V. M. Ili
C'est là ce que perdit l'enfant prodigue en s'abandonnant à la luxure, comme l'affirme Tite de Bosra : Dissipava substantiam suam, id est, intellectum. Et c'est là, en effet, ce que perdent tous les impudiques ; ils deviennent complètement aveugles, plus animaux que raisonnables, ne pensant pas plus à leur âme que s'ils n'en avaient point. Voyez-en un exemple dans la malheureuse femme de Putiphar : à peine se fut-elle livrée à l'impureiê, qu'elle perdit, en quelque sorte, la lumiere de la raison ; elle ne vit plus la dignité de sa naissance qui touchait au trône; elle foula aux pieds la fidélité conjugale; elle ne tint pas compte de l'inégalité de rang et de sa qualité de maitresse. La volupté lui a arraché les jeux pour les jeter sur Joseph, qu'elle idolâtre : Irijecit ociilos in Joseph \ dit l'Ecriture. Remarquez l'emphase de celte expression : elle a jeté les jeux, elle les a perdus; que pourrait-elle voir désormais, la malheureuse? Pourraitelle sans yeux pleurer son aveuglement? Au lieu de pleurer son péché, elle pensa, par un péché nouveau et plus grand encore que le premier, à tuer cet innocent. Et bien loin de se repentir de son criminel désir, elle s'affiio-ea plutôt de n'avoir pu l'exécuter. Comment peut-on en venir à de tels excès? Ne vous en étonnez point : la malheureuse avait perdu la téle. Trouvez-moi maintenant un mal plus pernicieux que celui qui s'empare de la sorte de la partie la plus noble de l'homme, de la raison. Hélas î je frémis d'horreur en voyant comment s'exprime sur le compte des impudiques le prophète Osée, lorsqu'il affirme que non-seulemeni ils ne se détermineront pas à se convertir une bonne fois, mais qu'ils n'y penseront même pas : Non dabunt cogitationes suas, ut revertantur ad Deum suum, quia spiritus fornicaiionum in medio eorum^. Pesez bien ces dernières paro-
(1) Gcnes. 30, 7. (2j Ose. 5. 4,
les, qui sont d'un grand poids : « Uesprit de fornication <3St au milieu d'eux. » Voilà pourquoi les impudiques sont insatiables dans leur passion charnelle, et ne pensent plus ni à Dieu, ni aux saints, ni à l'éternité; ils sont toujours enfoncés dans leur bourbier ; soit qu'ils mangent ou qu'ils boivent, qu'ils se promènent ou qu'ils vaquent à leurs affaires, ou qu'ils se récréent, ils ne sont occupés que de pensées déshonnêtes. Leurs regards, leurs discours, leurs rêves mêmes n'ont point d'autre objet ; parce que chez eux la lumière de la raison est éteinte, et elle a fait place à l'esprit de fornication : Spiritus fornicationum in medio eorum. Il semble que la volupté leur serve d'àrae, et qu'elle soit comme le but de toutes leurs pensées, le centre de tous leurs mouvements, et le principe de toutes leurs affections : in medio eorum. Comme l'araignée se tient au milieu de sa toile, serrant fortement sa proie de toutes parts, de peur qu'elle ne s'échappe, ainsi se tient la volupté au milieu de leurs cœurs : in medio eorum.
VIII. Permettez-moi de m'écrier ici avec l'Apôtre : Quis vos fascinava^? « Qui vous a fascinés, »» voluptueux? Comment pou vez-vous estimer léger un péché si grave, un vice si funeste? Comment est-il possible que vous ne parveniez pas à comprendre les maux innombrables et les dommages énormes qu'il vous occasionne? Si vous n'êtes pas touchés de la ruine de votre fortune, de votre santé, de votre honneur, ni des ravages causés dans vos sens et dans les puissances de votre âme, ne soyez pas du moins insensibles à ces plaies profondes qu'il fait dans le cœur, savoir l'habitude invétérée dans le mal, les remords de la conscience, la défiance de Dieu, le désespoir du salut, les irréparables conséquences d'une mort imprévue : plaies cruelles, qui, sans faire
(1) Gai. 3, i.
couler le sang, épuisent le cœur. Sériez-vous d'une plus forte trempe qu Henri YIII, roi d'Angleterre? Or, ce prince , au rapport de Sanderus, du moment qu il se laissa prendre dans les filets de la volupté, n'eut jamais plus une heure de tranquillité ; il devint à charge à soimême et aux autres, fut agité de remords et de craintes continuelles, et livré en proie d'une maniere increvable aux plus graves afflictions de l'esprit et du corps : Mirahile dictu est in quantas animi vitœque perturbationes inciderit.. Avouez la vérité, impudiques : combien de fois pensifs, mélancoliques et solitaires, ne maudissezvous pas vous-mêmes les violentes étreintes de votre passion? Combien de fois n'arrosez-vous pas vos chaines de larmes infructueuses, sans pouvoir faire autre chose, malgré l'amertume de vos soupirs, que de vous envelopper de la tète aux pieds du manteau de votre honte et de votre confusion? Induantur... pudore, et operiantur sicut diploide confusione sua^ . Comment donc ne vous réveillez-vous pas ce matin? Comment n'ouvrezvous pas les yeux? Comment ne redoutez-vous pas un mal si funeste, si pernicieux et pour l'âme et pour le corps, et pendant la vie et à la mort, et dans le temps et dans leternité? 0 Saints du paradis, vous qui avez demandé à Dieu d'être plutôt possédés du démon que vaincus par la luxure; saints Martyrs, vous qui, pour repousser une impudique, vous êtes coupé la langue avec les dents et la lui avez crachée au visage ; saintes Vierges, vous qui, pour échapper au feu de la volupté, vous êtes jetées toutes vivantes dans des brasiers ardents, je vous invoque aujourd'hui, je vous supplie du fond du cœur d'éclairer ceux qui m'écoutent, afin qu'ils comprennent et méditent celle grande vérité. Mais pourquoi invoquer les Saints, si nous trouvons mùme des païens
\\)rsai. i:s, 20.
DE l'impureté. 185-
qui eurent le courage de réprimer en eux-mêmes avec des charbons ardents les flammes de la concupiscence? Pourquoi rappeler les martjrs, lorsqu'on trouve même des animaux qui lavent dans le sang la tache de l'adultere? Pourquoi rappeler de tendres vierges, si l'on a vu des pierres voler spontanément en éclats à cause de l'indignité de l'acte impur? Bien plus, les démons euxmêmes n'ont pas pu supporter parfois l'infection de ce vice pestilentiel. 0 Dieu immortel! les brutes en comprennent l'opprobre, les rochers se brisent sous son poids, les démons frémissent d'horreur à la vue de sa laideur; et l'homme plus dur que la pierre, plus stupide que les brutes, plus méchant que les démons, n'en saisit pas la gravité, n'en apprécie pas les funestes conséquences, et le commet sans scrupule, et s'en va répétant que c'est un léger mal, un rien : Quis vos fascinava? Qui vous a fascinés, ó impudiques? je vous le demande encore une fois ; tant de dureté et d'aveuglement est-il possible?
— Mais, mon pere, « je suis jeune, vous dirai-je avec saint Augustin ; je fais ce qui me plait, et plus tard j'en ferai pénitence; ♦» Juvenis sum^ facio quod me delectaty et postea pœnitentiam agara. Vouloir interdire aux jeunes gens tous les plaisirs, c'est déclarer la guerre à toute l'humanité. Si la volupté m'a òté les biens, la santé, l'honneur, l'intelligence, la paix du cœur, elle m'a laissé du moins le libre arbitre, et le temps ne manquera pas pour faire pénitence. — Ah! jeune insensé! file vous a laissé le libre arbitre? Eh bien, soit! mais elle l'a tellement enchaîné, captivé, qu'elle rend votre mal non-seulement très-grave sous tous les rapports, uès-pernicieux en tant qu'il ruine en vous toute espèce de biens, mais encore incurable, et presque sans remede.
— Incurable? — Oui, oui, incurable. Vous ne le croyez pas? Un instant de repos, et vous verrez si je ne vous fais pas toucher au doigt cette terrible vérité.
TROISIÈME POINT
IX. Jetez au feu les écrits blasphématoires de Luther et de Calvin qui osèrent soutenir que tout péché prive l'homme de sa liberté; mais, tout en embrassant les décrets du saint concile de Trente, qui définit que tout pécheur, si pervers qu'il soit, garde encore la liberté de choisir et d'agir avec une volonté pleinement maitresse de ses actions, écoutez en même temps ce que dit sainÉ Augustin; à savoir que la volupté, si elle ne force pas la volonté au mal, la tient néanmoins tellement captive, dès qu'elle s'est engagée dans ses filets, qu'il lui est trèsdiflScile de s'en débarrasser. Le voluptueux, il est vrai, pèche d'abord librement ; puis il continue par habitude, mais à la fin il persévère dans le péché, par je ne sais quelle impuissance d'en sortir, par une sorte de nécessité morale ; car, comme le dit fort bien le saint Docteur, l'habitude contractée par l'abus de la liberté et qui en est la peine, crée la nécessité : Pœnalis vitiositas suhsecuta ex liberiate facit necessitatem. Voyez-en un exemple dans ces invités aux noces de l'Evangile : pas un n'accepta l'invitation : Et cœperunt sîmul omnes se excusare^. Le premier qui avait acheté une maison do campagne allégua l'urgence d'aller la visiter : Villam emi, et necesse habeo exire, et videre illam. — Mais ne pourriez-vous pas venir malgré cela? — Je le pourrais à la rigueur ; mais je vous en prie, excusez-moi : Hahe ine excusatum. Le second allégua qu'il avait acheté des bœufs : Juga boum emi quinque, eoprobare illa. — Mais encore, ne pourriez-vous pas venir? — Je le pourrais à la rigueur, mais de grâce, excusez-moi :
(1) Luc. li. is.
DE l'impuketé. 187
Hahe me excusatum. Le troisième fut retenu par une affaire d\ine autre sorte : Uxorem duxi; je me suis marié, et sans chercher à s'excuser, il dit rondement : Non possum venire; je ne puis venir. — Mais ne pourriez-vous pas?... — Non, vous dis-je, non ; je ne le puis pas, non possum. Voyez, dit Cajetan, quelle différence entre celui-ci et les deux premiers : ceux-là refusaient d'aller par négligence ; celui-ci par impuissance : il est retenu par une femme : Vacare delectabilibus non parit negligentiam, sed reddit impotentem ad veniendum. Ce mystère vous regarde, impudiques. Toutes les fois que Dieu vous appela soit par des inspirations intérieures, soit par les remords de votre conscience, soit par la bouche de ses ministres, qu'avez-vous répondu? — Mon Dieu! je le voudrais bien, je le devrais même; mais... mais!... je ne pourrais donc jamais plus me permettre un regard? Jamais plus le moindre allégement à ma passion ? Hélas ! non, je ne le puis pas, c'est impossible : Non possum venire. Les solennités de la sainte Vierge, celles des saints Patrons se succèdent; amis, domestiques, connaissances, tous se pressent dans les églises et vont y recevoir le pain eucharistique : je devrais y être le premier et donner le bon exemple, je le sais, j'en conviens ; mais je ne le puis pas : Non possum venire. Arrivent les Pâques ; il y a excommunication pour quiconque n'approche pas de la table sainte; moi aussi je voudrais et je devrais y aller; mais mon Dieu! comment briser? comment me dégager! Hélas! non, je ne le puis pas ; c'est impossible : Non possum venire. — Qu'en dites-vous, hommes sensuels? reconnaissez-vous maintenant que votre mal est incurable, que c'est un mal presque sans remède?
X. Mais pour aller jusqu'au fond de cette vérité, savezvous pourquoi l'impureté est im mal incurable? C'est qu'elle jette le pécheur dans le pire de tous les états,
dans le désespoir. C'est l'Apôtre qui nous l'enseigne : « Ayant perdu tout espoir de salut, ils s'abandonnent à la dissolution et se plongent dans toutes sortes d'impuretés ; « Qui desperantes, semetipsos tradiderunt impudicitiœ^ in operationeni immunditiœ omnis^. Tel est l'effet ordinaire de ce vice : renverser complètement l'édifice de la grâce, et jeter le pécheur dans les bras du désespoir. Mais de qui ou de quoi désespère-t-il? reprend saint Jean Chrysostôme. Il désespère de sa conversion, il désespère de sa persévérance, il désespère du pardon jde ses péchés; il désespère de sa propre volonté, il désespère de Dieu, il désespère de lui-même. Il me semble entendre le voluptueux se dire en lui-même : Hélas! jcomment pourrais -je rompre ces chaînes? Comment pourrais-je sortir de ce labyrinthe où m'a engagé une passion si tenace? comment me dégager de ses filets? comment?... comment?... Et puis fussé-je même converti, comment pourrais-je persévérer? N'ai-je pas protesté cent fois, mille fois que je voulais en finir? et mille fois j'ai manqué de parole, et je me trouve aujourd'hui plus enfoncé dans le bourbier que jamais. Non, il n'est pas possible que Dieu me pardonne tant d'iniquités; jamais un Dieu qui est la pureté même ne voudra rece- | voir un cœur si rempli d'ordures; non, il n'y a plus .d'espoir pour moi. El une fois que l'esprit impur a étoulfé l'espérance dans le cœur de ce libertin, celui-ci s'abandonne sans frein à ses passions : Desperantes, semetipsos ti^adiderunt iwpudicitiœ. De là ces morts de désespérés qui font frémir d'horreur quiconque a encore quelque sentiment de foi et de piété dans le cœur. Il ne vous sera plus difficile maintenant d'admettre le fait lamentable qu'on rapporte d'un grand pécheur, lequel invité, pressé à l'article de la mort de congédier uno
(1) Ei:h. 1, 10.
DE l'impureté. 1<S0
misérable créature qu'il entretenait chez lui, et qui, à ce moment suprême, était encore à ses côtés, répondit avec une sorte de fureur : Je ne le puis pas. — Mais pourtant il vous faut bien de toute nécessité la quitter. — C'est impossible. — Mais faites-le du moins pour l'amour de Jésus. — C'est impossible. — Ne voyez-vous pas qu'il ne vous reste plus que quelques instants à vivre?
— C'est impossible. — Mais vous allez vous damner?
— C'est impossible, c'est impossible ; et en prononçant ces paroles de désespoir il remit son âme entre les mains du démon. N'en sojez pas surpris, car l'impureté est un mal incurable de deux chefs : et du côté du pécheur qui désespère absolument de son salut éternel, et du côté de Dieu qui lui tourne le dos. Les voluptueux ressemblent à des blessés qui dorment déjà dans leurs sépulcres : Sicut vulnerati dormientes in sejndcris^ : telle est la description que le Prophète nous en donne ; ce sont, en effet, des hommes qui vivent dans leur chair corrompue comme dans un tombeau, morts à la grâce et objet de dégoût pour Dieu. Que résulte-t-il de là? C'est que Dieu ne daigne plus penser à eux : Quorum non es yneraor amplius'^; il leur soustrait, et ajuste titre, ses secours efficaces, et les abandonne à l'oubli et à la perdition : Quorum non es memor amplius. Ou bien, selon l'interprétation ordinaire. Dieu ne les réveille plus dans leur tombeau : Unde Deus non excitât eos. Et en effet, essayez de parler de l'éternité à un homme sensuel : Deus non excitât; il s'en moque. Montrez-lui l'enfer ouvert à ses pieds : Deus non excitât ; il le traite de fable. Amenez-lui un confesseur qui l'exhorte au bien : Deus non excitât; il change aussitôt de conversation. En un mot, il ne sent plus les remords de la conscience, il n'a plus une pensée salutaire qui lui fasse impression ;
•X Psal. :■' G, [Ij Ilid
]90 SERMON vn.
il est arrivé à cet état si misérable que les saints Pères ont décrit, en versant des larraes, état d'endurcissement, état d'insensibilité, état de perdition : Unde Deus non excitât. Et pour tout dire, ils arrivent jusqu'à perdre la foi. — Quoi ! perdre la foi? — Oui, jusqu'à perdre la, foi, jusqu'à vivre en athées, marqués du sceau de la bête, qui est le signe des réprouvés, comme on le voit par l'exemple de ce fameux Simon de Tournai qui illus» tra par son génie l'université de Paris. Comme il s'était épris d'un amour criminel pour une femme nommée Alcide, la passion obscorcil tellement cette belle intelligence qu'il devint athée. Ajant composé un traité contre les trois legislatura, Moise, le Christ et Mahomet, au moment mém© eu, è^ kaut de la chaire, et d'un ton qui montrait déjà les fwies dont il était agité, il lança cet atfreux blasphème : De tribus impostoribus, Moyse, Christo et Maumete, il fut frappé d'un coup d'apoplexie et tomba à terre pour ne plus se relever : il roule les yeux, pousse des mugissements plaintifs, et muet pour tout le reste, il n'a de voix que pour prononcer le nom d'Alcide. On lui dit d'invoquer le nom de Jésus, et il appelle Alcide. On lui montre son cher Boëce , et il répond Alcide. On le conjure d'articuler au moins un peccavi, mais il ne sait, il ne veut, il ne peut dirç autre chose qu Alcide ; il écume, il frémit, et avec ce nom diabolique sur les lèvres et cet objet plus que diabolique dans le cœur, il expire en réprouvé, après avoir vécu en athée. Voilà comment meurent les voluptueux : ils portent en réalité sur le front le caractère des réprouvés, parce que leur mal est incurable et presque sans remède.
XI. Mais, mon père, si ce péché est un mal si grave, un mal si pernicieux, un mal incurable, le monde est plein de réprouvés; qui pourra jamais se sauver? Si Dieu ne pardonne pas ce péché-là, disent les voluptueux, pour qui sera le paradis? — Faut-il vous dire toute la
DE l'impureté, 191
vérité? Ecoulez et je finis: je nai plus que deux mots à vous dire, mais deux mots d'une autorité si vénérable et d'un sens si clair, qu'ils sont sans réplique. Le premier est de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Multi sunt vocatif pauci vero electi^ ; c'est-à-dire, selon l'explication do saint Grégoire, beaucoup sont appelés à la vraie foi, mais peu sont élus à la gloire. L'autre mot est de l'apôire saint Paul: Neque fornicarii,... neque adulteri, tiecjue molles^... regnum Dei possidebunt^ ; « les impudiques ne posséderont point le royaume de Dieu, n Ces deux vérités semblent indépendantes l'une de l'autre, et pourtant il y a entre elles une admirable connexité. Quand je vois d'une part le petit nombre des chrétiens qui se sauvent, et de l'autre le grand nombre des hommes adonnés à la sensualité, qui est la plaie du monde, je me dis : s'il est vrai que les voluptueux n'ont point de part au royaume des cieux, il s'ensuit qu'il est peu de chrétiens qui se sauvent, attendu qu'il en est tant qui sont plongés dans l'impureté, et si peu qui vivent dans la chasteté. Et mon sentiment est confirmé par cette parole célèbre de saint Rémi, qu'à part les entants, peu parmi les adultes sont sauvés, et cela à cause du vice de la chair: Exceptis parvulis, eœ adultis propter carnis vitiurn, pauci salvantur . — Mais, mon père, c'est là aigrir la paix, et non la guérir; c'est vouloir nous jeter dans le désespoir, et non nous amender.
XIL Eh bien! venez tous vous prosterner aux pieds de Jésus-Christ, et permettez que le crucifix à la main je vous crie: aux grands maux les grands remèdes; extremis malis, extreraa remedia. Quel remede Notre- Seigneur a-t-il employé pour un si énorme péché? Dans le corps de Lazare enseveli depuis quatre jours, il envisagea l'image d'un voluptueux en proie à la corruption
(Ij Matth. 23, 16. (2) / Cor. 6, 9-10.
du péché, et à cette vue il gémit, il versa un torrent do larmes, et s'écria: Lazare, veni foras^ ; « Lazare, sors du tombeau ; " et non content de ses pleurs, il voulut du haut de cette croix verser un fleuve de sang, il voulut avoir le corps déchiré de la tète aux pieds comme un malfaiteur. Mais pourquoi tant de sang, tant de plaies? — Pourquoi? pour laver les souillures de tant d'impuretés. Voilà donc, mes frères, le vrai remède pour un mal si funeste : des larmes et du sang. C'est un remède assez difficile, je le sais, j'en conviens : mais aux grands maux les grands remèdes. Pour se le rendre plus facile, s'il est ici quelque impudique qui ait vieilli dans l'habitude du vice, qu'il se recueille et jette un coup d'œil sur les fautes sans nombre qu'il a commises sans interruption depuis son enfance: grand Dieu! quelle sera sa confusion en ce jour fatal, où il lui faudra comparaître tout couvert de souillures en présence du ciel et de la terre ! quelle sera sa confusion en s'entendant reprocher par Jésus-Christ toute la suite de sa vie criminelle, avec les détails de lieux, de temps, d'espèce, de nombre, et toutes les circonstances les plus horribles de ces péchés si ignominieux ! Si en ce moment même, mon pauvre pécheur, Dieu tirant le voile vous fit apparaître devant cette assemblée tel que vous êtes, et mît en évidence toutes les mauvaises actions commises par vous seul, ou avec d'autres, ou dont vous avez été cause, en séduisant telle ou telle personne, en apprenant le mal à telle ou telle innocente ; oh ! Dieu, de quel tremblement vous seriez saisi pour le reste de vos jours ! Quels spasmes vous éprouveriez ! Ah ! vous en mourriez de honte ! Est-ce donc qu'il ne faudra pas un jour que toutes ces iniquités soient dévoilées? Pourquoi donc ne pas embrasser le remede quelque amer, quelque difficile qu'il soit?
llj Joan. II. J3,
DE l'impureté. 193
Il faut des larmes, mon frère ; des larmes, des larmes, ma sœur: et les larmes d'un cœur repentant. Mêlez vos pleurs à ceux du bon Jésus, demandez-lui pardon du fond du cœur en vous frappant la poitrine, imitez la ' Madeleine qui, à la vue de ses péchés, fondit en larmes ; et tenant embrassée la croix, répétez plusieurs fois : Pardon, mon Dieu, pardon ! Ne tardez point de mettre ordre à votre conscience par une confession g-énérale, précédée d'un examen aussi exact que si après la confession vous deviez comparaître immédiatement au tribunal de Dieu. Quelles confessions, helas ! avez-vous faites jusqu'ici? Je m'adresse à vous qui, dans l'acte même de la confession, avez multiplié vos péchés par une nouvelle délectation dans le mal ; à vous qui, en examinant votre conscience, avez ajouté au nombre par de nouvelles chutes ; à vous qui, en accusant vos péchés, en avez caché par honte les circonstances qui vont jusqu'à en changer l'espèce ; à vous qui, par votre attachement à l'occasion prochaine dans laquelle vous avez croupi jusqu'ici, avez rendu nulle une action si sainte ; à vous qui, tout en vous excitant au repentir, avez éprouvé de nouvelles sollicitations au péché : ne vojezvous pas que votre contrition a été insuffisante, défectueuse, inefficace, et qu'au lieu de recevoir un sacrement, vous n'avez fait que multiplier vos sacrilèges? Oh ! Dieu, quels désordres ! Ah ! courez promptement aux pieds d'un confesseur, pour pleurer une vie si criminelle ; pleurez même au pied de ce crucifix, pleurez le triste état de votre conscience ; et si les larmes ne suffisent pas, versez du sang, donnez-vous une sanglante discipline ; châtiez par le jeune, le cilice et les austérités, cette chair qui vous a trahis jusqu'ici. Si vous n'en avez pas le courage, je le ferai pour vous : mais tandis que j'offre à Dieu mon sang pour laver tant de souillures, poussez au moins un soupir, frappez-vous la poitrine,
et demandez tous pardon à haute voix ; criez tous, me» bien-aimés: Pardon, mon Dieu, pardon! Mes chers frères, aux grands maux les grands remèdes. Le mal de l'impureté n'est que trop grave et trop pernicieux, et pour qu'il ne soit pas incurable il faut des larmes et des larmes amères, il faut le sang d'une rude pénitence : je verserai donc du sang et vous des larmes, des pleurs amers, pour obtenir le pardon de tant de turpitudes. [La discipliné). Mais à quoi servent mes larmes, ô mon doux Sauveur, à quoi sert mon sang, si, pour rappeler à la vie ce Lazare pourrissant dans son tombeau, cet impudique qui a vieilli dans le mal, vous n'employez votre voix toute-puissante? Appelez-le donc vous-même; ma voix trop faible n'arrive pas jusqu'à lui : faites retentir fortement la vôtre à son cœur, afin qu'il l'entende du fond de cette tombe infecte où gît son àme : Veni foraSy sors de cette maison indigne, sors de ces amours jmpurs, sors de cette liaison criminelle, de ces soirées, de ce réduit ; si ce n'est pas assez, sors de ce monde, oui, sors de ce monde : aux grands maux les grands remèdes. Vous, jeune homme, pourquoi ne vous retirez-vous pas dans un couvent d^s plus austères, afin de conserver intacte votre pureté? Et vous, jeune fille, pourquoi n'allez-vous pas vous cacher au fond d'un monastère, afin de vous maintenir pure et sans souillures ? Si vous n'en avez pas le courage, au moins baissez les yeux lorsque vous rencontrerez des objets dangereux ; arrachez des murs de votre maison ces peintures indécentes, livrez aux flammes ces livres mauvais, ces lettres obscènes, fuyez ces discours déshonnétes, fréquentez les sacrements, retranchez les occasions : ce point est important, j'y insiste: retranchez les occasions, autrement vous tomberez. En finissant, je m'adresse à vous, mon bien-aimé Jésus ! et les larmes aux yeux je vous remercie de m'avoir appelé à ce saint état, et de m'avoir
DE l'impureté. 195
accordé la grâce de faire vœu de chasteté perpétuelle. Et pourquoi, mon doux Jésus, la première fois qu^ ma mère m'enveloppa de langes ne m'avez-vous pas éclairé sur le prix d'un pareil trésor? Ah ! que je voudrais avoir fait dès lors un si beau vœu ! Oh! quelle joie, quel paradis pour une âme que de vivre chaste et pure! Essajezle, mes bien-aimés, essajez-le, vous surtout, jeunes gens à la fleur de l'âge, jeunes filles innocentes, qui avez conservé pur jusqu'ici le lis éclatant de la pureté, ah ! prenez garde de le ternir, car le premier pas serait pour vous un précipice. Vous venez d'entendre quel mal énorme c'est que le péché déshonnéte, mal très-grave, mal très-pernicieux, mal incurable : formez donc la sainte résolution, je ne dis pas le vœu, mais la résolution ferme, généreuse de perdre plutôt mille fois la vie que de le commettre une seule fois. Bien mieux, prenons tous une si belle résolution ; car je ne veux pas croire qu'il j en ait parmi vous un seul qui soit souillé de ce vice, ceux qui le sont n'ayant pas coutume d'assister aux sermons. Si je me suis tant échauÛé, c'est que j'ai fait comme un homme affligé qui, ne pouvant s'adresser à celui qui est cause de sa douleur, s'épanche comme il peut avec tous ceux qu'il rencontre. Formons donc tous ensemble, mais du fond du cœur, le ferme propos de perdre plutôt fortune, réputation, santé et vie, en un mot tous les biens d'ici bas, que de commettre le péché déshonnéte, soit en pensées, soit en paroles, soit en actions, et mettons cette sainte résolution entre les mains de la tres-sainte Vierge : 0 Marie, auguste vierge, puissante reine et mère de la pureté, agréez l'offrande de notre bonne volonté : les genoux en terre, les mains jointes et les yeux tournés vers vous, nous vous supplions, ô Vierge singulière, douce entre toutes les vierges, de nous délivrer de nos fautes et de nous rendre doux et chastes : Virgo singularis, Inter ornnes mitiSy Nos cidpis solutos, Miles fac et castos. Araen.
rOUR LE JEUDI APRÈS LÉ PREMIER DIMANCHE DE CARÊME.
Ecce mulier Chanancea à finibili illis^ egresso clamavi t, diceas ei : Mi,sererc met. Domine fili David : filia mea maie a dœmonio vejcatur.
Voilà qu'une féT.me Cananéenne, sortie de ces confins sVcria, en lui disant : Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi : ma fille est cruellement tourmentéfi par le démon. Matth. 15, 22.;
I. Je ne blâme pas la Cananéenne de ce que, pousséepar l'amour maternel, elle se jette respectueusement aux pieds du Sauveur, pour en obtenir un miracle en faveur de sa fille possédée du démon. C'est déjà beaucoup, on ne peut le nier, que dans une âme élevée au sein des ténèbres du paganisme, ait pu luire une lumière tellement vive, qu'elle fût capable de reconnaître comme tout-îpuissant celui qu'elle appelle simplement Fils de David : Miserere mei. Domine fili David. C'est beaucoup qu"'elie ait eu assez d« courage, pour fouler aux pieds tout respect humain, et traverser la foule, afin d'obtenir un rescrit favorable à sa supplique. Elle fut admirable de patience en ne se laissant point déconcerter par \e dédain, ni rebuter prar le refns, plus admirable encore d'humilité en ne s'offensant point de se voir re poussée en termes fnjurieux : Non est bonum sumere panem filiorum, et mittere canibus ^ ; « il n'est pas bon*
(lì Matlh. fâ. ?0.
'dé prendre le pain des enfants et de le jeter aux .chiens. » Bien loin de là, elle baise la main qui la rejette, et répond aux affronts mêmes pgr d'humbles remercîjnents. Ce sont là de belles vertus, je les loue, loin de Jes blâmer ; mais je dis que ces vertus si héroïques elle aurait pu les employer avec plus de mérite, et en tirer meilleur parti. Lisez la supplique qu'elle présente au Sauveur : Miserere mei, Donnine fìU David : filia mea maie a dœtnonio vexatur; « Ayez pitié de moi. Seigneur ^Is de David : ma fille est cruellement, tourmentée par le démon. » Conjment ! tant de peine pour chasser un démon qui tourmente le corps de sa fille ! et pour chasser ces démons qui pervertissent son âme et se font adorer par elle dans des idoles de pierre, pas une parole? Tant de vœux, tant de démarches et de soupirs pour le corps et pas même une pensée pour l'âme? Laissons, si vous le voulez bien, cette pauvre mère aux pieds du Sauveur, elle en obtiendra la santé parfaite de sa fille. C'est à vous que je m'adresse, pauvres mondains, que je vois tous si occupés : on spécule, on sue, on étudie, on se fatigue^ on se tourmente, mais pourquoi? Serait-ce pour assurer le salut de son âme? Hélas !. on pense à tout, excepté à l'âme. Le salut aux yeux des mondains est l'affaire d'hommes désœuvrés, sauvages, mélancoliques, exilés du commerce du siècle. Grand Dieu ! comment ne suisr je pas dévoré, consumé d'un saint zèle, en entendant de pareils propos? L'affaire du salut éternel une affaire de désœuvrés! Eh bien! je vais vous prouver que cette affaire mérite les soins les plus empressés de notre part, parce que c'est — une affaire de la plus haute importance ; ce sera le premier point : — Une affaire trèsr incertaine ; ce sera le second : — Une affaire dont la perte est irréparable; ce sera le troisième. — - Ames créées pour l'éternité, je ne vous aimerais pas autant que ■ yous le méritez, si je ne déployais pas ce matin tous p. M. m.
198 SERMON Vili.
les efforts de mon zèle, pour vous faire comprendre combien il importe de vous sauver, et vous ne vous aimez pas vous-mêmes, si vous ne me prêtez pas sur ce sujet une attention toute spéciale, afin de vous convaincre qu'il s'agit d'une affaire très-importante, très-incertaine, et dont la perte est irréparable. Commençons.
PREMIER POINT
II. Un digne et grand objet est toujours fécond en pensées grandes et élevées. Cela étant, quel objet plus grand, plus sérieux, et partant plus digne d'être médité que celui du salut éternel, qui est la fin dernière et le souverain bien de Thomme? en connaissez-vous? Ah ! puissé-je vous le faire vivement comprendre aujourd'hui. En guise d'introduction, je rappellerai cette méditation courte, mais substantielle, efiîcace, qui était si familière à mon père séraphique saint François. Pour fuir le monde, il se retira sur les cimes les plus escarpées de l'Alverne, et là, s'étant façonné un petit abri avec des branches d'arbres, il se représentait au-dessus de sa tête le paradis ouvert, sous ses pieds l'enfer béant, et son âme comme suspendue entre les deux, avec la faculté de s'envoler en haut, pour aller jouir de Dieu dans la gloire avec les bienheureux pendant toute l'éternité, ou de se précipiter dans l'abime, pour j blasphémer éternellement avec les démons : Paradisus apertus y inferyms apertus, christianus in medio. Oh ! quelles résolutions magnanimes, quelles pressantes sollicitudes un si grand objet enfantait dans ce cœur séraphique ! Quelles affections, quelles ardeurs, quels désirs excitait dans le cœur de mon vénérable père la vue des biens et des maux éternels ! Le feu qui le dévorait était capable d'embraser cette sainte montagne et d'attendrir les rochers eux-mêmes. Pécheur, vous qui allez répé-
tant que Taffaire du salut éternel est bonne pour des gens désœuvrés, jetez un regard sur le ciel ouvert audessus de votre tête, et l'enfer ouvert sous vos pieds : vous êtes au milieu : voyez là haut quel séjour de joie et de félicité! voyez en bas quel séjour de tourments, de rage et de désespoir! Là haut, quelles suaves harmonies ! en bas, quels féroces mugissements ! Quels tourments atroces, d'une part ! quelles ineffables délices, do l'autre! Que de démons pour maltraiter les réprouvés! que de beautés en Dieu pour charmer les élus ! Que d'angoisses! que de joies! Quelles ténèbres! quelle lumière! Quels grincements de dents! quels doux cantiques! O paradis! ó enfer? Voilà, pécheur, ce que c'est que l'affaire du salut : c'est, comprenez-le bien, ou conduire l'âme dans le sein de Dieu, pour s'y reposer, se consoler et être heureuse; ou l'entraîner dans l'abime pour y pousser des hurlements, des frémissements de rage, et des blasphèmes avec les démons, et cela pendant toute une éternité. Grand Dieu ! est-il rien de plus important que cela? Nous sommes ici suspendus, mes bien-aimés, entre des feux éternels et des jouissances éternelles, et l'on a encore le courage de rire, de s'amuser, de se parer? et ce qui est pis, on se fait encore illusion? on se livre à la sensualité, à la dissolution, au péché ? enfin, ce qui est le comble du mal, on ne craint rien, on ne se soucie de rien? Eh bien! prenez à deux mains toutes les affaires du monde, toutes les menées des politiques, tous les secrets des cabinets, toutes les intrigues des cours, tous les manèges de la diplomatie, toutes les manœuvres de la guerre, tous les traités de paix ; supposons que cette masse d'affaires repose sur vous et que toutes se règlent d'après votre volonté : trouvez-vous, à les bien peser, qu'elles aient des conséquences plus importantes, ou plus avantageuses pour vous que l'affaire de votre salut ou de votre damnation
20Gr SERMON VIIT.
éternelle? Saints anachorètes, vous qui avez fui ie monde pour vivre dans des solitudes horribles, peuplées de loups, de tigres et de lions, ne prenant pour nourriture que l'herbe des champs, et pour breuvage que l'eau des marais, condamnant votre corps à ne reposer que sur des épines ou sur des rochers, et allant même jusqu'à le déchirer sur des pierres ou des fouets : je vous ai accusés, je l'avoue, de trop de cruauté contre vousmêmes, lorsque je ne saisissais pas encore la portée de cette parole : ou se sauver ou se damner pour une éternité, mais maintenant qu'avec l'aide de Dieu je la comprends, je ne m'étonne plus que d'une chose, c'est que tout le monde ne coure pas s'ensevelir dans la solitude pour assurer une affaire si importante.
III. Je voudrais bien que vous me disiez, mes chers frères, si ces saints solitaires qui, pour se sauver, allèrent dresser leurs tentes sur les sommets les plus inaccessibles, avaient plus de dangers à craindre que nous, ou bien s'ils aspiraient à un paradis plus magnifique que le nôtre, ou enfin s'ils redoutaient un enfer plus terrible? Gomment! ceux-là ont fait à leur corps une guerre si rude, luttant continuellement contre leurs passions, et nous, nous vivons si tranquilles? Si la récompense est égale, si la peine est égale, si le risque est égal pour tous, pourquoi ont-ils tant fait, tandis que nous ne faisons rien ou du moins si peu? Voici pourquoi : c'est que nous avons les yeux bandés, et que nous ne parvenons pas même à nous faire une légère idée d'une éternité de délices et d'une éternité de tourments. 0 Dieu de majesté ! vous qui mesurez les immenses espaces de l'éternité, quâ n'envoyez-vous en ce moment à ceux qui m'écoutent un rayon de lumiere qui la leur fasse comprendre? que no donnez-vous à ma langue des paroles de feu pour la leur retracer vivement? 0 longueur ! ò largeur! 6 hauteur! p profondeur ! ô abime^ ò durée! ô immensité des siè-
des éternels! vous surpassez infiniment toute pensée, toute imagination, toute expression. 0 mort! ó mort! toi dont la faux inexorable décide en un instant d'une éternité ou heureuse ou malheureu:<e, que tes consé' (!iuences sont grandes et terribles ! S'il en est ainsi, que faites-vous, mes bien-aimés, à quoi pensez-vous? Quelle est votre folie? Ah! je ne puis la déplorer assez amère-? ment, et je voudrais, comme le saint homme Job, que mon visage fût tout enflé à force de verser des larmes : Faciès mea intumuit afletu^. Encore une fois, quelle extravagance ! Vous êtes raisonnables, vous êtes doués d'un jugement sain, vous avez la foi, et malgré celî^ vous souffrez, vous suez, vous vous épuisez, vous vous fatiguez, vous vous tourmentez pour des bagatelles, pour des affaires que malgré toutes vos combinaisons vous verrez tourner de travers, et vous pensez si peu à la grande affaire de votre salut, affaire qui dépend uniquement de l'attention que vous j donnerez, affaire qui, selon qu'elle est bien ou mal conduite, assure ou met a néant tout le reste ! Ah ! pleurez, ô saint évéque Césaire, vous qu'on entendait si souvent et le jour et la nuit, même pendant votre sommeil, vous écrier d'une voix qui faisait retentir toute votre maison : « Il n'y a point de milieu, il faut de deux choses l'une : ou monter au ciel ou descendre en enfer; » Duo sunt, nihil est medium, duo sunt: aut incœlum ascenditur, aut in infernum descenditur ; pleurez, dis-je, l'égarement des mondains qui prennent une aussi grande pensée pour umî pensée d'hommes désœuvrés, mélancoliques. 0 aveuglement! m'écrierai-je avec saint Ephrem, ô aveuglement! vous ne vous préoccupez même pas par la pensée des biens éternels : 0 exccecationem, o imposturami bona illa ir.imortalia ne cogitatione quidem complecteris.
202 SERMON vni.
IV. Il n*est personne qui ne taxe de folie Esaù, parce qu'il a vendu pour une bagatelle, pour un plat de lentilles, un privilège tel que le droit d'ainesse. Cependant ijuand je me mets à considérer les circonstances dans lesquelles il se trouvait, au lieu de blâmer son imprudence, je me sens plutôt touché de compassion. Le malheureux revenait de la chasse, harassé de fatigue, il avait faim et se sentait défaillir : ne pouvant obtenir de son frère peu courtois de quoi se restaurer, autrement qu'en lui vendant son droit d'aînesse, il accepta la condition, et renonçant à ses prétentions, il mangea ce mets fatal qui lui laissa dans le cœur un éternel regret. Mais du moins il raisonnait sagement ; il est vrai, se disait-il, que c'est malheureux de vendre une principauté pour un plat, mais si je meurs à quoi me servira la puissance et la grandeur, si ce n'est à orner ma tombe d'un titre un peu plus beau? En morior ; quid rnihi proderunt primogenita?^ Ce cas est vraiment digne de compassion; mais vous ne m'en inspirez aucune, vous qui, pour des affaires terrestres, pour des hochets d'enfants, pour de misérables bagatelles, dissipez le riche héritage de la gloire, et condamnez votre pauvre âme à la mort, et à la mort éternelle. Esaù, contraint par un besoin extrême à souscrire une convention inique, ne trouve pas grâce auprès de vous ; et vous ne voulez pas que je gémisse en vous voyant perdre le paradis pour un caprice? Et quand, dites-moi, quand vousréveillerezvous une bonne fois pour comprendre l'illusion qui vous fascine l'esprit dans une affaire d'une telle importance? Si vous voulez vous prémunir contre la séduction des fausses apparences de ce monde, venez avec moi à la cour de Philippe II, roi d'Espagne, tourmenté par la goutte pendant deux années entières : regardez-le cloué
(1) Gen. 25, 32.
sur son lit, déjà depuis cinquante-trois jours, sans pouvoir bouger ni changer de position. Le voilà réduit à l'état de cadavre avant d'être mort ; on frissonne en le voyant ; la gangrène, en rongeant peu à peu ses chairs, a réduit son corps à un tas infect de pourriture et de vers ; il n'a plus que les yeux et la langue. Près de rendre le dernier soupir, il se tourne vers le prince Philippe son fils, et ayant fait ôter la riche couverture de son lit, il lui montre sa poitrine qui n'est plus qu'une plaie; et le regardant d'un air majestueux et compatissant à la fois, il semble lui répéter avec plus de vérité encore qu'Esaù : En morior^ quid mihi proclerimt primogenita? Voilà, mon fils, à quoi se réduisent ces diadèmes tant recherchés ; à quoi me sert d'avoir commandé à plusieurs royaumes? à quoi me sert d'avoir été le maître sur terre et sur mer, d'avoir été l'arbitre de la paix et de la guerre, et de tant d'affaires politiques, si je suis encore incertain de la grande affaire de mon salut éievïiQÎÎ Quid proderunt, quid proderunt primogenitai Apprenez de cette corruption qui me dévore à vous conserver vous-même, et sachez qu'il ne vous, servira de rien d'avoir été roi, si vous ne réussissez à sauver votre âme. Permettez que je fasse écho à la voix de ce prince mourant, par les paroles de l'Esprii-Saint : Quid prodest homini, si universum munduni lucretur^ animœ vero suœ detriraentum paôiatur^Î u Que sert à l'homme de gagner tout l'univers, s'il perd son âme? »• Voilà, mon cher frère, où aboutissent les grandeursmêmes du trône : à une poignée de cendres, de pourriture et de vers. Pourquoi donc ne laissez-vous pas pénétrer jusqu'au fond de votre âme ce quid prodest? Fussiez-vous dans ce monde l'homme le plus adroit dans ses conseils, le plus intelligent dans le maniement des affai-
(1) Matth. 26, 15.
-204 SERMON VIIÏ.
res, le plus habile dans le commandement des armées, gi TOUS vous damn.ez, à quoi bon? Qidd prodesti Fussiez-vojas plus riche qu'un Crésus, plus sage qu'un Salor mon, plus fort que David, si vous vous perdez, quid prodest? Fussiez-vous le plus beau, le plus gracieux, le plus obligeant des hommes, attirant à vous tous les cœurs, si vous vous perdez, quid prodest? Qu'avez-vou^ à répondre à l'Esprit-Saint qui vous fait entendre, pai* ce quid prodest, que les richesses, la science, la beauté, les plaisirs, les jouissances, et tous les biens qui peuvent se rencontrer dans cette vallée de misères, ne sont rien, si vous ne vous sauvez éternellement? Que pouvezvous lui répondre? Hélas ! de toute l'éternité, après mille et mille réflexions, tous les damnés ensemble n'y trouveront pas une réponse ; et toujours ils rediront, stupéfaits, étonnés, furieux : Insensés que nous étions ! à quoi nous a servi l'arrogance des richesses et l'orgueil de la yie? Nos insensata... Quid prò fuit nobis jactantia divitiaruniy et superbia vitœ^Î
V. Que si l'exemple d'un monarque de la terre ne suffît pas pour vous faire comprendre l'importance du salut, levez les veux au ciel et voyez ce qu'a fait le grand monarque de l'univers pour vous sauver. Ah ! que n'a-t- 11 pas fait? Tout ce qu'il a fait, dit l'Apôtre, c'est pour pela qu'il Ta fait : Omnia propter electos, ut ijjsi saluterà consequantur^ . S'il nous a créés, n'est-ce pas pour nous sauver? S'il a mis les créatures à notre service, n'est-ce pas pour nous sauver? Si Dieu a donné à notre âme toutes ses puissances, s'il l'a ornée de tant de qualités, s'il a doué notre corps de tant de perfections et d'organes, qu'a-t-il voulu par là, sinon nous rendre capables d'atteindre à notre fin éternelle ? Promenez les regards autour de vous, contemplez ce magnifique théâ-
(l) Sap. 5, 4-S. (2} // Tim. 2, 10.
tre, les cieux, l'air, la terre, les mers, les fleuves, les montagnes, et tout ce que l'univers renferme de beau et de bon ; vojez tous ces royaumes, ces empires, ces dynasties distribuées selon les règles de ses conseils éternels^ ces cours, ces tribunaux, ces livres, ces lois, ces statuts qu'il a fait dresser pour le gouvernement des peuples : pourquoi tout cela, si ce n'est pour nous sauver? Omnia pr opter electos. Mais laissez de côté les rouvres de la nature : n'est-ce pas pour la même fin que ]e Fils unique du Père a ordonné toutes les œuvres de la grâce? Et ne l'entendez-vous pas proclamer tous les jours par le prêtre à l'autel dans ces paroles du symbole : Qui pr opter nos homines et pr opter nostrani saluterà descendit de cœlisi S'il a pris noire chair dans les chastes entrailles d'une Vierge, s'il a voulu naître nu dans une étable, s'il a vécu en mendiant dans la Judée, s'il a arrosé la semence de l'Évangile de tant de sueurs, s'il a eu les chairs mises en lambeaux, les veines déchirées par les fouets et les clous, s'il a rougi ùë son sang et le prétoire, et les rues de Jérusalem, et la montagne du Calvaire, si enfin il a expiré sur une croix au milieu des tourments, et après une agonie si cruelle que les cieux et les abîmes, les ang^s et les démons ne purent le contempler sans horreur^ pourquoi tout cela, si ce n'est pour nous sauver? Or, faisons ici une réflexion, mes frères , si le salut éternel de l'homme était le saltit de Dieu lui-même, aurait-il pu faire pour soi-même, tout Dieu qu'il est, plus qu'il n'a fait pour nous? Et nous, que faisons-nous pour nous sauver ? Plaise à Dieu, mon cher frère, que vous ne passiez pas des semaines entières sans y pen'sér ! Un bout de messe aux jours d'obligation, un chapelet récité tant bien que mal le soir, une modique aumône de temps en temps, et voilà tout. Ne vous apercevez-vous pas qu'avez une vie si relâchée vous :u,*créditez les blasphèmes des gx^ntils, auxquels, d'après'
206 SERMON Vili.
le témoignage de saint Paul, les amoureux excès du Sauveur paraissaient une insigne folie? Gentibus autem stultitia^. Et de fait il en serait ainsi, si l'affaire de notre salut n était d'aucune importance. C'aurait été une folie de la part du Fils de Dieu de souffrir tant de mauvais traitements, de dévorer tant d'affronts pour un objet de nulle valeur, comme c'en serait une pour un homme qui se jetterait à la mer au milieu dune affreuse tempête pour aller pêcher au fond de l'eau une poignée de sable. Il faut donc conclure ou que la Sagesse essentielle du Pere s'est trompée en employant des moyens si extraordinaires, si étranges pour sauver nos âmes, ou que nous sommes nous-mêmes des dupes en faisant si peu d'efforts pour une affaire si importante, la seule importante. Et si vous me dites que Dieu ne peut se tromper, je ne puis dès lors m'empêcher de frémir avec saint Eucher, et de m'écrier à pleine voix : Si Dieu ne peut se tromper, c'est nous qui nous trompons en vivant comme nous vivons, dans l'oubli complet de l'afiiiire unique et souverainement importante, celle de notre salut, par où nous donnons à entendre à quiconque a le sens commun que nous sommes des insensés. Pardonnez, si je j)arle comme je pense : oui notre conduite est une insigne folie, et toute autre folie comparée à la nôtre peut même passer pour sagesse : Supra omnem errorem est negligere salutis negotium.
VI. Je voudrais pourtant secouer aujourd'hui votre torpeur, et s'il en est parmi vous qui n'aient jamais pense sérieusement jusqu'ici à sauver leur âme, qu'ils commencent au moins dés ce moment à y penser. Faitesmoi donc comprendre, mes bien-aimés, comment, après que le Fils de Dieu a versé jusqu'à la dernière goutte "^e son sang pour y noyer le maudit péché ; après que
(l; 7 Coy. 1. 23.
la sentence de mort a été mise en pièces par les mains transpercées de mon Jésus ; après que la gloire du paradis, ce magnifique et ineffable paradis est devenu, par la mort de ce généreux testateur, Yotre patrimoine, votre héritage, votre royaume ; après que le bras tout^ puissant de Dieu s*est fatigué à produire pour vous tant de merveilles ;- comment, dis-je, il se fait qu'après tout cela, vous marchiez encore dans la voie du salut avec autant de nonchalance que s'il s'agissait d'une affaire qui vous fût étrangère ; que vous regardiez encore la vie future comme si elle était incertaine, que vous soje^ encore épris de la vie présente comme si elle était immortelle, que vous serviez encore votre Dieu, votre maitre éternel, comme si son service était un dur esclavage, et que la vie fût trop longue pour une affaire aussi sérieuse. Insensés! quelles seront vos transes à l'article de la mort! Il le sut bien ce malheureux jeune homme, qui, appelé de Dieu à prendre Thabil religieux dans un ordre austère, et déjà reçu par la communauté, recula par cette seule pensée qui lui vint à l'esprit : je suis fort, bien constitué, bien portant; et j'irais passer toute ma vie dans les jeûnes, les veilles, les mortifications, la psalmodie et la solitude? Â^hl non, il n'en sera pas ainsi. Savez-vous quelle fut encore la durée de toute sa vie? Quatre mois et quelques jours, et arrivé au moment de la mort, le malheureux ne pouvait recouvrer la paix. Ah! c'est que votre vie est une horloge à part' dont Taiguille passe touc d'un irait du midi au soir. Mais quand même vous auriez encore trente ou quarante ans à vivre, qu'est-ce que cela en regard de l'éternité : Quid hoc ad œternitatemi Qu'est-ce que trente ou quarante ans de sérieuse application paur une affaire d'une sf haute importance? Un château vu de près vous semble" grand comme la moitié d'une ville ; éloignez-vous de trois lieues, comme il se rapetisse ! éloignez- vous de di*
208 SERMON Vili.
lieues, et vous le verrez à peine à l'aide d'une lunette^ Tant que nous vivons, notre vie nous paraît longue, dans cent mille ans elle nous paraîtra une heure, un instant; faut-il pour cet instant risquer l'éternité? Appelez la raison à votre secours, vous qui mettez tant de prudence dans les affaires de ce monde, et dans celles de votre âme tant de négligence : que vous en semble? Est-il raisonnable de risquer, pour un instant de vie, une éternité? Quoi! une éternité en balance! il est en votre pouvoir de l'assurer, cette éternité, et vous ne faites pas tout pour l'assurer? et vous faites si p^u pour rassurer, et vous ne faites rien pour l'assurer? bien plus, vous travaillez avec une sorte de délire à la perdre? D'où vient donc un désordre si étrange? Auriez-vous bu de ce poison léthargique dont parle Isaïe? Usque ad fundum calicis soporis hibisti^ ; et vous a-t-il fait oublier ce que vous êtes, ce que vous serez, où vous allez, quel est votre but, et quelle sera votre fin? Et es- vous des hommes ou des fantômes? Quel charme vous a donc fascinés? Mon Dieu, que c'est affligeant!...
DEUXIÈME POINT
VIL Je pourrais me consoler encore jusqu'^à un certain point, si cette affaire était aussi certaine qu'elle est importante. Mais elle est tout à la fois et très-importante et très-incertaine : comment donc peut-on ne pa» fondre en larmes en vojant la folie de la plupart des mortels? La plupart en effet vivent comme s'il n'v avait point pour eux d'enfer, et qu'ils eussent en main Id paradis. Et pourtant, s'écrie saint Bernard, qui de vous est assez innocent, assez consommé en vertu, assez agréable à Dieii, pour pouvoir dire franchement de soi»
^1; /.•«. ôî. 17.
IMPORTANCE DU ^ALUT. 209^^
Hïême : Je éuis du nombre des élus, je suis inscrit dans le livre des prédestinés. Qui peut le dire? Chacun, au contraire, baissant la tête ne doit-il pas se deniander avec anxiété : 0 Dieu, qu'en sera-t-il de moi? Me sauveraije? C'est ce que fit Marguerite d'Autriche, femme de Philippe III roi d'Espagne, princesse d'une rare vertu. Se promenant un jour dans les galeries du palais royal,elle fixa les yeux sur un tableau où étaient représentéesdeux échelles , l'une très-étroite qui s'élevait au ciel , et par laquelle montaient à grand'peine quelques rares élus, que tenaient par la main leurs anges gardiens; l'autre très-large qui, par une pente rapide, aboutissait à l'enfer, et par laquelle descendait gaiment la multitude au milieu des chants et des danses. La vertueuse reine se mit à pleurer à cette vue, et une de ses dames d'honneur lui en ayant demandé la cause : Hélas! répondit-elle, je me trouve moi-même dans cette alternative, ne sachant laquelle des deux échelles je prendrai, celle qui conduit au ciel, ou celle qui conduit en enfer; et vous trouvez étrange que je pleure? Ah! qu'en §era-t-il de moi? Me sauverai-je? Sage princesse, vous n'êtes pas la première à qui cette pensée ait arraché des larmes. Saint Bernard a pleuré avant vous en méditant ces paroles : Nescit homo utrum amóre an odio digmcs sit * ; « nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine. » Qui sait, se disait-il souvent, ce qu'il adviendra de moi? Serai-je sauvé ou damné? citoyen du ciel ou tison d'enfer? Et on le voyait la tête baissée, le visage abattu, les yeux enfoncés, l'air inquiet et soucieux, répéter en gémissant : Nescit homo, ^ nul ne sait. « Un Bernard s'exprime ainsi, lui qui, au moment de mourir, demanda pardon à son corps de l'avoir trop maltraité. Que dironsnous donc vous et moi qui le traitons si délicatement I
. (1) EccU, 9. i.
210 SERMON Vili.
Saint Bernard avait-il une âme plus précieuse que la nôtre ou plus importante à sauver? Avait-il quelque article de foi plus terrible que ceux que nous professons? D'où vient donc que vous et moi nous vivons comme si nous étions en possession d'un blanc-seing pour notre salut? ou comme si Dieu nous avait assuré le paradis par une donation entre vifs? Nous n'y pensons point, etnous allons jusqu'à nous endormir au milieu d'une voie semée de périls. Je comprends maintenant ce mot de saint Grégoire : Diabolus quos vult pertXere, securos feeit ; « Le démon inspire de la sécurité à ceux qu'il veut perdre. •» Oui, le moyen de nous perdre éternellement, c'est cette maudite assurance qui nous fait tenir pour certaine et immanquable la chose du monde la plus chanceuse.
VIII. Supposons un cas : soit un gentilhomme de trèsnoble lignage et d'une complexion délicate, qui, à la fleur de l'âge, se dépouille de tout pour suivre nu Jésus-Christ nu ; il entre dans un Ordre austère, et pendant trente ou quarante ans d'une vie très-religieuse et très-mortifiée il ne commet, pour autant qu'on peut en juger humainement, aucune faute mortelle pleinement délibérée. La discipline presque toutes les nuits, chaque jour plusieurs heures d^oraison, des jeûnes plusieurs jours de la semaine, tel est le genre de vie dans lequel il persévère jusqu'à son dernier soupir. Après avoir reçu avec une piété exemplaire les derniers sacrements de l'Eglise, il termine une si sainte vie par une mort non moins édifiante. Or, dites-moi, s'il vous plaît, si vous pouvez m'assurer que ce religieux soit sauvé ? Oseriezvous garantir avec serment que son àme est en lieu sûr? Voici un papier, signez. — Doucement, mon père, dou* cément. — Qu'est-ce à dire? vous craignez? vous hésitez? Eh! pourquoi? — Mais, mon père, je ne nie pas que ce religieux ne soit mort avec tous les signes de
«alut; mais qui peut savoir le fond de son cœur? Les jugements de Dieu sont des abîmes : J.udicia tua abyssus multa K Apres tout, il n'est pas encore béatifié par l'oracle du Vatican, et la trompette de l'Esprit-Saint fait retentir à nos oreilles que le juste se sauve à peine : Justus vix salvabitur^ , et que tout est incertain dans l'avenir : Omnia in futurura servantur incerta^. Que son salut soit probable, je l'affirme, j'en fais serment» et je suis prêt à le signer; mais qu'il soit certain, c'est ce que je ne puis ni ne veux garantir. — Vraiment ! vous ne pouvez donc m'assurer du salut de cet homme qui a donné à Jésus-Christ tout ce qu'il avait; et vous vous promettez de vous sauver, vous qui dilapidez le patrimoine de Jésus-Christ et qui dépouillez ses membres? Vous avez des craintes sur le salut de celui qui a^ passé toute sa vie dans la prière, la pénitence et le jeûne; et vous ne craignez pas de vous damner, vous qui con*sumez la votre dans le luxe, le jeu, les amours coupables, les amusements et la débauche? Celui-là n'est pas encore sûr d'être sauvé qui pourrait dire avec saint Paul : Nihil raihi conscius swm^, « ma conscience ne me reproche rien; » et vous vivez dans une imperturbable sécurité, vous qui pouvez dire en toute vérité : Iniquitates meœ supergressœ sunt caput meum ^, « mes iniquités sont montées jusqu'au dessus de ma tête? » Ahi grand Dieu ! un religieux qui a vécu comme un saint peut être damné, et un chrétien qui vit comme un turc présume de pouvoir se sauver! Et sur quoi fondez- vous cette maudite assurance? Et vous pensez avec cela me faire accroire que vous aimez votre àme, et que vous voulez la sauver? Non, je le dis franchement, et j'en gémis de compassion en le disant, non, vous ne l'aimea
(1) Psal. 35. 7. (2) I Pelri 4. 18, (3) Eccl. 9. 2,
(4) / Cor. 4, 4. (5) Psal. 37, 5,
212 SERMON Vin,
pas; non, vous ne voulez pas la sauver. Mais pourquoi ne le voulez-vous pas ? Dites-moi, mes bien-aimés, pourquoi ne le voulez- vous pas? Il ne s'agit point ici de vos enfants, -de vos neveux, ou d'amis, de compagnons, de parents ; il s'agit de vous-mêmes ; et non de votre corps caduc, fragile et mortel, mais de votre âme, de votre être spirituel et éternel. Oui, chrétiens, il s'agit de cette âme qui est unique et immortelle. Que puis-je jamais .attendre de vous, si je n'obtiens pas aujourd'hui que vous aimiez votre âme? Pour quel objet pourrai-je vous inspirer de l'intérêt, si je ne parviens pas à vous toucher de compassion pour vous-mêmes? Ah! ayez pitié d'une âme dont ce Dieu crucifié a eu pitié jusqu'à mourir pour elle ; ayez pitié, je vous le répète les larmes au:j yeux, ayez pitié d'une âme qui ne peut être malheureuse sans l'être éternellement : Miserere, miserere animce tuœ, placens Deo * .
IX. Nous voulons vous obéir, mon père, mais oh! Dieu, comment? et que faire? — Ecoutez. Un cavalier ayant perdu sa route au milieu de la neige, par un temps d'hiver rigoureux, se mit à chevaucher à travers uno plaine immense qui lui parut la route la plus sûre. Deux paysans qui le virent lui crièrent de toutes leurs forces de retourner en arrière. Mais le cavalier, uniquement attentif à retrouver sa route, n'en continua pas moins son chemin. Arrivé au bout de cette plaine, il reconnut que c'était un lac profond que l'hiver avait recouvert d'une glace très-perfide, ici solide, là moins épaisse, très-mince ailleurs, selon qu'il y avait dessous des sour» ces plus ou moins abondantes. Le cavalier jeta un regard en arrière, à moitié mort de frayeur à la vue du danger qu'il avait couru, et prit la résolution, non-seulement de ne plus s'exposer à ce péril, mais même de ne jamais
(\) Eccli. 30, 21.
plus voyager dans ces environs. Et vous, mon cher frère, vous qui vivez un jour en état de grâce et trente en état de péché mortel, ce qui signifie que vous vous trouvez le plus souvent entre les griffes du diable, est-ij possible que vous ne vous aperceviez pas du danger que vous courez? Sur quel abîme vous avez marché jusqu'ici! ce n'est pas sur dix ou quinze pieds d'eau, mais sur « le puits de l'abîme » puteum ahyssi^ « sur un étang de feu et de soufre, » in stagnum ignis et sul* phuris^ ; vous vous êtes promené sur le bord du précipice éternel. Eh bien! arrêtez-vous ici, regardez en arrière et frémissez à la vue de votre péril passé. Faisons donc ensemble quelques réflexions : n'est-il pas vrai que tout ce que Dieu a fait, que tout ce qu'il a souffert, il l'a fait et souffert pour votre éternelle félicité et la mienne? N'est-il pas vrai que nous ne sommes sur la terre que pour aller au ciel? N'est-il pas vrai que nous devons mourir? que nous aurons à rendre compte de toutes nos pensées, de toutes nos paroles, de toutes nos actions? que nous devons être jugés, et que la sentence qui sera portée décidera de notre bonheur ou de notre malheur éternel? Ces maximes ne retentissent-elles pas continuellement dans les confessionnaux, dans les oratoires et du haut des chaires? Et ces maximes sont-elles vraies? Sont-ce des maximes indubitables, ou bien des illusions, des rêves? Si ce sont des rêves, des illusions, que faisons-nous ici? Nous y perdons le temps. Pourquoi ne pas l'employer comme tant d'autres le font à satisfairci nos sens? Si ces maximes sont de vaines illusions, à quoi bon les autels, les églises, les crucifix, les images, les stations, les indulgences, les sacrifices, les aumônes, les lectures, les prédications, les processions, les bénédictions, les chapelets, les offices ? Eh ! lâchez la
(1) Apoc. 9, 2, (2) Ibd. 20, i), .
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bride à toutes vos convoitises et courez cueillir sans pudeur toutes les fleurs que vous rencontrerez. Si ces maximes sont fausses, mon pauvre pécheur, vous en faites encore trop ; abandonnez-vous hardiment à toutes sortes de désordres : que Dieu cède le pas à la créature, le paradis à la terre, le corps à l'esprit, et menons la vie... précisément comme on le fait aujourd'hui. Mais si ce sont des vérités, et des vérités infaillibles, et si vous les admettez comme telles, parce qu'elles reposent sur la parolo de Dieu, et que les cieux et la terre s'ébranleront sur leurs fondements plutôt que cette parole ne vienne à faillir, oh! alors vous en faites trop peu pour vous sauver, mon cher frère, vous ne faites même presque rien. Quelle extravagance, convenez-en, quelle extravagance que la vôtre ! Penser comme vous pensez, parler comme vous parlez, agir comme vous agissez, vivre comme vous vivez, quelle folie! A quoi en effet pensezvous? à quoi avez-vous pensé jusqu'ici? A toute autre chose qu'à votre âme... Et si la mort vous surprenait en cet état? Et s'il vous fallait, dans un mois, comparaître au tribunal de Dieu, seriez-vous prêt pour ce grand voyage? Seriez-vous content de vous-même? La con-, science, que vous en dit-elle? Vous avez fait jusqu'ici du bruit dans le monde; votre nom retentit partout avec gloire et est entouré d'estime; vous vous êtes enrichi, vous avez joui, vous jouissez encore. Mais l'âme? Vous êtes-vous jamais recueilli au pied d'un crucifix pour penser à votre âme? Vous étes-vous jamais jeté aux genoux d'un oonfesseur pour apprendre de lui les moyens de la sauver? Etes-vous jamais allé trouver quelque saint religieux d'une prudence reconnue pour le , consulter et recevoir de lui des règles adaptées à votre état, afin d'assurer la grande affaire de votre galut? Mais, grand Dieu! souffrez que je vous le depiande encore une fois : si dans un mois, dans un jour,
demain, vous alliez mourir, qu'en serait-il do votre âme? de cette âme que vous avez trahie, de cette âme infortunée, qu'en serait-il? Ecoutez-moi, mon pauvre pécheur : si vous ne pensez pas à cela, je dis que vous êtes un insensé ; si vous j pensez, et que vous ne le crovez pas, vous êtes un païen; si vous y pensez et lo croyez, sans vous amender, vous êtes un désespéré. Mais non, arrêtez-vous, ne partez pas encore. Si l'affaire de votre salut ne vous émeut pas malgré son importance et malgré son incertitude, je suis sûr que vous vous sentirez pressé en considérant que sa perte est irréparable. Cette pensée vous rendra sage, elle vous sauvera et je m'en réjouirai. Reposons-nous.
TROISIÈME POINT
X. J'ai beau penser, réfléchir et spéculer, je ne saurais trouver à une négligence aussi prodigieuse qu'une excuse inadmissible. On est bien persuadé que le salui est une afl'aire très-importante, et même l'affaire capitale ; on reconnaît aussi que c'est une affaire dont l'issue est très-incertaine ; mais on espère que si l'on vient à la manquer la première fois, on aura le temps et les moyens de Ja reprendre. Serait-ce là votre espérance? E:5;aminons-la donc. Avez-vous plus d'une âme, dites-moi, en avez-vous plusieurs, de sorte qu'après avoir perdu la première vous puissiez sauver la seconde? Votre âme n'est-elle pas unique, comme l'appelait David, unicam meam^i N'est-elle pas seule? Comment donc pouvez-vous la risquer si facilement? Si vous aspirez à une dignité et que vous veniez à échouer, vous
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en êtes contrarié.^?, il est vrai ; mais vous en poursuivez une autre. Si vous espérez quelque profit considérable d'une entreprise quelconque, et que l'affaire ne réussisse point, vous en avez de la peine ; mais line autre affaire plus heureuse vous dédommage et vous rend lo double de ce que vous aviez perdu. Et ainsi il y ai moyen de remédier à presque toutes les pertes temporelles. Mais si le pied vous glisse à l'article de la mort et que vous perdiez votre âme, quelle ressource vous reste-t-il ? Il ne vous en reste aucune : Nulla est redemptio. Vérité terrible ! 0 mon Dieu ! il faut cependant que cette voie du salut soit bien difficile, puisque j'en vois tant qui trébuchent et qui tombent sans retour. Voilà un Judas que l'avarice précipite au fond de Fabime : Seigneur, ayez pitié de lui, il sera libéral envers les pauvres, il fera la gloire de l'apostolat et deviendra le trophée de votre miséricorde. — Que dites-vous? Non, nulla est redemptio. — L'orgueil renverse un Tertullien. Ah! un seul rayon d'espérance le porterait à s'humilier le front dans la poussière; il rétracterait, toutes ses erreurs, il deviendrait l'ornement du catholicisme ; que répondez-vous, ô mon Dieu ! — Nulla est redemptio. Voici d'un autre côté qu'un esprit de vertige fait tomber Origene. 0 Dieu, quelles pénitences, quelles austérités il est prêt à entreprendre, si vous daignez lui accorder le pardon désiré. — Nulla est redemptio. En voilà une foule d'autres : c'est Jacques l'anachorète, tombé par fragilité ; c'est Osius, vieillard vénérable plus que centenaire, qui a succombé par faiblesse; c'est Henri VIII, jadis défenseur de l'Eglise et devenu l'esclave d'une brutale passion; c'est Luther, d'abord religieux estimé, qui ensuite vaincu par l'envie, mit en flammes tout le Nord de l'Europe ; c'est Calvin, c'est Bèze et une infinité d'autres, qui, la bouche contre terre, non-seulement promettent de se convertir, mais s'offrent
à subir les châtiments les plus terribles que la cruauté puisse inventer, pourvu qu'ils trouvent dans votre cœur un sentiment de compassion. — Non, non; nulla est redemptio. «Ah! enfants des hommes, jusqu'à quand aurez-vous le cœur appesanti ? »» Filii hominum, usqud quo gravi corde * ? Cette impossibilité de réparer jamais la perte de votre âme, si vous venez à vous damner, ne suffit-elle pas pour vous réveiller? Si vous aviez un procès qui mît en péril tout ce qui vous intéresse, votre vie, vos biens, votre réputation ; et que votre adversaire fût puissant, la cause embrouillée, l'issue douteuse, la sentence imminente, dormiriez-vous tranquille ment? Prendriez-vous toutes vos récréations sans trouble? Passeriez-vous tout le jour dans l'oisiveté, dans les cercles, dans les réunions? Un fou même en agirait-il ainsi? Comment donc avons-nous le courage de vivre si insouciants, d'ajouter incertitude sur incertitude, danger sur danger, lorsque nous avons sur les bras une affaire si importante et si chanceuse en même temps, et, qui plus est, tellement irréparable, que si on la manque une fois, il n'y a plus de remède, nous en sommes con^ vaincus. Oii met-on le bon sens, le jugement, la foi?
XI. Qu'y a-t-il donc à faire? Ecoutez : saint Jean-»- Baptiste traitait un jour un sujet semblable au mien, et avec une chaleur digne de celui qui était la voix du Verbe, il criait : « Déjà la hache est à la racine de l'arbre; " Jam securis ad radicem arboris posita est^. Malheureux, réveillez- votis une bonne fois de votre léthargie ; la mort voyage à grandes journées, et déjà ' elle lève sa terrible faux, prête à frapper le coup; elle vous vise, vous, et vous, et vous. Malheur à ces arbres qui ne répondent pas aux vues du maître en portant des fruits abondants ! Ils seront coupés, et après avoir été
(1) Psal. 4. 3, (2) Luc. 3, 9.
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coupés, qu'ils s'attendent à un châtiment beaucoup plus terrible encore, celui du feu : Omnis arhor non faciens fructum bonum excidetur et in ignetn mittetur^. La foule frappée d'épouvante en entendant ces paroles,, demandait avec anxiété au saint Précurseur ce qu'il y avait à faire pour échapper à une pareille extrémité : Et interrogdbant eum turhœ^ dicentes : Quid faciemus^? Alors le saint modérant le ton de sa voix, les instruisait avec bienveillance : Vous n'avez rien de plus à faire, leur disait-il, que ce qui vous a été prescrit par la loi : Nihil amplius, quani quod constitutum est vobis, faciatis^. Je sais combien je suis loin de Jean- Baptiste, et ce serait de ma part un aveuglement impardonnable que de l'ignorer; je n'ai point, je l'avoue, ce zèle apostolique si nécessaire à un ministre de l'Evangile ; mais puisque Dieu, mon maître, veut, par un juste jugement, que j'exerce un ministère semblable à celui de son saint Précurseur, je suis aussi contraint de vous crier : «• Déjà la hache est à la racine de l'arbre; » Jam securis ad radicem arboris posita est. Oui, mes frères, ce monde qui vous séduit est déjà frappé par la hache : il approche toujours davantage de sa ruine, et que vous servira-t'il tout à l'heure d'avoir suivi ses maximes, ses promesses et ses illusions? Que si vous me demandez : Quid faciemiis? « Que ferons-nous? « quelle meilleure réponse poiirrais-je vous donner que celle de Jean-Baptiste à ses auditeurs? Nihil amplius^ quam quod constiiutum est vobis, faciatis. Que chacun de vous s'applique à observer ponctuellement la loi divine dans l'état où Dieu l'a placé. Vous ne pouvez pas tous être ermites, moines ou religieux ; je n'en" demande pas autamt do vous, à moins toutefois qu'il ne se trouve quelqu'un parmi vous qui ressente une forte inspiration pour cet
Çl) Luc. 3, 0. i2) Ibid. v. 10. (3; Ibid. v. i3.
ctat; car, en ce cas, ne pas obéir à la voix de Dieu ce serait s'exposer au péril évident de se perdre, attendu que celui-là, Dieu ne veut pas seulement quMl soit sauvé, mais encore qu'il soit saint. Du reste, pour cenx qui ne sont pas appelés à une plus haute perfection, je ne demande qu'une chose : c'est que ce soir ils se retirent à l'écart pendant une demi-heure, et que là, au pied du crucifix, ils fassent un sérieux retour sur eux-mêmes, et se disent : Me sauverai-je? Qu'arrivera-t-il de moi? Serai-je du nombre des élus ou des réprouvés? Que doisje faire, ô mon Dieu, pour me sauver? Et si quelqu'un se juge incapable dé découvrir par lui-même la volonté de Dieu, qu'il s'en aille trouver un confesseur expérimenté et lui dise : Mon père, qu'ai-je à faire pour sauver mon âme? Quid faciam ut vitam œternam percipiam^ ? A quelle vertu dois-je m'appliquer le plus? de quel vice dois-je spécialement me garder? A quel genre de vie dois-je m'attacher? Quid faciara ut vitam œternam Xjercipiam? Et je suis certain qu'un confesseur prudent ne condamnera pas le soin que vous prenez de vos intérêts temporels et de l'avenir de votre famille; seulement il vous inculquera que les affaires du corps et du temps ne doivent jamais être préférées à celles de l'âme et de l'éternité. Comprenez-le bien, mes frères, on vous permet de prendre soin de vos affaires, de votre commerce, pourvu que la fin ait toujours le pas sur les moyens. Ainsi, ayez à cœur, marchands, de vous enrichir dans votre négoce, mais ayez Dien pms à cœur de vous sauver. Appliquez-vous, hommes d étude, à acquérir la science, mais appliquez-vous davantage encore à vous sauver. Ecclésiastiques, rendez-vous aptes à occuper ces bénéfices si avantageux, mais songez avant tout à vous sauver. Magistrats, tâchez d'arriver à ce poste, mai&
.- \\)Luc. 10, 17.
220 SERMON vili.
tâchez plus encore de vous sauver. Nobles dames, ctie^ valiers, soldats, ayez à cœur votre honneur, mais bien y)lus encore le salut de votre âme, pour lequel je vous demande une demi-heure d'application sérieuse. Vous semble-t-îl que je demande trop ? Quoi ! ce serait trop d'une demi-heure pour une âme immortelle? Trop pour une âme?
XII. Je veux vous confondre, s'il en est ainsi, en vous rapportant, pour confirmer tout ce que j'ai dit, l'exemple du saint martyr Dioscore. L'empereur Dèce l'ayant cité à son tribunal, lui demande d'un ton furieux qui il est : Je suis chrétien, Christinnus sicm, répond-il avec intrépidité, et la profession d'un chrétien est de sauver sor âme. ■ — Qui est ton père? — Je suis chrétien. — Ta patrie? — Je suis chrétien. - — Tes parents? — Je suis clirétien? — Ta condition? — Je suis chrétien. — Commetit! c'est ainsi que tu traites la majesté de l'empire? Je te ferai jeter dans les fers, je te ferai mettre les chairs en lambeaux, je te ferai mourir au milieu des tourments. — Et moi je souffrirai tout volontiers pour sauver mon âme, car je suis chrétien. On le roue, on le déchire, on récorche; mais lui, goûtant déjà les joies du paradis, répète constamment, avec un nouveau courage: Je suis chrétien. Il lasse la patience de ses bourreaux et épuise Itìurs tortures ; on emploie donc les caresses, et l'on fait venir une femme criminelle qui, par ses regards, ses sourires et ses agaceries, l'invite à pécher. L'héroïque jeune homme se trouvant attaché, et n'ayant point d'autre moyen pour défendre sa pudeur, se coupa la langue avec les dents, et la cracha toute sanglante au visage de cette furie, en balbutiant encore : Je suis chrétien : Christianus sum , et je veux sauver mon âme ! Ah ! souffrez que je m'écrie ici avec saint Paul : « Vous n'avez point résisté jusqu'au sang, en luttant contre le péché ; r^ Nondiiiu usqiie ad sanguinem rcstitistiSy
adversus pecf^tuin répugnantes^ . Qui de vous a -versé son sang pour sauver son âme? Est-il ici quelqu'un qui se soii laissé déchirer, écorcher vif pour le salut de son âme? Et vous trouveriez que c'est trop d'une demi-heured'application sérieuse à une affaire d'une si haute importance? Vous trauveriez que c'est trop, vous qui prodiguezsi inutilement les heures, les jours, les années, en les dépensant dans les jeux, les divertissements, dans les réunions du monde, vous qui, dans vos conversations» dans les cepcles, dans les antichambres, dans les soirées, ne dites jamais une parole qui ait trait aux intérêts de votre âme, qui ne parlez que de procès, de contrats, de nouvelles, d'amours, et de choses plus mauvaises encore peut-être, sans avoir jamais un mot, jamais une pensée pour l'affaire de votre salut, quoique si importante, si incertaine, et tout à fait irréparable? Mon divin Sauveur, vous qui, pour une seule âme, auriez versé tout votre sang, ne m'en donnerez-vous pas une goutte ce matin pour attendrir le cœur de ce pécheur qui est venu assister au sermon, et qui n'avait jamais pensé à sauver son âme? Ah! déterminez-le. Seigneur^ à m'accordep une demi-heure de temps pour une si grande affaire. Mais, que dis-je? une demi-heure! Ah! j'ai fait injure à la dignité de votre âme. Comment! une demi-heure de temps? Vous devriez, mon pauvre frère, consacrer toute votre vie à cette pensée, dussiez- vous vivre un& éternité tout entière. Hélas ! que deviendrez-vous, si vousvous perdez? Figurez-vous que vous êtes au milieu des flammes de l'enfer : à quelles fureurs vous êtes en proie ! Malheureux que je suis ! diriez-vous en gémissant, mais en vain, malheureux que je suis! Dieu était venu au monde pour me faire jouir du paradis, et me voilà en enfer; mon âme a été rachetée au prix d'un sang divin,
(1) Hebr. 12, 4.
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et me Toilà perdu sans ressource ; Dieu m'a aimé à l'excès, et je brûle dans des feux qui me dévoreront sans fin-, Dieu voulait me sauver, il me voulait au rang de ses saints, et je frémis et je frémirai éternellement avec les démons. C'en est assez. Mon aimable Sauveur^ ne permettez pas qu'aucun de ceux qui m'écoutent tienne jamais un pareil langage. Réveillez-vous donc, mes bienaimés, et retournez chez vous pénétrés de frayeur et do componction; et lorsque vous vous rencontrerez dans les rues, répétez-vous les uns aux autres : Nous sauverons-nous? que vous en semble? Nous sauverons-nous? Entin, désillusionnés et convaincus que l'affaire du salut éternel n'est pas une affaire de désœuvrés et de misanthropes, mais une affaire très-impo-rtante, tres-incerlaine, et, qui plus est, tout à fait irréparable, si on la perd, prenez chacun une généreuse résolution et ditesvous en vous-mêmes : Oui, je veux me sauver ;- oui, oui, je le veux. Et pour stimuler votre zèle, gravez profondément dans votre esprit et votre cœur cette grande maxime : « En enfer plus de rédemption : »» In inferno nulla est redemptio.