navire donnant chasse lofât au vent à mesure qu'il se rapprochait de sa proie, .M. L'/ach exprim» l'ojiinion que le croiseur aurait dû virer s'il avait voulu gagner le paquebot. Mais l'expérience du capitaine Truck lui fit émettre un meilleur avis. Le courant de la marée frappait les bossoirs des deux navires du côté de dessous le vent , et l'Ecume en virant l'aurait reçu par sa bordée du vent, ce qui lui eût causé un notable désavantage.
— Elle cherche à gagner le vent du Montauk, grommela le capitaine. Les officiers qui la montent ne doivent pas cire de très-bonne humeur, et s'ils nous abordent, nous pouvons nous attendre à voir encore une fois Portsmoulh avant New-York... J'espère , Leach , que vous ne vous êtes pas oublié au poiut de faire la contrebande.
— Moi, capitaine ! Je puis vous affirmer qu'il n'y a pas eu un paquet de tabiic débarqué en fraude, et tout l'équipage l'attestera comme moi.
— Alors pourquoi ce croiseur se permet-il de poursuivre en mer un paquebot régulier? C'est à cause de l'affaire Davis, très-probablement. Cet homme est contumace, ou chargé de dettes.
Cette histoire serait bonne pour amuser les passagers du gaillari d'arrière, mais elle n'est pas exacte. Je crois que l'homme et la femme ont dit la vérité , et je ne les abandonnerai pas à ce coquin de Seal , dont j'ai pu déjà apprécier la scélératesse. D'ailleurs la capture de la famille Davis ne satisferait pas ce croiseur. Il mettra la main sur toute la famille du jUoîi(a«fc, et nous offrira l'agréable alternative de retourner à Portsmouth avec lui , ou de débarquer ici même , au milieu du canal ! Le diable m'emporte, Leach, si je pense qu'Emmerich de Vattel autorisât l'Ecu7ne à nous poursuivre, quand même on aurait introduit dans son ilc toute une cargaison de tabac.
M. Leach n'avait pas de réponse encourageante à faire, csr il avait, comme tous les gens de sa classe , beaucoup plus de respect pour la force que pour les abstractions des livres. Il jugea prudent de se taire, mais il doutait à part lui qu'une citation pût prévaloir contre un ordre de l'amiral siégeant il Portsmouth.
La journée apporta dans la situation respective des deux vaisseaux des changements assez notables pour donner quelques espérances au capitaine fruck. Il avait bien l'intention de retourner à Portsmouth, mais pas avant d'avoir déposé ses passagers et son fret à New-York. Comme tous les hommes dévoués corps et âme à l'accomplissement d'un devoir spécial , il regardait un obstacle immédiat comme plus funeste que de graves inconvénients en expectative. D'ailleurs, il comptait fortement sur la générosité des autorités anglaises, et se flattait de s'affranchir finalement des amendes que pouvaient lui avoir attiré l'imprudence ou la cupidité de ses subordonnés.
Au moment où le soleil s'abaissa vers les flots, la plupart des passagers de la cabine montèrent sur le pont, pour former des conjectures d'après leurs propres observations. L'Ecume avait viré deux fois. La première, pour gagner au vent dans les eaux du Monlauk; la seconde pour reprendre sa ligne de poursuite. Le vent soufflait par grains, circonstance toujours favorable à un vaisseau de guerre, oii il y a toujours un grand nombre de bras pour augmenter ou diminuer de voiles.
— Ce temps inconstant nous fait perdre plus d'un mille à l'heure, dit avec douleur le capitaine Truck, auquel était loin de plaire la perspective d'être distancé par n'importe quel objet flottant. S'il faut dire la vérité, ce coquin de croiseur gagne un demi-nccud sur nous avec cette brise; de plus, il n'a pas de cargaison. Ahl si lèvent était plus égal !
C'était un de ces couchers de soleil si fréquents en automne , et dont les apparences sont peut-être pires que la réalité. Les vaisseaux étaient si près de l'entrée de la Manche, qu'aucune terre n'était en vue. L'horizon tout entier présentait un aspect glacial et sombre. De grands
LE PAQUEBOT
nuages le couvraient, et des raies d'une lumière blafarde semblaient moins les diviser que les unir en une seule niasse. Ce crépuscule avait quelque cliose de sinistre pour l'Iiabitant des terres, mais les marins n'y voyaient que l'annonce dune obscurité profonde , et des risques qu'elle enlraine dans une mer très fréquentée.
— Ce sera une mauvaise nuit, dit John Effingham.
— Le vaisseau semble en bonne main , répondit Edouard. J'ai étudié avec attention le capitaine . car je ne sais pourquoi j'éprouve plus d'inquiétude pour cette traversée que pour toutes les précédentes.
En parlant ainsi, le tendre père jeta involontairement les yeui sur Eve . qui avait réclamé l'appui de son bras pour mieux supporter le tangape du bâtiment.
— iMon père , répliqua-t-elle , nous avons vu des eaux plus agitées, et sur une nef plus fragile. Vous rappelez-vous le misérable bateau du Wallenstadt?
— Parfaitement , ma chère , et je n'ai pas oublié notre brave compagnon ; c'est grâce à son bras vigoureux et à son assistance opportune que nous en avons été quilles pour la peur.
A ces mots, Eve jeta un coup d'oeil à la dérobée sur Paul Blunt, qui rougit, et M. Sharp crut remarquer que cette rougeur se reflétait sur les joues de la jeune tille. Il sentit le sang se glacer dans ses veines en observant ce secret témoignage d'un événement où Paul lïlunt et miss Effingham avaient évidemment joué un rôle. Ce fut d'ailleurs Je seul qui fit attention à cette scène muette que n'avaient pas le temps d'observer ceux dont il était entouré. A la grande surprise de 1 équipage, le capitaine Truck venait d'ordonner de mettre toutes voiles dehors, quoique le bâtiment parut chargé d'autant de toile qu'il eu pouvait porter. Avec une rapidité qui n'est pas rare sur les navires marchands, et qui est assez ordinaire sur les paquebots, on prépara les bonnettes basses et les deux bonnettes de hune. Elles se déployèrent; on mit la barre au vent, et le Montavk se dirigea vers l'étroit passage qui sépare l'archipel Scilly de la pointe de Land's-End. Le capitaine Truck connaissait la Manche à mer\eille, et il calculait qu'a l'aide de la brise et de la marée il pourrait se maintenir asstï au large pour franchir ce redoutable détroit.
— La tâche est d fficile, se dit-il en se frottant les mains , comme si le péril augmentait sa satisfaction ; et nous verrous si l'Ecume aura l'audace de l'entreprendre.
— Il a de bons yeux et de bonnes lunettes, s'écria le second du haut des agiès d'artimon; il met déjà ses bonnettes de bord.
La nouvelle était vraie ; le croiseur avait changé de route et suivait le Montauk , dont il imitait évidemment les manœuvres.
Ces circonstances n'étaient point de nature à rassurer les passagers. M. Dodge les voyant inquiets , alla des uns aux autres , recueillit les opinions et constata que la majorité des suffrages se prononçait contre le parti adopté par le capitaine. Après avoir eu une dernière conférence avec sir George Templemore, il alla trouver Truck, pour lui déclarer que les modifications apportées dans la marche du vaisseau étaient monstrueusement impopulaires ; mais le capitaine envoya promener l'importun, et poursuivit ses calculs, desquels il résulta qu'il courait risque de faire côte entre Falmoulh et le cap Lézard.
Cependant les passagers, sans écouter Jl. Dodge, qui les pressait d'adopter au scrutin une résolution énergique, quittèrent le pont pour échapper à la fraîcheur du soir, et la famille Effingham invita eipressément MM. Sharp et Blunt avenir s'asseoir dans la cabine des dames. Le Montauk était le type de ces magnifiques paquebots, qui naviguent aujourd'hui en si grand nombre entre les deux hémisphères, et dont le luxe ne saurait être égalé. Les cabines étaient lambrissées d'érable et de bois de sandal , ornées de colonnes de marbre , cl garnies de tapis. La principale avait pour meubles une grande table fixée au centre, des glaces, des sofas, des coussins, et un piano. Ce fut dans cette espèce de bou oir, qui n'avait rien de nautique , que la société se réunit. (Jn causa, on fit de la musique; John Effingham jouait admirablement du "%'iolon; les deux jeunes gens connaissaient la flûte, le flageolet et quelques instruments » vent ; Eve touchait du piano. On exécuta donc divers morceaux de Beethoven, Rossini et iMeyerbter, avec un tel entrain, qu'on oublia la position du bâtiment. Elle n'avait pas cessé de préoccuper le capitaine, qui, ennuyé du bruit qu on faisait auprès de lui, était allé s'intaller avec une lunette de nuit dans les agrès d'artimon, d'oii il cherchait à sonder les ténèbres.
Après quelques heures d'examen et de réflexion, le capitaine donna ordre de relever le quart, d'éteindre les lumières et de poser les capots sur les écoutilles vitrées pour dissimuler les rayons de lumière qui pouvaient partir des cabines. On observa les mêmes précautions pour la lampe de l'habitacle. Ensuite ou diminua de voiles, et au bout de vingt minutes, on avait rentré les bonnettes, en ne gardant dehors que les huniers, la basse voile de misaine et la voile délai. On prit des ris aux voiles de hune, et l'activité la plus grande fut recommandée à l'équipage étonné de ces préparatifs.
— Si nous avions eu quelques canons, dit un vieux loup de mer au premier lieutenant, nous aurions pu soutenir une lutte contre le coquin qui nous poursuit j mais nous u'avons que du biscuit de mer à lui jeter au visage.
— Sois paré à virer ! s'écria le capitaine.
Les matelots s'élancèrent sar les vergues, et les bossoirs du bâti-
ment firent lentement leurabatée. Le Jl/onfatife tourna lèvent à l'est, en s'éloignant de terre, et en coupant à angle droit la ligne que suivait l'Ecume. Les matelots expriiuèrent leur approbation par des signes de tête, et quelques passagers accoururent sur le pont pour interroger le capitaine.
— Messieurs, leur dit-il, si nous avions suivi notre route une heure de plus, nous allions nous perdre sur la côte de Cornouaille. Si nous nous étions arrêtés, la corvette nous aurait aisément rejoints. Maintenant elle peut passer sous notre vent, et aller se mettre à sec au milieu des rochers jusqu'à la pointe du cap Lézard.
Après avoir attendu les événements, les passagers se retirèrent un à un ; mais le capitaine ne quitta le pont qu'après avoir placé le quart de minuit. Paul Blunt l'entendit rentrer, et mit le nez à sa porte pour lui demander des nouvelles. L'honnête patron le jugea digne de recevoir des communications sérieuses.
— Le temps est sombre, dit-il en ôtant sa veste, et il fait une bruine qui nous vernit un homme comme une botte. Le navire a-t-il viré?
— Comme un maitre de danse qui tourne sur les deux talons. IVous avons l'avant au sud-ouest, et un second ris pris dans les huniers. L'Angleterre est sous notre vent, et l'Océan droit devant nous.
— Et la corvette?
— Il me serait difficile de vous rendre un compte exact de sa position. Je suppose qu'elle longe la côte dans la latitude du cap Lézard.
— Que vont devenir les pauvres diables qui la montent?
— Ma foi, que le Seigneur prenne leurs âmes en pitié !