‹ Œuvres compl`etes (volume 2)Chapitre 20 sur 25 · DE L'EDUCATION DES ENFANTS · texte numérisé non relu

DE L'EDUCATION DES ENFANTS

Patron nolite vacare vobis siiper terrant; unus eut enim Pater rejster qui in cœlis est.

N'appelez personne sur la terre du nom de père ; car vous n'avez qu'un père qui est dans les cieux. Matth. 23, 9.

I. C'est une défense bien pénible pour un fils de no pouvoir proférer le doux nom de père ! Patrem nolite vocare vobis super terrara. N'est-ce pas là le nom chéri que nous apprenons tous à dire avant même de savoir vivre? N'est-ce pas là, en quelque sorte, le premier lait dont la nourrice arrose les lèvres de l'enfant, afin qu'en balbutiant ces deux syllabes il exprime sa reconnaissance envers les auteurs de ses jours? Quel est l'animal, si féroce qu'il soit, qui ne manifeste ou par des signes, ou par ses regards, ou de toute autre manière, son afi'ection envers ceux qui lui ont donné la vie? Comment donc nous est-il défendu d'appeler qui que ce soit ici-bas du nom de ^ovei Patrem nolite vocare vobis super terram. N'est-ce pas évidemment vouloir arracher du cœur des enfants l'amour envers leurs parents, et exposer ceux-ci à toutes sortes d'insultes et d'irrévérences de la part de leurs enfants? Infortunés parents! à quoi servent les sueurs que vous répandez tous les jours, ou parmi les lompêtes de la mer, ou dans le tumulte des combats, ou dans ÌÙS, luttes des procès, ou parmi les tracas du négoce,

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OU parmi les efforts qui vous consument? C'est Tamour de vos enfants qui, comme un doux tyran, vous condamne à une existence, laquelle, selon la remarque de Brocadoro, ne mérite pas le nom de vie, tant elle est laborieuse et pénible. Or, voyez quelle belle récompense vous recevez, en retour de tant de fatigues et de sollicitudes, un décret interdit d'avance à vos enfants do reconnaître vos bienfaits en vous appelant du doux nom de père : Patrem nolite vocare vobis super terram. Ah! non, c'est une erreur : le divin Sauveur ne défend pas l'amour des enfants à l'égard de leurs parents, puisqu'il en a fait un précepte rigoureux dans le Décalogue; mais c'est l'excès de cet amour qu'il réprouve. Il condamne ces tendresses trop délicates qui pourraient refroidir l'amour véritable que nous devons à notre Père céleste, et c'est pour cela qu'il ajoute : U^ius est enim Pater vester qui m cœlis est; « car vous n'avez qu'un Père qui est dans les cieux. » Malgré cela, j'en demande pardon à cet aimable Sauveur, je voudrais que son zèle se fût élevé avec plus d'énergie encore contre l'amour déréglé des parents envers leurs enfants- Oh ! c'est bien cet amour qui, dégénérant tous les jours en une haine maligne, remplit les familles de désordres et l'enfer de victimes. Hélas! que de pauvres enfants, immolés par leurs parents, peuvent dire avec justice et vérité : Unus est Pater noster qui in cœlis est; nous n'avons qu'un Père, celui qui est dans les cieux. Vous trouverez peu de maisons où il y ait un père qui se conduise en père; mais presque partout vous trouverez deux mères, l'une plus faible que l'autre. Ah! pères et mères! ne vous apercevez-vous donc pas du tort considérable que vous faites et à vos enfants, et à vous-mêmes, et à la société, avec une éducation aussi molle, avec un amour aussi déréglé? A quoi sert d'aimer beaucoup, si l'on aime mal? Souffrez par conséquent que je fasse aujourd'hui tous

mes eiforts pour réformer cet amour, et vous montref — que l'amour faux et déréglé des parents est une véritable haine, et une cause de ruine éternelle pour les enfants; ce sera le premier point : — que la ruine des enfants, à son tour, est une cause d'éternelle damnation pour les parents; ce sera le second point. — Ah ! si je pouvais graver cette vérité importante dans les cœurs de tous les chefs de famille, on verrait, non-seulement les familles, mais les villes et les villages réformés, et par suite le monde entier sanctifié. Je le désire, mais je n'ose l'espérer ; car aujourd'hui l'éducation des enfants, d'où dépend l'avenir de la société, passe pour une affaire sans importance, pour une œuvre de surérogation, pour un casse-tête superflu. Réveillez-vous donc aujourd'hui, pères et mères, oncles et grands-pères, tuteurs, maîtres et patrons, et vous tous qui êtes compris en quelque manière sous la dénomination de parents; apprenez une bonne fois le mal immense que vous faites à vos enfants, à vos neveux, à ceux dont vous êt^s chargés, en les élevant si mal, etl'abime que vous vous creusez à vousmêmes par une telle éducation. Quant à moi, je n'espère point de mes paroles tout le fruit possible, non ; mais cela ne me dispense pas de tâcher de le procurer, ni vous de m'écouter. Commençons.

PREMIER POINT

II. Aimez vos enfants, personne ne vous le défend : mais ne les aimez pas d'un amour cruel, pire que la haine la plus mortelle. Pères et mères. Dieu en vous donnant des enfants, vous a mis en main une cire molle afin que vous en formiez, à votre choix, ou autant d'anges dignes d'occuper un jour des trônes dans le ciel, ou autant de démons condamnés à gémir au fond des abîmes. Oui, c'est de la cire molle que ce petit enfant, en qui s'impri-

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ment si aisément les premiers caractères soit de la vertu, soit du vice. Oh !^si votre amour était bien réglé, quelles bonnes impressions vous formeriez dans ce petit cœur, impressions indélébiles qui se conserveraient jusque dans l'âge le plus avancé. Prenez garde, vous crie saint Jean Chrjsostôme, prenez garde au précieux dépôt que Dieu vous a confié, lorsqu'il vous a donné ce fils que vous avez si longtemps désiré. Sachez qu'il vous a enrichis d'un trésor, lequel, étant bien gardé, sera la lumière de vos jeux, la splendeur de votre famille, et un joyau capable d'orner la couronne de Dieu même qui l'a créé : Magnum hahetis pretiosumque depositum filios, ingenti illos cura servate. Et pour que vous soyez bien persuadés qu'il est en votre pouvoir, parents chrétiens, de faire un ange de cet enfant qui vous est si cher, apprenez que c'est une maxime infaillible que « l'adolescent suivra jusque dans sa vieillesse la voie où il s'engage; n Adolescens juxta viam suam , etiara cura senuerit , non recedet ah ea^. Voulez-vous voir cette vérité dans tout son éclat ; parcourez l'Ecriture, et vous trouverez que tous ceux qui, dès l'enfance, reçurent en partage une bonne éducation, ont soutenu courageusement les combats de la vertu dans la jeunesse, et se sont maintenus sans tache jusque dans l'extrême vieillesse. La répugnance si opiniâtre de Jacob pour les mœurs sauvages d'Esau commença dès le sein de sa mère, qui développa ensuite par tous les moyens les heureuses dispositions d'un si digne élève. Vous voyez le chaste Joseph méprisant les attraits de son impudique maîtresse; mais auparavant, dans la maison paternelle, sous la direction d'un bon père, il a appris à envisager avec horreur les vices de ses frères. Vous admirez la vertueuse Judith qui sut conserver intacte sa chasteté sous la tente d'Holopherne ;

(1) Prov. 22, 6.

mais dès son enfance elle s'était rendue plus admirable encore à tout le peuple d'Israël par l'éclat de ses bons exemples. Suzanne repoussa avec un courage héroïque les propositions insolentes de deux impudiques vieillards ; mais pourquoi? Lisez l'Ecriture : Parentes illius erudierant filiam suam secunduni legem Moisis ^ ; elle eut le bonheur d'avoir un bon père, une mère vertueuse, qui, dès ses plus tendres années, lui inspirèrent la haine du péché, la crainte du déshonneur, la modestie, l'amour de la retraite, et la piété. Tobie fut un modèle de pureté au milieu des dissolutions de son siècle; mais ce fut grâce à la bonne éducation que, dès l'enfance, il avait reçue d'un vertueux père, lequel, soir et matin, le prenait à part et le pénétrait de solides maximes, ayant toutes pour but d'enraciner dans son cœur la crainte de Dieu : et l'enfant observait avec une docilité parfaite toutes ces prescriptions, selon la loi de Dieu : Hœc et his siinih'a, secundum legem Dei,pueridus ohservabat- . Et l'histoire ecclésiastique ne concorde-t-elle point avec les saintes Ecritures? Si Venceslas, duc de Bohême, fut un modèle de douceur, il faut l'attribuer à la piété ingénieuse de Ludmille sa grand'mère, sainte femme qui le dirigea, dès ses premières années, dans le chemin de la vertu. Si saint Clément d'Ancjre devint un invincible martyr de Jésus-Christ, il faut en rendre grâce à sa mère, qui l'encourageait au combat encore petit enfant, en lui racontant les insignes victoires remportées sur les tyrans par les plus vaillants héros du Christianisme. , Si saint Edmond se maintint si pur dans ses mœurs et {P garda une inviolable virginité, ce fut l'œuvre de sa sainte mère qui l'accoutuma dès l'enfance à macérer son corps par les disciplines, à le mater par de rudes ciliées. Vous voyez, pères et mères, s'il est en votre pouvoir de faire do

(1) Dan. 13, 3. [2] Tob. l, S.

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grands saints. Je comprends à présent pourquoi Notre- Seigneur, voyant ses disciples repousser les importunités des petits enfants qui se pressaient pour lui baiser les mains, leur dit : ^ Laissez, laissez ces petits enfants venir à moi; car c'est à eux qu'appartient le royaume des cieux. » Sinite parvuloSy et nolite eos prohibere ventre ad me : talium est enim regnum cœloriim^. Remarquez qu'il ne dit pas : Talium erit, le royaume des cieux leur appartiendra, mais talium est, il est à eux; parce que celui qui, avec l'aide d'un bon père, avec l'éducation d'une mère vertueuse, écoute Jésus-Christ, ctiercho Jésus-Christ, trouve Jésus-Christ dès son enfance, a déjà un pied en paradis.

III. Or, cette vertu précoce qui fait aborder si heureusement les âmes aux rivages de la bienheureuse patrie, qui la peut donner aux enfants, si ce n'est vous, pères et mères, avec qui Dieu a partagé, pour ainsi dire, sa toute-puissance, vous associant à ses desseins, afin que par vous le ciel se peuple d'élus? Je sais bien que si vos enfants viennent à se perdre, Dieu demandera compte aussi de leurs âmes aux maîtres qui les auront instruits, aux confesseurs qui auront dirigé leur conscience, aux prédicateurs chargés de les exliorter à la piété, aux princes tenus de pourvoir par de sages lois, d'une manière toute spéciale, au bien de la jeunesse, tout comme les jardiniers doivent leurs soins particuliers aux plantes les plus tendres. Mais les obJigaiions de ceux-là découlent ou de la politique, ou des lois civiles et ecclésiastiques ; tandis quo la vôtre n'est pas seulement une obligation positive, écrite et humaine, pais une obligation naturelle, innée et divine, et partant beaucoup plus rigoureuse. C'est pour cela que Dieu a mis dans le cœur de vos enfants ces sentiments de res-

(1) Matin. 19, 14.

pect, de tendresse, de crainte, qui font que s'ils vous voient le front sévère ils tremblent et fondent en larmes. C'est pour cela qu'il vous a donné cet air d'autorité si imposant qui inspire le respect à l'impiété elle-même. Or, si Dieu vous ayant fournis de tant de ressources pour bien élever vos enfants, qui sont encore plus les siens que les vôtres, vous négligez une affaire d'une telle importance, si vous ne prenez nul souci qu'ils soient élevés pour le ciel plutôt que pour l'enfer, qui pourra suppléer votre négligence ? Qui pourra rendre vertueux ces pauvres enfants que vous avez laissés dans l'abandon? Sera-ce le confesseur? Mais si pendant tant d'années vous n'avez pas même demandé une seule fois à cet enfant depuis combien de temps il vit éloigné des sacrements? Si vous ne savez même pas à qui il a confié la direction de son âme? Sera-ce le prédicateur? Mais si au lieu de les conduire au sermon, aux pieuses réunions, vous leur jetez la bride sur le cou et les laissez courir les soirées, les maisons de plaisir, les cafés? Sera-ce le maître, à qui vous n'avez pas seulement confié votre aîné, pour qu'il le forme à la science et à la vertu, mais que vous avez encore chargé du soin bien plus délicat d'apprendre à lire et à écrire à votre fille déjà nubile? Mais s'il trahissait lui-même votre confiance?... Ah! Ah! Ah!... Je ne voulais pas le dire, mais voilà que je l'ai dit. Après tout, pourquoi tant de réserve? N'est-il pas vrai que de nos jours on se donne toutes les peines du monde pour trouver un laboureur qui connaisse à fond l'agriculture, et qui ait le talent de faire valoir les terres et les propriétés ; tandis que pour trouver un maître qui à la moralité joigne la crainte de Dieu et forme des clèvos vertueux, oh! l'on n'a garde de se mettre en peine; il n'y a point de village qui n'en fournisse, et les meilleurs sont ceux qui coûtent le moins. Ah! c'est ici que je sens mon zcle s'enflammer, et je ne puis m'empê-

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