‹ Œuvres compl`etes (volume 2)Chapitre 19 sur 25 · DE L IMPÉNITENTE FINALE · texte numérisé non relu

DE L IMPÉNITENTE FINALE

arrivés à ce moment redoutable, pénétrés d'une sainte frayeur des jugements de Dieu, craignaient fortement de ne pas bien mourir et d'échouer au port. Approchez du lit de mort de sainte Madeleine de Pazzi, cette àme séraphique, qui, tout enfant, fut fiancée à son Dieu, cette grande âme qui ne commit jamais de péché mortel, mais s'étudia constamment à faire en toute chose le bon plaisir de Dieu, (\m, favorisée de tant d'extases, de révélations et de miracles, fut, pour ainsi dire, canonisée toute vivante par le ciel ; écoutez comment elle parle au moment de mourir. Sj tournant vers son père spirituel qui l'assistait, elle lui dit, les larmes aux yeux et avec une profonde émotion : Mon père, pensez-vous que je serai sauvée? Son confesseur étonné lui demande le motif d'un doute auquel il ne s'attendait pas ; Fhumble vierge répond en sanglotant : Mon père, c'est une grande chose pour qui n'a jamais fait aucun bien en sa vie, d'avoir à paraître devant la face de Dieu. Aussi, dites-moi, croyez-vous que je serai sauvée? — Où êtes- vous, pécheurs, vous qui vous faites illusion jusqu'à prétendre qu'au milieu du siècle, bien plus, au milieu des plaisirs du siècle, bien plus encore, au milieu des désordres du siècle, après la vie la plus dissolue, on peut faire une sainte mort? Est-il possible qu'un tel exemple ne vous trouble pas? Quoi! celle qui a mené une vie innocente, une vie tout embaumée du parfum des plus belles vertus, qui n'a fait, pendant toute sa vie, qu'apprendre à mourir, afin d'avoir le bonheur de faire une bonne mort, craint encore de mourir mal : et vous qui, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, avez tout fait pour mériter de faire une mauvaise mort, vous ne craignez pas? Gens absque Consilio et prudentia^ utinara sapèrent^ et intelligerent ac novissima providerent^l « Gens sans

(1) Deut. 32, 28-29.

280 SERMON xr.

jugement et sans prudence, s'écrie l'Esprit-Saint, que n'ont-ils assez de sagesse et d'intelligence, pour prévoir leurs fins dernières ! » Il n'en est que trop de ces hommes sages et habiles selon le monde, mais fous aux jeux de Dieu, qui s'imaginent qu'après avoir satisfait tous leurs désirs, et battu pendant de longues années le chemin de l'enfer, ils sauront, à la mort, réparer toutes leurs pertes en se remettant à courir dans la voie du ciel. Ah! que ceux-là comprennent peu ce que c'est que la mort, et combien il en coûte pour bien mourir! Utinam sapèrent, et intelligerent ac novissima providerent !

III. Nous tâcherons donc aujourd'hui de dissiper toutes les illusions et de vous faire voir plus claire que le jour cette vérité, qu'un pécheur obstiné etconsuétudinaire ne voudra ni né pourra se convertir à l'article de la mort. Il est certain qu'un pécheur endurci, pour se persuader qu'il mourra bien, (et remarquez que je n'ai en vue ici que la pure vérité et non de vous resserrer le cœur, par conséquent, que je ne parle pas de ces cas imprévus et violents, où la mort saisit le pécheur dans un mauvais moment, et l'emporte tel qu'elle le trouve, sans lui donner le temps de rentrer en lui-même; non, je parle de morts plus douces, de morts qui laissent à l'homme l'usage de ses facultés et lui donnent le temps de recevoir les sacrements ; ) je dis donc qu'un pécheur endurci, pour se persuader qu'il mourra bien, a besoin de se promettre au dernier moment un secours plus spécial, une grâce plus efficace de la part de Dieu, et de son côté une volonté plus prompte et plus résolue d'y correspondre : or C3S deux choses lui feront défaut alors : donc il ne voudra ni ne pourra se convertir. Il ne le voudra pas, parce que sa volonté abattue par tant de soucis, d'obstacles et de troubles, sera plus faible et P'us languissante : il ne le jmurra pas, parce que la

DE LIMPÉNIÏENCE FINALE. 281

grâce sora moins abondante, moins forte et partant abandonné de Dieu il ne se convertira pas. — En premier lieu, il ne le voudra pas à cause de la faiblesse et de la langueur de sa volonté, et ce point peut être démontré jusqu'à l'évidence. En effet, la volonté n'agit nue pour autant que l'entendement lui propose un but, un objet. L'entendement chez celui qui a mal vécu, étant habitué à s'occuper d'objets criminels, s'il suit son penchant, ne lui représentera pas des objets spirituels dont il n'a que des notions vagues, à moins d'un effort particulier de l'imagination ; mais l'imagination qui subit l'influence du corps ne pourrait fournir des images opportunes sans une application spéciale. Or, jugez vousmêmes si un malade, à peine en état d'obéir aux appétits sensibles du boire et du manger, est capable d'une pareille application ; même en bonne santé, lorsque nous avons beaucoup d'affaires sur les bras, nous avons coutume de dire : Je ne sais où j'en suis, ni où donner de la tête ; comment voulez-vous donc que dans une telle confusion ce pauvre malade fasse un acte contraire à une inclination fortifiée par une lon^gue habitude, qu'il ressente du déplaisir pour cet objet où il s'est tant délecté, de l'aversion pour cette personne qu'il a tant aimée, de l'amour pour cette autre qu'il a tant haïe? Il faut pour cela un travail d'imagination, une application d'esprit, une énergie de volonté que n'a point au moment de la mort celui qui a mal vécu. Ce qu'on peut dire do plus favorable pour lui, c'est qu'il ne fait ni bien ni mal, ou que s'il agit, il n'agit que par habitude; il pense aux choses auxquelles il pensait auparavant, il veut ce qu'il voulait, il aime ce qu'il aimait, et si tant est qu'il fasse quelque acte bon en soi, cet acte est imparfait, défectueux, insuffisant ; et tel il a vécu, tel il meurt. Vous voyez 4onc clairement, mes frères, qu'il ne voudra pas se convertir, non, il n'en aura pas la volonté

t U. III.

0' il scellera une vie criminelle par une mort désespérée.

IV. Ah! ça, ce raisonnement est trop spéculatif; ces images et ces imaginations, ces objets et ces casse-tête ne nous vont pas, à nous. — Vous avez raison; faites donc diversion à vos pensées. Voici un navire qui fait voile vers Tarse, mais une furieuse tempête le pousse vers Ninive. Les matelots perdant confiance dans les moyens naturels, se rendent auprès de Jonas, et le trouvant plongé dans un profond sommeil : Comment! lui crient-ils, tu dors! que ne pries-iu'? que ne te recommandes-tu à ton Dieu? Quid tu sopore deprimerisì Surge, invoca Deum tuum^. Hélas! répond Jonas en tremblant, je suis la cause du danger qui vous menace : Propter r)ie tempestas hœc grandis venit super vos. Raison de plus, reprennent-ils, de nous recommander à ton Dieu, afin qu'il pense à nous, et que nous ne périssions pas : Si forte recogitet de nobis, et noiipereamus. Non, non, dit Jonas, jetez-moi à la mer, que la tempête décharge toute sa fureur contre moi, et que le naufrage d'un seul coupable assure le salut de tous les innocents : Tollite me, et mittite in mare. Qu'avez- vous dit, Jonas? quelle parole de désespoir : Mittite in marel Que ne vous jetez-vous plutôt la face contre terre, pour tâcher d'apaiser à force de larmes et de soupirs la colère de Dieu, irrité par votre désobéissance? Que ne dites- vous aux matelots de suivre l'impulsion du vent et d'aller à Ninive pour obéir à Dieu qui le veut? — Nous avons beau dire; la mer est troublée, et la volonté, l'imagination, toutes les puissances de Jonas ne le sont pas moins ; toutes ses pensées en ce moment ne sont plus que des pensées de désespoir. Voilà l'image d'un pécheur endurci, atteint par sa dernière maladie, décrite au naturel par

(1) Jonœ. 1, <7.

DE L'iMPÉNITENCE FINALE. 283

l'Esprit-Saint lui-même. Ecce turbo Domini, furor egredienSy procella ruens in capite impiorum conquies^ cet^; " L'ouragan du Seigneur éclate, dit le prophète, sa fureur se déchaîne, la tempête se précipite, et tombe sur la tête des impies. « Assailli par la maladie, comme par un océan en fureur, que lait-on au commencement de la tempête? On dort, on dort sur l'espérance d'un mieux prochain, on se repose sur la vigilance des médecins qui tiennent des consultations , on se repose sur l'assistance des parents qui flattfent le malade ; et chacun par ses cruels mensonges prend à tâche de lui dissimuler l'abime où il va se précipiter. Ah ! médecins sans pitié, parents barbares, c'est donc ainsi que vous trahissez un pauvre malade! Si vous étiez des tigres ou des panthères, seriez-vous plus inhumains? Ainsi, pour ne pas lui occasionner une mauvaise nuit, vous le laissez se jeter lète baissée dans une éternité de tourments? Pour vous, je parle surtout aux riches et aux grands ; ne vous fiez pas à vos parents, ce sont des traîtres; ne vous fiez pas à eux, car ils vous congédieront pour l'autre monde sans que vous vous en doutiez. Et pour en revenir à nous autres, ministres du Seigneur, quand pourrons-nous avertir ce malade de penser à la mort? — Que voulezvous, mon père? il est très-impressionnable; on l'avertira, mais un peu plus tard. — Oui, n'est-ce pas? quand il sera déjà plus au delà du tombeau qu'en deçà, c'est alors qu'il lui faudra penser à son âme : Multiplicatœ suntinfirmitates eorum^postea acceleraverunt- ; quand les infirmités se sont multipliées, alors on se hâte, dit le psalmiste, postea; lorsque les flots ont monté et menacent d'engloutir le pauvre maîade, lorsque la mort lui a déjà mis la faux à la gorge, alors on se presse, acceleraverunt ; alors on fait précipitamment chercher

(1) Jcrem. 30, C3. [2] rsal. 15. 4,

un ccnfesseur; celui-ci arrive tout essoufflé, et voyant la mort envahir déjà les membres et le visage du malheureux, il tâche de le secouer : Monsieur, lui dit-il, lo danger est grand, l'heure va sonner, l'éternité est proche : SurgCy invoca Deum tuum ; songez à recourir à Dieu. — A cette annonce terrible de danger, de mort, d'éternité, quelle pensée s'élèvera dans l'esprit du moribond? Il me semble voir ce cœur à moitié glacé, assailli tout à coup par mille fantômes sinistres : sa femme, ses enfants, ses biens, ses affaires, ses dettes, ses créances, ses procès, les contrats qu'il a faits, les péchés qu'il a commis, le compte à rendre, le jugement sévère à subir, l'éternité devant ses yeux, l'enfer en perspective, les années de sa vie pleines de désordres, et pas une de ses confessions qui le rassure : ah ! quelle foule de choses pour lesquelles il faudrait une tête de fer et une année de temps? Et il n'a ni l'un ni l'autre; son trouble seul suffirait pour lui faire perdre le peu de présence d'esprit qui lui reste. Or, dans cette confusion quelle sera la pensée dominante qui fera taire toutes les autres ? Sera-ce une pensée de confiance, de repentir, de salut? Ah! no me forcez pas de vous le dire ; et pourtant je ne puis vous le cacher. Eh bien ! ce sera une pensée de désespoir. Ah ! que de Jonas qui, à l'approche de la mort, pensent plus au naufrage qu'au port ; qui pensent aux péchés commis pour s'en troubler plutôt que pour s'en repentir; qui envisagent Dieu comme un juste juge, plutôt que comme un bon père; qui croient que pour eux il n'y a plus de remède, et disent simplement : Hittite in mare, « jetezmoi à la mer ; » s'il faut que je sois damné, tant pis ; et qui non-seulement ne veulent pas se convertir, mais n'y songent même pas.

V. Vous croyez peut-être que c'est là de la théorie, mais que la pratique n'y répond guère? Détrompez- vous. Je connais, dit saint Grégoire de Nysse, un jeune hom-

DE LIMPÉNITENCE FINALE. 285

me d'une illustre naissance, nommé Archias, idolâtre, lequel pressé de se faire baptiser et de renoncer aux erreurs du paganisme, ne répondait à ces instances que par de vagues promesses. Il était suffisamment instruit pour comprendre l'état fâcheux dans lequel il se trouvait; mais il lui en coûtait de passer, à son âge, d'une religion si commode à une autre si sévère; et lorsqu'on le sollicitait de se convertir, il disait en s'impatientant : je le ferai plus tard. Ah! mB.\idit plus tard, malheureux plus tard qui n'arrive jamais, et qui trompe tant de pauvres pécheurs ! En remettant ainsi sa conversion de jour en jour, il arriva au terme de sa carrière qui finit par une nuit affreuse et éternelle. Comme il voyageait seul au milieu d'un bois, il fut assailli par ses ennemis, qui l'accablèrent de coups et le laissèrent à demi-mort, baigné dans son sang. Le pauvre jeune homme va succomber! Eh bien ! Archias, vous voilà à votre dernière heure ; maintenant au moins soupirez après le baptême. Il est vrai qu'il n'y a point d'eau qui coule près de vous, mais vous pouvez tirer de vos yeux l'eau salutaire du repentir: MIL vif désir, une larme brûlante, c'en est assez pour vous sauver. Courage, mon brave jeune homme, un moment bien employé suffit pour vous assurer l'éternité. — Esprits présomptueux, vous qui vous promettez d'avoir à l'heure de la mort ces tendres sentiments de piété que vous avez méprisés pendant votre vie, venez entendre le langage que tient Archias à ce moment fatal. L'infortuné s'apercevant que la vie lui échappe par toutes ses blessures, fait un dernier effort et s'écrie : Montagnes et forêts, baptisez-moi; rochers et cavernes, donnez-moi la grâce de Dieu que j'ai tant de fois repoussée : Montes et silvœ, baptizate me ; rupes, date gratiam. — Puis à la douleur succédant la rage, et à la rage le désespoir ; après s'être adressé aux arbres et aux rochers, il se met à hurler contre lui-même : Meurs, misérable, se dit-il ;

meurs en proie à la rage et au désespoir ; meurs, abandonné de Dieu : tu as jusqu'ici outragé sa bonté, fais maintenant l'essai de ses justes vengeances; l'enfernous attend, allons-j blasphémer pour toujours. — C'est en exhalant ainsi sa fureur qu'il exhala son âme, et ferma les yeux pour ne jamais plus les ouvrir : Has miserabiles voces edens misermn vitam finimt. Voilà ce que nous raconte saint Grégoire. C'était, il est vrai, un païen, et quoiqu'il fût éclairé, il est moins étonnant peut-être que son obstination ait été suivie d'un affreux désespoir. Mais que de chrétiens, comme le remarque le vénérable Bède, qui, après avoir croupi dans les mauvaises habitudes, les fréquentations, les haines, les médisances, les fraudes, les injustices, arrivés à la dernière extrémité, ont senti leur volonté comme pétrifiée dans le mal, et sont morts en criant : Je suis perdu, je suis damné, il n'v a plus de miséricorde pour moi. — Savez- vous pourquoi? Parce que, dit Cornélius à Lapide, ils ont enlacé eux-mêmes leur volonté, et voici comment. Le péché fréquemment répété engendre l'habitude ; l'habitude, une certaine nécessité morale ; cette nécessité, une impossibilité morale de faire autrement; l'impossibilité, le désespoir; le désespoir, la damnation. En un mot le pécheur endurci, lors même qu'il n'est pas emporté par une mort subite, imprévue ou violente, comme il arrive trop souvent, lors même qu'il a le temps de profiter des sacrements et de l'assistance d'un prêtre, abuse néanmoins de tout, poussé qu'il est par un désespoir infernal, et refuse de se convertir, parce que sa volonté est sans force, sans énergie pour le bien, incapable de rien faire par elle-même ; en conséquence, s'il a vécu en bête, il mourra en bête; s'il a vécu en Turc, il mourra plus mal qu'un Turc.

DE l'iMPÉNITENCE FINALE. 287

DEUXIÈME POINT

VI. La volonté est toujours libre; je n'en demande pas davantage. Je sais que si je veux me convertir à la mort, je le puis. Qui oserait me contester ce pouvoir, lorsque le concile de Cologne nous assure que Dieu ne retire sa grâce à personne, pas même aux plus grands criminels? Neniini quantumvis scelerato gratiain suam subtrahit, et sa grâce ne manque jamais. — La volonté est toujours libre, c'est très-vrai; mais un pécheur endurci abusera de sa liberté, comme je l'ai démontré, et à cause de la faiblesse, de la résistance, du trouble, do l'inconstance de cette volonté même, il ne voudra pas se convertir. Mais je vais plus loin, et j'ajoute que quand même il le voudrait, il ne le pourra pas. — Oh!... La grâce de Dieu ne fait jamais défaut. — Je distingue : la grâce suffisante, qui accorde au pécheur endurci un stérile pouvoir de se convertir, avec lequel il ne se convertira pas en effet, ne manque jamais, vous avez raison : la grâce efficace et plus spéciale, dont un pécheur consuétudinaire a si grand besoin alors pour bien mourir, ne manque jamais, c'est souverainement faux. Savez-vous ce que c'est que la grâce d'une bonne mort? C'est la plus grande de toutes : une grâce que les plus grands saints n'ont jamais eu la prétention de réclamer à titre de justice, comme prix de leur fidélité : une grâce si précieuse, qu'au dire des théologiens, Dieu aurait pu, sans violer aucun droit, la refuser à la sainte Vierge elle-même, parce que c'est une grâce qui est audessus des mérites d'une pure créature quelconque. Et c'est sur une grâce pareille que vous comptez, vous? Vous espérez qu'à la mort Dieu vous enverra une troupe de séraphins pour vous porter au ciel sur leurs ailes, après que vous aurez passé toute votre vie au

pouvoir du démon? Et de qui Tespérez-vous, cette insigne faveur? Serait-ce de ce Dieu que vous avez tant do fois foulé aux pieds, repoussé, outragé? Ah! c'est bien là espérer l'impunité de vos forfaits, c'est espérer que Dieu récompensera par un miracle vos iniquités mêmes. Peut-on concevoir une témérité plus grande? D'autant plus que non-seulement vous l'espérez cette grâce, mais que vous prétendez y avoir droit, puisque vous dites qu'elle ne manque jamais. Mais examinons ce point, car je veux vous convaincre pleinement. Voyons. La grâce de Dieu ne manque jamais, dites-vous; s'il en est ainsi, elle ne manque donc pas durant tout le cours de la vie; c'est la conséquence légitime de votre proposition : or, si avec le secours de la grâce pendant la vie vous vivez si mal, avec ce même secours à la mort ne mourrezvous pas mal? La grâce de Dieu ne manque jamais ; s'il en est ainsi, elle ne vous manque même pas en ce moment : or, si ayant la grâce à votre disposition maintenant, dans un temps de pénitence, dans un temps où les prêtres vous attendent au confessionnal, dans un temps où Jésus-Christ vous regarde d'un œil de miséricorde, vous n'êtes cependant pas touchés, vous ne changez pas de vie, vous ne vous convertissez pas ; en supposant que vous l'ayez encore au moment de la mort, dans des circonstances bien moins favorables, que ferezvous ? Voulez- vous le savoir? vous vous damnerez, malheureux, vous vous damnerez ! — Oh ! il est toujours bon d'espérer. — Certes, il est bon d'espérer ; mais si votre espérance à l'heure de la mort est une espérance menteuse, contraire à votre foi, de quoi vous servira-telie? — Qu'est-ce à dire ? — C'est-à-dire que les démons eux-mêmes viendront, à la place des saints Pères, pour vous montrer, l'Ecriture à la main, que Dieu d'ordinaire n'accorde pas ces secours particuliers à ceux qui attendent le moment de la mort pour les lui demander, après

DE l'iMPÉNITENCE FINALE. 289

avoir mené une vie détestable. Ils vous citeront des textes par douzaines : Convertentur ad vesperam, et famem patientur ut canes ^ ; « Ils se convertiront au soir de leur vie, mais ils resteront aifamés comme des chiens. » Virum injustum mala captent in interïtu^; « L'homme injuste sera surpris par les maux à l'heure de la mort. » Cor durum habehit maie in novissimo^ ; « Le cœur endurci se trouvera mal à l'extrémité. » In intcritu vestro ridebo, et subsannabo* ; » Je rirai à votre mort, et je me moquerai de vous. » Et le texte le plus clair est celui de l'évangile d'aujourd'hui : In peccato vestro morieraini: " Vous mourrez dans votre péché. » Que répondrez-vous alors que vous reconnaîtrez que vous n'avez plus rien à attendre de Dieu, sinon qu'il vous brise la tête? Verumtatnen confringet capita inimicorum suorum^. Qu'en dites-vous? Toutes ces raisons, tous ces textes, toutes ces autorités ne vous démontrent-elles point clairement que le pécheur endurci est dans l'impuissance morale de se convertir, et que dans cette extrémité non-seulement il ne voudra pas, mais ne pourra même pas revenir à Dieu ? que répondez-vous à cela ? — Je ne sais pas toutes ces choses ; ce que je sais, c'est que Dieu est bon, et qu'à l'article de la mort il suffit de se frapper la poitrine, d'incliner la tête ou de serrer la main d'un prêtre, voulant signifier oui et non en guise de confession, pour être absous de tous los crimes : voilà tout ce que je sais, et je ne me soucie pas de savoir autre chose. Après tout. Dieu ne m'a pas mis au monde pour m'envoyer en enfer, et il ne va pas remplir son paradis de Turcs. Plaise à Dieu !...

. VII. Ah! sourd démon, c'est ici que je vous attendais. Quel langage frénétique viens-je d'entendre? Dieu est

(1) Psal. 58. 7. (2) Ihid. 139. 12. (3) Eccli. 3, 27.

(4) Prov. 1. 26. (5) Fa. 67, 22.

P. M. III

boni Malheur à vous, s'il ne l'était pas; il ne vous resterait plus un souffle pour proférer son saint nom . Mais sa bonté doit-elle servir de sauf-conduit, d'encouragement à votre impiété? Et puis, malgré toute sa clémence, ne précipite-t-il pas au fond des abîmes une multitude innombrable d'infidèles et de pécheurs? Auriez-vous un brevet à part? Sa bonté vous aurait-elle donné l'assurance qu'après que vous aurez mené dans Babylone une vie de Sardanapale, plongé dans tous les vices jusqu'audessus de la tête, elle vous ouvrira les cieux au moment de la mort, et viendra vous recevoir à bras ouverts? Dieu ne vous a pas mis au monde pour vous envoyer en enfer, c'est vrai ; mais il ne vous y a pas mis non plus pour que vous soyez un voluptueux, un avare, un liberlin, un vindicatif, un orgueilleux. Dieu ne va pas remplir son paradis de Turcs, c'est très-vrai ; mais il ne va pas non plus le remplir de scélérats. Toute plaisanterio à part, examinons la proposition que vous émettez si légèrement : Une confession par signes suffît quelquefois pour recevoir l'absolution de tous ses crimes. Si cela est vrai, je dis qu'il faut regarder comme des fous, et un empereur Othon qui, pour être absous d'un homicide, alla pieds nus au mont Gargan, et un Patamius évêquo qui, pour être absous d'un péché déshonnête, le confessa en plein concile, et une Fabiola, princesse romaine, qui, pour obtenir le pardon d'une grave désobéissance à l'Eglise, publia sa faute à haute voix aux portes de l'église de Latran. Ne pouvaient-ils donc pas attendre l'heure delà mort, et se sauver avec un mea culpai S'il en est ainsi, allez donc au-devant de ces pauvres pèlerins qui se rendent à Rome d'au-delà des monts pour se faire absoudre de quelque péché réservé, et dites-leur : simples que vous êtes, où allez- vous? — A Rome. — Fi donc ! retournez sur vos pas, pourquoi vous inquiéter de la sorte? Moi au^si je suis charge de péchés, de sacri-

I)E LIMrÉNITENCE FINALE. 201

]óges, de censures, mais je ne m'en mets pas en peine. Est-ce que vous ne saurez pas à Tariicle de la mort serrer la main d'un simple prêtre en guise de confession? Eh bien! il n'en faut pas davantage pour se sauver; comptez sur ce que je vous dis. — Croyez- vous que de pareilles extravagances trouveraient grand crédit? Voilà cependant comment certaines personnes tirent de doctrines théologiques mal comprises juste ce qu'il faut pour se précipiter dans l'abime. Il est vrai qu'en cas de nécessité, il suffit de donner un signe de connaissance et d'aveu de ses fautes, comme de serrer la main d'un confesseur, pour recevoir l'absolution avec fruit, pourvu toutefois que ce signe soit accompagné d'une véritable et sincère (Couleur d'avoir offensé Dieu. Pour être vraiment repentan;, mes chers frères, l'apparence ne suffit pas ; il faut délester le péché du fond du cœur, et le détester souverainement, plus que la mort, plus que l'enfer, plus que tout autre mal, quelque grand qu'il soit. Il faut haïr sa mauvaise vie antérieure, et cela non par intérêt propre, mais par des motifs surnaturels, tels que l'offense de Dieu, ou la perte de Dieu. Cela étant, comment un pécheur endirci, qui a toujours eu pour règle de ses actions, les stns, le monde, la mode, le caprice, l'intérêt, la vanité, qui a le cœur divisé en autant de parties qu'il idolâtre de créatures : comment, dis-je, pourra-t-il, dans ce tumulte de médecins, de chirurgiens, de notaires, de parent:, de prêtres, avec un corps brisé, une âme plongée cians l'angoisse, s'exciter à une douleur semblable? Conment, en cet état et dans un pareil moment, pourra-f,-il subitement changer de personnage, et après avoir coistamment déshonoré Dieu pendant sa vie, pour se faire un dieu de ses passions, détester ses passions pour aim^r Dieu? Et vous le croyez? et vous jugez la chose posàble, facile même? — Pourquoi pas? — Pourquoi pas!... Ah! créature obstinée! Voyons la chose en pratique.

Vili. Voilà un prêtre, le crucifix à la main, près du lit d'un moribond. C'est précisément un de ces pécheurs qui se reposent sur le moment de la mort. Voyez avec quel zèle il tâche de lui suggérer quelques saintes pensées : allons, mon fils, lui dit-il, il est temps maintenant de vous ouvrir les portes du paradis ; le moyen le plus facile pour cela, c'est de faire un bon acte de contrition : ne voudriez-vous pas le faire avec moi pour plus de sûreté? — Oui, mon pere, — Dieu soit béni, il parait bien disposé. — Courage donc ! dites à Jésus : ah ! mon souverain bien, que j'ai de regret de vous avoir offensé! je m'en repens, «ion Dieu, oui, je m'en repens. — ^ Grâce a Dieu, il s'est enfin repenti. N'avions-nous pas raison de dire qu'on peut se convertir à la mort? Eh.' certainement qu'on le peut. — A votre souhait, pécheurs, on peut vivre mal et bien mourir ; pourquoi tant de frayeurs et tant d'épouvantes? Mais ce n'est pas tout de se repentir, mon fils : si vous avez le bien d'autrui, il faut le restituer; si vous avez quelque liaison dangereuse, il faut l'abandonner. Voyons donc, au pied du crucifix, renoncez à tout cela, et vous en recevrez h récompense dans l'autre vie. Dites que vous abandoniez telle créature, que vous restituez tel bien ; dites-le à Jésus-Christ. — Je renonce. Seigneur,... je renonce.. — Ah! que Dieu le bénisse, il parle vraiment comne un saint, et certes, c'est un bel exemple pour prouver qu'après avoir mené la vie gaie, on peut faire une sainte mort. — A la bonne heure, pécheurs; cela se peut, «ans doute. — Courage donc, reprend le confesseur, confirmez tous ces actes par un ferme propos de ne pUs jamais retomber dans ces excès; dites à Jésus-Chiist : je ne veux plus pécher, Seigneur, non, jamais plus. . . — Qui aurait jamais cru qu'un homme perdu comma celui-là dût faire une si belle mort ! — Taisez-vous, nalheureux, taisezvous, de grâce. Que sont, pensez-vfus, ces mots qu'il

i>E l'impénitence finale. 293

profère? Ce sokt des sons articulés par une pierre ; c'est tout simplement l'écho de la voix du prêtre. Vous êtesvous jamais trouvé au voisinage d'une grotte, où se cache un écho? Si vous criez d'une voix guerrière : aux armes, aux armes! Techo repond d'un ton guerrier : aux armes, aux armes 1 Si vous pariez d'une voix languissante ou triste, l'echo répond d'une voix triste ou languissante. En un mot, l'écho se modèle toujours sur la voix qui le réveille. C'est ainsi que ces paroles de componction prononcées par ce bon prêtre : je me repens, mon Dieu, je me repens, se sont repercutées dans le cœur de pierre de ce moribond obstiné, et ont produit comme un écho répétant a demi : je me repens, de sorte que dans sa bouche ce ne sont pas des accents de repentir, mais des paroles sans âme, des sons renvoyés par le rocher. C'est en faisant allusion à ces sortes de pécheurs, que le Psaimiste a dit que des voix s'échapperont du milieu des pierres : De medio petrarum dabunt voces^. Et ne vojez-vous pas vous-mêmes que ce moribond, tourmenté par son mal, parle avec son confesseur, reçoit même l'absolution, sans savoir ce qu'il fait, sans savoir s'il est mort ou vivant, si ce sont des hommes ou des démons qui entourent son lit, si c'est la chaleur de la fièvre ou le feu de l'enfer qui le dévore? Ah! mon Dieu] la sagesse éternelle ne peut nous tromper; écoutez si elle ne parle pas clairement : Venit nox quando nemo potes t operavi^; la nuit vient, c'est-à-dire, comme l'explique saint Augustin, la m©rt arrive, et alors il n'est plus possible de faire aucun bien : nuit affreuse, où l'on cesse d'agir, non parce qu'on se repose, mais parce qu'on est tourmenté ; nuit dont l'horreur est accrue par les démons et les fantômes sortis de l'enfer; nuit où l'on ne fait plus que dormir. Malheur au pécheur qui attend cette nuit

(1) PsaL 103, 18, (*) Joan, 9, 4,

lamentable pour penser à son àme. Ah! non-seulement il ne voudra pas se convenir alors, mais certes il ne le pourra pas : il dormira d'un profond sommeil, et tout le bruit qu'on fera pour le réveiller pourra bien le troubler, mais non le faire rentrer en lui-même « Ils mourront subitement, ils seront troublés au milieu de la nuit, et ils passeront; « telle est la funeste prophétie de Job : iSîtbito morientur^ et in media nocte turbabimtur popidij et pertransibunt '. Au milieu de la nuit, c'està-dire a la mort ; ils seront troublés : voilà les secours de la religion, et ils passeront. Et la pénitence où estelle? Helas! il n'en est, ni ne peut en être question, parce que c'est l'heure où l'on ne peut plus rien faire : Quando nemo potest operari.

IX. Mais pourtaut, mon père, l'expérience est contraire : nous savons parfaitement que beaucoup d'hommes, après avoir mal vécu, sont morts en paix, calmes, pieux et fervents comme des anges. — Ehi taisez-vous donc ; ce sont-là de vieilles ruses du démon, qui s'y prend Quelquefois avec ces pécheurs obstinés, comme font les chasseurs qui tendent aux grives. Aussitôt qu'un de ces oiseaux a donné dans le piège, ils le saisissent et le font mourir sans bruit en lui tordant le cou, de peur que par ses cris il n'épouvante les autres qui volent en l'air, et sont sur le point de s'abattre dans le bosquet. Ainsi l'ennemi de nos âmes ne tourmente pas toujours ces pécheurs endurcis au moment de la mort, parce qu'il les tient déjà entre ses griffes, il les laisse mourir, au contraire, bien tranquilles, pour tromper les autres et leur faire accroire que Ion peut vivre mal et bien mourir. Je pourrais vous citer à ce sujet d'innombrables exemples ; mais un seul suffira. Jean Taulère raconte que deux frères, dont l'un était impie comme Caïn, l'autre innocent comm-i Abel,

(1} Joh. 34, 20,

DE LIMPKNITENCE FINALE. - 295

tombèrent malades en même temps, et furent bientôt réduits à l'extrémité. Le confesseur qui les assistait, présentait le crucifix tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Le méchant prenait le crucifix, le collait sur ses lèvres, le baisait avec amour; vous eussiez dit une Madeleine pénitente. L'autre, au contraire, qui avait toujours vécu comme un ange, crachait à la face du crucifix, et se détournait pour ne pas le voir. Tous ceux qui assistaient à ce spectacle étaient frappés de stupeur. Dieu voulut qu'ils recouvrassent l'un et l'autre la santé. Le premier interpellé au sujet de la tendre dévotion qu'il avait montrée a Jésus-Christ : Quelle dévotion ? répondit-il ; je n'ai pas même pensé à Jésus-Christ; je baisais ce crucifix parce que, comme il était de bronze, je trouvais qu'il rafraîchissait un peu mes lèvres, brûlées par les ardeurs de la fièvre. On demande à l'autre pourquoi il avait craché sur le crucifix : Ce n'est pas sur le crucifix que j'ai craché, répondit-il. Dieu m'en garde ! mais sur le démon qui s'interposait entre moi et le crucifix, pour m'empêcher de le voir. — Or, si ces deux frères étaient morts, quel jugement faux n'aurait-on pas porté sur leur salut éternel? Ah! détrompez-vous, mes chers auditeurs, détrompez-vous, et ne vous fiez pas à certains manteaux de dévotion, dorit se couvrent les impies au moment de la mort. Tel qui, pendant sa vie, n'a jamais pu souffrir les religieux, demande à la mort de leur être affilié; tel autre qui, pendant sa vie, s'est toujours moqué des pratiques de dévotion, ne mourrait pas content si on ne lui appliquait tous les cordons, toutes les reliques et tous les scapulaires en usage dans le pavs. Cet orgueilleux, qui se livrait à un luxe effréné, et renvoyait les pauvres avec arrogance et avec menaces, veut, après sa mort, être revêtu du sac usé des pénitents. Oh ! quelles belles apparences! quelles touchantes démonstrations! Mais Dieu sait ce qu'elles valent. Oh ! qu'il disait vrai ce pau-

vre bourgeois qui, injustement dépouillé de tout son avoir par un gouverneur inique en France, s'écriait, en le voyant porté au cimetière revêtu de notre saint habit : va, va ; tu as beau te déguiser en moine ; dans le pays où tu vas, on saura bien t'arracher ce masque, et te reconnaître pour ce que tu es, un être cruel et barbare. — Voilà l'expérience contraire que vous vantez tant. La meilleure réponse que j'aie à lui opposer, c'est encore la formidable sentence que saint Jérôme, déjà vieux et touchant à la tombe, laissa en héritage à ses disciples ; écoutez-la et frémissez : Vi'x de centum millibus, quorum mala semper vita fuit^ meretur in morte a Dea hahere indulgentiam unus. « Sur cent mille qui ont vécu dans le péché, à peine un seul obtient de Dieu son pardon à la mort, et se sauve. •» N'est-ce pas assez pour vous convaincre qu'un pécheur endurci, non-seulement ne voudra pas se convertir alors, mais que, le voulût-il, il ne le pourra pas. Qu'arrivera-t-il donc? Hélas! c'est qu'abandonné de Dieu, il mourra en réprouvé, comme il arriva à ce jeune débauché qui, étant tombé gravement malade, vit, dès le premier jour, écrite en gros caractères sur les rideaux de son lit, cette sentence d'isaïe : Quœrite Dominum dum inveniri potest^; « Cherchez le Seigneur pendant qu'on peut le trouver. » Cet éclair ne fit que l'aveugler davantage, il ne se soucia pas de faire appeler un confesseur. Le second jour il vit écrit à la même place : Quœretis me^ et non invenietis^. « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas. >♦ A ce coup de tonnerre il fit le sourd. Enfin le troisième jour, il lut ces paroles : Et in peccato vestro moriemini'^. « Et vous mourrez dans votre péché. »» A cet éclat de la foudre, il expira dans un accès de déses* poir, en poussant des hurlements et des blasphèmes. Reposons-nous.

(IJ Is. 55. G. ^î; Joan. 7, Si. (SJ Jo. S, 21,

TE l'iMPÉNITENCE FINALE. 207

TROISIÈME POINT

X. Mon père, il est bon que vous sachiez que je suis théologien. — Tant mieux! je ne voudrais pas cependant que vous fussiez de ces théologiens charitables, qui Fe donnent mission d'élargir le chemin du paradis. — Eh ! voyez-vous, tant de rigorisme, tant de sévérité, ne va pas au génie de notre époque ; de la charité, de la (harité ! — Tel est leur langage. Parlez néanmoins, car' je voudrais bien avoir l'honneur aujourd'hui de convertir un théologien. Dieu, me dites-vous, ne peut s'obliger envers l'homme à titre de justice, à cause du domaine essentiel qu'il a sur lui ; mais il s'oblige bien par motif de fidélité : étant fidèle en toutes choses, fidelis Dominus in omnibus ^, dès qu'il fait une promesse, il doit l'observer, s'il ne veut pas mentir. Ce principe posé , qu'on dise qu'un pécheur endurci ne voudra pas se convertir à la mort, à cause que sa volonté est énervée, je l'admets ; qu'on dise qu'il ne le pourra pas, supposé qu'il s'agisse d'impuissance morale, comme on a eu soin de l'exprimer, passe encore; mais si l'on prétend que, lors même qu'il le voudrait et qu'il le pourrait, il ne se convertira cependant pas, parce qu'il sera abandonné de Dieu, je ne l'accorde en aucune façon ; autrement il faudrait effacer des livres saints cette promesse que Dieu fait si souvent d'embrasser le pécheur toutes les fois qu'il viendra se jeter dans ses bras : In quacumque hora ingemuerit peccatovy salvus erit. — Vous n'aurez pas grand mal de l'efifacer : on n'efface pas ce qui n'est pas écrit. Parcourez l'Ecriture d'un bout à l'autre, vous n'y trouverez point cette proposition ; mais en revanche voua

(1; Psal. 144, 13'.

298 SERMON XT.

trouverez une multitude de sentences formidalilcs, qu; portent beaucoup de tbéolojriens à conclure que, de même que la miséricorde divine a confirmé certaines âmes dans la grâce, de telle sorte qu'elles n'ont jamais péché; ainsi certains impies, abandonnés de Dieu, sont, si on peut le dire, confirmés dans le mal, de manière qu'ils ne se convertiront jamais. Ces théologiens prétendent que Dieu refuse à ces âmes abandonnées, nonseulement les secours extraordinaires, mais même les secours ordinaires, et ils se fondent sur ce passage du prophète Osée : Vœ eis cuni recessero ah eis^, - Malheur à eux quand je me serai éloigné d'eux, « conformément à l'interprétation de l'abbé Rupert : Postquarii recessero ab eis, sequitur adhuc vœ, id est jiidicium œternœ damnationis ; « Après que je me serai éloigné d'eux, dit-il, vient encore une autre malédiction, savoir le jugement de la damnation éternelle. « Pour moi, je ne suis pas une théologie aussi sévère, et j'accorde que même une âme abandonnée de Dieu a toujours une grâce suffisante pour se convertir. Mais le fait est qu'avec cette grâce seule elle ne se convertira pas, si bien que lorsqu'une âme en est réduite à ce triste état, c'en est fait d'elle pour toujours ; il ne lui reste plus que l'éternelle damnation^. Hélas! je sens mon cœur se resserrer à cette pensée terrible : il me faudrait des larmes au lieu de paroles pour épancher ma douleur. 0 pauvre âme, où es-tu, pour que je puisse exhaler sur toi mes sanglots? Nul ne peut savoir, j'en conviens, quand une âme est abandonnée de Dieu, si ce n'est Dieu seul : Deus ciijus vult miseretin\ quera vidt indurai^; « Dieu a pitié de qui il veut, il endurcit qui il veut; » mais pour-

(1) Ose. 9, i-2.

(2) On trouve un exemple terrible de cette espèce de réprobation, dans la Vie môme de notre Bienheureux. Œni;cs, toui. I. pp. ICO et lOy. ^3) Rc:n. 0. IS.

DE LÌMPÉNITENCE FINALE 209

tant que de signes qui autorisent dès cette vie, des conjectures fondées ! En voici un bien clair : comment saitoa qu'un corps est abandonné de 1 ame? On le reconnaît lorsqu'il a des veux et qu'il ne voit point, des oreilles et n'entend point, une langue et ne parle point, des pieds et ne marche point, des mains et n'agit point, un cœur et ne vit point; c'est exactement ce qui arrive à un pécheur abandonné de Dieu : car Dieu, étant l'ami des âmes, quand il abandonne une âme le pécheur reste aveugle et ne connaît plus les choses de l'autre vie, il n'j pense plus, elles lui paraissent des jeux de l'imagination, et dès lors il s'en moque, il en rit comme de vaines fables. Il devient sourd aux appels de Dieu; ni les prédications, ni les exhortations ne lui font plus impression; il tient un langage infernal qui infecte quiconque l'entend ; il a un cœur de damné mort à la grâce; et quoique enfoncé dans les haines, les impudicités et les rapines, il se rit des prédications et ne se confesse que pour surprendre les confesseurs. Laissez donc ce perdu courir à sa perte, il le mérite. Va, malheureux, le Père éternel n'a plus de miséricorde pour toi, le sang de son Fils unique ne te sert plus de rien, la grâce de TEsprit-Saint n'a plus d'efficacité; pour toi il n'y 'a plus de sacrements dans l'Eglise, plus de compassion chez les Saints ; tu es devenu l'opprobre de toutes les créatures. Va, malheureux, va te précipiter dans Tabi me. Venez, démons, venez enchaîner cet impie, arrachez-lui de la poitrine ce cœur endurci, rongez-le, déchirez-le, qu'il soit la proie de votre fureur pendant toute l'é^nité. Il le mérite, il le mérite. ^

XI. Que me reste-t-il à dire, mes chers auditeurs? Jo me contenterai de vous adresser les paroles de saint Bernard au pape Eugène. Le saint, après lui avoir fait la peinture d'un cœur endurci, dit au souverain pontife : Voulez-vous savoir, très-saint Pere, de qui est le portrait

300 SERMON XT.

que je viens de tracer? Je vous le dirai, non dans l'intention de blesser votre Sainteté, raais par le désir de vous découvrir la vérité. Le cœur endurci dont j'ai parlé jusqu'ici, c'est le Vôtre, saint Père, si mes paroles ne vous ont pas fait trembler d'effroi : Tuwm est si non expavtsti. Le pape à ces mots trembla et pâlit. Ah ! mes bien-aimés, accordez-moi la permission de vous parler ce matin avec la même liberté que saint Bernard au pape Eugène. Prêtres vénérables, ecclésiastiques, religieux, gentilshommes, dames, artisans, paysans, hommes et femmes, écoutez-moi tous : savez-vous quel est le cœur endurci dont je vous ai entretenus jusqu'ici? — C'est le vôtre, si ce matin vous n'avez pas frémi de la tête aux pieds en entendant ces grandes vérités; c'est le vôtre, si vous ne sortez pas d'ici les yeux baissés, pénétrés d'une crainte salutaire que votre nom ne soit déjà inscrit parmi les âmes abandonnées de Dieu ; c'est le vôtre, si vous n'allez pas au plus tôt vous jeter aux genoux d'un confesseur, pour pleurer et détester cette vie indigne d'un vrai chrétien, par laquelle vous avez déshonoré votre caractère. Mais pourquoi m'épuiser et me mettre tout en nage pour ramener des endurcis, tandis que l'Evangile nous assure que ces sortes de pécheurs sont tellement au pouvoir du démon, que, quand même l'enfer tout entier apparaîtrait devant eux, ils ne se convertiraient pas? Neque si quis ex mortiiis resurrexerit, credente. Je vous plains, vénérables prêtres, vous qui êtes chargés par charité d'assister des mori- Mids de cette espèce. A quelles industries aurez-vous recours pour les convertir? Leur montrerez- vous l'image ensanglantée de Jésus crucifié? A Dieu ne plaise! ce serait un objet trop eflà-ayant pour eux. Le Christ, vu de jour, enflamme d'amour par sa beauté ; mais vu de

(1) Lvc. i6, 31,

DE L'iMPÉNITENCE FINALE. 301

nuit, lorsque la mort se promène déjà sur ses lèvres, il inspire l'épouvante. Les apôtres suivaient Jésus avec bonheur pendant le jour; mais une fois il leur apparut la nuit, et ils se mirent à crier tout tremblants : « c'est un fantôme, c'est un fantôme! » Phantasma esé^. Quel horrible fantôme en effet qu'un Dieu crucifié, pour les pécheurs endurcis, au lit de la mort! Nous le voyons par ce qu'éprouva un gentilhomme en Espagne, pendant que saint François de Borgia y prêchait. Le Saint alla le visiter sur son lit de mort, et comme le malade refusait obstinément de recevoir les derniers sacrements de l'Eglise, il se mit à le conjurer avec un saint zèle, de profiter des moments que Dieu lui accordait encore pour assurer son éternité. Mais n'en recevant que des réponses de désespoir, il tira de son sein un crucifix . Daignez au moins, lui dit-il, honorer d'un regard ce Sauveur, qui a été si prodigue de sa vie pour vous. Alors le moribond endurci eut un moment de frayeur, et il répondit brusquement : Mon père, parlez-moi d'autre chose. Le Saint devint muet à la vue d'une obstination si diabolique, mais l'aimable Sauveur prit lui-même la parole, et dit à cet obstiné : Mon fils, pourquoi méprises-tu les paroles de mon serviteur? Voici que je suis prêt à te pardonner, pourvu que, sincèrement repentant, tu ne méprises pas ma grâce. Ce sang que j'ai versé une fois pour tous les hommes sur le Calvaire, vois, je le répands de nouveau pour toi seul sur cette croix. Et à ces mots, o nvit couler une quantité de sang des pieds et des mains du crucifix. Quel rocher ne se serait pas fendu en voyant ce précieux sang, en entendant ces paroles si tendres, si affectueuses de Jésus? Et cependant ce scélérat détournant la tête avec dédain, méprisa cette touchante invitation, en disant : qu'on me parle d'autre chose. Alors,

{\) Matth.i4, 26.

au rapport de l'histoire, le Christ détachant une main de la croix et l'approchant de son côté percé, en tira une poignée de sang; puis levant le bras, il le lui jeia au visage, en disant : Va, scélérat, que ce sang dont tu ne veux pas pour ton salut, serve à ton éternelle damnation. Le misérable se mit aussitôt à hurler et à blasphémer, et au milieu de cet accès de rage, il rendit l'àme entre les mains du démon.

XII. Ici, mes chers frères, tombez tous à genoux, et qu'on m'apporte un crucifix, non avec la tète redressée comme pour faire miséricorde; car pour les pécheurs endurcis il n'y a plus de miséricorde ; mais un crucifix avec la tète en bas, formant de son corps sacré comme un arc et de sa croix même un dard, pour percer d'outre en outre les cœurs endurcis. Voici, pécheur obstiné, voici un Dieu crucifié qui a changé sa pitié en courroux, et qui vous crie du haut de cette croix : Ego vado, « je m'en vais ! « Voici, pécheur, que Dieu vous abandonne : Ego vado. Est-il possible que vous ne vous réveilliez pas à ce coup de tonnerre? Je m'en vais, répète-t-il, ego vadOy et vous restez ferme dans votre obstination? Ah! voilà que pour en finir, il m'ordonne d'écrire sur sa croix la sentence d'un abandon éternel, de votre éternelle damnation. Helas! j'en frémis d'horreur. Moi donc, ministre du Très-Haut, en présence du ciel et de la terre, en présence de la tres-sainie Trinile, Père, Fils et Saint-Esprit, je remets l'àme de ce pécheur endurci entre les mains du démon, et je l'abandonne entièrement... Ah! je me sens défaillir, et je n'ai pas le courage de proférer ces épouvantables paroles. Mon doux Jésus, je suis venu pour consoler ce peuple et non pour le décourager. Puisque vous protestez que vous ne voulez pas la mort de l'impie, mais plutôt qu'il se convertisse et qu'il vive : NvLo movtem impii^ scd ut convertatur

I^E LIMPÉNITENCE FINALE. 303

7 lupins a via sua, et vivat^ ; puisqu'il en est ainsi, disje, je puis espérer qu'il ne se trouvera dans cet auditoire aucun de ces grands pécheurs qui ne peuvent se convertir alors même qu'ils le voudraient. Et si jamais il y en avait un seul, je vous demande en grâce la conversion de cette ânïe ; ne me la refusez pas, ô mon doux Jésus ! Relevez donc la tête et abaissez un regard de compassion et d'amour sur le pécheur le plus obstiné, le plus endurci qui se trouve ici présent. Ravissez-lui le cœur, convertissez-le. — Et vous, pécheur, pendant que Jésus vous regarde avec tant de bonté, demandez-lui pardon, plein de confiance dans son immense miséricorde. Voici ce Jésus, tout rempli de bienveillance et d'amour. Frappez-vous donc tous la poitrine, demandez-lui tous pardon, pitié et miséricorde. — Ah ! si parmi tant d'auditeurs touchés et attendris, il en était un seul qui fût tout à fait rebelle à votre grâce, ô mon Jésus, faites-le-moi connaître : car je veux descendre de cette chaire, lui jeter les bras autour du cou, le serrer siir mon sein; je veux lui arracher de la poitrine ce cœur de pierre, et le tenant entre mes mains, le baigner dans mes larmes; je veux l'accabler de baisers et à force de tendresse essayer de l'amollir et de lui inspirer de la componction. Et si oela ne suilit pas, je veux le remettre entre les mains de Marie, afin qu'elle le bénisse, qu'elle le convertisse. Comment entre les mains si pures, si saintes de cette auguste Vierge pourrait-il résister, et s'empêcher de fondre en larmes? Si malgré tout cela il persiste encore, laissez-moi porter à l'autel un cœur aussi dur, afin que, pendant la sainte messe, au moment de la consécration du calice, je le plonge dans votre sang précieux, ô Jésus ! Ah ! fût-ce même un cœur de pierre, il se brisera, il se fondra au contact de ce sang divin. Mais quelque chose

(1) Ezech. 33. 11.

rae dit que ce pauvre pécheur s'avoue vaincu: le voilà qui pleure, et voici que Jésus s'apprête à l'embrasser. Venez, pauvre pécheur, venez baiser ces pieds sacrés» pleurez vos péchés, frappez-vous la poitrine, demandez pardon. Ou plutôt, élevons tous la voix pour demander l)ardon en faveur du pécheur le plus obstiné qu'il j ait ici : Pardon, ô mon Jésus, pardon! Mais quel serait bien le pécheur le plus obstiné qui se trouve ici présent? Voulez-vous le savoir, mes chers frères? C'est moi, oui, c'est moi qui mérite d'être abandonné de Dieu. Et si une vraie pénitence est l'unique moyen d'éviter un si grand malheur, souffrez que je la pratique sérieusement ce malin : pénitence donc, pénitence! il faut avant tout assurer son salut; pénitence, mes chers frères, pénitence! {Ici la discipline.) Et vous, pauvres pécheurs, que faites-vous? frappez-vous la poitrine et demandez pardon : Pardon, ô mon Jésus, pardon ! Bien mieux, faisons tous ensemble un acte de contrition tel que nous voudrions l'avoir fait à l'article de la mort : 0 mon aimable Jésus, nous ne mentons pas le pardon, non; mais vos larmes, votre sang, vos plaies l'ont mérité pour nous : pardon donc, ò mon souverain Bien ! — Pécheurs mes frères. Dieu nous déclare qu'au moment de la mort il nous refusera audience : Quceretis me, et in peccato vestro moriemini; il ne dit pas que vous ne le chercherez point ; au contraire, il dit positivement que vous le chercherez : Quœretis me; mais en punition de vos délais vous ne le trouverez pas. Par conséquent, si vous avez le bonheur d'entendre aujourd'hui sa voix, n'endurcissez pas vos cœurs : Hodie si vocem ejus aitdieritis, nolite obdurare corda vestra^. Que dès aujourd'hui chacun de vous aille se jeter aux genoux d'un confesseur, que des aujourd'hui il s'occupe de réformer sa vie;

{\)Ps.9i.8. '

DE l'iMPENITENCE FINALE. 305

qu'arrivé à la maison, chacun baise les pieds de son crucifix et proteste qu'il veut être à lui et tout à lui, et faute de mieux qu'il fasse si bien, par ses larmes et par ses soupirs, que s'il a vécu jusqu'ici en pécheur, il ne meure pas en pécheur impénitent. Que Dieu nous en preserve! Amen.

Page 1