POUR LE MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE DE OARÊME
Quum immundus aplrihu exierit ab hominc. Lorsque l'esprit immonde sort de l'horanie.
Mattu. le, 43.
Î. Que la modestie m'impose le silence quand il o-^t dangereux ou inutile de parler, je le conçois ; mais quo le silence serve de sauve-conduit à l'impudence, c'est ce que je ne puis ni ne dois souffrir. Il vit, ou plutôt il règne parmi le peuple de Dieu un esprit qui ne mérite d'autre qualification que Tépithète infamante d'esprit immonde : Quum iramundus spiritus exierit ab homine. Les désordres que ce démon familier répand continuellement dans le monde sont tels, que toutes les lois en sont renversées : grâce à lui, la foi conjugale est trahie, les liens du sang violés, la légitimité des enfants viciée, la sainteté des églises profanée par le scandale, la pureté du christianisme altérée par de fausses doctrines, en un mot ce démon inquiet va jusqu'à se vanter de ne pouvoir trouver de repos, s'il n'infecte de son venin, s'il n'enlace dans ses filets, non-seulement les familles, mais les populations entières : Quœrens requiem, et non invertit^. Bien plus, sa malice est si grande que, désespérant de pouvoir pervertir suffisamment les âmes par lui seul, 11 appelle à son secours d'autres esprits plus méchants
(1) Maith. 12, 43.
ÌOS SERMON VU.
encore que lui, quoiqu'il soit Je la pire espèce : Vadi't, et assumit septem alios spiritus nequiores se^ . Vous avez compris qu'il s'agit ici de ce démon qui est toute chair, quoique les libertins du jour osent lui donner le beau nom d'esprit ; car de notre temps les choses les plus honteuses passent pour des saillies très-spirituelles. Hélas ! les ravages que ce serpent impur a déjà faits dans le genre humain et qu'il j fait encore tous les jours, sont tels, qu'il n'y a plus en lui de partie saine, et qu'il est impossible de faire un pas sans rencontrer quelque sale bourbier. Partout l'on voit se promener avec fierté et assurance ce démon de l'impureté qui, de ses immondices, souille, empoisonne, confond, détruit et ruine toute chose. Et il faudrait se taire? Et il faudrait tolérer en silence? Non, je ne me tairai pas, puisque Dieu m'a remis en main la trompette de la prédication évangélique, " malheur à moi si je me taisais ! » Et vœ miai quia tacui^. Non, je ne tolérerai pas, par mon silence, un vice aussi horrible, qui est la ruine du monde; " si je le tolérais, l'enfer serait ma demeure : « Et si susti- 7îuero, in f ernus domusmea est ^. Au contraire, si jamais j'ai parlé haut et avec véhémence, c'est maintenant le cas de le faire ; maintenant que j'ai à déplorer l'esclavage de la plupart des hommes, qui, aveuglés par cette sale passion, adorent l'idole infâme de l'impureté, et traitent de légèretés, de fragilités, d'égarements de jeunesse les turpitudes les plus exécrables. Esprit-Saint, vous qui, par votre sainteté infinie, êtes essentiellement opposé à cet esprit immonde, ouvrez les yeux de tous ceux qui m'écoutent et faites-leur comprendre — que le mal causé par l'impureté n'est pas un mal éphémère, léger et sans importance, mais un mal très-grave sous tous les rapports; ce sera le premier point : — que c'est un mal
(1) :.Iatth. 12. 45. (2) 75. 6, 5. t3i Joh. i7, i5.
DK L IMPURETÉ. 161
très-pernicieux, et la ruine de tout bien; ce sera le second point : — que c'est un mal incurable, et presque sans remède; ce sera le troisième point. — Le sujet est délicat et exige de moi de grandes précautions, de peur que la langue de celui qui parle ne souille l'oreille de ceux qui écoutent. Je sais parfaitement que la parole divine doit être plus pure que l'argent éprouvé par le feu; aussi ne craignez rîen : je parlerai de ce vice maudit avec tant de réserve, que mon sermon pourrait ètra entendu sans scrupule dans un monastère de viergea Mais, grand Dieu ! si le monde, de nos jours, est devenj un cloaque d'impureté, si toute chair a corrompu sa voie, omnis caro corruperat viam suam^, pourquoi ne parlerait-on pas? Je parlerai avec réserve, sans doute, mais je parlerai pourtant et je vous ferai connaître combien est grave, pernicieux et incurable le mal causé par l'impureté. Commençons.
PREMIER POINT
II. Ce sont des larmes et non des paroles qu'il me faudrait ce matin pour déplorer l'aveuglement des mondains qui regardent comme une gentillesse en fait de ^nœurs, où comme une nécessité de la nature, ce péché contre lequel s'arment tous les Saints, les Pères, les Théologiens et les Docteurs de l'Eglise, et qu'ils combattent comme une hydre infernale, la plus horrible tout à la fois et la plus abominable qui puisse infecter le genre humain. Tous à l'envi accablent ce vice affreux des qualifications les plus infamantes qui leur viennent à l'esprit, et pour en montrer la gravité, ils font voir que parmi tous les maux qui désolent le monde, le plus détestable c'est l'impureté, oui, le plus détestable. De là vient que saint Basile l'appelle une dégoûtante ivresse,
11) Gen. 6. iif.
une maladie contagieuse ; Cassiodore, un air empesté, un bourbier profond ; saint Augustin, infection, pourriture; saint Jérôme, saleté, ignominie; l'Ecriture, honte, turpitude; les uns, comme saint Grégoire, une horrible puanteur; les autres, commo saint Ambroise, une vilainie déshonorante; d'autres, comme saint Cjprien, la tache la plus obscène ; celui-ci, comme saint Paulin, une hideuse paralysie ; celui-là enfin, comme Salomon, l'assemblage de tous les maux : Pene fui iti omni malo ' ; et certes, il ne pouvait mieux dire ; car l'impureté est réellement un abrégé de tout mal; attendu que tous les autres péchés, quelque graves, quelque injurieux à Dieu, quelque funestes à l'àme qu'ils puissent être, sont, passez-moi l'expression, des péchés modestes, parce qu'ils vont seuls et sans cortège; tandis que le vice de l'impureté peut être regardé comme le prince des autres, puisqu'il les traîne tous à sa suite et que tous les autres lui font la cour. Parcourez l'Ecriture, à commencer par Salomon, qui déclare qu'il s'est plongé presque en toute sorte de mal : Pene fui in omni malo : s'il outragea Dieu dans son temple, s'il brûla de l'encens aux idoles, s'il offensa de tant de manières la divinité, n'estil pas tombé dans tous ces désordres par suite de sa sensualité, et de son amour effréné pour les femmes? Avant lui, si de faux témoins s'élevèrent pour opprimer l'innocence des femmes les plus chastes, quelle fut la cause de cet outrage à l'équité ? N'est-ce pas la passion >;ensuelle des deux vieillards pour la vertueuse Suzanne? Si le pauvre Urie fut tué, et si la mort fut la récompense des services d'un brave et fidèle sujet, qui fit de la sorte fouler aux pieds la justice? N'est-ce pas la passion sensuelle de David pour Bersabée? Voyez Madeleine; quoi- (lue d'une condition distinguée, elle est esclave ùe ce
(1) Prov. 5. Î4.
DE LÌMPURETÉ. 171
cruel tyran, et par cela seul est appelée sans réserre la pécheresse : Mulier quce erat in civitate peccatriic * . Et pourquoi cela? parce que l'impureté est ce péché monstre qui vit aux dépens de tous les autres ; aussi estil dit que Notre-Seigneur chassa d'elle, non pas seulement la luxure, mais tous les vices représentés, au sentiment de saint Grégoire, par les sept démons, dont il la délivra : de qua ejecerat septem dœmonîa^. Voulezvous une preuve plus claire de la gravité dece mal sous tous les rapports, que de voir l'impureté opposée à toutes les vertus et exaltant tous les vices? Eh bien! écoutez nilustre Augustin, qui parle d'après le sentiment universel des Pères : Nulla virtus , nulla honitaSy nulla sapientia cum luxurm stare poteste sed in ea omnis perversitas régnât; « Aucune vertu, aucune bonté, aucune sagesse n'est compatible avec la luxure; mais avec elle régnent toutes sortes de perversité. »» Où êtes- Yous, hommes sensuels, vous qui jetez un vernis sur vos obscénités, ou qui, pour paraître moins sales, voudriez faire passer l'impureté pour le plus tolérable de tous les péchés? Quel péché trouverez-vous qui soit aussi opposé à toutes les vertus? Nulla virtus. Quelle malice qui détruise ainsi toute bonté? Nulla bonitas. Quelle ignorance qui efface ainsi toute sagesse? Nulla sapientia. Quel autre péché, en un mot, qui ruine l'âme au point de la transformer en un monstre et un repaire de toutes les perversités? Omnis in ea perversitas régnât. Parlons donc clairement, et disons sans crainte qu'un impudique est un pécheur enfoncé dans le bourbier de tous les vices. Un tel est impudique? Il est donc orgueilleux, envieux, voleur, méchant; c'est un démon : aussi saint Ambroise écrivant à une vierge qui avait eu le malheur de faire une chute honteuse, lui dit que son âme, autre-
(1) Luc. 7, 37. (2) McMxi. iC, 9.
fois le temple vivant de l'Esprit-Saint, est devenue, par le vice de l'impureté, la retraite des démons : De habi^ iaculo Spiritus Sancii iugurium fada es diaboli.
III. Mais que dis-je, lame? L'impureté n'outrage pas seulement l'âme, mais elle souille aussi le corps ; en sorte que vous voyez de plus en plus que c'est un mal très-grave sous tous les rapports, et que l'on peut dire avec vérité que l'homme sensuel se fait doublement injure à lui-même, puisqu'il pèehe en même temps et contre son âme, et contre son corps, qu'il souille de la lète aux pieds et qu'il profane de mille manières. Tel est bien le sens de ces paroles de l'Apôtre : Qui fornicdtur peccai in corpus suum^ " le fornicateur pèche contre son corps. » Il ne dit pas par son corps, per corpus ^ mais conire son corps ^ in corpus; c'est-à-dire, comme l'explique saint Isidore, qu'il le souille, qu'il ledéshonore, qu'il le rend complice de son crime : hv ipsum delinqua^ reum criminis ipsum efflcii. Parfumez-vous tant qu'il vous plaira, hommes sensuels, lissez votre chevelure, revétez-vous de linge blanc comme la neige, de fines étoffes, de broderies précieuses : que faiies-vous, sinon encenser des morts, laver des nègres, et couvrir de fleurs des cataleptiques? Tania esi spurciiies ei fœiidas violatœ casiiiatis, la chasteté violée répand une telle infection, dit saint Clément, pape, telle est la puanteur de vos impudicités, que, semblable aux essences les plus fortes, elle l'emporte sur toutes les autres odeurs, et couvre d'opprobre non-seulement votre ame aux yeux de Dieu, mais même votre corps aux yeux des hommes. Qui pourrait se représenter l'état d'un homme sensuel qui a vieilli dans le vice, et déjà depuis de longues années se roule dans cette fange? Ah ! rjuel dégoût! voyez-le immonde dans ses pensées, impuni) / Cor. G. 13.
dont dans ses regards, libre dans ses paroles, licencieux dans ses mœurs, brutal dans ses actions. 11 faut bien convenir avec saint Pierre Chrjsologue que l'impudique émigré, en quelque sorte, hors de soi, et d'homme se transforme en brute, en vil animal : A se mig^^at, et ah homhie totv.s transit in hestiam. C'est ce que prouve le fait rapporté par saint Pierre Damien : un vova^-eur rencontra un jour un alfreux personnage ou plutôt un monstre hideux, ajant les oreilles et la queue d'un cheval, et le corps d'un ours, avec un air menaçant, un regard fauve, les poils hérissés, les pieds velus et les griffes recourbées. Atterré à cette vue et saisi d'effroi, il voulut fuir et donner de l'éperon à son cheval; mais le monstre, se tournant vers lui, lui dit d'une voix, humaine : « Sache que j'ai été un homme comme toi autrefois ; c'est l'impureté et la vie bestiale que j'ai menée qui m'a réduit à l'état de bête où tu me vois. «. Le voyageur lui demanda qui il était. ^ J'ai été, répondit-il, un grand personnage, mais pour avoir trop indignement occupé le trône, j'en ai été enfin précipité à cause de mes désordres abominables et trop connus du monde, et je suis condamné à être traîné comme une vile charogne par deux chiens cruels à travers des lieux obscurs et empestés, jusqu'au jour du jugement, où, après la sentence finale, je tomberai corps et âme en enfer. " Voilà, impudiques, une image véridique de vos turpitudes, ou pour mieux dire de vos brutalités. Regardez-vous dans ce miroir et reconnaissez vos traits; apprenez-y ce que vous êtes maintenant et ce que vous serez bientôt, et convenez que saint Pierre Chrj^sologue n'a point exagéré en disant que si l'impudique quant à l'âme est un démon, il est, quant au corps, semblable à la brute : A se migrât, et ab homine totus transit in hestiam. Et qui ne voit que la vie d'un homme sensuel est une vie indigne, dégoûtante, et toute bestiale? Saint p. M. iir.
Philippe d« Néri et sainte Catherine de Sienne, à la seule approche d'un impudique, sentaient une telle infection, qu'ils étaient près de s'évanouir. Oh ! quel afifreux spectacle doit offrir aux jeux de Dieu un pécheur sensuel? - Il n'est rien d'aussi odieux à Dieu qu'une âme impure, « s'écrie Lactance : Nihil tam invisum Deo, quam animits im-purus. Anges saints, que faites-vous donc? Comment laissez-vous donc ces monstres entrer ici par troupeaux? Pourquoi ne criez- vous pas : Foris canes, foris canes? Sortez d'ici, impudiques; sortez du temple de Dieu; allez tenir compagnie aux animaux immondes, et vous rouler avec eux sur le fumier : Fotns canes, foris canes J
DEUXIÈME POINT
IV. Plût au Ciel cependant que la sensualité se contentant de transformer les hommes en bêtes, ne fit pas en outre un carnage horrible d'une grande partie des enfants d'Adam ! Oh ! combien de têtes sont tombées par suite du libertinage? et les femmes elles-mêmes qui en furent l'occasion, voyez comme elles montrent ces hideux trophées avec ostentation ! Voilà Dina tenant en main la tête de Sichem; Joël, celle de Sisara; Dalila, celle de Samson; Judith, celle d'Holopherne ; Bersabée, celle d'Urie; Thamar, celle d'Ammon; Hérodiade, celle de Jcan-Bapiiste; et enfin Eve, celles de tant de malheureuses victimes égorgées, empoisonnées, étouffées, mortes de morts cruelles, infâmes et violentes, pour servir les intérêts de cette maudite passion. C'est l'impureté qui changea la cour de l'empereur Othon III en une sorte de boucherie, lorsque, retournant de Rome à Ravenne, et séjournant dans une petite ville, il fut obligé de condamner au feu sa propre femme ; celle-ci s'était éorisc du comte son hôte, gentilhomme d'une rare
DE l'impureté. Î75
beauté et d'une égale vertu, et n'ayant pn obtenir de ce nouveau Joseph raccoraplissement de ses infâmes désirs, elle passa de l'amour à la haine, et l'accusà auprès de l'empereur d'avoir voulu lui faire violence. Othon, trop crédule, condamna cet innocent à la peine capitale. La femme de l'infortuné comte, prenant sa tête, se présenta devant l'empereur et la jetant à ses pieds, offrit, en preuve de Tinnocence de son mari, de manier du 1er rouge. L'empereur accepta la proposition, et quand il eut vu cette femme manier le fer rougi, comme si c'eût été des fleurs, il condamna aux flammes l'impudique impératrice, coupable d'une aussi noire calomnie. Mais lui-même, peu de temps après, s'étant épris d'une dame romaine, celle-ci pour se soustraire à sa furieuse passion lui donna la mort, en lui faisant présent d'une paire de gants empoisonnés. C'est ainsi, conclut l'historien, que l'amour impur a presque toujours une issue tragique : Sic in tragicos successus pierumque desinit impurus amor. D'où proviennent, en effet, tant de querelles, de haines, de défiances, de trahisons, de jalousies, de disputes, d'homicides, si ce n'est pour l'ordinaire du vice de l'impureté? «* C'est la luxure, dit saint Jean Chrysostôme, qui fait les homicides ; ^ Luœuria homicidas facit. C'est pourquoi Cassi odore l'appelle en termes énergiques la ruine du genre humain : Humani generis depopulatrix, c'est-à-dire une peste vivante qui attaque les corps et les souille, qui attaque la vie et l'abrège, qui attaque les vertus et les ravage, qui attaque les âmes et les ruine, qui attaque les génies les plus élevés et les rend obtus et stupides. Elle se sert des signes, des regards et des agréments du corps, en guise de flèches; et trouve-t-elle un Samson fort et vigoureux, elle le rend faible et énervé. Trouve-t-elle un David doux et bienveillant, elle le rend sanguinaire. Trouvet-elle un Salomon plein de sagesse, elle le rend insensé.
Hélas ! elle infecte de son venin tous les sexes, tous Tes âges, toutes les conditions; quelquefois même elle ne respecte ni les cloîtres, ni les monastères, ni les ermitages, ni les sanctuaires, ni les vœux; elle met le feu partout, elle consume .tout; et après avoir fait du monde un enfer de crimes, il faut encore qu'elle le plonge dans un enfer de supplices. Ah! permettez que je m'écrie avec saint Augustin : « Infernale volupté, tu es la cause de presque tous les maux ! ^ O tartaream libidinemy per te omnia fere mala facta sunt. Et c'est là ce péché si respecté parmi les hommes, ce péché qu'on traite de pure fragilité, et que la plupart excusent à cause de la faiblesse de cette chair dont nous sommes pétris. Quoi ! une chair fragile! reprend Tertullien ; estil rien de plus fort que cette chair qui abat la vigueur de l'esprit ? Quin nulla tam fortis caro quœ spiritimi collidit. Et peut-on appeler léger un mal qui met touttì la chrétienté à feu et à sang? Hélas ! en présence de ce désastre universel des familles, des talents, des génies, des âmes et des corps, aucune langue ne saurait dire la gravité des maux qui découlent d'un vice si affreux, si abominable.
V. Mais puisqu'aucune langue humaine ne suffit à cette tâche, parlez donc, voix puissantes et terribles de Dieu ; parlez, tonnerres, foudres et éclairs ; parlez, déluges d'eau et de feu ; dites-nous s'il est vrai que Dieu ait compassion de ce vice maudit. Quoi! Dieu avoir compassion de l'impureté? Qu'entends-je? Voyez Troie anéantie par une impudique Hélène, Babjlone réduite en cendres par les désordres d'une Sémiramis, Rome plongée dans la consternation à cause d'une Lucrèce. ,Que ce so'it là des fables ou des histoires, peu importe. Ouvrez l'Ecriture, et voyez l'infâme Pentapole abîmée dans un déluge de feu, et cinq villes entières avec leurs villages, qui formaient comme cinq petits royaumes,
réduites en cendre. Quelle fut la cause de cette extermiaatiou, sinon l'impureté? Bien plus, contemplez l'univers entier englouti sous les eaux du déluge, et demandez aux anges qui furent les ministres de la colère de Dieu, pourquoi ils ouvrirent les cataractes du ciel, et submergèrent notre globe : ne fut-ce pas à cause de ce vice maudit, dont les hommes tiennent si peu compte? Il est certain, mes frères, qu'au temps du déluge il ne manquait pas dans le monde d'iniquités de toute espèce; il j avait des brigandages, des colères, des parjures, des blasphèmes, tous les vices en un mot, excepté l'idolâtrie, comme le remarque saint Thomas : et maigre cela quel est le péché qui attira particulièrement le déluge? C'est l'impureté : l'Ecriture l'affirme et tous les Saints l'attestent unanimement : Quia omnis caro corruperat viam suam * : « Toute chair avait corrompu sa voie.» Si les eaux submergèrent, non-seulement les hommes, les arbres et les animaux, mais même les mon tagnes, ce fut pour emporter cette lie, cette pourriture, cette peste : Venit diluvium et tulit omnes. Tirons ici une conclusion en formant l'argument suivant : Dieu déclare dans le Deutéronome que le châtiment suit la mesure du péché : Pro raensura peccati erit et plagarum modus^; c'est-à-dire selon le commentaire do Denjs le Chartreux, que la peine doit toujours être proportionnée à la faute : Ut culpœ proportionata sit pcena; de sorte que si la faute est légère, le châtiment doit être léger, grave si la faute est grave, et très-grave si la faute est très-grave. Or, trouvez-moi un péché que Dieu ait puni d'un châtiment plus terrible, plus lourd, plus universel que celui qu'il a fulminé contre l'impureté; puisqu'il a été jusqu'à se repentir d'avoir faii l'homme, jusqu'à sacrifier tant de petits enfants innc^-
(i; Gcn. 3, 12. (2] Lev.tcr. 25, ■>.
cents, jusqu'à abîmer le monde entier sous les eaax. Donc il faut dire que de tous les péchés l'impureté est le pins grave. — Mon père, ce raisonnement n'est pas admissible en bonne théologie. — Arrêtez, pareille objection fut faite un jour à «n démon qui, interrogée pour savoir quel était le plus grand de tous les péchés, avait répondu sans balancer que c'est Fimporeté : on le taxa d'erreur, en lui répliquant que Tidolâtrie, le désespoir, la haine de Dieu étant des péchés opposés à des vertus plus eminente», sont par conséquent plus grands. Le diable, qui est. un habile théologien, car il n'a point été lésé dans ses qualités naturellé?s, résolut l'objection par une distinction : Quantum ad theologiam majora sunt ista, quantum ad effeetus majora sunt illa. Il avait raison : les péchés opposés aui vertus théologales sont plus considérables, en tant qu'opposés à des vertus plus éminentes, c'est vrai ; niais 1© péché d'impureté est plus grave à cause des conséquences funestes qu'il entraîne, et des effets détestables qu'il prodoit. C*est lui qui remplit l'enfer de réprouvés, et, comme il fut révélé à une sainte àra^, autant l'orgueil a peuplé l'abîme de démons, autant l'impureté le comble d'hommes et da femmes livrés àia volupté.
VI. Le plaisir »#nsu©l n'est, après tout, qu'une goutte du calice des démons, ou une émanation momentanée du feu de l'enfer, comaìe l'appellent l'abbé Guerric et saint Augustin ; luais fut-il cent fois plus grand qu'il n'est, vaudrait-il la peine, }* vous le demande, de l'acheter au prix d'une telle difformité d« Tàme et du corps, et qui plus est, au prix de tant de dommages? Oui, je dis bien, do tant de dommages : car l'impureté n'est pas seulement un mal très-grave sous tous les rapports, mais c'est aussi un mal très-pernicieux, parce qu'il dépouille sa victime de tous les biens : il lui enlève la fortune, la santé, l'honneur, en un mot les biens de tout*
DE l'impureté. 170
genre, temporels et éternels. Pour toucher cette vérité au doigt, vojez ce jeune homme à qui son père a laissé un riche héritage en biens meubles et immeubles : au bout de quelques années, on entend dire que ses plus belles propriétés ont été vendues ou confisquées, que les objets les plus précieux qu'il possédait ont été mis en gage, que sa maison est en ruine; et vous le voyez traînant dans les rues sans dignité, avec un extérieur pauvre, malpropre et misérable. Où sont ces habits magnifiques? qu'est devenu ce luxe avec lequel il fit son apparition dans le monde? où est cette pompe avec laquelle il brillait entre tous les autres? — Ah ! ce malheureux procès! — Quel procès? Non, non, c'est cet infâme rendez-vous. — Ah ! ces années stériles ! — Quelle stérilité? Non, non, ce sont ces nuits criminelles. — Ah! cette grêle ! — Quelle grêle? Non, non, ce sont ces passions dévorantes, cette habitude, ce libertinage, cette volupté effrénée qui a dissipé une si belle fortune. Ainsi l'affirme l'Esprit-Saint : Qui nutrii scorta, perdit sub stantiam , qui pascit meretrices , disperdit diviiias ^ . Voyez cette pauvre femme tout en larmes : pourquoi pleure-t-elle? Je vous le dirai : elle avait un riche écrin, rempli des joyaux les plus variés, les plus précieux; il ne lui en reste plus que l'inventaire. Où sont-ils allés? Demandez-le à ce mari libertin qui, après avoir sacrifié sa fortune à une passion criminelle, contraint sa pauvre femme à expier les péchés qu'il a commis : tandis qu'il fait bonne chère au dehors, il la condamne à de rudes carêmes chez elle, et après avoir jeûné des semaines entières, il dépense, il gaspille tout en un jour de fête pour un vil plaisir. Est-il étonnant que ces hommes tout charnels, se vautrant continuellement dans la fange, contractent des maladies incurables? On les voit s'avan-
(1) Prov. 29. 3.
ISO SERMON VII.
cer pâles, épuisés, défaits, remplis de maux ; à peine leur reste-t-il assez de force pour faire ce douloureux aveu : il n j a plus une partie saine dans ma chair, il n'y a plus de paix dans mes os. Direz-vous que j'exagère ? Mais, je vous le demande, les bains, qui les fréquente? les hôpitaux, qui les infecte? les chirurgiens, les médecins, qui les ennuie et les fatigue? ne sont-ce pas partout les victimes de la sensualité? Pourquoi écrit-on tant de recettes, si ce n'est pour remédier à leurs maux? pourquoi tant d'emplâtres, si ce n'est pour couvrir leurs plaies? pourquoi tant d'onguents, si ce n'est pour calmer leurs souffrances ? Et après cela on oserait bien dire : quel mal y a-t-il dans une faiblesse des sens? Oh! chair triste et ignominieuse ! N'est-ce pas vous, libertins, que l'on voit sortir en public avec les os cariés, la moelle pourrie, la tète chauve, les yeux éteints, les organes usés, les esprits vitaux consumés, et un cortège de maux de toute espèce? Et puis, avec cette haleine fétide, qui infecte tout ce qu'elle touche, vous auriez le front de répéter : quel mal y a-t-il dans une faiblesse des sens? C'est un mal si pernicieux, si pestilentiel, qu'il vous rend plus infects que Lazare dans son tombeau, plus couverts de plaies que Job sur son fumier, et qu'il fait de votre corps un amas d'ordures, ou, si vous voulez, un purgatoire de supplices; voilà pourquoi, mes frères, les voluptueux sont considérés par les hommes de poids et de sens comme des gens sans valeur dans les affaires publiques, sans fidélité dans leurs promesses, sans conscience dans le négoce, rebutés comme impropres à la culture des arts, obtus dans les sciences, incapables de tout bien quelconque, sans honneur, sans crédit, objets d'ignominie sous tous les rapports. C'est le portrait qu'en fait saint Jérôme, en les appelant : Querulos, iracundos, imperiosos, serviliter Mandas, omnibus inutiles; -Quejrelleurs, colères, impérieux, servilement adulateurs.
LE l'impureté. 181
inutiles à tout. « Pour moi je soutiens que l'impudique est un pécheur infâme, oui, infâme ; et si l'on suivait le conseil de saint Paul, celui qui vit publiquement dans le libertinage devrait être traité comme un excommu^ nié, et fùt-il votre plus proche allié, votre frère, vous ne devriez pas vous asseoir à la même table avec lui, bien moins encore manger du même plat : Si is qui frnier nominatur^ est fornicatore cmn hi'jusmodi 7iec cibum sumere^. Il devrait même être chassé de l'église comme un possédé, montré au doigt par tout le monde, ou au moins renvoyé avec ignominie sous le portique, au lieu assigné jadis par le concile d'Ancjre pour les énergumènes. Et s'il voulait lever la tête, et recommencer à assassiner les âmes par des regards, des propos, des postures indécentes, faisant des signes de côté et d'autre, oh ! alors tous les prêtres devraient se redresser en criant à haute voix : Loin d'ici les profanes ! A. la porte, impudiques, à la porte ! Allez-vous-en, vous qui êtes plus épicuriens que chrétiens, en qui on ne découvre qu'une âme toute charnelle, plutôt matière qu'esprit, et dont le corps est plus infect qu'un cadavre : Procicl esfo, profani !
VII. Perfide, hideuse, implacable volupté, n'es-tu pas encore assouvie? Voilà ta victime dépouillée des biens de la fortune, de la santé, de l'honneur : qu'as-iu encore à lui ravir? Il reste encore ce qu'il y a de plus précieux en lui. Saint Luc, parlant de l'enfant prodigue, dit qu'il dissipa sa substance en vivant dans la luxure : Dissipavit substantiarn suain vivendo hcxuriose- . Par la substance on n'entend pas ici les richesses ; ce ne sont là que des accidents éphémères : la substance d'un homme est ce qui le fait homme, ce qui le distingue de la brute, à savoir, la raison, l'esprit, l'intelligencu.
(1) 7 Cor. 5, II. \2] Luc. 15, 13,