‹ Œuvres compl`etes (volume 2)Chapitre 16 sur 25 · DOMMAGES SPIRITUELS ET TEMPORELS QU'APPORTE LE PÉCHÉ · texte numérisé non relu

DOMMAGES SPIRITUELS ET TEMPORELS QU'APPORTE LE PÉCHÉ

Ecce sanus factus es, Jam noli peccare, ne detcriiu tibi aliquid contingal.

Vous voilà guéri, ne péchez plus, de peur qu'il ne voua arrive pis encore. Joan. 5, 15.

I. Une plainte très-ordinaire de certaines personnes qui se croient poursuivies par le malheur et accablées par l'infortune, c'est d'accuser le sort, le hasard, la destinée ou les mauvaises dispositions des malveillants, au lieu de chercher en eux-mêmes la cause certaine de leurs maux. Si des bruits de guerre assourdissent lo monde et jettent dans l'épouvante les populations consternées, on en rejette la faute sur l'intérêt des politiques ou l'ambition des princes. Si le commerce est troublé et suspendu par de nombreuses faillites, on accuse la cupidité des corsaires qui font de l'océan un vaste repaire de brigands. Si tant de villes, de provinces et de royaumes sont désolées et dépeuplées par des tremblements de terre, on accuse la violence et l'impétuosité des vents souterrains, et les éruptions volcaniques. D'autres s'en prennent aux étoiles et les regardent comme autant de sinistres comètes coupables de toutes 'nos infortunes : d'autres accusent les éléments ; d'autres se plaignent de la conjonction des planèteâ malfaisantes":

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pures manies d'astrologues et délire de cerveaux creu-s el sans consistance. C'est pour détromper tous ces hommes que Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce médecin céleste qui connaît si bien la source première de tous nos maux, donne au malade qu'il a guéri une recette générale qui doit le préserver de toutes les maladies, tant de l'àmo que du corps : Ecce satius factus es, jam noli peccare, ne deteriiis tihi aliquid contingat. « Vous voilà guéri, gardez-vous de pécher encore, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pis. r, Oh! quelle divine prescription, laquelle, en peu de mots, nous fournit un préservatif efficace contre tous les maux I Ouvrez donc les yeux, aveugles volontaires de ce monde : ce mystère vous regarde : ne venez plus me parler de destin, do hasard, de fortune, ni de l'infection de l'air, ni de l'incompatibilité des contraires, vous me faites pitié : lo péché, le péché, voilà l'unique et véritable cause de tous nos malheurs. Oui, la cause de toutes les calamités aussi bien spirituelles que temporelles, qui vous affligent, et font de votre vie un amas de misères, c'est ce maudit péché, lequel, comme une épée à deux tranchants, fait plusieurs blessures d'un seul coup, et en perdant le corps et l'âme, vous prive de tous les biens, et vous accable de tous les maux. L'important sujet du sermon de ce matin est donc celui-ci : vous montrer — que le péché tue l'àme en la dépouillant de tous les biens spirituels ; ce sera le premier point, — et qu'il tue aussi le corps, en le privant de tous les biens temporels, ce sera le second. — Celui qui, après avoir médité cette double vérité, no détestera pas le péché, et n'embrassera pas avec ferveur la pratique de la pénitence, dites que c'est un aveugle, et plus qu'un aveugle, c'est un insensé, qui ne s'inquiète pas de se perdre et pour le temps et pour l'éternité. Commençons.

PREMIEPv POINT.

II. Avant de vous mettre sous les yeux une ûmo dépouillée de tous les biens par le péché, je veux vous découvrir ses prérogatives, son excellence, sa beauté et sa majesté dans l'état de grâce. 0 sainte foi, prêtez-nous votre flambeau. La voilà, cette âme qui jouit de la grâce de Dieu, regardez-la bien : oh ! qu'elle est belle ! devant elle pâlit l'aube la plus pure, l'aurore la plus ravissante. De même qu'au lever du soleil les étoiles s'enfuient, et la nuit se cache; ainsi à l'apparition d'une âme en état de grâce, tous les soleils s'éclipseraient et le jour s'ensevelirait dans les ombres de la nuit. Une âme en état de grâce ! qu'il vous suffise de savoir que c'est une belle copie, un portrait vivant de la très-sainte Trinité. Or, voici ce que fait le péché mortel ; il lui ôte cette beauté céleste, et en la souillant la rend aussitôt laide, horrible et difforme comme un démon. Un seul péché mortel blesse une âme au vif, au point de lui donner la mort, en la privant de la vie la plus précieuse de toutes, qui est la vie surnaturelle de la grâce. En effet, de même que la vie naturelle de l'homme consiste dans l'union de l'âme et du corps ; ainsi la vie surnaturelle de l'âme consiste dans l'union de l'âme avec Dieu ; on ôte à l'homme sa vie naturelle en séparant l'âme du corps ; on ôte la vie surnaturelle à l'âme en la séparant de Dieu. 0 funeste séparation! Ne serait-ce pas, je vous le demande, un coup terrible que celui qui pourrait ôter à la fois la vie à tous les hommes? Et pourtant, sachez-le bien, le pécheur fait un plus grand mal lorsque, par un seul péché, il ôte à son âme la vie surnaturelle, que s'il ôtait simplement la vie naturelle à tous les hommes, supposé qu'il pût le faire sans péché. Comprenez-vous cette vérité à fond, pécheurs? avez-vous bien entendu ce que j'ai dit? C'est ce que vous faites toutes les fois que vous consentez à un

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péché mortel. Vous percez alors votre pauvre âme d'un poignard, vous lui donnez la mort, vous en bannissez Dieu, de sorte qu'il devient l'ennemi de Tàme, et l'amo l'ennemie de Dieu. A l'instant même où vous péchez, un mur de séparation s'élève entre vous et Dieu : Iniquitates vestrce diviserunt inter voa et Veiim vestrum^ Avez-vous la foi sur toutes ces vérités? Vous les croyez et vous péchez avec tant d'assurance? Mais grand Dieu si je vous disais qu'à peine le péché commis le soleil dut s'obscurcir, la terre trembler sous nos pieds, les églises se fermer devant nous, tout s'envelopper de ténèbres, les crucifix nous tourner le dos, de quelle terreur, do quelle épouvante ne serions-nous pas frappés? Quello doit donc être votre épouva^te lorsque je vous assure que, le péché à peine commis, Dieu vous ferme les portes du paradis, l'enfer s'ouvre sous vos pieds, et votre pauvre âme expire au-dedans de vous? Et vous ne trem^ blez pas? et vous continuez de pécher? et vous no craignez pas de porter en vous une âme morte? Oh! quel aveuglement déplorable !

III. Sainte foi, donnez aujourd'hui un pou de vos vives lumières à ce pécheur qui vit ainsi dans les ténèbres. — r Ah ! mes frères, si vous voyiez une âme en état de péché mortel, cette seule vue suffirait pour vous faire jurer une haine éternelle au péché. Saint Pierre Chrysologuc veut vous en donner une image, en vous mettant sous les yeux un cadavre en putréfaction étendu dans son tombeau. Voyez comme il est dévoré par les vers et répand au loin Tinfection ; et cependant c'est ce même corps qui était naguère si beau, ^i plein de vie. L'àmo ]'a quitté et toute sa beauté a disparu. Comme il est horrible, sale, dégoûtant ! Vous ne pouvez plus en soutenir la vue, n'est-il pas vrai? Or, sachez que votre pauvre

âme, une fois qu'elle a perdu par le péché la vie de la grâce, est bien plus infecte, plus laide et plus repoussante encore. Il est vrai que l'âme étant immortelle, se survit en quelque sorte à elle-même, mais son immortalité lorsqu'elle a perdu la vie de la grâce, est une peine pour elle, et la vie qui lui reste ressemble aux funérailles d'une âme ensevelie dans un cadavre ; Fit in corpcris sepulcro vivo funus animœ Jain sejmltœ. Oh ! pécheur, quelle puanteur exhale cette âme que vous portez morte dans votre sein. Nous le voyons par l'exem-' pie de cet ange qui, voyageant sous une forme corporelle avec un saint ermite, et passant près du cadavre putréfié d'un animal, ne donnait aucun signe de dégoût, tandis que le cœur de l'ermite se soulevait à cette vue. Mais les deux voyageurs ayant rencontré un jeune hommo mis avec élégance, bien coiÊfé, tout musqué, tout par^ fumé, l'ange^ détourna aussitôt la figure, et dit à son -compagnon : Oh! si vous saviez quelle puanteur répand l'âme de ce jeune homme, morte depuis tant d'années à Dieu et à la grâce ! Ah ! jeunes gens ! jeunes gens ! si vous saviez les exhalaisons fétides qui sortent de, cette âme morte que vous portez dans votre sein ! si vous le saviezi Réfléchissez-y. Peu entendent ces vérités, peu y croient : parlons donc plus clairement. Dites-moi, je vous en prie, si vous saviez certainement qu'aussitôt ce péché Gi)mmis, vous dussiez être frappé d'apoplexie et tomber raide mort par terre, le commettriez-vous? Non, vous n'oseriez pas le commettre. Mais dès lors quel aveuglement, quelle folie inconcevable que la vôtre ! vous savez certainement, très-certainement, puisque vous croyez comme article de foi, qu'en commettant ce péché, vous tuez votre pauvre âme, vous lui donnez la mort : Peccatum cum consummatum fuerit generai mortem ^ ;

{\) Jacol). 1, io.

et vous péchez si facilement? Et quelquefois pour des satisfactions tellement viles que les animaux, bien plus, que les démons eux-mêmes en auraient honte? Une personne commettant un jour je ne sais quel péché, vit dans un coin de sa chambre un démon hideux qui l'observait, et qui, à la vue de cette indignité, détourna les yeux' en poussant une exclamation d'horreur. Et c'est pour ces choses qui font horreur aux démons euxmêmes que vous tuez votre âme! oui, c'est pour assouvir une passion, c'est pour un frivole intérêt, pour un vil et brutal plaisir ! Bien plus, c'est souvent même sans passion, sans intérêt, sans plaisir, mais par pur caprice que vous péchez! quelle perversité! Tuer son âme par caprice ! Mais quel délire, mes chers frères, quelle fureur est-ce donc que cela?

IV. Et pourtant le mal que le péché fait à une âmo ne s'arrête pas là; il ne se contente pas de la faire mourir, il veut la détruire et la ruiner de fond en comble. Ah! quel affreux ravage! Attention à ceci, s'il vous plait : Avez-vous jamais vu, dit saint Cvprien, une belle vigne, en automne, toute garnie de feuilles et de fruits, et dont les ceps penchaient sur le sol sous le poids des grappes déjà mûres et vermeilles? Arrêtez- vous à l'admirer : Oh ! qu'elle est charmante ! Mais vienne un orage imprévu qui décharge sur elle une nuée de grêle, et retournez ensuite la contempler; quel changement! Il j a uno heure à peine, vous vous seriez cru dans la terre promise, et maintenant vous ne voyez plus qu'une campagne désolée. Voyez ces troncs dépouillés, la terre jonchée de leurs feuilles et de leurs fruits et ces raisins criblés par la grêle, répandant à terre leur suc précieux. Ce spectacle vous émeut jusqu'aux larmes. Eh bien! sachez, dit le même saint, que le péché est pour l'âme ce que la grêle est pour les fruits : Hœc sunt peccata lapsis quod grando frugibus. Il la dépouille de tous ses mérites.

de toutes les bonnes œuvres qu'elle a faites jusqu'à co jour; et qui nous l'apprend? C'est TEsprit-Saint luimême par la bouche d'Ezéchiel : Si averterli se justus ajustitia sua.., omnes jiistitiœ ejus quas fecerat non recordahuntur . «* Si le juste se détourne de sa justice, toutes les bonnes œuvres qu'il a faites seront mises en oubli. » Remarquez ce terme général : « Toutes les bonnes œuvres, ^ omnes justitiœ. La pauvre âme, dès que le péché est commis, perd tous les biens qu'elle avait amassés. Voilà ce qui vous arrive. A peine avez-vous consenti à ce péché, que votre ange gardien passe un trait de plume sur toutes les bonnes œuvres que vous avez faites dans tout le cours de votre vie, il les efface toutes, vous perdez tous vos mérites acquis. Et que sont ces bonnes œuvres que le péché vous dérobe? Ah! s'il nous était donné de voir les bonnes œuvres des justes, ces précieux joyaux de votre couronne! Je veux essayer de vous en donner une idée : Mettez ensemble toutes les actions les plus illustres des plus grands hommes qui ont paru dans le monde, les batailles gagnées, les villes conquises, les provinces soumises, les ambassades habilement remplies, les dignités civiles et ecclésiastiques, récompenses d'un mérite éminent : eh bien ! sachez qu'un Pater récité dévotement par vous tandis que vous êtes en état de grâce, vaut plus que tout cela, plus que toutes les entreprises les plus glorieuses des héros les plus illustres de l'univers. C'est qu'une bonne œuvre faite en état de grâce, telle qu'une aumône, un jeûne, une petite mortification, passe, pour ainsi dire, par les plaies de Jésus, et leur emprunte une valeur qui n'a pas de prix, et qui, mise dans la balance de la justice divine, équivaut à un poids éternel de gloire : ^ternum gloriœ pondus operatur in nobis * ; elle pèse autant

• {i)JICor. 1, n.

qu'un royaume éternel, autant que la possession éternelle de Dieu. C'est pourquoi le docte Suarez, ce grand théologien, avait coutume de dire qu'il aurait donné de bon cœur toute sa science pour un Ave Maria bien récité. Si c'est déjà une perte incomparable que de se laisser enlever une seule de ces bonnes œuvres, que sera-ce de les perdre toutes ? Ah ! pécheurs, mes frères, vous ne comprenez pas une si grande perte, parce que quand vous jouez le paradis, vous le jouez, non pas argent comptant, mais sur billets fermés. Le fils d'un riche négociant perdit ainsi, en quelques instants, plusieurs milliers d'écus. Son père voulant lui faire comprendre quelle perte il avait faite, lui fit voir cette somme en argent dans plusieurs sacs montés les uns sur les autres ; puis lui dit : Vois-tu, malheureux, le fruit de tes étourderies? Le jeune homme, à la vue de ce monceau d'argent, fut frappé de stupeur : Comment! s'écria-t-il, j'ai perdu tout cela? Eh bien! je ne joue plus, non, je ne veux plus toucher une carte; et je regarderai comme un ennemi quiconque essaiera de me tenter. Ah! mes frères, si je pouvais vous faire voir les montagnes de richesses que vous perdez en péchant, vous fondriez tous en larmes. Est-ce peu de chose, selon vous, que de perdre la grâce de Dieu, et avec ce précieux trésor le droit à la gloire, et avec la gloire. Dieu lui-même le bien infini, et avec la perte de Dieu de voir 5'échapper de vos mains tous les dons du Saint-Esprit, toutes les grâces, et tous les mérites acquis pendant votre vie? Oh! l'affreux ravage que fait le péché dans une âme ! Une tempête, si terrible qu'elle soit, laisse encore toujours intactes quelques grappes de raisin dans les vignes; mais le péché renverse tout, détruit tout, dissipe tout ce qu'il y a de bon ; et vous êtes insensible à une perte pareille ? vous ne frémissez pas d'horreur?

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