‹ Œuvres compl`etes (volume 2)Chapitre 17 sur 25 · V. Si vous demandez aux théologiens s'il peut y avoir · texte numérisé non relu

V. Si vous demandez aux théologiens s'il peut y avoir

une créature ab œteriio, qui fût, pour ainsi dire, coéternelle à Dieu, la plupart vous répondront que non. Supposez néanmoins le eus, savoir que 1 ame de la sainte Vierge ait été créée ah œterno, et que pendant toute une éternité elle ait aimé Dieu avec une souveraine ardeur, qu'elle l'ait invoqué par d'éternelles supplications, exalté par des louanges éternelles ; il est certain que dans cette hypothèse cette àme si sainte aurait acquis un mérite inâni, du moins quant au temps. Mais supposons qu'après avoir acquis cet immense iresor^ elle eui commis un seul péché mortel, que serait devenu un tel amas de mérites ? Hélas ! tout serait perdu -.Justitiœ cjus non recordabuntur . Restreignons l'argument. Si un seul péché anéantirait l'immense capital que la Mere de Dieu eût pu acquérir pendant l'espace d'une éternité tout entière, que téra-t-il de vos bonnes œuvres, qui sont en si petit nombre, si médiocres et si imparfaites? Ah! pauvre péclieur, empruntez les larmes du prophète Jérémie lorsque Dieu lui commanda de couper sa chevelure, de la jeter et de pleurer sur les malheurs de son peuple que le Seigneur repoussait loin de lui : Tonde capillum tuum, et projice, et sume in directum planctum^. Coupez aussi la chevelure de vos bonnes œuvres qui sont, en quelque sorte, l'ornement de votre tête, étalez-les sous vos yeux, et en considérant l'étendue de vos pertes, versez des larmes ameres. Mettez ensemble tous les carêmes que vous avez observés dans le cours de votre vie, vos veilles, vos jeunes, les messes entendues, les chapelets récités, vos aumônes, vos visites au Saint-Sacrement, vos actes d'obéissance, vos œuvres de miséricorde envers le prochain, tant de confessions et de communions bien faites, et tous les mérites qui ont été le résultat de ces bonnes œuvres : à

(1; Jcrcm. 7, iO.

peine le péché commis, que devient tout cela? — Tout est perdu : Justitiœ ejus non recorddbuntur . — Vous rappelez-vous comme la nature s'est révoltée contre l'emploi de ces disciplines, de ce cilice, de toutes ces austérités? quelle violence vous avez dû vous faire pour vous rendre aux jours de fête dans les oratoires, pour renoncer à telle fréquentation, pour vaincre telle tentation? A peine le péché commis, que vous reste-t-il de tous ces sacrifices ? — Absolument rien : Justitiœ ejus non recordahuntur . Ahi quel malheur ! comment ne pleurez-vous pas à la vue des pertes que vous a cau-sées une pareille tempête? Avoir tant fait, tant soufiferty tant mérité, et se voir tout enlevé par un seul péché l 0 maudit péché î exécrable larron qui tue l'àme et la dépouille de tous ses biens. Où trouverez-vous encore un larron qui, en ûe faisant qu'entrer dans une maison, la dévalise complètement et ne laisse rien après lui ? Mais il y a pis que tout cela, car s'il est indubitable que le péché nous dépouille de tous les biens acquis en état de grâce, il est vrai aussi que, du moment où le péché est banni de Tâme par une bonne confession, nous i^ecouvrons tout ce que nous avions perdu, comme Dieu nous en assure par la bouche de son prophète : Reddam ■ûohis annos, quos comedit locusta^. Ce qu'il y a de pis, c^est que le péché n enlevé pas seulement ce qu'il trouve, mais même ce qu'il ne trouve pas : je veux dire que tout le bien qui se fait en état de péché mortel est un bien tout a fait perdu qui ne se recouvrera jamais plus. Vous avez commis tel péché, par exemple : eh bien! flagellezvous jusqu'au sang, cette discipline ne vous sert do rien pour le ciel; jeûnez, ce jeûne ne vous sert de rien pour le ciel ; entendez la messe, récitez des chapelets, ce sont autant de fausses monnaies qui n'ont point cours

(1) Jocï. 2, rj.

pour le ciel. Une pensée me frappe en ce moment l'esprit et me serre le cœur. Qui sait, me dis-je en moimême, si parmi tant de personnes qui m'écouient, il ne s'en trouve pas quelqu'une qui ait commencé, des l'ào-e de sept ou huit ans, à se détourner de Dieu, en commettant je ne sais quel péché honteux, sans l'avoir jamais confessé depuis, en sorte qu'elle ait du faire en état de péché mortel tout le bien qu'elle a pu taire jusqu'à cette heure? Hélas! en quel état déplorable se trouverait cette âme ! Est-il personne d'entre vous qui ait jamais essuyé une semblable faillite? — Je n'ai que trop bien compris la chose, mon père : et comme je suis en état de péché mortel, adieu, dorénavant, les églises, adieu les messes, adieu les chapelets, puisque tout cela ne me sert de rien. — La conséquence est absurde. Je n'ai pas dit que tout cela est absolument inutile, mais bien que tout cela ne sert pas pour le ciel, c'est-à-dire, ne procure aucun mérite de condigno, aucun droit strict à la grâce et à la gloire. Cela sert cependant à obtenir de Dieu des lumières, la grâce de rentrer en soi-même, de tomber entre les mains d'un bon confesseur qui voua remette sur la voie : par conséquent lorsque vous êtes en état de péché, vous devez vous appliquer au bien plus que jamais, parce que le bien est toujours bien ; mais vous devez savoir en même temps que les bonnes œuvres faites en cet état ne peuvent servir pour l'autre vie, que votre ange gardien ne les inscrit pas sur le livre d'or de l'éternité, mais les laisse tomber à terre comme des œuvres mortes. Quelle résolution avez-vous donc à tirer de ce qui vient d'être dit? La voici, mes bien-aimés : p est de sortir à l'instant même, des mains de cet inlame assassin, le péché, et d'aller aussitôt vous jeter aux pieds d'un confesseur, aussitôt, je vous en prie, aussitôt. N'épargnez pas vos peines : sacrifiez, s'il le faut, fortune, honneur, vie même, tout en un mot, pourvu que

f». M. IH,

VOUS arrachiez votre âme à un si triste état. Allez aussitôt, mes bien-aimés, aussitôt.

SECOND POINT

YI. Pourquoi tant d'empressement? Que le péché m'enlève les mérites, la grâce, l'amitié de Dieu, quo m'importe à moi? Que mon âme soit ruinée, que mon salut soit en péril, que m'importe? Entretemps, je suis sain et robuste ; je commence par dormir tranquillement mon somme, et par me bien divertir; quant à ce qui arrivera plus tard, nous y penserons. — Ainsi l'entendent et raisonnent certains cerveaux légers de nos jours, qui ne croient que ce qu'ils voient. Ils s'imaginent que le péché est comme la foudre qui frappe parfois l'épée d'un militaire et en consume tout le fer, en laissant intact le fourreau; ils croient que si le péché dépouille l'àmo de tous ses biens intérieurs et spirituels, il laissa du moins au corps tous ses biens extérieurs et temporels. Mais comme ils se font illusion ! La recette que donna le Sauveur au malade qu'il avait guéri ne fut pas un préservatif contre les maux de l'âme seulement, mais aussi contre ceux du corps ; Jam noli peccare, ne cletcrius tibi aliquid contingat : « Ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive pis encore. » Cela étant, ouvrez les yeux, mes chers auditeurs, sur les maux temporels et les ruines irréparables que le péché amène à sa suite. C'est le péché, sachez-le bien, qui, comme une trompette fatale, a réveillé toutes les créatures en les excitant à prendre les armes contre vous. Saint Augustin le reconnut en ce qui le concerne : « En me détournant de vous par le péché, dit-il à Dieu, non-seulement j'ai mérité votre colère, mais en outre j'ai soulevé toutes les créatures contre moi : Cum enim a te peccando recederemo non solum iram tiiarn promerui^ sed et omnem crea^

ivram contra me cxcitavi. C'est le péché qui a convoqué tant de maux qui nous accablent, la guerre, la disette, les épidémies, la pauvreté, les revers imprévus, les infirmités et les maladies; le péché a ouvert la porto à toutes ces calamités. Vous ne m'en croyez peut-être pas? Mais du moins vous croyez à Dieu? Voici donc ce que Dieu lui-môme vous atteste en termes formels : Peuples, sachez que si vous êtes chassés de votre pays, arrachés à votre sol natal, c'est au péché que vous le ; devrez : Polluta est terra^ cnjus ego scelera visitabo, ut evomat hahitatores suos^. C'est le péché qui inonde la terre, y fait périr la semence, détruit les récoltes, et rend la disette si fréquente : Si non feceritis omnia 'inandata 7nea, visitato vos celeriter in egestate^. C'est le péché qui rend le ciel de bronze, fait geler les oliviers, et ne laisse pas pousser un brin d'herbe sur la terre : Lugehit terra, « la terre sera dans la désolation, » voyez si le texte n'est pas bien clair, Lugehit terra et herha omnis regionis siccabitur, propter malitiam, iiaMtantium in ea^. C'est le péché qui accable le corps de maladies, de langueurs et d'infirmités : Non est sanitas in carne mea, non est pax ossibus meis, a facie peccatorma meorura^ . C'est le péché qui aiguillonne la mort, la sollicite et la presse pour la faire arriver avant le temps : Stimulus autem mortis peccaium est^. — An^ tequam, dies ejus iinx>leantur peribit^. C'est le péché... Mais pourquoi pousser plus loin cette énumération ? C'est le péché, en un mot, qui nous dépouille de tous les biens. Vous venez d'entendre, mes frères, les oracles de Dieu même, et ces oracles sont infaillibles. Comprenez donc, bien cette vérité que Dieu nous fait entendre. Si de nos jours tout est sens dessus dessous, si le feu de la

(1) Levit. 18, 25. (2) IMd. 20, IG. (3) Jerem. 12, 4.

(4) Psal, 31. 4. (5) / Cor. 15. 56. (6) Job. 15, .31.

guerre est allumé aux quatre coins du monde, si tant do ro3'aumes ont disparu, tant de dynasties sont éteintes, tant de villes détruites, tant de familles dispersées, tant de maisons ruinées, si tant d'individus grands et petits, princes et vassaux, nobles et roturiers sont morts avant le temps, et meurent encore tous les jours de mort subite, violente, infâme, ou douloureuse; quelle est la cause de tous ces malheurs dont le monde est plein? C'est le péché, c'est le péché : Iniquitas eji'.s flnem dahit ei ^ ; M L'iniquité de Ninive la fera périr. » — Perierunt propter iniquitatem suam^ ; « Ils ont péri à cause de leur iniquité. »»— Quoniam qui malignaniur extermU nahuntur^ ; « Car ceux qui font le mal seront exter^ minés. »♦

VII. Je m'adresse à vous maintenant, qui rejetez la cause de tant de fléaux qui désolent l'univers, soit sur des étoiles malfaisantes, soit sur les ministres politiques, soit sur l'aînbitioîi des souverains, et qui ne vouiez pas croire que toute? ces causes naturelles sont les ministres de la justice de Dieu, laquelle leur met en main les armes contre vous, Croyez-le du moins sur la parole d'un apôtre, 4'un éyangéliste, d'un prophète, Saint Jean est là, flans l'ile de Patmos : il voit des batailles sur terre, et des batailles sur mer; il voit des fleuves de sang et des monceaux de cadavres ; il voit des royaumes renversés et des rois abattus ; il voit l'air assombri par d'effroyables tempêtes, sillonné par de sinistrés éclairs, embrasé par la foudre et retentissant du bruit du tonnerre ; il voit jes iles s'enfuir, les montagnes disparaître, des volcans jî'entr'ouvrir et engloutir dejs provinces entières au milieu de tremblements de terre si violents, qu'ils secouent le globe sur ses gonds, et bouleversent l'univers entier. II voit... Hélas î le cœur saisi d'épouvante au souvenir do

(1) Toh, i4^ liì. /?; Psai. 72, 19t (3) Psat. 36. 8»

T)OMMAGi:S SPIRITUELS, ETC. 237

ceite vision du prophète, je n'ai point la force rîe vous en redire davantage. Je pose maintenant ma question : Estce l'aspect des astres, est-ce la conjonction maligne de nos planètes, est-ce une cause naturelle quelconque qui a armé de lances les armées, qui a ouvert les cataractefî du ciel pour inonder la terre, qui a déchaîné les vents pour secouer les montagnes, et qui a fait du monde entier une affreuse solitude? Non, mes bien-aimés, non : ce sont les démons lâchés de l'abîme, ce sont les anges envoyés du ciel ; c'est en un mot la colore de Dieu, qui renversait sur la terre les sept coupes fatales, contenant la guerre, la famine, la peste, les tremblements de terre, les incendies, les inondations, afin de frapper ceux qui portaient le caractère de la bête, c'est-à-dire le péché : Et atidivi vocem magnam de tempio dicentem septetn angelis : Ite et effundite septem phialas irœ Dei in terram... Et factura est vulnus sœvum et pessimum in homineSy qv habebant characterem bestiœ^ ; « Et j'entendis une voix forte qui sortait du temple, et qui dit aux sept anges : Allez et répandez sur la terre les sept coupes de la colère de Dieu ... Et les hommes qui avaient le caractère de la bête furent frappés d'une plaie maligne et très-dangereuse. »» Cela ne sufSt-il pas pour vous convaincre que le péché est un meurtrier qui n*est content qu'après avoir ravagé le monde entier?

VIII. Allons plus loin : si vous ne croyez ni à mes paroles, ni à celles d'un apôtre, d'un prophète, d'un évangéliste, si vous ne croyez pas à Dieu lui-même, croyez-vous du moins à vous-mêmes? Je ne demande que cela. N'est-ce pas vous qui répétez sans cesse et partout ces doléances : Dans quels temps nous vivons ! on n'entend plus parler que de guerres, de famines, d'impôts extraordinaires, d'influences malignes, de trem-

()) Apocaï. 16, i-2.

"blements de terre. Ici le père de famille tombe malade; et à peine la fièvre Ta-t-elle quitté, que sa femme est atteinte à son tour; et pendant que la mère languit, on conduit son fils unique au tombeau. Là on perd ses procès, on voit ses revenus diminuer, ses dettes augmenter, on est saisi à la gorge par ses créanciers. Ailleurs les récoltes vont mal : ce sont tantôt les grêles, tantôt les inondations, tantôt des sécheresses désolantes qui rendent la terre stérile. Le commerce et l'industrie languissent, il n'y a plus, ni travail, ni trafic, ni profit; on no peut plus vivre. Que va-;t-il donc arriver? Sommes-nous à la fin du monde? qu'est-ce que tout cela veut dire? — • Ce que cela veut dire? C'est que la cognée est déjà à la racine de l'arbre : Securis ad radicem posita est; mais c'est nous qui, par nos péchés, en avons travaillé le manche, et l'avons mis aux mains de Dieu; en d'autres termes, c'est la justice de Dieu qui, par tous ces châtiments, nous fait porter le fruit de nos iniquités. Sachez-le bien, pécheur, ce n'est ni le destin, ni la fortune, ni la malignité des étoiles, mais votre propre malice, votre propre dépravation qui vous châtie : Argiœt te malitia tua, aversio tua increpahit te^. C'est Dieu qui, en punition de vos péchés, vous a fait perdre ce procès, vous a enlevé ce fils, a rempli votre maison de malheurs, de maladies, de dettes; vous en avez, en eff'et, jusqu'au-dessus de la tête ; mais de quoi vous plaignez-vous? Prenezvous-en à vos péchés. Vous vous souvenez bien que votre maison a été, pendant des années, une maison ouverte à la licence, aux festins, aux bals, aux jeux, aux soirées scandaleuses, aux conversations libres, aux relations criminelles ; et vous vous étonnez que dans une maison ouverte à tant d'offenses contre Dieu, les châtiments de Dieu soient entrés à leur tour? — Celte tem-

[\)Jcrcm. 2. 19.

DOMMAGES SPIRITUELS, ETC. 2o^

pête, cette grélo, cet ouragan a emporté toute ma récolte; cette sécheresse a détruit ma vendange ; cette gelée a dévasté ma propriété. — Dites plutôt, et vous direz vrai : Si je n'avais pas offensé Dieu, ma terre n'aurait pas étS battue par la grêle, brûlée par le soleil, maudite par le ciel. La terre a été maudite, savez-vous pourquoi? Parce que celui qui la cultivait, ou le propriétaire à qui elle appartenait était maudit lui-même : Maledictum, et menclachim, et homicidium, et furtion, et adulterinri inundaverunt ;... propter hoc Iv.get terra... in hef(tia agri et volucre cœli^ ; « Le blasphème, le mensonge, l'homicide, le vol, l'adultère ont inondé le monde : c'est pour cela que la terre sera désolée et dans les animaux des champs et dans les oiseaux du ciel. ^ N'est-ce pas la ce que nous voyons tous les jours? En Angleterre, il y avait apparence d'une abondante récolte, les paysans se réjouissaient déjà en espérance; mais voilà que quelques jours avant la maison, une grêle de sauterelles s'abat sur les campagnes, et en très-peu de temps elles ont dévoré tout ce qui s'y trouve. On aurait pu lire ces mots tracés sur leurs ailes : Ira Dei, fléau de Dieu. Oui, oui, ce sont des féaux envoyés de Dieu que ces sécheresses désastreuses, ces débordements des fleuves, ces banqueroutes, ces pertes de procès, ces années do stérilité : ce sont là autant de fléaux de Dieu. Mettezvous bien cette vérité dans l'esprit, je vous en conjure, et soyez assurés qu'il en sera toujours ainsi. Si vous bannissez la piété de votre maison, vous en bannissez tous les biens. Si vous y introduisez le péché, vous y introduisez tous les maux, car il faut que cette parole de l'Esprit-Saint se vérifie : Justitia élevât genteni^ miseros autem facit populos peccatum^ ; « La justice élève une nation, mais le péché plonge les peuples dans la misère. »

■ (1) Ose. 4, 2-3. (2) Prov. i4, 34

IX. Mais pour en finir, je veux encore aller plus ; avant. Voulez-vous me permettre de laisser là l'office de prédicateur et de faire aujourd'hui le prophète, en ; vous prédisant dans combien de temps votre famille aura complètement disparu? Ecoutez : quand le tonnerre "gronde, on dit que pour savoir à quelle distance de nous est la foudre, il faut, au moment où part l'éclair, se tâter le pouls, et en compter les pulsations; car il bat trois fois entre Féclair et le bruit du tonnerre, par chaque mille de distance où Ton est du lieu où la foudre éclate ; de sorte que si l'on compte trois pulsations seulement avant que le tonnerre gronde, c'est signe que la foudre a éclaté à un mille de là; si Ton en compte six, c'est qu'elle est à deux milles, et ainsi de suite. Eh bien î mes frères, le ciel est sombre au-dessus de nos têtes, et Dieu est courroucé : voulez-vous savoir à quelle distance de votre famille, se trouve encore la foudre de la colère divine? tâtez-vous le pouls, examinez votre conscience. Je m'adresse à vous, pères et mères, chefs de famille r voyez s'il y a toujours dans votre maison de ces relations, de ces fréquentations, de ces intrigues coupables; voyez si l'on y trouve encore cette jeune effrontée, qui, par son luxe et ses amorces, est un piège pour la jeunesse ; voyez si Ton y trouve encore ce ieune libertin, qui entretient des liaisons criminelles, et qui est devenu le coryphée des débauchés de son âge ; examinez si l'on n'y trouve pas encore ces objets dérobés à un maître, à un voisin, et qui n'ont jamais été restitués; si ce salaire retenu à un artisan, à un pauvre paysan, n^est pas encore là; si l'impureté, le blasphème, les haines, les rancunes contre le prochain n'y régnent pas toujours. Pères et mères, chefs de famille, c'est à vous que je m'adresse : dès ce soir, faites cette diligente recherche dans votre maison, et ce sera là lout le fruit de ce sermon. Voyez si le péché y séjourne,

î)OMMAGES SPIRITUELS, ETC. 24 1

6t sachez que si l'on y entend la voix du péché qui crie vengeance au ciel, on y entendra bientôt lecho de la foudre de la justice divine. Vous faites dire des messes pour gagner ce procès, pour être délivré de telle tribu-* lation, pour obtenir telle grâce, vous faites bien : vous faites brûler des cierges à Tautel de la sainte Vierge, c'est bien : vous visitez les églises, vous faites des aumônes, vous récitez des chapelets, tout cela est bien ; mais si vous ne chassez pas de votre maison cette servante, si jvous ne corrigez pas ce fils, si vous ne faites pas rentrer cette fille dans le devoir, en un mot si vous ne bannissez pas le péché de votre maison ; non-seulement Dieu ne vous exaucera pas, mais il vous châtiera- oui, oui, il vous châtiera, parce qu'un seul péché mortel est un mal tel, qu'il déplait à Dieu plus que ne sauraient lui plaire tous les hommages que vous pourriez lui rendre pen-' dant toute votre vie. Concluons donc : de deux choses l'une, ou renoncez au péché, ou préparez-vous à des désastres irréparables dans votre fortune, dans votre honneur, dans votre vie, dans tous vos biens en un mot; car il est indubitable qu'un seul péché mortel attire sur vous toutes les malédictions de Dieu et par conséquent toutes les calamités. Vous ne le croyez pas encore? — Oh! aveuglement déplorable! obstination diabolique Ì ileposons-nous*

Conclusion*

X. Un seul péché mortel nous attire la malédiction de Dieu, et avec elle toutes les calamités ! Où trouv&^t-on écrite cette menace si terrible, cette proposition sinistre? •^— Vous la trouverez écrite au chapitre 28 du Ûeutéronome ; mais le motif sur lequel elle repose, c'est vous^ mêmes qui me le fournissez. N'est-ce pas vous quij m È. M. m.

vojant un enfant maudit par son père ou par sa mère, dites aussitôt : cet enfant n aura jamais de bonheur? Or, (|ael bonheur pourrait avoir celui qui esi frappé de la malédiction de Dieu? Si vous voulez enteadre la sentence de la bouche même de l'Esprit-Saint, la voici : Qnocl si uudire nolueris vocem Domini Dei tui. . ., venient super ie omnes maledicliones ^ . Mon pauvre pécheur, vous ne voulez pas entendre la voix de Dieu, vous voulez vivre clans le péché, n'est-il pas vrai? Eh bienl toutes les malédictions de Dieu fondront sur vous : vou& serez maudit en tous lieux, en ville et à la campagne : Male^ dictus eris in civitate, malcdictus in agro-. Vous sere:& maudit dans vos greniers et dans vos grains; le pain que vous mangerez et toutes les choses de votre maison .seront frappés de malédiction : Maledictum horì^eunv iiiumj et maledictœ reliauiœ tuœ^. Votre femme et vosenfants seront maudits, les fruits et les herbes de vos champs, vos troupeaux et vos bestiaux seront maudits : Maledictus fructus ventris tui, et frucius terrœ tuœ*. En un mot, toutes les malédictions du ciel tomberont sur votre tête : Venient super te omnes tnaledictiones . Ces malédictions, qui les envoie, mon cher frère? c'est Dieu, c'est Dieu. Et à qui les envoie-t-il? à celui qui est dans le péché comme vous. Oserions-nous dire qu'elles arriveront? Et pourquoi pas, pui^iqu'elles sont envoyées avec une sagesse infinie. Hélas! à quel état se réduit un pauvre pécheur. Pour moi, en le voyant enveloppé de tant <;e malédiciions, je crois avoir sous les yeux un criminel condamné à mort par la justice divine, ayant déjà la corde au cou, et toujours suivi du démon, cet exécuteur des hautes œuvres de Dieu, qui crie coiiiinuellcment : Seigneur, quand faut-il que j'étrangle celui-ci et que j'emporte son âme en enfer? Quand? A présent qu'il

(1, Di'ul. '2i>, ID. [jl, Io. V. 10. (3, Ib. r. 11. (4) lo. c. IS.

mange? maintenant qu'il dort? maintenant qu'il pèche? maintenant qu'il s'amuse à cette soirée, dans cette compagnie? Quand, Seigneur, quand? Vous cro^^ez peut-être que cette supposition n'est pas une réalité? Le père Recupito raconte qu'un jeune homme, au moment où il entrait dans une maison infâme pour y offenser Dieu, n'eut pas plutôt mis le pied sur le seuil de la porte, qu'un hideux démon se présenta à lui, et lui ayant jeté une corde au cou, le pendit à une poutre de cette même maison, et entraîna son âme en enfer. A quoi pensezvous, mon cher frère, vous qui vivez dans cette habitude criminelle, vous qui couvez cette haine dans le cœur, vous qui , depuis tant d'années, vous confessez si mal. Pouvez-vous attendre autre chose qu'une mort infâme, ignominieuse, une mort de réprouvé ? Comment ne craignez-vous pas qu'une nuit ou l'autre, par un juste jugement de Dieu, le démon n'enlève votre âme ,en vous étouffant dans l'endroit même où peut-être vous avez commis tant d'iniquités? Comment n'êtes-vous pas touché en ce moment ? Comment ne courez-vous pas chercher aux pieds d'un confesseur, le remède à un si grand mal? Ah ! la foudre de la malédiction de Dieu est suspendue sur votre tête, et toute prête à vous frapper. Que l'exemple récent que je vais citer serve à vous réveiller et à vous faire rentrer en vous-même.

XI. Un jeune homme très-dissolu, au mépris de la parole de Dieu que prêchait avec un zèle apostolique un célèbre missionnaire en Espagne, continuait, même en un temps si saint, à vivre entre les mains du démon, et entretenait un commerce criminel avec une de ses proches parentes. Je suis porté à croire que le malheureux était de la race de ces libertins qui tournent tout en ridicule, sermons, sacrements, cérémonies sacrées, et tout ce qu'il y a de saint daiïs l'Eglise. Quoi qu'il en soit, Dieu sembla vouloir tenter un dernier effort pour con-

venir cet obstiné ; avant de faire éclater la foudre de sa malédiction, il fit briller à ses yeux l'éclair d'un salutaire avertissement. Une jeune personne pieuse du môme lieu, étant en prière dans son oratoire, aperçut dans une vision le jeune libertin comparaissant devant le tribunal de Dieu, le souverain Juge lançant contre lui sa malédiction, à cause de la vie déréglée qu'il avait menée, et le condamnant à avoir sur-le-champ le cœur percé d'une lance et à être englouti au plus profond de l'abime. La Mère des miséricordes s'opposa à cette sentence ; oh ! combien de fois cette auguste Vierge n'a-t-elle pas retenu le bras de la colore de Dieu prêt à lancer sa foudre ! Par ses supplications elle parvint à calmer la justice de son divin Fils, et obtint de sa miséricorde un rescrit en faveur du condamné : trente jours lui furent encore accordés pour faire pénitence. Puis Marie se tournant vers la jeune fille qui avait été témoin de cette scène : Allez, lui dit-elle, trouver le missionnaire, dites-lui tout ce que vous avez vu, et avertisez-le de ma part de se rendre par charité auprès de ce jeune homme, et de lui déclarer que s'il ne se convertit pas dans l'espace de trente jours, il n'y aura plus de miséricorde pour lui. Le jeune débauché, averti par le missionnaire, fut touché de componction ; il interrompit pendant quelques jours ses relations criminelles, se confessa, et promit de s'amen^ der.. Mais bientôt, comme il ne fuyait point l'occasion, qui était si prochaine, puisqu'il s'agissait d'une parente, ilretomba dans un état pire qu'auparavant, et lâchant la bride à ses passions, il ne se soucia plus ni du prédicateur, ni de ses sermous, jusqu'à ce qu'enfin, le jour fatal qui devait mettre un terme à ses dissolutions étant arrivé, tandis qu'il badinait dans une réunion de ses semblables, il commença à tourner les yeux, à faire des contorsions et à crier : Hélas! hélas! je meurs, le cœur percé d'une lance, et en disant ces mots, il tomba par

terre et rendit le dernier sotlpir entre les mains diï démon. Ah! mon pauvre pécheur, prenez-y garde, c'est un avertissement pour vous ; la foudre de la malédiction divine est suspendue au-dessus de votre tête : il reste encore précisément trente jours jusqu'à Pâques ; qui sait si oe n'est pas là le temps qui vous est assigné par la, justice divine pour vous convertir? Qui sait si, ce terme une fois écoulé, vous ne serez pas frappé par la colere divine ? Qui sait si vous ne devez pas tomber mort dans la rue? Que faites- vous donc? Qu'en dites-vous? A quoi pensez-vous? A quoi vou* décidez-vous ?

XII- Mon cher frère, me voici prosterné à vos pieds, le zèle que j'ai pour votre salut, et pour le bien de toute' cette population, me pOusse à Un parti désespéré. De deux choses l'une : ou changer de vie, ou quitter ce pays. Oui, si vous n'avez pas le courage de vous convertir, délogez d'ici : allez en Barbarie, en Turquie ou dans quelque autre contrée attirer sur vous les châtiments d'un autre ciel. Faut-il, en effet, qu'à cause de vous ce pauvre peuple se voie constamment menacé de la famine, de la guerre, de tremblements de terre, de morts subites, et de mille malédictions? Vous voulez vivre dans le péché, être maudit de Dieu? Eh bien! soyez-le éternellement : mais pourquoi provoquer ici par vos péchés la ruine de votre maison, les adversités sur votre pauvre famille, et lès malédictions de Dieu sur tout le pays? Eh! que fais-je en m'en prenant à un seul pécheur? C'est à vous tous que je m'adresse, pécheurs ici présents, je vous prie, je vous conjure tous, les mains jointes et les genoux en terre, d'avoir pitié de votre âme et de votre corps, de votre maison et de vôtre famille. Le maudit péché, hélas ! ravage tout. Pères et mères, souffrez que je vous adresse une prière les larmes aux yeux : Si vous n'avez pas pitié de vous-mêmes, ayez du moins pitié de vos petits enfants, qui seront maudits

de Dieu à cause de vos péchés, et que vous verrez errants et vagabonds dans les rues. Et vous, jeunes gens, jeunes filles, si vous navez pas pitié de vous-mêmes, ayez du moins pitié de votre pauvre père, de votre pauvre mere, qui, à cause de vos péchés, seront maudits de Dieu et que vous verrez mourir de peine et de misère. Si mes larmes ne suffisent pas pour émouvoir les cœurs, vene^ vous-même ici, ô mon Jésus! Permettez, mes frères, qu'ivre d'un saint zèle, ce crucifix à la main, je m'en aille en criant partout avec saint Paul : A uferte ^nalum ex vobis ipsis^; « Enlevez le mal du milieu da vous. " Oui, enlevez le péché de votre maison; enlevez, je le répète, enlevez le péché, si vous voulez vivre heureux; autrement vous serez malheureux dans votre âme, malheureux dans votre corps, malheureux dans le temps, malheureux dans Téternité, malheureux pour toujours . Oh ! venez, mes frères, venez tous aux pieds de ce bon Jésus, à ces sources sacrées de son précieux sang : regardez-le attaché en croix, et puis dites-moi : n'est-ce pas le péché qui vous rend laids et difformes comme des démons? N'est-ce pas le péché qui vous perce l'àme et lui donne la mort? N'est-ce pas le péché qui vous dépouille de tous vos mérites, de toutes les grâces? N'est-ce pas le péché qui vous accable le corps de maladies, de langueurs, d'infirmités? N'est-ce pas le péché qui ruine vos récoltes, vos propriétés, tous vos biens? N'est-ce pas le péché qui attire sur vos têtes la malédiction de Dieu? Mais ce qui est plus fort que tout cela, n'est-ce pas le péché qui a donné la mort à ce divin Sauveur que vous voyez ici? Le péché ne mérite-t-il donc pas d'être haï, détesté et abhorré souverainement? Qui de vous aurait le cœur assez dur pour ne pas pleurer aujourd'hui ses péchés? Ah! embrassez tous les ])ieds

(l) I Cor. 5 \3

sacrés (lu Sauveur, et en signe de componction frappezvous la poitrine, et demandez tous pardon à Jésus du fond du cœur, en disant tous à haute voix : Pardon, ô mon Jésus! pardon, miséricorde, pitié pour tant de péchés! 0 mon Dieu, attendrissez les cœurs en ce moment, convertissez-les tous, et vous, mes frères, répétez tous avec larmes et soupirs : Pardon, mon Dieu, pardon ! Ah ! si, en ce moment, nous pouvions effacer tous nos péchés, quelle belle grâce ce serait ! Eh bien ! mes chers frères, je veux faire tout ce que je puis pour que vous sortiez tous d'ici sanctifiés. En conséquence, mes bien-aimés, ne me refusez pas la faveur que je vais vous demander, elle doit uniquement tourner à votre avantage : je vous supplie à genoux, mes chors frères, de me donner vos péchés, oui, donnez-moi vos péchés, jetez-les sur mes épaules, je les prends tous pour en faire pénitence; je veux satisfaire pour vous à la divine justice, mes bien-aimés, donnez-moi donc tous vos péchés. Saints anges gardiens, ôtez de la conscience de celui-ci, de la conscience de celle-là ces péchés si abominables, et jetez-les sur mon dos ; je veux les pleurer seul, et les pleurer avec des larmes de sang, puisque ce pécheur reste si insensible. Laissez-moi donc, mes bien-aimés, laver vos iniquités dans mon sang, et tandis que je ferai pénitence en versant mon sang pour mes péchés et pour les vôtres, offrez à Dieu des larmes et des soupirs, demandez-lui pardon de bon cœur; dit^ tous : [La discipline) Pardon, mon Dieu, pardon. — Ah ! je voudrais voir demander pardon pour tel, et tel qui continue à pécher, même pendant ces saints jours de pénitence, qui persévère dans sa criminelle habitude, dans sa fréquentation scandaleuse. — Poussez un soupir pour ce malheureux, afin que Dieu le convertisse ; demandez tous pardon pour lui : Pardon, mon Dieu, pardon! Mais afin qu'il v ait ce matin une conversion générale, faisons tous ensemble

un acte de contrition sincère. Oh ! si cet acte est fait du fond du cœur, il suffît pour effacer tous vos péchés. Disons donc tous ensemble et de cœur : Mon bon Jésus, mon souverain bien, mon Dieu, je me repens et de tout mon cœur, de vous avoir offensé : ô bonté infinie, pardon, pitié, miséricorde, ó mon Dieu. — Voilà, mes bienaimés frères, que vos larmes ont changé en bénédictions toutes les malédictions qu'avaient méritées vos péchés : Si audieris vocem Dei tuì\... benedictus tu in civitate, et benedictus in agro ^ . Si vous écoutez la voix de votre Dieu, si vous êtes tous résolus à ne jamais plus pécher, voilà que Dieu vous bénit : vous serez bénis dans votre âme, bénis dans votre corps, bénis à la ville, bénis à la campagne, bénis dans vos enfants, bénis dans vos biens, bénis dans toutes vos affaires. Il vous reste à ratifier sur les plaies sacrées du Sauveur ce ferme propos de ne jamais plus pécher : écrivez-le avec vos larmes, exprimez-le aussi à haute voix, en disant : Plus de péchés, plus jamais de péchés. Tandis que vous écrivez votre résolution avec les larmes de votre cœur, Jésus signe sa promesse avec le sang de ses plaies : Si audieris vocem Dei tui^... benedictus tu in civitaiCy et benedictus in agro.

(1) Deutcr, 2S, 1-3.

rOUR LE SECOND DUIANCHE DE CARÊME.

Et rcftplenditit facies ejiis sicut sol, veslimenta

autem ejm facta sunt alba sicut nix. -~

Domine, bonum est nos hic esse.

Et son visage resplendit comme le soleil, et ses

vêtements devinrent blancs comme la neige.

— Seigneur, il nous est bon d'être ici.

M\TTH. 17, 2-4.

I. Le peuple fit bien de rester au pied de la montagne, et de laisser Pierre, Jacques et, Jean accompagner seuls le Sauveur jusqu'au sommet. Il n'appartient pas à tout le monde de fixer le soleil sans en être ébloui. Cette gloire, dont l'évangile de ce jour nous montre un reflet dans la transfiguration de Notre-Seigneur, est bien trop éclatante pour nos yeux; et je le regrette, mes chers auditeurs, vos espérances aujourd'hui seront trompées : vous êtes tous venus ici pour nourrir votre piété, avides d'entendre parler de ce paradis qui est l'unique objet do votre amour, le but unique de vos désirs; et moi aussi,, à vrai dire, je m'étais appliqué avec ardeur à décrire le mieux possible les magnificences de cet immense palais de Dieu et à mettre en relief tout ce qu'on peut dire de plus beau, de plus ravissant, de plus saint de cet amphithéâtre de gloire et de majesté. Mais à peine étais-je a. l'œuvre, que l'apôtre saint Paul s'off'rit à moi et me dit avec un regard plein d'étonnement : Que fais-tu? qu(3 prétends-tu? Ne sais-tu pas que « ni l'œil n'a vu, ni

l'oreille n*a entendu, ni le cœur de l'homme n*a compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment? » Quod oculiis non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit, quœ Deus prœparavit iis qui diligunt illum^. Puis, après m*avoir brièvement raconté cette vision merveilleuse dans laquelle, ravi jusqu'au troisième ciel, il entendit des secrets ineffables, il m'a fermé les lèvres en y appliquant son doigt et m'a défendu de parler : audivit arcana verba, quœ non licet homini loqui^. En effet, s'il est un sujet sur lequel plus on parle, moins on en dit, c'est surtout le paradis, et si vous y prenez garde, quiconque en parle ne fait que dire ce qu'il n'est pas, ou amoindrir ce qu'il est. Le prophète royal le savait bien, lui qui admis, dans une extase, à contempler le séjour des bienheureux, déclara, selon l'explication de plusieurs interprètes, que tous ceux qui avaient parlé du paradis s'étaient mépris : Ego dixiin excessu meo : omnis homo m,endax^. «» J'ai dit dans mon extase : Tout homme est menteur, » ou, selon une autre version : « Tout homme est en défaut « : Omnis homo deficit. Et ne voyez-vous pas que Pierre lui-même s'est mépris , lui qui , tout enveloppé de cette éblouissante lumière, s'écria comme hors de luimême : Bonum est nos hic esse : « Il nous est bon d'être ici, »» réduisant tout le paradis à trois cabanes grossières : Faciamus hic tria tabemacuia*; dressons-nous ici trois tentes? »» Aussi l'Evangile tâchet-il d'excuser cette méprise en l'imputant à l'inadvertance : Non enim sciebat quid diceret^. Or, là où Pierre se trompe, où Paul se tait, que pourrais-je bien dire? Cela étant, mon sermon sur le paradis est fini avant de commencer. Mais non, saint Augustin m'en-

{\) 1 Cor. s, 9. {t) 11 Cor. 15,4. {Z) Ps. 1 15, it.

^4) Ma'dh. 17, 1. (5) Marc. U,f

courage à parler : tout en accordant que le paradis est incompréhensible à la faiblesse de notre esprit, il n'en regarde pas la conquête comme impossible à l'ardeur de nos désirs, Desideria et vota nostra tranagreditur : acquivi potest, œstimari non potest. Dilatez donc vos cœurs, car s'il est vrai qu'on puisse l'acquérir, quoiqu'on ne puisse l'apprécier, je veux, pour vous en faciliter l'acquisition, vous en dire quelque chose aujourd'hui, toutefois ne perdez pas de vue que, malgré tous mes efforts, toute mon éloquence, toutes mes descriptions pour vous donner une idée ou vous tracer une ébauche du paradis, vous devrez toujours vous figurer, toujours penser, toujours désirer quelque chose de plus accompli; et de plus vous persuader que la gloire ou la félicité céleste est encore incomparablement plus belle, plus élevée, plus étendue que tous vos désirs et toutes vos imaginations. Je vais vous montrer — qu'on ne comprend du paradis que ce qu'il n'est pas ; c'est le premier point, — et qu'il s'acquiert avec la moindre chose que Ton fait pour l'obtenir; c'est le second : — en deux mots, le paradis est un grand trésor, et qui coûte peu, Commençons,

PREMIER POINT

II. Il faut savoir d'abord que lorsque nous parlons du paradis, nous devons faire comme un architecte qui, voulant élever une voûte en l'air, pour couronner un vaste édifice, en construit d'abord une en bois, mais l'ouvrage une fois achevé, et suffisamment affermi, l'échafaudage disparaît, et la voûte reste majestueusement suspendue dans les airs, étalant aux regards la beauté de ses formes, lesquelles n'ont rien de commun avec les engins et les machines dont on s'est servi pour l'élever. L'idée de l'architecte est réalisée et elle subsiste, comme l'observe saint Augustin, indépendamment des

2o2 SERMON X.

moyens mis en œuvre, pour son exécution : Domus quam œdificat structor prius in arte erat, et sic proceda domus ex dorao. C'est ainsi que, suivant la leçon que nous donne le grand apôtre, lorsqu'il dit que nous connaissons Dieu par les créatures : Invisihilia enim ipsius a creatura mundi, per ca quœ facta sunt, inteh leda conspiciuntur^ ; puisque nous ne pouvons comprendre les choses surnaturelles et invisibles de Dieu, que par le moyen des choses visibles et naturelles, nous nous efforcerons de donner une idée du paradis à l'aide de similitudes, de comparaisons, de figures, mais ce no sera là qu'un échafaudage grossier, destiné à servir do point d'appui à notre esprit, qui bâtit nécessairement sur l'imagination; de telle sorte qu'il devra être jeté bas après qu'il aura fourni son emploi, pour ne laisser subsister qu'une conception pure et sublime du paradis, différente en tous points des images sensibles que nous aurons considérées. En un mot, nous dirolis du paradis ce qu'il n'est pas, pour parvenir à comprendre en quelque maniere ce qu'il est ; attendu qu'il est tel qu'on no peut le comprendre et l'apprécier qu'en sachant qu'il est incompréhensible et inappréciable. ^cgz<m po^esif, œstimari non potest. ^- Nous poserons d'abord pour fondement que le paradis n'est pas un lieu imaginaire ou chimérique, inventé par les prédicateurs pour allécher la simplicité du vulgaire, mais que c'est un lieu réel et physique destiné à servir de séjour aux corps bicnheu» reux. Ah ! mes chers frères, puissions-nous être uno bonne fois désillusionnés par la foi, et persuadés qu'il y a un autre monde en dehors de celui-ci : « Mon royaume n'est pas de ce monde, ^ déclare le Sauveur : Rcgnum meum non est de hoc mundo'-. Nous ne sommes pas nés pour le monde d'ici-bas, mais bien pour ce fortuné

(l) Rom. i. SO. (2) Joan. iS. 36.

"DTT PARADÏS. 253

royaume que Dieu a créé là-liaut tout exprès pour manifester sa puissance, sa justice et sa miséricorde, ainsi qu'il est écrit dans la Genèse : In prùicipio Deus creavit cœlum et terram ' ; « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. « Par ce mot ciel on entend Tempyrée, le paradis, selon l'explication que le pape saint Clément nous assure avoir reçue de l'apôtre saint Pierre, son maitre. On entend donc ici par ciel le paradis qui fut créé avant tous les autres cieux, comme étant la fin de ceux-ci ; et saint Thomas d'Aquin enseigne qu'il a été doué, dès l'instant de sa création, de sa dernière perfecli.on, réunissant tous les genres de beauté, d'agrément et de magnificence : Cœlum empireum statim in prima sua creatione hahuit ulti^nion compleraeyiturn, . Puis il ajoute qu'il a été créé plutôt pour les hommes que pour les anges, lesquels étant de purs esprits, n'ont point besoin d'un lieu. Il j a donc un paradis, il y a un paradis, il y a un paradis ! C'est un article de foi, mes chers frères, ce n'est pas seulement une opinion pieuse ; il y a un paradis par-delà ce ciel étoile que nous voyons au-dessus de nos têtes, il y a un autre ciel qui est fai^ pour nous. Mais pour arriver à comprendre combien il est beau, vaste et délicieux, il faut avoir recours à l'échafaudage grossier des figures sensibles.

III. La preuve la plus convaincante de l'étendue, de la beauté et de la majesté du séjour des Bienheureux, c'est, à mon avis, cet univers immense si beau» si ravissant, avec sa voûte parsemée d'étoiles, qui se déroulç au-dessus de nos têtes, avec ses magnificences qui nous entourent de toutes parts. Voyez dans quel palais somptueux nous sommes logés ! dans quel jardin de délices nous habitons ! Ah ! mon Dieu ! à la vue de ce monde si beau, de ces créatures qui plongent mon âme dans une

(l) Gcn. 1,1, p. M. m.

ravissante extase, je me sens porté à chanter des hymnes de looanges pour les délices dont mon cœur est inondé par les ouvrages de vos mains : Delectasti me. Domine^ in factura tiia^ et in operibns manimm tua^ rwin exidtabo^. Or, si ce monde, quelque admirable qu'il soit, n'est après tout qu'une prison, où nous sommes tous prisonniers, et si malgré cela il nous paraît un séjour si délicieux, que sera-ce du palais qui nous attend là-haut? Si Fétable est si magnifique, que serace de l'appartement royal? Si le champ de bataille est si merveilleux, que sera le théâtre de la victoire et le capitole de nos triomphes? Vous en voyez une légère ébauche dans le firmament, cette partie la plus noble de notre monde. Pour marcher avec précaution entre les diverses opinions des astronomes, souffrez d'abord que le saint roi David, comme remède à notre orgueil, nous remette devant les yeux sa sentence, que « tout homme est en défaut. » Omnis homo deficit ; puis, levez les yeux et contemplez ce beau ciel incrusté d'innombrables étoiles, véritable théâtre des magnificences de Dieu; et sachez que quelques-unes de ces étoiles sont si vastes qu'elles dépassent plus de cent fois le volume de la terre, et que les plus petites que nous distinguons à peine sont dix-huit fois plus grandes que le globe terrestre ; qu'elles sont d'ailleurs innombrables aussi bien que les grains de sable de la mer : Enumerari non possunt stellœ cœli, et metiri arena maris^. Si l'on pouvait mesurer la distance d'une étoile à l'autre, qui parviendrait jamais à comprendre l'étendue de ce vaste espace? On dit que la terre pourrait se placer trente mille fois entre chacune d'elles, et en eflét vous pouvez le conjecturer par leur distance du globe terrestre : le soleil en est éloigné de trente-huit millions de lieues, el.

Jl) Psal. i*l. 15. (2) Jevem. 33. 2S.

quant aux étoiles fixes, qui sont comme autant de soleils, la distance qui les sépare de la terre est regardée comme incalculable. N'est-il pas vrai d'après cela que notre terre comparée au firmament n'est qu'un point? Et cependant, mes frères, ce vaste firmament qui renferme en soi tant de sphères, tant de planètes, tant d'étoiles, toutes d'une incommensurable grandeur, qu'est-il comparé à l'empyrée? un grain de sable. Oui, l'immensité du firmament comparée au paradis n'est qu'un point imperceptible, un grain de sable. Ohi quelles merveilles étonnantes! « 0 Israël, s'écrie le prophète, que la maison de Dieu est grande, et que le lieu de sa possession est vaste! sa grandeur n'a point de fin. » 0 Israel^ quam magna est domus Dei, et ingens locus possessio- 7ns ejus! magnus est et non habet flnem ^ Je crois sans peine ce que disent certains auteurs, que si Dieu voulait partager le ciel entre tous les Bienheureux, ch|icun aurait pour sa part autant d'espace que toute l'étendue du globe terrestre : « Enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? « Filli hominuìu, usque quo gravi corde^ì Que faites-vous, et à quoi perdez-vous vos peines, vous qui suez sang et eau pour un pouce de terrain? Pourquoi tant de procès, tant de guerres, tant de discordes? Ne voyez-vous donc pas que l'espace où s'agitent vos querelles, où vous placez vos gloires et vos couronnes, n'est qu'un misérable point? Punctum est in quo navigatis, in quo hellatis, in quo regna disponitis. Oui, ce n'est qu'un point, et pour ce point suspendu en l'air, si mal appuyé, si caduc, si misérable, vous vous exposez à perdre un royaume immense. Confessez du moins la vérité, savoir, que quand il s'agit du ciel, l'homme est impuissant à en parler : Omnis homo deficit, et que nous ne pouvons

(1) Baruch. 3. 2J. (2) Ps. 4, 3.

pas luéme en comprendre l'étendue, puisque, même eft oela, nous disons bien ce qu'il n'est pas, mais nullement ce qu'il est. Répétons donc avec saint Augustin que l'on |)eut heureusement acquérir le paradis, mais l'apprécier^ jamais : Acquivi poteste œstimari non potest .

IV. Si la vaste étendue du firmament est trop étroite 1)0ur nous retracer l'immensité du Ciel des élus, jetons un peu les jeux sur la terre, pour voir si nous n'y retrouverons point quelque chose qui puisse nous représenter la beauté de la maison de Dieu. Ah ! vous vous convaincrez de plus en plus dé l'impuissance de l'homme : Omnis honio deficit. Mettez ensemble tout ce qu'ont dit de cette gloire merveilleuse les prophètes, les évangéîistes, les docteurs, et tout ce qu'en pourraient dire les prédicateurs de nos jours avec leur éloquence raffinée, et vous verrez que tous ne font que dire en substance ce qu'eile n'est pas. Je voudrais que, pour vous éclairer sur ce point, Dieu renouvelât en votre faveur le prodige de 4'Apocal ypse ; que chacun de vous vît descendre la Jérusalem céleste du ciel, comme le vit saint Jean : Vidi sanctam civitatera Jérusalem novam descendentem de coilo^^ et puisque je ne puis vous conduire en paradis, que le paradis descendit vers vous sous l'emblème d'uno magnifique cité, avec des murs d'or, un pavé de diamants, des portes d'émeraudes et de saphirs, avec la multitude do ses habitants, environnés de pompe et de majesté comme des rois, avec une lumière que n'obscurcissent jamais les ténèbres, avec une beauté que rien ne Kouille jamais, ayant pour soleil l'Agneau qui ne soiiflfre jamais aucune éclipse ; comme je vous dirais encore avec assurance : non, ce n'est pas là le paradis ; c'en est l'image, mais non la réalité. Vous figurez- vous peutêtre qu'on trouve en paradis, avec leurs propriétés maté-

(1] Ap:)C. 21. 2.

VV PARADIS. ZOi

«•ielles et phj'siques, toutes ces pierres précieuses, telles que lemeraude, la topaze, l'escarboucle et autres semblables? 11 en est qui l'ont cru, mais tous les docteurs sensés le nient, et à mon avis, ils ont évidemment raison : en effet, n'avez-vous pas vu de l'or, de l'argent et dvis pierres précieuses? — Oui. — Il est donc faux que ces choses-là se trouvent dans leur état matériel en paradis, puisque l'apôtre saint Paul, qui en parle en témoin oculaire, nous dit que " l'œil n'a point vu, ni l'oreille entendu « ce qu'il y a de ravissant dans le séjour des Bienheureux. Jugez maintenant si l'évangéliste saint Matthieu lui-même n'est pas bien loin de la réalité lorsque, dans l'évangile de ce jour, il compare la gloire de Jésus transfiguré à la lumière du soleil et à la blancheur de la neige. De la neige on en trouve dans toutes les vallées ; et pour n'avoir d'autre objet à admirer sur le Thabor que la lumière du soleil, et la blancheur de la neige, saint Pierre pouvait bien s'épargne? la peine de monter si haut et demeurer avec la foule au pied de la montagne. La comparaison est donc inexacte, non par la faute de l'évangéliste, mais à cause de rex<îès de cette gloire qu'il ne pouvait expliquer autrement; car c'est le malheur de tous les objets qui surpassent la capacité de notre esprit, de n'avoir point de termes qui en rendent adéquatement l'idée. Que dirai-je de ceux qui comparent le paradis à un' torrent de voluptés, à un jardin délicieux, à un somptueux festin, à un roj'aume très-florissant, à des noces pleines d'allégresse, au bonheur des moissonneurs pendant la récolte? Toutes comparaisons mesquines et qui avilissent plutôt qu'elles ne relèvent les délices de cette. bienheureuse patrie. Aussi ces figures, ces symboles doivent-ils être pris dans un sens plutôt mystique que littéral. Je suis porté à croire que les prophètes et les évangélistes, en les employant, ont fait comme les astronomes, lesquels, voyant, notre ciel tout

parsème d'étoiles, si différentes les unes des autres par leurs mouvements, leurs influences et leur grandeur, j ont imaginé une multitude de figures naturelles ou fabuleuses : ici ils ont mis un taureau, là un lion, ici un scorpion, ailleurs un chariot, une écrevisse, un capricorne. Est-ce que tous ces monstres existent au ciel? Nullement; ce n'est qu'un caprice des astronomes, qui se sont vus obligés d'inventer ces signes afin de mieux s'entendre. De même les prophètes et les évangélistes se servent d'emblèmes grossiers, et nous parlent de jardins toujours fleuris et odoriférants, d'automnes toujours chargés de fruits, de perpétuels et harmonieux concerts, d'or et de pierres précieuses, de saphirs et d'ambre, de festins et de musiques, de fêtes et de théâtres, toutes choses propres à former un paradis qui flatte les sens, mais nullement le paradis véritable qui doit faire la félicité des esprits. On a recours à ces figures de préférence, parce qu'elles nous charment davantage et sont plus à notre portée ; mais au fond les torrents de délices qui inondent de toutes parts cette Jérusalem céleste, ce sont des secrets, nous dit saint Paul, qu'il n'est pas donné à l'homme d'exprimer : Arcana verba^ qiiœ non licet hornini loqid^. Or, je vous le demande, si tout ce qu'on a dit et écrit, si tout ce qu'on a pu dire et écrire de la gloire du paradis n'est qu'une pure description symbolique, quelle sera la vérité? La voici : le saint roi Davia nous la chante sur sa harpe prophétique, lorsqu'après avoir vu cette gloire immense, ravi en extase, il entonne ce magnifique cantique : Ego diœi in excessu meo : Omnis homo mendax^, ou bien : Omnis homo deficit. « J'ai dit dans mon ravissement : Tout homme est impuissant >» à en parler; faisant entendi'e par là que nous savons du ciel seulement ce qu'il n'est pas, si bien

(1) ;/ Cor. 12, 4. (2) Psal. 115. il.

que Ton peut écrire sur ses portes, en caractères def&u, ces mots : Acquiri potest, œstimari nonpotest.

V. Cela supposé, quefera-t-on pour ne pas sortir d'ici avec une déception complète, et nous former du paradis une autre idée que celle que nous donnent toutes ces figures? Voici le mojen, et il n'y en a, ni ne peut y en avoir d'autres. C'est d'aller au ciel pour le voir. Deux jeunes gens qui désiraient suivre Jésus en qualité de disciples, lui demandèrent où il demeurait : Rabbi, ubi habitas^lLe Sauveur leur répondit : « Venez et voyez " : Venite et videte"^. Il ne se répandit pas en longs discours, remarque le vénérable Bede, pour leur manifester la richesse, la beauté, la gloire de son royaume; il se contenta de leur dire : « Venez et vous le verrez ; » parce qu'on peut bien voir la gloire de Jésus-Christ, mais on ne peut l'exprimer : Gloria Christi videri potest y verbis explicari non potest. Au ciel donc, mes chers frères, au ciel ! Tous tant que vous êtes, prenez congé de ce monde; un monde plus beau vous attend. Adieu parents, adieu amis, adieu terre. Prenez votre essor pour accompagner une àme bienheureuse qui, sortie de la prison de son corps, s'envole au paradis. Voyez cette âme fortunée au milieu d'une troupe de séraphins, qui lui disent avec des accents de joie : le temps des tribulations et des larmes est passé ; réjouis- ^oi, il n'y aura plus pour toi pendant toute l'éternité, ni famine, ni peste, ni guerre; tu jouiras d'une vie, d'une santé, d'une allégresse et d'une paix inaltérables. Et en parlant ainsi, ils ont déjà franchi avec elle, dans leur vol sublime, les régions de l'air; déjà la terre avec toutes ses misères a disparu à ses yeux. Elle traverse ainsi les cercles de la lune, de Mercure, du soleil, s'instruit sant, en passant, des mouvements, des influences et do

(1) Jean. 1, 3S. (2) Ib. v. 30.

la candeur de tous ces astres. Elle entre dans le firma* ruent, où elle est comme couronnée par cet amas d'innombrables étoiles, qui paraissent si petites d'ici-bas, et qui là-haUt sont si vastes, si brillantes et si belles. Elle monte plus haut encore, et foulant aux pieds les étoiles, elle dépasse le firmament pour entrer dans le ciel le plus voisin du séjour des élus. Déjà elle aperçoit une clarté, un jour, elle respire un air et des parfums qui présagent le paradis. Ah! le voilà, le voilà ce délicieux séjour! voilà cet immense océan de lumière, mais d'une lumière nouvelle et telle qu'elle n'en a jamais vu de semblable. C'est alors qiHelle commence à voir ce que l'œil n'a point vu, ni l'oreille entendu : Qnod nec oculus vidit, nec aurîs audivit'^. La voilà sur le seuil; elle entre. Mon Dieu! qui pourrait jamais dire le contentement, la jubilation, les délices qui inondent cette âme la première fois que le paradis se déploie à ses regards? Ah! il me semble l'entendre s'écrier : Dieu soit loué ! je suis enfin délivré des craintes, des angoisses, des dangers de me perdre éternellement ; après tant de tempêtes, me voici arrivée au port saine et sauve; après tant de combats, je puis chanter l'hymne du triomphe : In domum Domini ibimus^. « Nous entrerons dans la maison de Dieu. " Oh! quel bonheur de voir son salut et son éternité en sûreté : O certa securitas! 0 seciira œternitas! Cette assurance seule me fait déjà éprouver un véritable paradis. C'est maintenant que je puis dire avec plus de raison que saint Pierre : Bomim est nos hic esse. — Et. voyez à quels transports se livre le paradis tout entier à la vue de cette âme bienheureuse ; voyez comme tous s'empressent à l'en vi d'aller à sa rencontre. Oh ! quelle joie, quelle fête pour elle en reconnaissant ses saints patrons, ceux qui lui obtinrent particulièrement

(1) Cor. s. 9. {2j Psnl. 131, 1.

la grâce de bien mourir ; ceux dont elle a porté le nom, ceux dont elle a propagé le culte. Quel tendre accueil fait cette sainte âme à ses bien-aimés parents ! Voici mon père, dit-elle; ah! père chéri, que de larmes j'ai versées à votre mort, mais les voilà essuyées pour toujours. 0 ma mère, ma tendre mère, j'ai pensé mourir de douleur en vous perdant, vous qui étiez l'unique soutien de ma vie, mais comme je vous retrouve en Dieu, plus chère et plus aimable encore ! Laissez-moi embrasser tous ces amis qui m'ont consolé dans mes tristesses : o mes chers amis, nous voici, grâce à Dieu, réunis pour ne nous plus jamais séparer. Puis, quelle jubilation en voyant une multitude d'âmes qu'elle a tirées du purgatoire, d'autres qu'elle a remises dans la voie du salut, ou qu'elle a aidées à se sauver. — Mais est-il bien certain, mon père, qu'on se reconnaitra la-haut? — Et pourquoi pas, mes bien-aimés? bien mieux, c'est là-haut qu'il y aura de sincères et affectueuses congratulations, de doux entretiens, de saints embrassements, de pures et tendres liaisons, conformément à ce que dit Isaïe ;: In pulchritudine pacis^ et in tabernaeulis fiduciœ et in requie opulenta^. Ah! dilatez vos cœurs, car ces notions si belles, qui ne sont pas des fables et des fictions, mais de solides vérités, vous confirmeront de plus en plus dans la persuasion que ce bien incomparable n'est pas connu. Non, nous ne comprenons pas ce que c'est que le paradis, et nous ne pouvons pas même le comprendre tel qu'il est lAcquiripotestyœstimari non poteste

VI. Ne perdons pas de vue cependant l'âme bienheureuse environnée de son brillant cortège : plus elle monte, et plus elle voit croître la majesté, la pompe, la gloire de ce magnifique amphithéâtre. Je me la repréisente comme une étrangère, à qui ses guides montrent

(lì I?^a. 32. 18.

et expliquent toutes les merveilles de la délicieuse j atrie : entrez, lui disent-elles, et voyez la splendeur et la grandeur de l'édifice, autant que votre regard en est capable : Ingredere, et vide splendorem et magnitudi' nem œdifieii, quantum capax est tibi visus oculoruhi videre. Admirez, ma sœur, l'élévation, l'étendue, la magnificence des palais que Dieu a bien voulu assigner à ses élus. Que dites-vous de ce séjour si lumineux, si vaste, si ravissant? de cet air si pur et si tranquille, quo o'altèrera jamais ni la chaleur, ni l'humidité, ni le froid Ì Ici plus de mélange de bien et de mal, plus de vicissitudes des saisons, plus de besoin de nourriture et de soulagement. Sachez en outre, que quand nous serons réunis à nos corps, nos sens seront aussi pleinement satisfaits. Dieu a trouvé le moyen de rassasier tous nos désirs, sans introduire ici la matérialité de tant d'objets dont nous ne pouvions jouir sans peine et sans une profonde misère dans cette vallée de larmes. Voici, pour charmer les yeux, comme un extrait de tout ce qu'il y a de plus ravissant et de plus agréable dans les couleurs. Oh! quelles délices! Voici, pour contenter l'ouïe, tout ce qu'il y a de plus délectable dans la musique, de plus tendre, de plus doux et de plus joyeux dans le chant, éminemment condensé dans le plus harmonieux concert. Oh! quelle jouissance! Voici pour l'odorat tout ce qu'il y a de suave dans les plus délicieux parfums. Voici pour le goût comme la quintessence de ce qu'il y a de plus agréable dans les saveurs. Oh! quelle douceur ! Et lorsque nous serons réunis à nos corps, nous aurons continuellement comme les lèvres arrosées d'un certain nectar, d'une liqueur qui flattera tellement le palais, qu'elle surpassera infiniment toutes les délices qu'a jamais pu inventer la sensualité des mortels. Et qui pourra jamais vous dire la beauté et la symétrie de nos corps, lesquels rélormés sur le modèle du corps sacru

ùe notre divin époux que vous voyez là, seront tout rev«§tus de cette lumière et de cet éclat dont vous jouissez ici ; cette lumière pénétrera dans leurs veines, elle s'étendra jusqu'à leurs extrémités, elle se répandra dans tous leurs membres, et les rendra si aimables, si lucides, si resplendissants, que si l'un de nous, mettant la tête hors du paradis, laissait voir au monde un seul de ses cheveux, il suffirait pour illuminer la terre plus que ne le fait le soleil en plein midi. En attendant, réjouissez-vous du bonheur qui vous est échu, et félicitez-vous de la compagnie de tant de saintes âmes, au milieu desquelles vous allez vivre. Contemplez parmi les chœurs des Dominations, des Principautés, des Vertus et des Puissances, ces vierges radieuses, ces martyrs invincibles, ces heureux pénitents, ces confesseurs fidèles, ces docteurs, ces prophètes, ces patriarches, ces princes, ces rois, chacun avec sa part de gloire, de pouvoir et de majesté. Que dites-vous de la sublimité des Chérubins, de l'ardeur des Séraphins, de la gloire des apôtres? se pourrait-il rien imaginer de plus beau? et saint Paul n'a-t-il pas eu raison de dire que ni l'œil n'a vu, ni l'oreille n'a entendu rien de semblable?

VII. Mais non, le paradis ne paraît pas encore assez ravissant à cette âme bienheureuse, si elle ne voit Marie, sa mère, qui, à elle seule, fait presque la moitié de la béatitude céleste. La voici ! Oh ! quelle jubilation ! Le premier regard qu'elle jette sur cette auguste Vierge, lui fait oublier tout ce qu'elle a vu du paradis. Qui pourra jamais redire la joie dont elle est inondée, en se voyant en présence de la reine du ciel, si belle, si aimable, si tendre et si gracieuse, qui l'accueille avec un doux sourire, l'embrasse, la presse sur son cœur et lui dit du ton le plus affectueux : soyez la bienvenue, ma fille, vous voici arrivée à la fin de vos travaux et en possession de tous les biens ; rendez grâce à Dieu de sa

bonté, et apprenez que c'est à moi qu'il a donné la mission de mener à bonne fin la grande affaire de votre salut : c'est moi qui vous ai portée à écouter avec attention ce sermon qui vous a convaincue, à faire cette confession générale, qui a été le principe d'une vie nouvelle : c'est moi qui vous ai envoyé toutes ces saintes inspirations pour régler votre vie, et qui vous ai assistée à la mort. Oh! que je suis heureuse de vous voir ici avec moi pour toute l'éternité. Soyez donc éternellement bénie ! — Cette sainte âme éclate alors en actions de îjrâces, elle se prosterne aux pieds de Marie, et possédant en elle le paradis du paradis, elle ne peut, dans le transport de sa joie, que proférer ces mots : me voici, ò mère admirable ; je suis à vous, je suis à vous : puis, se jetant amoureusement entre ses bras, elle baise avec amour et respect cette main d'où lui sont venues tant do faveurs signalées. Ensuite, Marie se fait elle-même son guide pour la conduire au trône de son divin Fils. Jésus, vo3'ant en cette âme une glorieuse conquête de sa passion, lui ouvre son cœur et l'invite à y faire son séjour. C'est alors que cette sainte âme, poussée par la véhémence de son amour, prend son essor et se réunit à ce divin cœur comme à son centre, en s'écriant, ô saintes, ô ravissantes plaies qui m'avez rachetée! Quels rayons, quelles splendeurs jaillissent de vous! — Elle s'unit cœur à cœur avec Jésus : quant à ce qui se passe dans l'intérieur de ce divin cœur, entre elle et son bienaimé, la langue ne peut l'exprimer, ni la piété le deviner. Je me bornerai à vous dire ce qu'il me semble que je ferai, si jamais ce bonheur m'arrive : il est certain qu'en m'unissant au cœur adorable de mon Jésus, si les larmes n'étaient bannies de cette heureuse patrie, j'éclaterais en sanglots, et je dirais : ò mon doux Jésus! comment un bonheur si grand pour un pécheur tel que moi ? une immense béatitude pour celui qui a mérite

I)U PARADIS. 2Gc>

mille fois rcnfcr? tant de suavités pour quelques pénitences? un tel rassasiement pour quelques jeûnes? tant de bénédictions pour quelques gouttes de sueur que m'a coûté le salut des âmes? Ah ! je reconnais bien maintenant que vous êtes infiniment bon, oui, infiniment bon, ou plutôt la bonté même, et je puis dire avec raison : Bonutn est nos hic esse. « Oh ! qu'il nous est bout d'être ici ! »

VIII. Je voudrais dire bien d'autres choses encore; mais voilà que je vois Jésus et Marie prenant au milieu d'eux cette sainte âme et la conduisant au trône de l'adorable Trinité. Là, elle se plonge dans l'immense océan de la divinité; elle a disparu à mes yeux, je ne l'aperçoisplus ; elle est noyée dans les abîmes des grandeurs de. Dieu, l'infinité, l'immensité, l'immutabilité, l'éternité, la toute-puissance, la sagesse, la providence, la sainteté,, la bonté, la souveraineté, la perfection, la miséricordCy la justice, et la fin. Jetez donc à terre tout cet échafaudage de figures grossières, de comparaisons matérielles et sensibles que nous avons employées jusqu'ici pour parler du séjour des Bienheureux. Mettez tout cela de côté, oubliez tout ce que je vous ai dit, afin qu'il ne vous reste plus qu'une idée sublime, pure et vraie du paradis. Voici le paradis véritable et sans figure, c'est-à-dire la vue inefiable de Dieu. Que la théologie symbolique, mystique, scolastique viennent me prêter leur secours pour dire comment on jouit de cette beauté incréée : pour moi, sans regarder aux opinions des écoles, je dirai que de quelque maniere qu'on jouisse de Dieu, soit par l'entendement en le voyant, soit par la volonté en l'aimant, soit par l'un et l'autre, en le voyant, et en l'aimant à la fois, c'est une chose certaine que Dieu nous prêtant, pour ainsi dire, ses yeux, nous verrons Dieu avec Dieu, sans voile et sans nuage : « La plénitude que nous attendons de Dieu, c'est la doctrine de saint Bernard,

consistera uniquement à être rempli de Dieu même ; ^ Plenitudo quam expectamus a Deo non erit nisi de Deo. C'est une chose certaine que cette vue si excellente fera que les bienheureux seront tout à Dieu, et Dieu tout aux bienheureux ; c'est une chose certaine qu'elle les rendra semblables à Dieu, impeccables comme Dieu, immortels, impassibles comme Dieu, libres, puissants, tranquilles, heureux, éternels comme Dieu. « Nous lui serons semblables, c'est une proposition de foi; nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est ; » Similes ei erimus^ quia videhimus eum sicuti est^. 0 vue du paradis qui est le paradis même ! Videhimus. Que ne verrons-nous pas en voyant Dieu? Nous verrons un Dieu vivant sans âme, voyant sans yeux, grand sans dimension, beau sans parties, trine sans nombre, qui donne tout et ne prend rien, qui reçoit tout et n'acc^ ;iert rien, qui fait tout et ne se fatigue pas. Nous verrons un être incompréhensible qui est l'être de tous les êtres, l'acte de toutes les puissances, la puissance de tous les actes, principe sans fin qui commence toujours, fin sans principe qui jamais ne finit. Nous verrons celte toute-puissance merveilleuse, à laquelle rien ne résiste, qui donne à tout le mouvement en restant immobile, qui produit sans matière, qui met chaque chose à sa place sans avoir de lieu, qui ordonne tout sans avoir de temps, qui travaille sans instrument, qui . soutient tout sans fatigue. Nous verrons cette sagesse incarnée, et dans les impénétrables profondeurs de ses idées les plus secrètes nous verrons une infinité de mondes possibles, 0 Dieu! quel spectacle! Voir dans Io lointain des océans plus vastes, des sphères plus sublimes, des aslres plus éclatants, en un mot des mondes plus beaux, plus grands, plus parfaits que celui-ci, en

(1) I Joz-.i. 3. 2.

comparaison desquels ce soleil serait comme la terre, ou ne serait qu'une ombre, et ce vaste univers un misérable grain de poussière. Nous verrons cette interminable immensité, qui remplit tous les lieux sans eu occuper aucun ; ce cercle infini dont le centre est partout et la circonférence nulle part; cet être très-haut et très-profond, très-présent et tres-éloigné, qui est audedans de toutes choses sans y être renfermé, en dehors de toutes, sans en être exclus, uni à toutes, sans se confondre avec elles. Nous verrons (ô Dieu ! qu'il y a de quoi s'évanouir ! ) nous verrons cet amour divin qui forme comme l'essence de la divinité, les entrailles de la miséricorde, le cœur du cœur de Dieu, l'âme, la vie, la substance de Dieu même : Deus charitas est^ . Nous verrons ce cœur amoureux de la divine bonté qui, comme un aimant, attire tous les cœurs. A cette vue, le cœur de l'homme attendri, et se fondant, pour ainsi dire, en Dieu, s'échappera comme hors de lui-même et se perdra dans cet océan de félicité, comme une goutte d'eau dans la mer, comme une étoile dans le soleil, comme une étincelle dans un vaste incendie. Nous verrons, que peut-on dire de plus? nous verrons Dieu en Dieu, Dieu en nous, Dieu en toutes choses, et toutes choses et nous-mêmes en Dieu ; nous serons tellement abimés et submergés en Dieu, qu'il sera notre vie, notre respiration, notre tout : et notre vouloir, notre pouvoir, notre savoir, notre avoir, notre jouissance, notre être ne sera plus, ou ne paraîtra plus distinct de Dieu lui-même, « parce que nous le verrons tel qu'il est, » Quia videhinais eum siculi est. Oh ! quel beau, quel délicieux paradis!...

IX. Et quelle est parmi vous l'âme privilégiée qui iiura le bonheur d'entrer la premiere dans ce beau ciel

(1) IJoan.4, IG.

268 SERMON Xr

pour y voir Dieti en Dieu, Dieu avec I)ieu? O âme for* tunée, où êtes-vous ! Je vous porte une sainte envie. Quand donc^ quand viendra ce jour, cette heure, ce moment heureux où je verrai mon Dieu? Ah ! je ne puis m'empêcher de m'éerier avec saint Paul : « Qui me brisera ces liens qui me retiennent? » Infelice ego homo^ quis me Uberabit de corpore mortis hujus ^ ? Liens importuns, quand vous briserez-vous ? Quand prendraije mon essor vers mon Dieu< comme le feu vers sa sphère, comme la flèche vers son but? 0 vie trop longue! ô mort trop lointaine, ce m'est une mort de vivre, et ce me serait une vie de mourir. Montagnes, vallées, plaines, forêts, jardins, créatures quelles que vous soyez, dites-moi du moins où est mon Bien-Aimé, où est mon Bien suprême, où est mon Dieu? — - Toutes répondent d'une voix unanime : Regnum Dei intra vos est '^ ; Dieu est en vous, et vous en Dieu. — Dieu est en moi, et moi en Dieu! Oh Dieu! quelle suavité! quel amour, quel paradis, quelle douceur! Mon Dieu! je ne puis supporter plus longtemps une si douce violence ! 0 mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! — ^ Ah ! mais je me trouble, je me confonds, je me perds! Où suis-je? Au ciel ou sur la terre? au dedans* ou hors de mm? Sive in corpore^ sive extra corpus nescio^. Hélas! il n^est que trop vrai que je suis encore sur la terre, exposé à perdre mon Dieu, à perdre mon souverain bien, à perdre le paradis. J'espère cependant, j'espère, mon Dieu, qu'un | jour viendra où vous contenterez pleinement ce cœur en f lui accordant la félicité céleste. — ■ Maintenant nous ' avons dit du paradis ce qu'il est, quoique nous ne comprenions que ce qu'il n'est pas; mais cette impossibilité * de le comprendre est précisément ce qui nous en fournit ridée la plus sublime, en nous le faisant connaître com-

{Vj Rom. 7, 21. {'Z] Luc- i7, 21. (J) Il Ccr. 2, 3,

me un bien ineffable, incompréhensible, inestimable : Acquivi potest, œstimari non potest. D'où je tirerai cette conclusion pour moi-même : Que celui qui veut la terre, garde la terre ; quant à moi, je proteste que je veux le ciel, et que je le veux à tout prix. Oh ! oui, je le veux, je le veux, je le veux. Oh! paradis, paradis, paradis!...

SECOND POINT

X. Cest un grand bien que le paradis : mais pour y arriver que d'efforts ne faut-il pas faire? — C'est tout le contraire. D'abord la peine n'est jamais réputée grande quand la récompense est beaucoup plus grande encore : je veux dire que lors même que le ciel dût nous coûter beaucoup, nous devrions tout faire pour j arriver. Mais il n'en est pas ainsi. Le paradis est un grand bien, qui coûte peu. u^stimari non potest, il est inappréciable, et Ton ne comprend de lui que ce qu'il n'est pas; mais on peut l'acquérir. Acquivi potest, et la moindre chose suffit pour cela. Est-il rien de plus vil qu'un verre d'eau froide? Et pourtant Notre-Seigneur nous promet le ciel à ce prix : Quicumque potmn dedevit uni ex minimis istis calicem aquœ frigidœ tantum, in nomine diseipuli, amen dico vobis, non perdei vnev^ cedem suam^; « Celui qui donnera un simple verre -1'eau froide pour l'amour de Dieu à un pauvre, aura le ciel pour récompense. » 0 bonté de Dieu ! pour un verre d'eau froide ! c'est-à-dire qu'il ne demande pas même que nous nous donnions la peine de la faire chauffer. Le voulez-vous à meilleur marché encore? Il vous l'offre pour moins qu'un verre d'eau, pour un acte delà volonté

(1) Matth. 10. 42, p. M. III.

seule. Ecoutez l'apôtre saint Jean : Dcdlt eis potestatem filios Dei fieri, his qui credimi. Chrétiens, vous dit-il, à vous qui croyez, réjouissez-vous, Jésus-Christ a mis en votre pouvoir de devenir enfants de Dieu, pour jouir ensuite de son héritage dans le ciel. En quoi consiste ce pouvoir? Ecoutez saint Augustin : Hoc quisque in potestate hahere dicitur, quod si vult facit, si non viiit non facit; on dit qu'une chose est en notre pouvoir, lorsqu'il suffit de vouloir pour qu'elle se fasse, et de ne pas vouloir pour qu'elle ne se fasse pas. Par conséquent, s'il est en notre pouvoir d'être enfants de Dieu, et ses héritiers, nous n'avons qu'à le vouloir et nous le sommes. C'est ainsi, c'est ainsi : le paradis est à quiconque en veut ; il ne coûte qu'un acte de la volonté. Ah! souffrez que je m'écrie : Mes pauvres gens, où êtes-vous ? Ecoutez-moi bien : pour acheter le paradis, il ne faut ni argent, ni trésors : Venite, ernite ahsque argento^. Ecoutez, hommes du peuple; pour avoir le paradis, il n'est point besoin de noblesse. Ecoutez, ignorants; pour avoir le paradis, il n'est point besoin de science. Ecoutez, malades et infirmes ; pour avoir le paradis, il ne faut point de santé. Ecoutez, infortunés de tout genre; pour avoir le paradis, il n'est point besoin d'être les favoris de la fortune. Une seule chose est requise, et quelle est-elle? Une bonne volonté, un oui, un je le veux; et cette bonne volonté personne ne peut vous l'ôter, si vous ne vous en dépouillez pas vous-mêmes. Ni le ciel, ni la terre, ni l'enfer ne peuvent vous l'arracher, ni par conséquent la puissance de devenir enfants de Dieu. C'est ce qu'affirme saint Jean Chrjsostôme : Nemo nobis hanc potestatem, auferre potest . Les tjrans ont voulu la ravir aux martyrs, ils n'y ont pas réussi ; le démon a voulu la ravir à Job, il a échoué. Pauvres,

j[l) Isa. 55. /. . ,

veuves, infirmes, infortunés et misérables, écoutez-moi bien : un juge inique, un maitre scélérat, un puissant orgueilleux, un brigand, un méchant quelconque peut vous enlever la fortune, l'honneur, la vie même ; mais le paradis, personne ne peut vous l'enlever : Nemo nobis potestatem au ferre potest. Cela étant, quels sont ceux parmi vous qui veulent le paradis ? Ah ! presque tous, dit saint Augustin, se lèvent en criant : Moi, moi : Quasi omnes una voce exilistis dicentes : Ego^ ego. Presque tous vous m'avez fait cette réponse intérieurement. Vous le voulez donc? Eh bien ! écoutez ce que dit Jésus-Christ : Si vis ad vitain ingredi, serva mandata^, « Si vous voulez le paradis qui est la vie éternelle, observez les commandements de Dieu. »

XI. Qu'en dites-vous? Quoi! je vois que beaucoup d'entre vous baissent la tête, haussent les épaules, et murmurent au fond de leur cœur contre moi. — Mais, père, vous plaisantez, et vos assertions ne s'accordent pas avec les paroles de Jésus-Christ : vous nous avez d'abord dilaté le cœur en disant que pour s'assurer le paradis, il suffit d'un bon je le veux, et puis vous nous le resserrez en nous jetant sur les épaules un serva mandata. — Doucement, s'il vous plait, doucement, je n^entends point me moquer de vous, ni me mettre en désaccord sur un seul point avec Noire-Seigneur. En effet, que faut-il pour observer la loi de Dieu? Une bonne volonté, un je le veux, car sa grâce ne fait jamais défaut. Me voilà donc d'accord avec Notre-Seigneur. Je parle de la fin, qui est dans le ciel ; Noire-Seigneur parle du moyen, qui est l'observance de sa loi : ce moyen no requiert qu'une bonne volonté, donc le ciel n'en requiert pas davantage. Maintenant laissez-moi poser de nouveau ma question : qui parmi vous veut le paradis ? Hélas !

(l; Malih. 19, n.

quanti modo dicunt : nolo, qui dicehant ; volo! dit saint Augusti!}; pombien ont changé de langage, qui tantôt disaient hautement : je le veux, et maintenant, parce qu.e c^ je le yeux implique l'observance de ]a loi, répondent absolument : je n'en veux pas. Non, non, je ne yeux pas du paradis, répond cet usurpateur du bien d'auirui, qui le retient depuis plusieurs années et ne veut pas entendre parler de restitution. Je ne veux pas di^ paradis» dit cette langue médisante, qui refuse de réparer le tort fait à la réputation du prochain. Je ne veux Ipas du paradis» dit cg voluptueux, qui n'entend point renoncer à ses infâmes plaisirs. Je ne yeux pas du paradis, dit ce vindicatif, qui ne peut entendre parler de pardon ni de réconc'liation. Ah! combien qui disent : je n'en veux pas, qui tantôt disaient : je le veux! Quelques-uns voudraient bien le paradis, mais tout en croupissant dans le péché, et en vivant selon leurs caprices. Ah! les insensés, comment n'ouvrez- vous pas les jeux en voyant que Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour vous sauver, s'est fait une échelle de sa croix ; en voyant que tant de martyrs y sont montés en se faisant un marchepied des l^aches, des chevalets, des bûchers et des potences, l-andis que vous, vous ne voulez pas souffrir la plus légère incomiïiodité? M^is gran^ Dieu ! quand il faudrait prendre le ciel d'assaut, avec une échelle de glaives tranchants, quand il faudrait traverser une fournaise ^ussi ardente que le fut celle de Babylone, ne devrait-on pas y passer, dit saint Augustin, pour jouir du paradis, ne fût-ce qu'un seul jour? Et tandis qu'il s'agit de le posséder toute une éternité, nous ne voulons pas même soulever un briii de paille? Que dis-je? nous prétendor:$ y napûter par une échelle de plaisirs, de désordres et de prévarications ! Il n'en sera rien : Neque fornicarli, ncque adulteri^ ncque molles, neque masculorum con- (mbitores, neque fìires, neque avari, neque ebrio^i ^

neque maledici, ncque rapares, rcgyiiim Dei possideùuntK Le décret en est lancé : que celui qui ne renonce pas au péché n'aspire point au paradis.

XII. Mais avant de terminer, j'aurai une demande à Vous adresser. Vous ayez entendu que pour un verra d'eau, Jésus-Christ vous promet le paradis, et même pour moins encore, pour un acte de bonne volonté; comment se fait-il donc que pour un verre d'eau et moins encore, vous rejetiez un si grand bien? Comment cela se peut-il ? Ecoutez ce fait. On rapporte que Lysimaque, tourmenté par la soif, afin d'obtenir un verre d'eau fraîche, se livra lui-même, avec son armée et son royaume au pouvoir de ses ennemis. Puis, après cette courte satisfaction, regardant la coupe vide, il poussa un sou^ pir en disant : DU boni, quam oh hrevem volupt'atem nçmmam (xmisi felicitatemi Dieux immortels, qu'ai-je fait? un royaume pour un verre d'eau? le bonheur de toute ma vie pour un rafraîchissement passager? hélas! qu'ai-je fait? Il se mn à pleurer, et remplit de ses larmes la coupe qu'il avait vidée. Mon pauyre pécheur, comprenez-le bien : ce maudit plaisir, cette passion, ce caprice, n'est-ce pas moins qu'un verre d'eau? Bien plus, quand vous auriez passé toute votre vie dans les délices, que vous paraîtra-t-elle à l'article de la mort? Un verre d'eau, et riei> de plus. Quelle sera donc alors votre douleur, votre désespoir, yptre regret? avec quelle amertume vous vous écrierez : oh hrevem voluptatem, ^ummam amisi felicitatemi Pour un rien j'ai perdu le souverain bien, j'ai perdu le paradis. Que dire, mes chers frères, à la vue d'un tel désordre? De deux choses l'une, ou que l'on ne croit pas au paradis, ou qu'on ne l'estime pas. Pour voir si vous y croyez, récitez un peu yotre Credo, et afin d'abréger, dites seulement le dernier

(1) I Cor. e, 9 10,

article : Credo vitam œternam, je crois qu'il y a un paradis oii l'on jouira de la vie éternelle. Croyez-vous cet article? — Oh! père, que nous demandez-vous? certes, nous le croyons. — Si un essaim de barbares venait assiéger cette église et nous sommer de renier cet article, et de professer qu'il n'y a pas de paradis, sous peine do passer au fil de l'épée, que ferions-nous? — Eh! mon père, nous nous ferions une gloire de donner notre vie, noire sang et tout ce que nous avons pour la foi. — Mais tout de bon? — Sans doute. — Dieu vous bénisse! Je suis ravi de ces dispositions. Comment donc expliquezvous cette contradiction-ci, mes frères, mes sœurs? Pour maintenir notre croyance au paradis, nous sacrifierions la vie même, et pour gagner le paradis, nous ne voulons pas retrancher le moindre plaisir de cette vie? Quelle extravagance! et que conclure de là, sinon qu'on n'a nulle estime pour le paradis? En effet, il en est ainsi, on ne l'estime pas, on lui préfère un bien quelconque d'ici-bas. S'il faut choisir entre le paradis et l'argent, on sacrifie le paradis; s'il faut choisir entre le paradis et une créature, on répudie le paradis; s'il faut choisir entre le paradis et l'honneur, on dit adieu au paradis. Pourvu qu'on sauve sa fortune, son honneur, ses plaisirs, peu importe le paradis. Nous y penserons plus lard, nous nous confesserons plus tard, nous nous convertirons plus tard. Quel aveuglement! quelle stupidité ! quelle folie ! 0 paradis méconnu ! paradis négligé, paradis foulé aux pieds par les hommes, qui, semblables à de vils animaux, ne veulent point détacher leurs regards de la terre, ne pensent qu'à la terre, ne parlent que de la terre, n'agissent que pour la terre. Voulons-nous donc être du nombre de ces insensés? A Dieu ne plaise! Ah! levez les yeux au ciel : voyez là-haut cette belle patrie qui nous attend. Qui d'entre nous y montera? Le savezvous? Quiconque le voudra, El qui d'entre vous ne le

veut pas? Que chacun donc dise du fond de son àme : Oui, je veux le paradis, je le veux, je le veux, et je le veux coûte qui coûte. Je dois confesser ce péché? je le confesserai. Je dois renoncer à cette habitude? j'y renoncerai. Je dois restituer ce bien mal acquis, me réconcilier avec cet ennemi? je restituerai, je me réconcilierai. Je dois faire une confession générale? je la ferai. Je suis prêt à tout, pourvu qu'un jour j'obtienne le paradis. ^- S'il en est ainsi, mes frères, faisons un pacte ensemble : Je vous promets le paradis, si vous me promettez de fuir le péché mortel ; le promettez-vous? Vous le promettez ; il ne faut pas autre chose, l'accord est fait : A. revoir donc, au paradis. Oh! quelle joie j'éprouve en ce moment! Souffrez que, les yeux et le cœur tournés vers le ciel, je laisse échapper les sentiments dont mon âme est remplie : 0 vie véritable! quand finira cette vie de mort? quand viendra cette vie qui doit venir, et qui ne finirà jamais? 0 vie réelle, vie délicieuse, royale, immortelle, vie bienheureuse et divine ! 0 vie de Dieu ! Si l'on veut savoir quelque chose de positif sur le paradis, qu'on médite ces mots : Vivre avec Dieu, vivre pour Dieu, vivre de Dieu, vivre en Dieu, vivre comme Dieu; oh! quelle belle vie! Oh ! quel beau paradis, quel beau paradis. Tenons-y donc nos regards attachés, consacrons-lui tous nos vœux, tous nos soupirs, tous nos désirs. IN'ayons tous qu'un cœur pour penser constamment au paradis, pour en parler toujours, pour le désirer sans cesse. Que Dieu nous en fasse la grâce. Amen, Amen, Amen, nun?. et semper (-J. in sœcula sœculorum. Amen.

yOUR LE LUNDI APRÈS LE DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME.

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