‹ Œuvres compl`etes (volume 2)Chapitre 21 sur 25 · DE L'ÉDUCATION DES ENFANTS · texte numérisé non relu

DE L'ÉDUCATION DES ENFANTS

cher de m'écrier avec Salvien : C'est donc la l'amour que vous portez à vos enfants? Vous êtes bien malheureux, parents, d'aimer de la sorte, plus malheureux encore, enfants, d'être l'objet d'un si funeste amour ! Si tam pestilens pietas est, ac tara nocens, nec amare expedit, nec amari. Je ne m'étonne plus que dans ce pajs-ci, l'on rencontre, courant les rues, tant d'enfants vagabonds, sans retenue, sans pudeur, et plus profondément pervertis encore qu'ils ne Je paraissent extérieurement, qui ne savent que folâtrer, tenir de mauvais discours et se corrompre les uns les autres. Je demandai d'abord si tous ces enfants là étaient des orphelins, sans père ni mère; mais lorsque j'appris qu'ils ont leurs parents, ah! j'en ai eu le cœur percé de douleur et je n'ai pu m'empêcher de m'écrier : malheuieux ))arents, vous en agissez avec vos enfants comme l'autruche du désert qui abandonne ses œufs au premier venu, sans avoir l'instinct de les garder, ni l'amour de les couver ! Ainsi en est-il de vous : après avoir mis vos enfants au monde, vous \q?> laissez courir la rue, et ce qui est peut-être pis encore, vous les confiez à des personnes que vous ne connaissez point, à des gens vicieux, méchants, qui perdront ces pauvres créatures, tandis que vous vivez sans le moindre souci de leur éducation. Ce n'est pas là de l'amour, c'est une cruauté qui excitait les lamentations de Jérémie : Filia ijopuli onei crudelis quasi struthio in deserto, derelinquit ova sica in terra ; et duratur adfXios suos quasi non sint sui^ .

IV. Oh ! quant à cela, il n'est pas vrai que j'abandonne mes enfants, je les aime comme la prunelle de mes yeux. — Ne vous échauftez pas tant; je ne sais que trop que vous faites de vos enfants autant d'idoles. L'amour insensé qui le premier enseigna l'idolâtrie aux païens, apprend encore tous les jours aux chrétiens à

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idolâtrer leurs propres enfants. Celui-ci semble né sous la constellation de Mercure, tant il est enclin aux fraudes, aux vols, aux injustices : il faudrait déraciner ces inclinations maudites de ce cœur encore tendre, par les menaces, la rigueur et même le fouet; mais que voulezvous? c'est ridole du père : on se tait, on dissimule, on adore. Cet autre paraît en public frisé, parfumé, et mis avec un tel luxe, qu'on le prendrait pour un petit Adonis à placer sur les autels de Diane ; déjà on commence à sentir l'infection de ses dérèglements, il faudrait le désinfecter. .. Mais que voulez-vous ? c'est l'idole de la mère : on se tait, on dissimule, on adore. Un troisième laisse percer une ardeur toute martiale, il montre un caractère dur, cruel, porté aux querelles, et au carnage : il faudrait lui mettre un frein énergique; mais que voulez-vous? c'est l'idole du père et de la mère tout à la fois : on se tait, on dissimule, on adore. Et pour ménager ces chères idoles, on fausse le langage : on donne aux vices le nom de vertus, on appelle l'insolence vivacité, la vanité s'intitule magnanimité, la vengeance est l'effet d'un grand cœur. Si l'un ou l'autre jileure de dépit et refuse d'obéir, on essuie ses larmes avec un sourire ; s'il se permet des paroles indécentes, au lieu de lui fermer la bouche par un soufflet, on le récompense par un baiser. 0 pères et mères, vous n'êtes pas des parents, s'écrie saint Cjprien, mais des parricides : Non parentes, sed par ricidœ. Fort bien, passez tout à vos enfants, riez continuellement avec eux, ne tenez aucun compte de leurs égarements : je vous avertis que vous serez les premiers à vous en repentir, et contraints un jooir à haïr, contre nature, ceux que vous avez aimés d'abobd contre raison. Qui ne frémit en lisant dans saint Augustin, un fait arrivé de son temps dans la famille d'un certain Cyrille, homme de mérite et jouissant d'une grande considération à Hjppone? Celui-

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ti avait un fils qu'il aimait à l'excès,- dit le sainte et plu» que Dieu même : /psum diligebat superflue^ et supra Deum. Il lui avait consacré toutes îes tendresses de son cœur, toute l'ardeur de ses affections, en un mot il s'en était fait une idole, et il n'y avait chose qu'il ne fît pour lui plaire, lui laissant la liberté de faire lui-même tout ce qu'il voulait : Dans etiam potestatem faciendi omnia quœ placuissent illi. Il ne lui montrait jamais qu'un* visage serein,' des lèvres souriantes^ et des regards flatteurs ; aussi n'aurait-il pas eu la force de le voir pleurer,en le contristant par une réprimande, ou en l'intimidant par une menace,- ou en l'affligeant par quelque châtiment. 0 liberté trompeuse \ s'écrie saint Augustin; Ó perdition des enfants ! ô amour homicide des parents ! 0 dolosa libertas,o grandis filiorum perditio^ opater^ nus amor morii férus/ Grâce à cette détestable éducation, le jeune homme devint bientôt un dissipateur, un débauché, un efféminé^ et finit par le comble de la scélératesse ; écoutez comment. Uû jour qu'il revint à la maison plus ivre que de coutume, et rendu furieux tout à la fois par le vin^ par la débauche et par la colère, il opprima sa mère qui était eiìceintCj étrangla son propre père, attaqua la pudeur d'une de ses so&urs, en blessa deux autres à mort, laissaat incertain qui des deux méritait davantage le nom de parricide, ou du fils meurtrier des siens, ou du père qui aTait été tué. Voilà^ pères et mères, où aboutissent toutes vos folies avec vos enfants. Aussi le philosophe Diogene, témoin un jour des insolences d'un jeune homme très-arrogant, au lieu de corriger le fils, donna un soufflet au pere qui était présent. C'est qu'en vérité, c'est vous qui êtes coupables des écarts de vos enfants. Ah ! parents inhumains, c'est donc là l'amour que vous portez à vos enfants ? Dites plutôt que c'est de la haine, et une haine cruelle et maligne; et si vous voulez absolument l'appeler amour^

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je dirai que c'est un amour de singe. Ces animaux, dit Pline, aiment beaucoup leurs petits : Semiarum generi prœcipice erga fœtum affectio; ils ne peuvent s'en passer un instant, ils les portent dans leurs bras, les pressent contre leur sein, les accablent de mille caresses. Mais hélas! à force de les embrasser et de les serrer sans précaution, ils les étouffent et les tuent bien souvent en les caressant : Itaque magna ex parte amplectendo necant. Oh ! que de singes on voit aujourd'hui dans la personne des parents trop indulgents ! Considérez, je vous en prie, le dommage que vous causez à ces pauvres enfants par un amour si déréglé. Ah! que déjeunes gens seraient sauvés s'ils avaient eu en partage un père un peu plus sévère, qui aurait su giUier avec la bonté cette rigueur modérée que saint Augustin appelle le tempérament de la sévérité! Temperamentura severitatis.

V. Mais non, si l'on emploie la rigueur, c'est quand les intérêts corporels sont en jeu , nullement quand il s'agit de l'affaire importante du saint. Et pour en venir entre nous aux cas pratiques, combien de fois n'est-il pas arrivé, père de famille, qu'un ami s'est approché de vous pendant que vous étiez occupé soit dans votre atelier, soit dans votre magasin, ou assis à une table de jeu, ou faisant antichambre en attendant votre tour d'audience, ou conversant dans un cercle de désœuvrés, pour vous souffler à l'oreille que votre fils faisait de fréquentes stations dans certains endroits suspects, qu'on le voyait souvent à la porte de telle maison, et que sa fréquentation devenue publique faisait connaître la passion délirante qui l'égarait, ou bien pour vous avertir qu'ayant attaqué un de ses compagnons pour une bagatelle, il l'avait accablé d'injures et de coups? Etqu'avezvous répondu? Sans vous émouvoir le moins du monde, vous avez excusé sa jeunesse en -disant : Que voulez-

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VOUS? Il est encore jeune ; à son âge, moi aussi j'ai brisd une lance. Et peut-être avez-vous été jusqu'à louer son courage et sa bravoure. De retour chez vous . vous l'avez accueilli avec le même air qu'auparavant, si pas mieux; il s'est nssis à votre table comme auparavant, il a conservé la même place dans votre affection, en un mot il n'a rien perdu aux veux de son père, parce que son père n'avait souffert aucun préjudice dans ses intérêts temporels. Peu de temps après, le même ami est venu vous dire, d'une manière vague, que votre fils avait perdu au jeu dans telle maison une somme considérable, et qu'il était assiégé par ses créanciers, lesquels menaçaient de recourir aux tribunaux pour se faire paver. Alors qu'avez-vous dit? Ah! quels emportements I quelle fureur! quel vacarme! quel ressentiment! quelle rage! Qu'il ne paraisse plus devant moi, l'infâme ! Non, il ne mérite plus de demeurer chez moi le misérable qui veut ruiner son père. — Mais, monsieur, il faut considérer qu'il est jeune. — Quoi jeune! j'aurais donc dépensé mes années et mes sueurs pour m'élever une modeste fortune, afin que ce malheureux mela renversât en quelques heures ? Non, je ne veux plus le voir. .Je le châtierai tant que je vivrai en le privant à jamais de ma présence, je le châtierai à la mort en le déshéritant et en lui léguant pour héritage la pauvreté. — N'est-ce pas ainsi que les choses se passent? Mais est-ce bien ainsi qu'elles devraient se passer? Quel étrange aveuglement! Comment! parents insensés, vous vous montrez si sévères quand il s'agit des intérêts du temps, et vous avez si peu de souci des intérêts bien plus importants de l'âme? A quoi pensez-vous du matin au soir? A quoi tendent tous vos efforts, sinon à procurer à vos enfants soit une position plus opulente, soit un état plus lucratif, ou un emploi plus convenable? N'est-il pas vrai que vous n'omettez rien pour qu'ils deviennent habiles dans les-

écoles, braves dans la milice, ingénieux dans les affaires, afin d'assurer par là leur fortune, et de les mettre à même, comme vous le dites, de figurer plus honorablement dans le monde? Mais de mettre leur salut en sûreté, quand y penserez-vous ! Ah! c'est là ce qui arrachait des larmes à saint Jean Chrjsostôme : Alti militiam filils suis provident, alti honores^ olii dignitates^ alii dixntias, et nemo providet Deum. « Les uns pourvoient leurs enfants de grades dans Tarmée, les autres d'honneurs, ceux-ci de dignités, ceux-là de richesses; et personne, chose déplorable ! ne songe à les pourvoir de l'amitié de Dieu. » Quel amour iuseusé! pourvoir ses enfants de tout, excepté de Dieu.

VI. Permettez donc qu'aujourd'hui, un crucifix à la main, je me mette à parcourir vos rues en demandant à tous ceux que je rencontrerai : Où allez-vous? où allezvous? Chez un avocat peut-être pour terminer tel procès, chez le notaire pour stipuler tel contrat, chez le prince pour obtenir telle faveur, au marché pour faire des emplettes, au ministère pour arranger telle aôaire? Fort bien; mais pourquoi tant d'embarras? — Nous avons des enfants, nous avons des filles à marier, nous avons une nombreuse famille. — Mais ces enfants où les avez-vous laissés? Si c'est sous la garde d'une personne qui ait soin de les diriger dans le chemin du ciel, allez, je n'ai rien à dire. Mais si vous les avez laissés dans un rendez- vous de jeunesse où ils apprendront le vice, ou à une table de jeu, occupés à manier les cartes et les dés, ou dans nn lieu suspect, se livrant à de dangereuses licences,. retournez, pères inhumains, retournez chez vous : pen-sez d'abord à vos enfants eux-mêmes, et puis vous songerez à la fortune. Quelle est donc votre folie? vousvous préoccupez des biens à procurer à vos enfants, et vous oubliez ces enfants auxquels vos biens doivent servir. Quand vous paraîtrez devant ce divin Sauveur^

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que vous voyez ici, il ne vous demandera pas si vous avez laissé à vos enfants des revenus considérables, ou des charges honorables, ou des alliances distinguées, non ; mais il vous demandera si vous les avez laissés riches de vertus. C'est sur ce point qu'il faudra répondre à ce redoutable tribunal. Et qu'aurez-vous à répondre vous qui parfois, pour une misérable somme, ne craignez point de risquer leur salut éternel? N'est-il pas \Tai que si vous vouliez dépenser un peu plus, prendre un peu plus de peine, vous pourriez les pourvoir de bons maîtres, de serviteurs fidèles, de confesseurs zélés, de livres utiles, de sages enseignements, de conseils, d'encouragements, de freins et de tous les secours nécessaires pour vivre chrétiennement? Pourquoi ne le faitesvous pas? Est-ce que l'Esprit-Saint ne vous ne le recommande pas? Filii tihi sunti " Vous avez des enfants? " Erudi illos; « EleveZ'les bien, r, Il ne dit pas : dita illos, enrichissez-les, non, non; miis, erudi illos, rendez-les vertueux, oui, rendez vos enfants vertueux ; c'est là ce que vous devez avoir à cœur avant tout. Advienne que pourra des richesses, pourvu que leurs âmes soient sauvées; que vos champs restent incultes, qu'importe î mais que les inclinations de vos enfants ne soient pas laissées sans culture ; que vos vignes soient négligées, mais non leur caractère. Vos enfants auront un riche patrimoine s'ils sont riches do vertus; et il leur sera bien plus avantageux d'hériter des vertus et des bons exemples de leurs parents, que de toutes les richesses du monde.

VII. Hélas! que dis-je, hériter des vertus et des bons exemples de leurs pères? Inconsidéré que je suis ! je me suis épuisé jusqu'ici à faire comprendre aux pères et aux mères la nécessité de ne pas négliger l'éducation de leurs enfants, j'aurais dû bien plutôt leur inculquer qu'au moini ils ne doivent pas procurer leur ruine. —

Procurer leur ruine ! — Oui, messieurs, oui, qu'ils ne doivent pas procurer leur ruine. Un tel excès vous paraît impossible, peut-être? Ah ! que n'ai-je une voix de tonnerre, et une poitrine de bronze pour déplorer la plus grande de toutes les iniquités que puisse commettre un père de famille, à savoir celle de procurer la ruine, et la ruine éternelle de ses propres enfants par les mauvais exemples et les pernicieux conseils. Ce n'est pas une règle universelle, je le sais, que de mauvais parents aient toujours des enfants aussi méchants qu'eux-mêmes, les histoires sacrées et profanes abondent en exemples du contraire, et prouvent que les parents les meilleurs ont donné quelquefois le jour a des enfants très-pervers. D'Abraham naquit Esaù, du juste Noé Cham le maudit; du sage Salomon l'insensé Roboara. Comme au contraire Dieu a donné plus d'une fois des enfants excellents à de très-mauvais pères : Saul rejeté de Dieu fut père de Jonaihas, d'un caractère si doux; l'incestueux Ammon eut pour fils Josias. Et dans l'histoire profane vous trouverez un César-Auguste tellement malheureux dans ses enfants, que Julie la première fut l'opprobre de toute la ville de Rome, et qu'il avait coutume de l'appeler sa plaie ; et les autres étaient tels qu'il les chassa tous de sa maison, et qu'on l'entendait souvent s'écrier avec douleur : Ah ! plût aux dieux que je fusse resté célibataire et que ma famille se fût éteinte avec moi plutôt que de voir mon sang aussi indignement avili ! Oh utinam co^lehs mansissem^ orhusque periissem ! J'avoue donc que les vices ou les vertus des parents ne passent pas infailliblement aux enfants. Cependant écoutez ceci : quand un père donne le mauvais exemple à sa famille, et qu'au lieu de voiler modestement ses vices, il en fait étalage, et ne s'en cache point aux yeux de ses enfants, oh ! alors dites hardiment que la fuiny do ces pauvres créauires est certaine.

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et que non contents d'imiter la mauvaise conduite de leur père, ils deviendront encore pires que lui. C'est le malheur que déplorait Jérémie : Dereliquerunt' ine patres vestriy ait Dominus, sed et vos pejics operati estis quam patres v estri ^ ; « Vos pères m'ont abandonné, dit le Seigneur, mais vous avez fait pis que vos pères. »» Le mauvais exemple des parents est tellement contagieux qu'il ne manque jamais de communiquer, par une étroite sympathie , son venin aux pauvres enfants. Le pontife Héli fut négligent dans le service de Dieu, ses fils furent tout à la fois et négligents et sacrilèges : pejus operati sunt, David fut une fois adultère par fragilité ; ses fils furent adultères et incestueux, non par fragilité, mais par habitude : pejus operati sunt. Salomon gouverna avec rigueur ; ses fils firent de son sceptre un fléau et poussèrent la rigueur à ses dernières limites : pejus operati sunt. N'en doutez pas, si le père est avare, le fils sera voleur; si le père est colore, le fils sera homicide; si le père est trop libre, le fils sera dissolu ; et presque toujours on voit se vérifier la parole de Jérémie : pejus operati sunt quam patres eorum. Les péchés des parents ont quelque chose du péché originel; il semble que ce soit aussi, pour ainsi dire, des péchés originels qui se transmettent de génération en génération; et cette funeste propagation des vices des pères aux fils, des fils aux petiis-fils, des petits-fils aux arrière-petits-fils ne s'observe que trop souvent dans les familles chrétiennes. Banzonius raconte qu'un brigand fameux condamné à la potence pour ses méfaits, marchait à la mort avec un visage gai et d'un pas assuré, comme à un triomphe. Des qu'il fut en présence du bois infâme, il se jeta à genoux et dit : « Je te salue, monument précieux destiné à couronner mes années, c'est ici

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ftue fiDirent leurs jours mon digne père et mon grandpère d'heurense mémoire ; voici mon arbre généalogie que, et je le laisse pour héritage à mes entants, afin qu'ils ne dégénèrent pas, mais qu'ils se maintiennent en possession de paourir tous sur le gibet de la main du bourreau. x> Apprenez par là, pères et mères, oncles, ascendants, tuteurs, maîtres et patrons, et vpus tous qui participez en quelque façon ^ l'once de père; apprenez combien il vous importe d'être vertueux et crair gnant pieu, et de fuir le vice, si vous ne yfìulez pas voir vos enfants devenir, par vos mauvais exemples, Jibertins, querelleurs, violents, menteurs, dissimulés, (ennemis de toute vertu et de tpute moralité, et se précir piter finalement dans up abime d'iniquités, On entend quelquefpis un père ou une mère dire : Dieu me les a donnés tels, mes enfants, -r- Comment! Dieu vous les ^ donnés tels? Non. c'est vous qui les avez, fait tels. Qui est-ce qui ^ iappris à pe jeune homme à outrager, dans sa colère, le nom de Jésus-Christ? N'est-ce pas sa mère, qui, à la moindre contrariété, a ce nom sacré sur les lèvres? Qui est-ce qui lui a appris à blasphémer le corps ^t le sang du Sauveur? N'est-ce pas ^e père, qui a cout tume de se servir de ces mpts si vénérables pour inspir yer la terreur? Qui^ui a enseigné ces paroles obscènes avant n^ême d en comprendre le sens? I^e sont-ce pas ces parents qui infectent si souvent par ce langage mal- ' sain l'air de leur chambre ? Si l'ouïe fait des impressions si fâcheuses ^ans l'esprit des enfants, que sera-ce de la vue qui est bie^i plus capable encore d'émouvoir? Ah! si l'on pQUvait tout dire, vous frémiriez d'horreur, pères et mères, en réfléphissan^ au tort immense que vous causez à vos pnfants, qui vous épient avec curiosité, pt cherchent à voir et à savoir ce qu'il n'est pas permis ^e révéler ici publiquement. S'il en est ainsi, et la chose ji'est nue trop vraie, comment peut-on dire C|ue vou^

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ainiez vos enfants? Je dis moi que vous les haïssez, et qu'un amour aussi déréglé, aussi insensé, est une véritable haine, une haine cruelle et perfide. Vous êtes du nombre de ces amis maladroits qui, comme dit Sénèque, vous font 4u mal ayec une bonne intention : bona animo male precantur.

Vili. J'ai dit le mal que les parents font à leurs jenfants en négligeant leur éducation : j'ai dit le mal plus ' jgrand encore qu'ils font en leur donnant mauvais exemple ; mais je n'ai pas encore dit ce qui est le comble du mal, je n'ai pas parlé de ceux qui, par leurs copseils pervers, par leurs doctrines pernicieuses et par leurs commandements injustes, consomment la ruine de leurs enfants. Que de pères, matin et soir, font la leçon à leurs enfants et s'asseient, après dîner et après souper, autour d'upe table pu au coin du feu, pour leur enseigner la yoie de la perdition. Etudiez, mon fils, leur disent-ils, (ce n'est pas moi qui vous fais ce reproche, c'est le zélé patriarche de Constantinople, saint Jean Chrjsostôme), étudiez bien, mon fils, afin d'arriver un jour à ces postes si honorables que tant d'autres ont obtenus par leur éloquence. Regardez un tel : quel palais magnifique il d, élevé avec son talent; quelles brillantes alliances il a contractées ; que de trésors il a accumulés dans l'espace de quelques années ! Des hom-r mes pareils sont dignes d'être imités. Aussi voyez comme il passe gaîment ses jours dans l'abondance; quel équipage, quels honneurs, quelle autorité, et comme il est respecté, craint et consulté par tout le monde! quand saurez-vQus en faire autant? r— Or, qui pourrait douter que le cœur encore tendre de ce jeune homme ne reçoive promptement l'impression de ces sortes d'enseignements? Certes, il s'enflamme d'un ardent amour pour les richesses, les grandeurs, la gloire, et il se fait un Evangile tout différent de celui de Jésu^-Christ. Qu'est-ce en effet

que tout cela, conclut saint Jean Chrysostôme, sinon pousser ses enfants de toutes ses forces vers les choses les plus opposées au salut? Illos ad ea, quœ saluti sunt adversissima, omni studio impellere. Mais il y a plus encore : que de pères qui font à l'égard de leurs enfants, ce que n'osent pas même les esprits infernaux , qui approuvent leurs désordres et leurs rapines, en applaudissant à leur habileté et à leur industrie ! Si cet adolescent se vante d'avoir eu une rencontre avec un de ses comp4g:nons et de lui avoir meurtri le visage : C'est Jbien, reprend le père, c'est bien : si quelqu'un te menace, ne sois jamais le second à faire jouer les mains. Quand j'étais jeune comme toi, jamais chien ne m'a mordu sans que je lui ai arraché le poil : je n'ai jamais reculé devant qui que ce soit : sois fils de ton pere, et prends bien garde à tels d'une telle famille, je n'entends pas que tu aies rien de commun avec eux : n'aie pas l'audace de leur parler ou de les saluer ; sinon, je ne te reconnais plus pour mon fils. — Ah! pères inhumains et indignes d'un pareil titre ! c'est là l'amour que vous professez pour vos enfants? C'est là les élever pour le gibet, c'est leur procurer des misères, des catastrophes, des humiliations, des calamités de tout genre en cette vie, et la damnation éternelle dans l'autre. Quel amour monstrueux! s'écrie saint Augustin : ils prétendent aimer leurs enfants, tandis qu'ils les assassinent, et leur préparent la potence : Filios se diligere dicent, quos iugulare procurant ; dicent se eos amare, quibus suspendia parant! Pauvres enfants! ah! qu'il eîit bien mieux valu pour vous que votre mère, au lieu de vous envelopper de langes, vous eût mis la corde au cou : elle aurait séparé votre âme du corps, mais elle ne l'eût pas séparée de Dieu, tandis que si vous vous damnez par suite de cette mauvaise éducation, c'en est fait de vous pour toute réiurnité.

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IX. Et cependant, avant de terminer, je suis forcé de découvrir quelque chose de plus horrible encore. Combien de pauvres enfants se mettent à genoux aux pieds de leur pere pour en obtenir la permission de se retirer dans un cloître, comme dans un sur asile, afin de sauver leur âme? Et le père, non content de leur opposer un refus net, a recours aux plus étranges procédés, aux plaisanteries, aux railleries, aux reproches, pour traverser leur dessein et les priver d'un si grand bien. Ah! pères cruels, si vous vous trouviez l'un ou l'autre dans une chambre en ruine, envahie par les flammes, avec un de vos enfants à vos côtés, qui vous conjurât en pleurant de le laisser sortir pour échapper à l'incendie, seriez-vous assez inhumain pour l'en empêcher, et aimer mieux le voir brûler vif au milieu des flammes? Or, ce monde n'est-ii pas un volcan en éruption? Xe vojonsnous pas sa lave dévorante envahir les marchés, les places publiques, les magasins, les usines, les théâtres, les tribunaux, les villes et les campagnes? Il faudrait être comme la salamandre pour ne pas brûler au milieu des flammes de tant de convoitises criminelles. Or, que font ces pères qui empêchent leurs enfants de fuir au fond de quelque couvent? Saint Bernard se charge de vous le dire : Malunt eos x>erire cura eis, ciuara regnare sine eis; «♦ Ils aiment mieux voir leurs enfants périr avec eux que régner sans eux; » ils préfèrent leur ruine éternelle à leur éternelle sûreté. Que fait, d'autre part, cette mère qui, ayant une fille moins avantageusement douée des dons de la nature, l'envoie par force au couvent, et l'y renferme sans craindre ni les excommunications, ni les malédictions de Dieu? Et si la pauvre enfant résiste, la mère s'impatiente et blasphème. Il faut qu'elle y passe, elle n'a pas le droit de gâter la dot de sa sœur qui est la chérie, pour laquelle on dépense tant d'heures dans la journée, avec le désir impatient, inné,

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de la produire dans le monde, gracieuse et séduisante, et à qui on n'a pas honte d'enseigner la voie de l'iniquité, en lui disant qu'il faut faire bon accueil à tout le monde, et ne pas se montrer fière ou timide, parce qu'autrement elle ne trouverait personne qui la recherchât. Dira-t-on qu'une mère pareille aime sa fille? Et si elle an venait jusqu'à trafiquer de l'honneur et de la vertu de sa fille, soit par intérêt dans le but de lui procurer une mise plus éclatante, soit par envie de la placer plus avantageusement? Ah ! c'est là quelque chose de si révoltant que je n'ai pas le courage d'en parler ici. Je rappellerai seulement la sentence formidable que Notre- Seigneur a fulminée, en déclarant que pour celui qui scandalise une créature innocente, il vaudrait mieux pour lui qu'il fût jeté à la mer avec une meule au cou. Quelle sentence ne mériteront-ils donc pas ces parents qui scandalisent leurs propres enfants, et les arrachent des bras de Dieu, pour les précipiter de force en enfer? Je dis qu'ils méritent d'être jetés à la mer, non avec une meule, mais avec une montagne au cou ; oui, avec une montagne, afin qu'ils apprennent à leurs dépens •que la perte des enfants est une cause de damnation éternelle pour les parents, comme je le démontrerai dans la seconde partie. Reposons-nous,

SECOND POINT

X. Le gardien d'un troupeau est fait prisonnier , enfermé et i»is au secret, sans savoir pourquoi. Dans 5a prison solitaire il fait son examen. Sans aucun doute, 3e dit-il, ils m'ont arrêté par erreur. Je ne craindrais pas de tout dire ici, personne ne m'entend; quel mal ai-je fait? Tous les jours je disais mon chapelet, est-ce

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mal? Je jouais de la musette, je chantais la chansonnette du pays; j a-t-il quelque mal en cela? Je tissais des corbeilles de jonc et de genêt, et vers midi je pre* nais un peu de repos à Tombre d'un peuplier; est-Ce en cela qu'il y aurait du mal? Et pourtant on m'a enfermé ici. Justice, que fais-tu, où es-tu? — La toici qui entre : Viens, dit-elle, au prisonnier; et elle le conduit au tribunal, où il est condamné. — Mais vous me prenez sans doute pour Un autre, dit-il; ou j'ai été calomnié. - — Méprise! calomnie! N'es-tu pas le gardien de tel troupeau, et ne t'appelles-tu pas de tel et tel nom? — • C'est vrai. — Eh bien! tu es condamné aux galères. ^-^ Mais pourquoi donc, juge? — ■ Pourquoi? le voici : pendant que tu t'amusais à jouer et à chanter, oU bien même que tu dormais tranquillement, tes chèvres ont rompu la haie, sont entrées dans tel jardin, et y on-t tout ravagé. Ce sont des bêtes, elles ne sont pas responsables, c'était à toi de les garder; tu porteras la peine* des dégâts qu'elles ont causés. Tandis que, insensé, tu disais ton chapelet, les grosses bêtes à cornes sont entrées dans ce vignoble et y ont fait un immense dégât ;ces animaux n'ont pas de discernement, c'était à toi d'y veiller, de crier, et de faire jouer le bâton. Eh bien!tu porteras la peine du mal qu'ils ont fait. — Pères et mères, cette allégorie vous concerne : vous comparaîtrez^ un jour au tribunal de Dieu, et sans en comprendre le pourquoi vous vous trouverez condamnés. — Mais la raison. Seigneur ? — La voici : pendant que vous, père et mère de famille, vous alliez à la soirée, à quelque réunion, ou bien que vous dormiez et que vous fermiez les yeux, vos jeunes apprentis, vos enfants, comme des chèvres pétulantes, ont brisé la clôture des divins préeeptes, sont entrés dans ce jardin d'innocence, et en ont effeuillé les lis de pureté qui l'ornaient; c'étaient des «êtes sans cervelle ; il était de votre devoir de les sur--

irrr. " sermon xii.

veiller pour les empêcher de mal faire. Tandis que. vous passiez le temps à ce festin ou au spectacle, vos jeunes gens, comme des taureaux fougueux, ont sauté le fossé, et Ton ne peut dire le mal qu'ils ont fait ; il en est résulté un grand scandale pour tout le pays. C'était à vous, père, mère ou patron, de faire jouer le bâton et de les tenir sous bonne garde : subissez donc la peine du mal qu'ils ont fait. Cela vous étonne? Comïnent! la justice humaine condamne ce berger pour le tort que font aux champs ses brebis, ses bestiaux ; et la justice divine ne condamnerait pas les parents pour le mal que font dans la maison leurs propres enfants? Ce pauvre villageois doit rendre compte du dégât qu'a causé son veau ou sa chèvre dans le jardin de son voisin, et vous, pères et mères, maîtres et maîtresses, vous n'auriez pas à rendre compte des ravages qu'ont faits chez vous et au dehors ce fils libertin, celte fille immodeste, ce garçon sans retenue, cette servante volage, ce serviteur débauché? Vous dites quelquefois : J*ai un fils, j'ai une fille qui me damneront. Oh! que vous dites vrai! car je suis d'avis que beaucoup de parents, qui vivent bien du reste, seront condamnés à cause de leurs enfants dont ils tolèrent Tinconduite. Par votre amour déréglé pour ces entants, vous êtes la cause de leur ruine éternelle, et la ruine de vos enfants à son tour sera cause de la vôtre. Il vous arrivera comme à cette malheureuse mère en France, laquelle, au rapport d'Orose, poussée au désespoir, passa une corde au cou de ses deux petits enfants; puis ayant lié cette corde à l'extrémité de ses pieds, se laissa tomber d'un nœud coulant qu'elle avait attaché pour elle-même à une ix)utre, devenant ainsi tout à la fois le bourreau et la potence de ses propres enfants. Cruauté vraiment inouïe, dont on a peine à croire le cœur d'une femme capable ; mais ne voyons-nous pas quelque chose de pis encoro

di: l'éducation des enfants. 329

ile nos jours, de la part de beaucoup de parents pervers ei criminels, qui perdent leurs enfants, et en les perdant se précipitent avec eux dans les abîmes éternels?

XI. Si vous ne m'en croyez pas, écoutez TApólro fulminant contre les parents qui négligent l'éducation de leurs enfants, des excommunications plus terribles que contre les Juifs, les païens et les athées : Si quis si'.orum et -inaxime domesticoruìu curava non hahet, fiderà negavit, et est infideli deteriora; un père, une mère qui ne prend pas soin des siens, et surtout de ceux de sa maison, a renié sa foi ! quel coup de tonnerre, écoutez bien : il a renié sa foi et il est pire qu^un infidèle? — Quoi! quoi! pire qu'un infidèle? — Oui, pire qu'un infidèle, c'est l'Apôtre qui le dit : Infideli deterior; car un infidèle, s'il induit son fils en erreur, a une excuse dans son propre aveuglement; tandis qu'un père chrétien, c'est de gaîté de cœur, qu'il pousse son pauvre enfant à sa perte et le jette dans l'abîme. " Pire qu'un infidèle, » parce que l'infidèle perd un fils qui était déjà un enfant de perdition, tandis qu'un père chrétien ruine une âme douée des dons précieux de la foi et de la grâce, et élevée pour la gloire. « Pire qu'un infidèle, >» parce que l'infidèle n'enlève pas à Dieu une victime qu'il lui eût déjà ofi'erte, tandis qu'un père chrétien lui dérobe, par un vol sacrilège, ce cœur qu'il lui avait consacré dans le baptême. « Pire qu'un infidèle, » parce que l'infidèle n'a d'autre fin en vue que d'élever son enfant pour les plaisirs, les richesses, les honneurs temporels ; tandis qu'un pere chrétien connaît très-bien le tort immense qu'il fait à son fils en l'élevant mal; il sait qu'il l'élève pour l'enfer; il connaît le tort considérable qu'il fait à la société, parce qu'il suflSt quelquefois des dérèglements d'un homme mal élevé pour infecter

(1) I Tlm. 5, i>.

oJO SERMON XIÎ;

toute une commune : il connaît la grandeur de Toutrage qui en résulte pour Dieu, qu'il prive d'une âme rachetée au prix de son sang. De sorte qu'un père chrétien qui n'élève pas bien sa famille, est un traître à l'égard de son propre sang, traiire à l'égard de la société, traître à l'égard de Dieu. Et c'est avec raison qtìe l'Apôtre l'anaihématise comme rebelle à la hature, rebelle à la grâce, rebelle à la foi. Oui, oui^ il est mille fois pire qu'un infidèle : Infideli deterior. Ah! réveillez-vous ce matin, pères et mères, oncles et ascendants, tuteurs, maîtres et maitresses, et réfléchissez ati désordre incalculable que vous introduisez dans le monde par la mauvaise éducatioTi des enfants confiés à vos soins. Vous mettez en deuil le ciel et la terrev et la sainte Trinité tout entière sef plaint de vous r lef Père éternel se plaint de vous, parce que, admis à partager avec lui son titre de père, vous en abusez pour la ruine des âmes. Le Fils se plaint de vous, parce que,- choisis pour coopérateurs du salut de vos enfants,- vous en êtes devenus les bourreaux. Lé Saint-Esprit se plaint de vous, parce que^ choisis pour servir comme de canaux aux inspirations qu'il ménageait en faveur de vos enfants, vous n'avez fait qu'opposer des obstacles à ses desseins miséricordieux. La sainte Vierge se plaint de vous, parce que, désirant voir le ciel se peupler par votre moyen,- elle voit que vous ne travaillez qu'à peupler l'enfer. Les anges gardiens se plaignent de vous, parce quer vous rendez vaine l'assistance qu'ils prêtent nuit et Jour à ces petites créatures. Les villes se piai* gnent de vous^ les campagnes se plaignent, le pays se plaint, parce que,- grâce à la mauvaise éducation de vos enfants, on voit ses espérances trahies, les lois foulées aux pieds, et le monde entier livré au désordre. Mais ce sont surtout vos enfants eux-mêmes qui se plaignent de vous, comme le dit l'Esprit-Saint : De pâtre impio-

DE l'Éducation des enfants. 331

queruntur fUii^ quoniam propter illum sunt in opprobriwn * ; « Les enfants se plaignent d'un père impie, parce qu'à cause de lui ils sont dans l'opprobre, » ils se trouvent plongés dans cet opprobre éternel, auquel ils n'échapperont jamais plus. Ils vous attendent au fond des abîmes pour assouvir sur vous leur rage : maudits parents, dira ce pauvre enfant, c'est pour vous avoir vus , pour vous avoir imités que je brûle parmi ces flammes. Maudit père, je t'ai vu dans cette chambre, dans ce cabaret, dans cette maison, et pour t'avoir vu, me voilà damné. Mère maudite, je t'ai vue devant le miroir, à la fenêtre, au spectacle, dans les festins, et si je t'ai vue à l'église. Dieu sait comment tu t'j tenais, et pour t'avoir vue, me voici au nombre des réprouvés. Ah! maudites les entrailles qui m'ont conçu, maudit le sein qui m'a allaité, maudit le jour qui m'a vu naître! — Oh! quel enfer pour un pauvre père de voir brûler un fils sous ses jeux, et surtout d'avoir la conviction qu'il est l'auteur aussi bien que le témoin de son supplice ! Quel enfer pour une pauvre mère de voir brûler sa fille sous ses veux, de voir que ce corps qu'elle a porté dans son sein n'est plus qu'un tison enflammé, que ces cheveux qu'elle lui a tant de fois ajustés sur le front pour la rendre plus séduisante, ne sont plus qu'un faisceau d'affreux serpents ! Ah ! pères et mères, vos propres péchés ne vous suffisent dcmc pas? Faut-il en outre que vous vous damniez pour ceux de vos enfants? Malheureux ! si vous tombez en enfer, les démons les plus cruels pour vous, ce seront vos enfants, oui, vos enfants ; car les mauvais esprits auront plutôt sujet de vous remercier, attendu que, grâce à ce seul péché de la mauvaise éducation, ils voient confondus dans une commune damnation et le père , et la mère , et les

{V; Eccli. 41, 10.

enfants, et les petits-enfants, et des familles entières : en un mot, grâce à un seul péché, ils voient le monde en ruine.

XII. Me voici donc, pères et mères, prosterné à vos pieds, les mains jointes et les genoux en terre, pour vous supplier d'écarter des dangers si terribles : je voudrais vous y aider, c'est pourquoi je vous le répète : Aimez vos enfants, oui, aimez-les; mais aimez-les d'un amour saint et réglé ; et pour cela surveillez leur conduite. C'est à vous d'épier toutes leurs paroles, de régler tous leurs gestes, de connaître tous leurs mouvements. Il ne sutfit pas que vous leur donniez une direction, il faut en venir à la pratique, et suivre leurs démarches non pas seulement au logis, mais partout, dans l'endroit et au dehors, en public et en secret, en société et en particulier. Vous devez observer où ils vont, qui ils voient, de quoi ils parlent, quels sont leurs goûts et leurs inclinations. Vous devez leur procurer des maîtres craignant Dieu, des confesseurs zélés, des emplois convenables. Vous devez régler leurs études, leurs travaux, et surtout leurs dévotions, en vous informant comment ils fréquentent les églises, les associations pieuses et les sacrements. C'est la le fruit que vous devez retirer de ce sermon. Rassemblez vos enfants dès ce soir et donnez vos ordres; usez de l'autorité que vous avez reçue de Dieu, en leur enjoignant d'être rendus à la maison de bonne heure, le soir, de ne point sortir la nuit, de ne point aller avec tels compagnons, d'être respectueux envers tout le monde et partout, à la maison, à l'église et en public. Et pour que vous voyiez que je parle du fond du cœur, j'embrasse ce saint crucifix, je pose mes lèvres sur ses plaies sacrées, et abreuvant ma langue du sang de Jésus-Christ, je finis en empruntant ces paroles du grand Chrysostòme : Non

DE l'éducation des ENFANTS. 333

anima certamen est atque pericidum; ^ Il ne s'agit pas ici de peu de chose, et ce n'est pas pour des bagatelles que je suis en instance auprès de vous : c'est l'âme de votre enfant et son sort éternel qui est en jeu. ^ Chrétiens, mes bien-aimés frères, si je m'étais épuisé jusqu'ici à vous persuader des vétilles, il importerait peu que cette instruction fût traitée comme toutes les autres, c'est-à-dire, qu'en dépit de mes paroles on continuât à vivre dans les mêmes désordres qu'auparavant. Mais s'il s'agit de ceux qui sont la plus noble partie de vous-mêmes, s'il s'agit de faire des anges ou des démons de ces créatures que vous chérissez si tendrement, comment donc ne profìteriez-vous pas de mes sueurs? Ah! souvenez-vous bien que vos enfants seront tels que vous le voudrez, bons si vous les voulez bons, méchants si vous les voulez méchants. Souvenez-vous que vous devez, en élevant bien vos enfants, pourvoir la société de ministres intègres, les ateliers d'artisans fidèles, les tribunaux de magistrats équitables, l'Eglise de prêtres exemplaires, les Ordres religieux d'ouvriers zélés, le paradis de citoyens, d'élus, de saints. Si vous le faites, oh! quelle joie, quelle récompense, quelles délices vous vous préparez! Si vous ne le faites pas, ah! quels remords, quelle peine, quels tourments ! Vous verrez alors d'une maniere palpable que l'amour déréglé des parents est une haine véritable, la cause de la perte éternelle des enfants, et que la perte des enfants en revanche est une cause de damnation éternelle pour les parents. Que Dieu vous préserve de ce malheur. Amen.

fOUR LE MERCRECi APRÈS t» SECOND DIMANCHE BE CARÊME.

Potesti* hitere calicem quem «ça biiiturui mm *■

Dicunt ei : Poêtumut.

Pouvez-vous boire le calice (lue je dois boire

moà-mènw t Ils lui disen^ : Nous le pouvons. MATTh. 20, 22,

î. Ce fut assurément i^ne inventioi^ bien b^rb^re que celle des gladiateurs. Voir un homme se battre de gai té de cœur contre un g^utre bomme, se fî^ire un jeu des massacres les plus horribles, repaître ses veux avec délices des blessures faites de part et d'autre et du specr tacle 4e la n^ort même, c'est, il faut en convertir, (quelque chose d'inexplicable \ et Ton serait tenté de croire qu'en ces tep^ps-là, ou les astres envoyaient à la terre des influences plus malignes, ou les hommes, pétris, pour ainsi dire, de cruauté, étaient d'une autre trempe qu'aur ^ourd'l^ui, Grâce à I)ieu, ces carnages monstrueux n'ontplus lieu de nos jours, nous vivons dans un siècle plus poU, où Vhumanité est en progrès, et où l'on a horreur de tout ce qui sent la barbarie et la cruauté. C'est vrai, reprend saint Aug^siin» si l'on parle de ce qui peut affliger le corps; m^is, hélas! la barbarie a changé d'objet plutôt qu'elle n'a cessé. L'homme ne se bat plus ^ champ clos contre l'hom^ie, non ; mais les scandar Jeux ont ouvert d'autres théâtres où le chrétien, deve- |l$in( 1^ persécuteur du chrétien, le blesse sans arme, le

perce et le tue par le mauvais exemple dans la plus noble partie de son être, dans son âme : Exemplum christianorum suffocat christianos. Le Sauveur a beau crier: Potestis bibere calicem quem ego hibiturus sum? « Pouvezrvous boire le calice que j'ai à boire? « Il ne trouvera que bien peu de disciples qui, attirés par son exemple, se décident à boire ce calice amer, et répondent généreusement : « Oui, nous Je pouvons. « Possumus. Tandis que les scandaleux, en approchant les lèvres du calice de Babylone, entraînent aussitôt après eux, par le mauvais exemple, un nombreux cortège, et trouvent partout des imitateurs ; en voyant le vice porté en triomphe, on se montre prêt à dévorer les affronts et les peines, pourvu qu'on assouvisse ses passions, et tout en criant gaiment Possuîïius, « nous le pouvons, « on boit la mort tout d'un trait. Que les démons dorment tranquillement au fond de l'abîme, les scandaleux, de nos jours, ne travaillent que trop bien pour leur compte : on ne voit de toute part qu'une foule d'hommes et de femmes, d'ecclésiastiques et de séculiers, de nobles et de plébéiens, de grands et de petits, s'efforcer d'entraîner des âmes en enfer. Arrêtez, scandaleux, arrêtez ; si vous n'avez pas le courage de boire le calice amer que vous présente notre aimable Sauveur, au moins îi'en détournez pas les autres ; si vous avez le génie du mal, au moins pêche? seuls ; si vous avez envie de vouws damner, au moins damnez-vous seuls, et que votre propre perte vous suffise, vous crie saint Grégoire-le- Grand : Et perditio vohis ijrivata sufflciat . Puisque je \\e gagne rien par la douceur, trouvez bon qu'aujourd'hui, armé d'un saint zèle, je vous attaque à couteau tiré, vous qui, en péchant, scandalisez vos frères. Pour voua faire comprendre Ténormité du péché de scandale, je veux vous mettre sous les jeux — le tort que par là Ypu§ faites à Dieu, ce sera le premier point ; — le dom-

mage que vous causez au prochain, ce sera le second ; — les châtiments que vous attirez sur vos têtes, ce sera le troisième. — Ce sont là comme trois glaives dont je me servirai pour vous percer le cœur, et tuer en vous, tout au moins, cette disposition criminelle qui fut propre au scandaleux Absalon, savoir de vouloir aller en enfer avec pompe et accompagné d'une suite nombreuse. Commençons.

PREMIER POINT

II. Je parle ici du scandale actif, c'est-à-dire de celui qui le donne, et non du scandale passif, ou de celui qui le reçoit. Or, le péché de scandale ainsi entendu est défini par l'école, à la suite du docteur angélique saint Thomas ; Dictum, vel faction minus rectum prœhens occasionem ruinœ spiritualis : ^ Toute parole ou action manquant en quelque manière de rectitude, et fournissant à autrui occasion de ruine spirituelle. « « Donner occasion de pécher, dit plus brièvement Origene, c'est scandaliser « : Caicsam prœbere peccati, hoc est scandalizare. Et sans nous embarrasser par des questions ot des subtilités, je dis simplement qu'on peut être occasion de péché pour un autre de deux manières, directement ou indirectement : directement, quand on a en vue de le porter au mal : indirectement, lorsque, sans avoir cela en vue, on prévoit fort bien qu'il prendra occasion de mal faire, soit de nos paroles, soit de notre maniere d'agir plus ou moins répréhensible. Or le désordre qui consiste à faire tomber les autres dans le péché est un mal si contagieux, si funeste, que semblable au scorpion, il a comme deux griffes avec les- (luelles il donne la mort à l'âme : je veux dire qu'il renferme une double malice, l'une propre, selon la matière dans laquelle on poche, l'autre commune à tout scandale, mais très-grave, parce qu'elle blesse la cha-

rite qui est la reine des vertus. Oh ! comme ce monstre répand partout son venin ! on ne peut plus faire un pas sans rencontrer un piège. Si vous entrez dans une église, vous en voyez qui rient, qui regardent, qui s'agacent, qui causent, ou qui font pis encore. Si vous vous promenez dans les rues et sur les places publiques, ce sont des disputes, des fraudes, des médisances, de mauvais propos, des blasphèmes qui vous frappent. Si vous entrez dans une maison, mon Dieu ! que ne voyezvous pas? que n entendez-vous pas ? Les bals, les festins, les railleries, les discours libres, les chants obscènes, sont les scandales les moins choquants. Hélas ! le monde entier est semé de scandales, de filets et de pièges diaboliques. Permettez donc qu'avant d'aller plus loin, je vous dépeigne au vif un pécheur scandaleux, afin que l'envisageant de pied en cap, vous puissiez juger combien il est injurieux à Dieu, pernicieux pour le prochain et préjudiciable à soi-même. Représentez-vous un jeune homme qui empoisonne les âmes rien que par ses regards. S'il parle, il infecte l'air autour de lui ^ s'il entre dans un oratoire, il y trouble la piété de ceux qui voudraient se recueillir ; si, dans une soirée, il fixe les yeux çà et là, il fait entrer le diable dans les cœurs à la suite de ses regards ; s'il voit une bonne œuvre, il s'en moque et tâche de l'empêcher; si, au contraire, il trouve sur ses pas une mauvaise entreprise, il l'encourage et lui donne un coup d'épaule ; rencontre-t-il un compagnon modeste, il conçoit aussitôt le dessein d'en faire sa proie ; remarque-t-il quelque jeune fille chaste et ingénue, il s'attache à la pervertir. Ah ! malheureux, s'écrie saint Augustin, malheureux, chez qui abonde l'iniquité de Satan ! Cui abundat iniquitas diaholi, on voit bien que vous ne comprenez pas l'injure que fait à Dieu le péché de scandale. Car parmi toutes les iniquités possibles, vous ne trouverez peut-être pas un

crime plus abominable aux yeux de Dieu que le scandale.

III. Pour bien saisir cette vérité, prenez en mains TEcriture, et vous verrez que les hommes les plus saints ont fui jusqu'à l'ombre du scandale. Jean-Baptiste prêche dans le désert, et le voilà acclamé par le peuple, suivi par la foule et vénéré comme un Dieu descendu sur la terre ; mais dès qu'il s'aperçoit du tort que fait au Messie le grand crédit dont il jouit, pour ôter tout sujet de scandale, il s'humilie, il s'anéantit, il proteste publiquement qu'il n'est même pas digne de dénouer les cordons de ses souliers : Non swn dîgiius ut solvam corrigiam calceamenti ejusK L'apôtre saint Paul avait un motif légitime de manger de la viande à cause de ses continuelles infirmités ; néanmoins s'il apprend quo quelqu'un puisse prendre en mauvaise part qu'il use de ce ménagement, il se condamne plutôt à une abstinence perpétuelle : Si esca scandalizat fratrem^ no7i maìiducdbo carnem in œternum^. La première pensée du Fils de Dieu lui-même en entrant dans le monde fut d'obvier à l'ombre du scandale qui pouvait résulter de sa naissance d'une Mère vierge ; c'est pourquoi il voulut que sa Mère épousât saint Joseph, afin de couper court ainsi à tous les soupçons. Vous êtes surpris de tant de circonspection ; savez-vous pourquoi ? Parce que vous ne parvenez pas à comprendre l'injure que fait à Dieu le péché de scandale, péché si perfide, qu'il a pour effet de contrarier tous les desseins de Dieu. Il s'en prend, pour ainsi dire, directement à Dieu, en lui dérobant les âmes qu'il a rachetées : et de même que le Fils de Dieu, en mourant sur la croix, a voulu attirer à lui toutes les âmes, et se donner tout entier à elles ; ainsi le scandale a pour but d'enlever les âmes à Dieu et

(1) Marc, i, 7. (2) / Cor. 8. 13.

Dieu aux âmes. Ah! scandaleux, qui que vous soyez, vous qui estimez si peu une âme, pesez-la avant de la ruiner, oui, pesez-la, mais pesez-la à la balance de la croix, et vous trouverez qu'une âme pèse autant que la vie même d'un Dieu. Et lorsque vous aurez vu un Dieu descendre du ciel en terre pour une âme, pour elle naître pauvre dans une étable, pour elle passer des années et des années dans un atelier, pour elle se condamner à tant de courses, tant de prédications, tant de jeûnes, tant de fatigues, tant de sueurs, jusqu'à endurer la mort la plus cruelle sur un infâme gibet, lorsque vous aurez considéré tous ces prodiges de la part d'un Dieu, aurez-vous encore le cœur de lui ravir une âme si précieuse, une âme pour laquelle tant de ses serviteurs, à l'exemple de leur divin Maître, ont versé leur sang et supporté d'immenses travaux, afin de la gagner au ciel? Pierre Gonzalez, de l'Ordre de Saint-Dominique, se donnait tant de peine pour conquérir des âmes à Dieu qu'il en tombait presque en défaillance. Comme on lui demandait pourquoi il s'épuisait de la sorte : " Il me semble, répondait-il, que je vais par les rues recueillant goutte à goutte le sang que Jésus-Christ a versé, pour le réunir à sa croix. « Pierre Lefevre, digne compagnon de saint Ignace, s'animait tellement en chaire, qu'on eût dit à chaque sermon qu'il allait rendre le dernier soupir en finissant. On lui demanda aussi le motif de ce zèle : « Ah! disait-il, il me semble toujours avoir à l'oreille mon Sauveur me disant d'uTi ton suppliant : Pierre, donne-moi une âme. » Et vous, scandaleux, (laissez-moi décharger mon cœur), -et vous, scandaleux, suppôts de l'Antéchrist, vous avez la témérité de donner la mort à des âmes qui pèsent tant, qui coûtent tant à Jésus-Christ? Vous avez l'insolence de combattre ouvertement les desseins miséricordieux d'un Dieu? Comment! il veut nous sauver, et vous voulez

340 SERMON ÏIII.

nous perdre? Il veut nous élever en participaiîon dé sa gloire, et vous voulez nous précipiter dans l'abîme? Ne savez-vous donc pas le tort que vous faites à Dieu, aux âmes et au paradis tout eniiert Ah! les traîtres ! les traîtres !

IV. Ah çal je voudrais monter au sommet de quelque tour, pour crier de là, avec saint Grégoire, de manière à me faire entendre de tous ceux qui ont quelque autorité sur les autres, des ecclésiastiques et des séculiers, des princes, des prélats, des pasteurs spirituels, des gouverneurs, des magistrats, des pères et mères, des chefs de famille, des maîtres d'école et des chefs d'ateliers. Vous tous, leur dirâis-je, qui êtes placés au dessus des autres, écdutez-moi bien : sî le saltit de votre âme vous est cher, avertissez tous ceux qui vous sont soumis, et si les avertissements ne sulBsent pas, venezen aux menaces, et si les menaces n'opèrent pas leur effet, employez les châtiments; avertissez-les, dis-je, d'arracher de leurs âmes tous les vices; et s'ils ne vous obéissent pas en cela, insistez au moins pour qu'ils ne les sèment pas dans le cœur des autres, et que s'ils veulent se perdre eux-mêmes, ils ne portent point préjudice aux autres, avertissez-les que s'ils ont perdu la crainte' de Dieu, ils doivent du moins garder celle des hommes. Parlons plus clairement : otez les scandales, messieurs, ôtez les scandales, sinon vous rendrez compte de tant d'âmes qui courent à leur perte. «^ Il faut les avei^tir, dit le grand pontife que j'ai ciié, <3ue s'ils ne craignent pas d'être méchants, ils rougissent au moins de paraître" ce qu'ils sont : ^ Admonendi sunt ut si malt esse non' metuimt, saltem eruhescant vtderi quod sunt. Persuadez-vous bien, pasteurs des âmes, pères et mèreS de famille, chefs d'ateliers, et faites bien comprendre à vos subordonnés que scandaliser les autres, les faire tomber dans le péché, c'est une des plus grandes iniquités que*

puisse commeUre homme qui vive; dites-îcur qu'un pécheur scandaleux fait une plus grande injure à Dieu que ceux qui ont attaché Jésus-Christ en croix. — Oh!... — Je vais vous le prouver à l'évidence. Mettez en présence sur cette estrade, d'une part un de ces juifs qui ont versé le sang de l'Homme-Dieu, d'autre part un scandaleux qui a entraîné au péché une âme rachetée par ce sang divin. Je vous le demande : lequel des deux a commis le plus grand péché, lequel a fait le plus de tort à Dieu, du juif qui a répandu ce sang précieux, ou du scandaleux qui a perdu l'âme rachetée au prix de ce sang? Qu'en dites-vous? Que vous en semble? Vous vous taisez? Saint Bernard répondra pour vous : N'est-il pas vrai que le Fils de Dieu a donné tout son sang pour le salut des âmes? Or, c'est bien là un signe qu'il prise davantage une âme que son propre sang; celui donc qui, par ses scandales, perd une âme rachetée au prix du sang de Jésus-Christ, celui-là pèche plus gravement, et fait plus de tort à Dieu que celui qui verse effectivement par terre le sang du Sauveur : Si Christus proprimn sanguinem fudit in redemptionem animarum, nonne tihi vieletur gravius peccare, qui avertit ab eo animas qicas redemit^ quam qui sanguine'm Christi fuditi Vous l'avez entendu, scandaleux, vous êtes pires que les juifs, oui, beaucoup pires que les juifs. Oh! quel hideux stigmate!

V. Oh! mais c'est trop peu de comparer le scandaleux à un juif. Qu'est-ce qu'un juif à côté de lui? Ecoutez-moi bien : s'il est vrai, comme l'affirme saint Denis l'Aréopagite, et l'on n'en peut douter, que la coopération au salut des âmes est quelque chose non-seulement d'héroïque, mais de divin : Divinoruìu divinissimum est cooperari saluti animarura, il faut convenir que c'est un péché diabolique de contribuer à leur perte. Ce p'est pas assez; en effet, un scandaleiix qui, nar ses

p. M. III.

mauvais exemples, ses offres, ses promesses, ses iasultes, ses sollicitatious, ses conseils, ses dérisions par rapport au bien, ses persuasions par rapport au mal, en un mot par ses péchés de scandale ravit une âme au cœur de Jésus, non-seulement fait une action diabolique, non-seulement remplit l'office du démon ; mais c'est, j'ose le dire, un véritable démon, un démon incarné. — Oh!... mais, mon père, vous donnez dans des exagérations ce matin! — Des exagérations! je récite l'Evangile ; je ne me repens point de l'avoir dit, je le répète même : le scandaleux est un vrai démon, un démon incarné. Si vous vous offensez de ma proposition, vous vous offenserez aussi de ce que le Sauveur du monde dit à saint Pierre, lorsque celui-ci, ne pouvant souffrir que son divin Maitre s'humiliât jusqu'aux opprobres de la croix, voulut le dissuader de boire le calice de sa passion. Quelle réponse en reçut-il ? L'aimable Sauveur lança à son apôtre un regard sévère et indigné, et lui donna le surnom infâme de Satan : Vade post me^ Satana, scandalum es mihi^ ; « Retiretoi de moi, Satan, tti m'es un scandale. » — Satan! mais quoi ! Seigneur, n'est-ce pas Pierre, celui-là même à qui vous avez donné naguère le titre de bienheureux : Beatiis eSy Simon Barjona^; « Vous êtes bienheureux, Simon, fils de Jean ? « comment pouvez- vous donc maintenant l'appeler Satan, un grand démon? — C'est qu'une ombre seule de scandale peut changer un bienheureux en démon. — Mais grand Dieu ! l'action de Pierre après tout ne fut pas un véritable scandale ; ce qu'il dit, il le dit pour un bien, inspiré qu'il était par l'amour qu'il portait à son divin Maitre. — N'importe, il lui déconseilla un plus grand bien ; voilà l'ombre d'un scandale, et c'en fut assez pour que le Sauveur le chassât de sa

(1) Matth. 16, 23. (2) Ibid. 16, 17.

DU SCANDALE. o4o

prôsence dans les mêmes termes qu'il avait chass<^ Lucifer dans le désert : Vade, Satana^; « Retire-toi, Satan. » Quelle qualification donnerons-nous donc, mes l'reres, à ces scandaleux, qui n'ont d'autre soif que d'envoyer des âmes en enfer, et s'étudient nuit et jour à trouver moyen de les ruiner, non-seulement en les détournant du bien, mais encore en leur enseignant le mal, en le leur insinuant, en le leur repi-ésentant sous de belles couleurs, comme en leur disant que co n'est pas un péché, qu'il suffira de s'en confesser plus tard, que l'homme est fragile, qu'on ne peut en fairj moins; comment les qualifierons-nous? Démons? non, c'est trop peu ; il faut les appeler archidémons, car ils sont pires que des démons, et composent la synagogue de Satan : Synagoga Satanœ^. Ce sont eux qui maintiennent au profit de Satan cette école de malice qui, sans eux, ferait défaut sur la terre. Et en efi'et, est-il personne parmi vous qui puisse dire : Le diable m'est apparu et m'a appris à commettre telle iniquité? Non, personne ; mais en revanche combien n'en est-il pas qui pourraient me dire en toute vérité : Mon père, tel compagnon m'a enseigné la science du mal? Vous voyez donc que les scandaleux insinuent bien plus efficacement le mal que les démons eux-mêmes. Savez-vous pourquoi? Parce que ce sont des diables travestis. Si un loup pouvait se déguiser en chien, il serait aimé du troupeau, caressé par le berger, et bien vu de tous, n'est-ce pas? Est-il donc étonnant que ce démon déguisé en homme soit si bien accueilli quand il se présente dans telle maison ? Cette jeune fille va toute joyeuse au devant de lui et lui tend la main, la mere se plaint de la rareté de ses visites, le père l'invite à diner en qualité d'ami; c'est un démon incarné, il est vrai, mais travesti

(l) Mallh. 4, 19. \2)Apoc.2,9,

844 SCRMON \il>.

en jeune homme ; on ne le reconnaît point; si Ton savait qui il est, on le chasserait à coups de pierres. Eh bien ! scandaleux, commencez-vous maintenant à comprendro le tort énorme que vous faites à Dieu en vous liguant avec le démon, son mortel ennemi, pour lui dérober ces âmes qui lui sont plus chères que la prunelle de seis yeux? Qui enim tetigerit vos^ tangit pupillam ocixli mei^. Oui, oui, perdre une âme, c'est arracher à Dieu un œil du front, le prophète Zacharie le dit clairement : j* Celui qui vous touche , me touche à la prunelle do l'œil, w Mais il y a pis encore ; non content de lui voler les âmes, vous les livrez ensuite en proie à Satan ; bien plus, vous fournissez des armes au prince des ténèbres, afin qu'il puisse ravager à son gré les épouses de Jésus- Christ, et en faire ses captives. N'est-ce pas là ce que vous faites lorsque, par des discours équivoques, des regards impurs, des signes, des sourires malins, et mille autres pièges, vous entraînez au péché cette innocente créature? N'est-ce pas là prêter au démon votre langue, vos yeux, vos mains, afin qu'ils lui servent d'instruments pour la damnation des autres? Origene le dit nettement : « Les démons cherchent des instruments par lesquels ils puissent produire des scandales : « Dœmones quœrunt organa, per quœ scanclala operantur, n Lors donc, scandaleux, que vous vous permettez dans les églises ces regards trop libres, vous portez le diable dans les yeux pour enlever les âmes à Jésus-Christ. Mais que vous a fait après tout mon divin Sauveur, en quoi vous a-tril déspbligc, pour qu6 vous vous déclariez si ouvertement contre lui ? Si vous étiez idolâtres ou athées, pqurriez-vous agir plus mal que vous ne le faites à son égard ? Ah ! chrétiens indignes du nom que vous portez, indignes du sang qui vous a rachetés, indi-

(1) fiach. 2. S.

gnes du caractère sacré imprimé sur votre front, comment n'étes-vous pas saisis d'horreur en réfléchissant au tort considérable que vous faites à Dieu, en allant jusqu'à vous faire les membres du démon, pour assassiner des âmes qui lui sont si chères? Quelle fureur! quelle frénésie ! Les saints n'ont que trop raison de vous jeter à la face ces ignominieuses qualifications de man^ dataires, de ministres, de bourreaux, de chasseurs, d'en-? fants de Satan : « Vous avez le diable pour père, a dit le Sauveur lui-même, et vous voulez accomplir les désirs de votre père : « Vos ex pâtre diabolo estis, et cleside-. ria patris vestri vultis facere^ .

SECOND POINT

VI. Grand sans doute est le tort que vous faites à Dieu en lui arrachant des âmes, mais plus grand encore est le dommage que vous causez à ces âmes elles-mêmes en les séparant de Dieu. Ici, je l'avoue, je ne puis trouver d'expression assez forte pour stigmatiser une telle énormité, de même que David ne pouvait trouver parmi les bêtes féroces, un nom assez terrible, une qualité assez malfaisante pour vous désigner; c'est pourquoi il vous appela, non comme les autres pécheurs, des vipères, des tigres, des lions, mais des animaux d'une cruauté à part, des monstres sans pareils : Singularis férus depastus est eara'^. Comment ! vous savez que grâce à votre mauvais exemple , cette pauvre âme encourt la disgrâce de Dieu, et tombe dans un abime de maux, et vous, vous continuez à pécher avec tant de publicité ? Et vous poursuivez vos caprices en dépit d'un tel dommage causé au prochain? Vous allez jusqu'à l'inviter par des paroles, jusqu'à le provoquer par deâ présents, jusqu'à le contraindre même par des menaces

(1) Joan. 8, 44. (2) Psal. 79. 14.

et par la violence à céder au mal?... Vous ne crojez peut-être pas que les scandaleux en viennent à ces excès et qu'ils soient aussi pernicieux pour leurs frères? J'en appelle à l'expérience. Voyez cette jeune fille qu'on aurait prise autrefois pour l'innocence en personne, tant eli.^ était modeste et portée à la piété, obéissante à sa mère, appliquée au travail, amie de la retraite et recueillie à l'église : comment donc est-elle devenue si volage, qu'elle fait le scandale de tout le voisinage? qui en a été la cause? Je vous lé dirai, moi : c'est la langue empoisonnée de telle compagne scandaleuse, qui, après l'avoir initiée à ce qu'elle ignorait, la conduisit dans les bals, dans les soirées, dans les divertissements, et là, lui apprit l'art de la coquetterie et du libertinage, en un mot lui servit de maitresse dans la science du mal. Do sorte que la malheureuse n'a plus de la jeune fille que le nom, tandis qu'en réalité elle ressemble à une furie échappée de l'enfer. Quel dommage ! et ce jeune homm-j qui paraissait un ange, comment est-il devenu si libertin, qu'il fait la désolation de toute sa famille ? Demandezle à ce scandaleux qui l'a perverti : que n'a-t-il pas dit, que n'a-t-il pas fait pour le mettre sur la voie de la perdition? Pourquoi tant de confessions, pourquoi tant do communions? lui murmurait-il en toute occasion? Cela n'est bon qu'à te remplir la tête de scrupules. Va! nous serons tous sauvés, ou personne ne le sera. Faut-il tant s'efi'rayer d'avance ? Voilà les machines infernales avec lesquelles il a perverti ce cœur innocent, qui est aujourd'hui la vivante image de la licence. Allez maintenant réparer tant de ravages ! Les vieillards ont bien raison de dire en versant des larmes, qu'autrefois on ne vivait pas ainsi à N., qu'on n'y voyait pas une jeunesse aussi dissipée, et tant de parties de plaisir, qu'on n'y entendait point parler de tant de fréquentations, de liaisons, et de familiarités dangereuses; mais ils ne savent à quoi altri-

ItU SCANDALI'. 347

ìjuer ne cliangement. Ce sont les scamìaleux qui soiit la cause de tous ces désordres : ce sont eux qui ont infecté tout le pays par le mauvais exemple. Si de nos jours on entend tant de médisances malignes, tant de paroles indécentes, tant d'horribles blasphèmes, quels en sont les propagateurs ? Ce sont les scandaleux qui les ont apportés de l'étranger dans nos contrées. Si tant d'injustices condamnent une foule de victimes innocentes à des larmes inutiles, et font gémir les honnêtes gens, qui les a enseignées aux magistrats et aux avocats ? Les scandaleux qui ont tenu dans les tribunaux école ouverte d'injustice. Si l'on voit tant de vanités, tant de modes et de coutumes maudites; si l'on voit les femmes mises d'une manière si indécente, et avec tant de luxe, nonseulement dans l'intérieur des maisons, mais même à l'église, et jusqu'au confessionnal et à la sainte table ; si elles s'approchent des sacrements, ornées, parées comme pour aller au théâtre; ces détestables abus qui les a importés parmi nous, sinon les scandaleux, qui sont allés les emprunter des hérétiques au-delà des monts? En un mot, si de nos jours les mœurs sont si corrompues, s'il n'y a plus, ni affection entre les époux, ni respect chez les jeunes gens, ni gravité chez les vieillards, ni retenue dans les églises, ni fidélité dans les transactions : si tout va à rebours et de mal en pis ; si le mondo est tout entier plongé dans le mal : Totus in maligno positus est ^ ; si la vie aujourd'hui n'est plus que cabales et dissensions politiques, ruses, libertinage et injustices : quelle a été, quelle est encore la cause de cet abaissement moral? Ce sont les scandaleux ; la raison en est claire : c'est que nous vivons tous d'exemples : Vivimus ab eœemplo; comme les singes, nous faisons ce que nous voyons faire aux autres, surtout si co

'1) IJoan. 5, J9.

S-l*^ SERMON XÎII.

qu'ils font, s'accorde avec nos mauvais instincts qui ten^ dent toujours en bas. Voilà pourquoi il suffit quelquefois d'un seul scandaleux pour infecter, je ne dirai pas une ville, je ne dirai pas une province, mais la moitié du monde; de même qu'on a vu parfois îes vêtements d'un pestiféré, gardés par avarice ou par négligence au lieu d'être jetés au feu, répandre la peste dans des royaumes entiers ; aussi le démon tient-il à ce que tous les désordres s'étalent en public, et que tous les péchés devienjient des scandales : il sait bien que le péché, tant qu'il est secret, ne nuit qu-'à celui qu'il Ta commis, tandis que s'il est rendu public, il nuit par le scandale aux innocents, en leur ôtant la honte du mal, laquelle était l'unique frein peut-être qui les maintenait fermes dans la vertu. Hélas! à la vue de tant de maux, je ne puis m'empécher de gémir comme notre divin Sauveur, et de m'écrier avec lui en pleurant : Vce mundo a scandalisa ï Malheur et mille fois malheur au monde, à cause des scandales qui le ravagent !

VII. Où trouvez-vous si grand mal? reprend ce scandaleux : je n'ai jamais eu l'ìnìention de voir mon péché étendi?e au loin ses ramifications. J'ai cherché, il est vrai, un peu de satisfaction avec un tel, ou une telle ; est-ce qu'il y a là tant de mal? — Caïn aussi, quand il tua Abel, n'eut d'autre intention que de se défaire de son frère , et cependant remartiuez comme l'Ecriture parle de son crime, conformément au texte original, Fhébreu : Vox sanguinurrffratris tui clamât ad 7ne^; f La voix des sangs de ton frère Abel crie vers moi, »» et demande vengeance contre toi. Que signifie cette manière de parler? Il n'y avait qu'un seul sang de versé, et puisqu'Abel seul avait été tué, comment le Seigneur dit-il que la voix de plusieurs sangs crie vengeance

(î) Matlh. 18, 7. (2) Gen. 4. iO.

DU SCANDALE. Sl9

<,-ontre Gain? Vox sanguinum. Le paraphraste clialdéen explique cette énigme : Vox sdnguinum, hot est, vox generûtiommi, quœ futurœ erant de fratre tuo, clamât ad me; " La voix des sangs, ó'est-à-dire, la voix des générations qui devaient sortir de ton frère, crie vers moi. -y Si Gain n'avait pas tué Abel, celui-d eût donné naissance presque à autant de générations qu'il en est issu d'Adam, et le sang dé tous ceux qui devaient naître d'Abei et ne sont pas nés, demande vengeance au Giel contre Gain; ainsi, quoique le crime de celui-ci, à la première vue, ne parût être que l'homicide d'un seul, ce fut, à le bien considérer, le riiassacre de la moitié du genre humain, puisque dans la personne d'Abei furent égorgés tous ceux qui devaient recevoir la vie de lui ,>usqu'âujourd'hui et qui île l'ont point reçue. Gomparaissez maintenant, scandaleux, vous qui osez demander : Quel si grand mal ai-je fait? En séduisant cette pauvre fille , ce pauvre jeune homme , vous croyez n'avoir commis qu'un péché, et perdu qu'une seule âme; mais sachez que dans cette âme vous avez étouffé tout le bien qu'elle aurait fait, et qu'elle aurait fait faire, et que vous avez semé en elle tout le mal qu'elle fera et dont elle sera la cause : parce que cette âme séduite en séduira d'autres à son tour; détournée de la bonne voie, elle en détournera d'autres; corrompue, elle en corrompra d'autres; perdue, elle en perdra d'autres; induite au péché , elle en fera pécher une multitude d'autres. En un mot, votre péché est un en apparence^ mais envisagé dans ses conséquences, c'est un-e source de péchés en nombre presque infini, car ils s6 multiplieront dans une foule de personnes, se continueront à travers les siècles, et se propageront dans une suite innombrable de générations peut-être jusqu'à la fin du mènde. Qui donc pourrait calculer les dommages immenses dont le scandaleux est la cause, vu qu'il nuit t. M. m.

350 SERMON xin.

non-seulement aux vivants, mais encore à ceux qui ne sont pas nés : un scandaleux se survit, en quelque sorte, à lui-même, pour continuer à faire le mal. Ah! comment ne serait-il pas maudit de Dieu? Qu'en dites-vous, mes chers frères? N'en est-ce pas assez pour montrer la perversité des scandaleux? Félicitez-vous donc, hommes pervers, vous qui faites avec tant de zèle les aifaires du démon en cette vie; vous les ferez encore après la inort; vous pourrirez dans la tombe, vous serez impeccables en enfer ; et cependant vous continuerez de commettre des crimes qui ne vous seront que trop imputa-, blés, puisque d'autres les commettront grâce à vous. Vous serez morts , mais vos scandales ne mourront point; ils se dérouleront d'âge en âge, de siècle en siècle, plus vivaces que jamais ; et tous ceux qui pécheront à cause de vous, vous paieront l'intérêt de leurs péchés. Félicitez-vous, je le répète, et comprenez bien que le péché de scandale est un péché qui ne vieillit ni ne meurt jamais, l'expression est de saint Cjprien : Nimquam œvi senio delieta moriuntur, et eœempla fiunt, qiiœ esse jam facinora destiterioit. Vous serez avec les démons, vous brûlerez au milieu des charbons ardents, et vous continuerez à entraîner des âmes en enfer. Oh! avec quelle rage elles se lanceront sur vous! Quel effroyable vacarme elles feront autour de vous, toutes ces âmes que vous aurez égorgées !

VIII. Mais non, vous n'avez pas besoin d'attendre si longtemps. Ecoutez des à présent les cris et les clameurs de tant d'innocents qui demandent vengeance au tribunal de Dieu contre vous : Vidi animas interfectorum . . . et clamahant voce raagna^ dicentes : Vindica, Dominey sanguiìieììi qui ejfusus est^. Ah! combien de pauvres jeunes yens qui crient vers Dieu : Seigneur, vous le

(1) In off. SS. Innmeni,

savez, j étais innocent, quelle a été la cause de ma ruine si ce n'est un tel? Sans lui, je n'aurais pas prévariqué; et après l'avoir fait, j'allais me relever, j'étais résolu de me confesser à la suite de tel sermon; cet autre compagnon s'est présenté, il a tourné en ridicule et le sermon et le prédicateur, et m'a fait tomber plus bas que jamais. Ah ! vengeance, Seigneur, vengeance! Vinclica, Domine, vinclica. — J'étais une pauvre orpheline, abandonnée de tout le monde; ce misérable est venu me trouver, il m'a promis une dot et des habits, m'assurant qu'il ne m'abandonnerait jamais, et à force de séductions, il m'a pervertie. Vengeance, Seigneur, vengeance! Vinclica, Domine, vindica. — Vengeance! crie ce serviteur, que vous avez endoctriné de telle et telle façon. — Vengeance ! crie cette pauvre servante, que vous avez trompée si indignement. Vindica, Domine, vindica. Vengeance! vengeance, crient ce fils et cette fille, qui ont appris de vous ces blasphèmes, ces paroles impures qui furent les premiers germes de leur malice, qui ont appris même ces obscénités, pour vous avoir TUS ou entendus. Vindica, Domine, vindica. Vengeance ! crient ces contrats usuraires que vous avez conseillés, ménagés, et qui tiennent encore maintenant telle famille dans la misère. Vengeance! crient ces faux rapports semés par vous dans tel endroit, et qui entretiennent encore à présent l'inimitié entre ces familles. Vengeance ! crient ces romans , ces livres frivoles , impurs, que vous avez prêtés à cette pauvre jeune fille, qui en a aussitôt sucé le venin : Dieu sait le mal qui en est résulté et qui en résultera. Vengeance ! crient ces chansons lubriques que vous avez chantées de nuit et de jour, par les rues, dans les lieux de plaisir, dans les réunions, dans les sérénades. Vengeance! crient ces peintures ohscènes, toutes ces Vénus peintes avec les charbons de Lucifer, et que vous exposez dans ce salon^ ' 31

dans celte maison de campagne, ces peintures dignes d'être jetées au feu, avec leurs auteurs et leurs propriétaires, en punition de la perte de tant dames qui ont été empoisonnées par ces couleurs insidieuses. Vengeance! crient ces veillées, ces bals, ces liaisons, ces spectacles, ces réunions si libres qui ressemblaient plutôt à une prostitution qu'à une honnête récréation, et où tant d'âmes furent immolées et Dieu tant offensé. Vengeance enfin, crient ces propos impies : Pourquoi toujours l'enfer? Pourquoi toujours Téternité? A quoi bon tant de sermons? Ah ! ces propos ne sont pas tombés par terre : c'est par vous, scandaleux, que la moitié du paj's a été pervertie ; c'est à cause de vous qu'on ne fait plus de cas des sacrements, qu'on profane les églises, qu'on méprise les prêtres, que la piété disparait. Vengeance, Seigneur, vengeance! crient tant d'excès : Vindica, Domine, vindica sanguincm qui effasus est. Que ditesvous, mes bien-aimés? Croyez- vous que des voix aussi terribles n'auront pas accès, ne seront pas écoutées au tribunal de Dieu? Oseriez-vous supposer que ces jìccheurs indignes trouveront miséricorde auprès de Dieu? Qu'ils trouveront des intercesseurs pour les défendre? Non, mes frères, non. Pour ces hommes traîtres envers eux-mêmes, traîtres envers le prochain, traîtres envers le sang de Jésus-Christ, il ne se trouvera pas un seul saint qui ouvrira la bouche au tribunal de Dieu. Aussi leur dirai-je, les larmes aux veux, avec saint Jean Chrysostôme : ♦♦ Il eût mieux valu pour eux, il eût mieux valu pour nous, il eût mieux valu pour les autres que ces malheureux ne fussent pas nés : » Utile erat illis , utile erat nobis j utile erat aliis si nati non fuissent. \

IX. Que peut-on dire de plus? Mais je sens que mon zèle m'emporte trop loin; cessons donc les imprécations. Dieu vous supporte encore, pécheurs scandaleux ;

liV SCANDALE. 353

puis-je, moi, vouloir votre perte? Non, mes bien-aimés, jion ; c'est l'extermination de vos scandales, et non celle de vos âmes que je désire. Souffrez donc que, prosterné à vos pieds, je vous supplie, je vous conjure plus encore par mes larmes que par ma voix, d'ouvrir les yeux : Ah ! plût à Dieu que mon zèle me suggérât ce matin des paroles de feu pour vous porter tous à prendre une généreuse résolution ! C'est à vous, jeunesse, que je m'adresse en premier lieu. Ah! jeunes gens, jeunes gens, vous qui venez à l'église plutôt pour v surprendre des âmes et offrir des victimes au démon, que pour assister au saint sacrifice ; vous qui dictez à vos compagnons des leçons infernales, dites-moi, que vous a fait mon Jésus crucifié pour que vous leviez, avec tant de pétulance, l'étendard de la révolte contre lui? Souvenez-vous qu'après tout vous êtes chrétiens, et ne déshonorez pas plus longtemps un si beau titre par une vie qui sent l'athéisme. Laissez-là ces habitudes criminelles, mettez un frein à votre langue, et renoncez une bonne fois à une vie si scandaleuse. Femmes chrétiennes, mesdames, si vous saviez le danger auquel vous exposez tant de pauvres âmes avec ces parures, ces coiffures, ces voiles qui vous couvrent et vous montrent à la fois, comme les nuages qui voilent à demi le soleil afin qu'on puisse le contempler plus aisément; si vous le saviez, je suis certain que vous éprouveriez au fond du cœur un peu plus de remords de ces vanités et de ces nudités. Vous prétendez que vous vous parez avec une bonne intention. Mais comment bonne ! si vous savez les ravages que vous faites dans les âmes par ces vains ornements, et que cependant vous en usez, et en abusez de ielle sorte qu'on ne peut vous regarder sans provoquer les tentations. Vous ne redoutez donc pas la colère de Dieu? Et ne venez pas me dire que vous n'avez pas mauvaise intention, et que, quant à vous, vous êtes p. M. ui.

i^^i SERMON XIII.

innocentes. Un père qui voit son fils blessé mortellement, ne s'en prend pas seulement à l'assassin, mais saisissant dans sa colère le fer même qui a percé le cœur de son enfant, il le brise en mille morceaux. Et pourtant co glaive est innocent. Eh bien! mesdames, vous êtes autant de glaives qui transpercent les âmes, selon Texpression de TertuUien : Periit ille , et tu facta es illi glaclius. Comment donc ne craignez-vous pas que Dieu ne tire de vous une vengeance exemplaire, en voyant un si grand nombre de ses enfants égorgés? Bien plus, comment ne craignez-vous pas, en vous faisant adorer comme des idoles, d'attirer sur vous ses éternelles malédictions? Maledictum est idolum, quia cum esset fragile, deus cognominatus est^ ; » Maudite est l'idole, parce que n'étant qu'un objet fragile, elle a été décorée du titre de divinité. ♦» Couvrez donc ces nudités scandaleuses, ;nodérez cette vanité, ce luxe, ce faste si inconvenant, si vous voulez échapper à un si terrible châtiment. Prêtres, que je vénère comme mes maîtres, je vous conjure, la bouche en terre, de vous souvenir que cette longue robe et ces cheveux courts que vous portez, que ce calice, cette patène, ces hosties consacrées, que vous maniez, vous prient de ne pas faire publiquement affront aux sacrements. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise ! quelqu'un parmi vous devait succomber, ah ! que du moins il ne se charge pas d'enseigner la perdition à ceux à qui il a été donné pour enseigner la sainteté. Un prêtre qui donne le mauvais exemple ! ô Dieu ! quelle désolation ! Si une masse énorme tombe d'un petit tertre, elle ne fait pas de bruit, mais si elle se détache du sommet d'une montagne escarpée, quels désastres n'occasionne-t-elle pas dans la vallée? Messieurs, vous êtes placés au sommet; si vous tombez, oh! quello

(1) Sap. 11. 8.

chute épouvantable ! Enfin, pères et mères, maîtres et maîtreses, chefs de maison, c'est à vous à montrer le bon exemple à tous ceux qui vous sont subordonnés. Que serait-ce, si, au lieu de les corriger, de les surveiller, vous étiez une pierre d'achoppement pour ces pauvres âmes que Dieu a confiées à vos soins? Ah ! réfléchissez au fardeau dont vous êtes chargés, et commencez dès aujourd'hui à introduire la réforme dans vos maisons et parmi vos domestiques et inférieurs. Si mes paroles ne trouvent pas d'écho chez vous, pécheurs scandaleux, si vous voulez absolument plaire au démon et l'obliger, eh bien! faites-le; je ne vous demande qu'une seule chose : pourquoi ne pas vous contenter de lui sacrifier votre âme? Pourquoi vous mettre en peine de multiplier ses partisans? Si vous voulez vous damner, damnezvous; mai^ au moins damnez-vous seuls. Pourquoi en entraîner tant d'autres avec vous? Pourquoi vouloir aller en enfer avec tant de pompe et une suite si nombreuse? Si vous voulez pécher, péchez; mais du moins péchez seuls. N'est-ce pas assez pour vous de pécher étant en vie? pourquoi voulez-vous condamner vos cendres à pécher encore après votre mort? Enfin, vous n'êtes pas touchés du tort considérable que vous faites à Dieu? vous n'êtes pas émus du dommage incalculable que vous faites au prochain? vous voulez donc le châtiment? Vous l'aurez. Laissez-moi reprendre haleine.

TROISIÈME POINT

X. La vénérable Mère^ Jeanne Françoise de Chantai, fondatrice de l'Ordre de la Visitation, n'était âgée que de cinq ans, lorsqu'un jour un hérétique lui ayant offert

(1) Aujourd'hui canonisée et honorée du titre de saiiUe.

des bonbons, elle les prit et courut aussilôt les jeter au feu ; puis les montrant à celui qui les avait donnés, d'un air courroucé et charmant à la fois : « C'est ainsi, lui dit-elle, que les hérétiques brûleront dans les feux éternels. ^ Ames vertueuses, âmes innocentes à qui jo m'adresse, jo voudrais voir éclater en vous une indignation semblable, lorsqu'un scandaleux quelconque s'approche de vous pour vous caresser, et sous uno apparence de courtoisie voudrait vous ravir votre innocence. Retournez-vous sur lui avec une sainte colerò et montrez-lui le feu éternel qui l'attend au fond des abîmes. Mais non, l'enfer mémo n'a pas do supplices qui puissent égaler la malice d'un péché tel que le scandale. En effet, supposé qu'un misérable soit assez méchant pour laisser tomber une étincelle dans une poudrière, et livrer par là aux flammes la moitié d'uno ville, vous prétendriez tous qu'il est responsable des dommages qui résultent de son crime, des maisons brûlées, des meubles détruits, des marchandises consumées, de la mort de tant d'hommes, de femmes et d'enfants, qui ont péri dans les flammes, ou qui ont été écrasés sous les ruines. Tout le monde, n'est-il pas vrai, lui impute les maux infinis qui sont la conséquence inévitable de l'incendie? Mais comment ce malheureux pourra-t-il jamais satisfaire à une justice aussi rigoureuse? Or, pensez-vous, scandaleux, que la justice de Dieu soit moins sévère que celle des hommes? Cette parole qui vous est échappée dans telle joyeuse réunion, dans telle soirée : Des péchés pareils, qui n'en fait pas? Nous sommes tous pétris d'argile ; — ces propos , sachez-lo bien, n'ont pas été une étincelle, mais une flamme ardente qui a dévoré le cœur de cette pauvre jeune fille; elle était déjà tentée, et avec la grâce de Dieu elle s'efforçait de résister; mais après vous avoir entendu, elle s'est livrée en proie à l'incendie, elle a

francni les bornes, et Dieu sait tout le mal qu'elle a fait, qu'elle fait encore, qu'elle fera dans la suite, et qu'elle fera faire à d'autres ; Dieu sait combien d'âmes elle poussera à leur perte, en mettant le feu partout où elle va, partout où elle passe; déjà il s'est allumé un tel incendie dans l'endroit, que le nombre des âmes qui courent vers l'abime et de celles qui y seront entraînées à leur suite est incalculable. Quel châtiment mérite donc un péché si injurieux à Dieu, si préjudiciable au prochain, et qui est si contagieux dans l'espèce humaine? Quel châtiment, dites-moi, mériterait celui qui mettrait le feu à une église et la réduirait en cendres? Saint Paul l'insinue : Si guis templum Dei violaverit^ disperdei illum Deus^; « Si quelqu'un viole le temple de Dieu, Dieu le perdra. » Il mériterait d'être brûlé vif. Eh bien ! n'est-il pas vrai qu'une âme baptisée est le temple vivant de Dieu : Nescitis quia templum Dei estis'^ì Quel châtiment mérite donc celui qui a ruiné autant de temples vivants du Seigneur qu'il a tué d'âmes ? Son châtiment, c'est le feu, oui, le feu, non pas le feu d'ici-bas, il est trop faible, mais le feu de l'enfer. Ce n'est pas encore assez : il y aura en enfer, un feu spécial pour les scandaleux, ou plutôt il y a autant d'enfers qui vous attendent, malheureux, que vous avez égorgé d'âmes : Dabit ignem et vermes in carnes eorum^ ut urantur^ et sentiant^.

XI. Vous vous étonnez de m'entendre afSrmer que le scandaleux dans l'abîme subira autant d'enfers qu'il y a d'âmes perdues par lui? C'est à tort. Souvenez-vous que son péché est un péché qui ne meurt jamais, un péché fécond qui en engendre une infinité d'autres; il mérite donc un châtiment fécond en supplices infinis. C'est une doctrine soutenue par les théologiens et appuyée sur

(1) / Cor. 3, n. (2) / Cor. 3, IG. '3) Jv.diUi 16, 24.

358 SERMON xni.

l'Ecriture, que celui qui, par ses bons ou ses mauvais exemples, est la cause d'un bien ou d'un mal permanent, en ressent les effets par une augmentation de gloire ou de peine accidentelle même après sa mort. C'est ce que doivent éprouver les Luther, les Calvin, les Henri VIII, tous ces monstres de Fliumanito qui ont à rendre compte à la justice divine de tous les crimes, de toutes les révoltes contre l'Eglise qui se commettent journellement à cause d'eux en Allemagne, en Angleterre, et dans une partie de la France. Comme les châtiments pieu vent sur eux par torrents, et continueront à pleuvoir, en ajoutant toujours davantage aux tourments qu'ils endurent déjà au milieu des flammes, tant que les peuples qu'ils ont pervertis persévéreront dans l'erreur ! S'il en est ainsi, je vous donne rendez-vous au tribunal de Dieu, pécheurs scandaleux ; là vous attendent tous les péchés que vous avez commis, tous ceux que vous avez fait commettre et tous ceux qui se commettront à cause de vous, même après votre mort; ils vous seront remis sous les yeux par la justice divine, vous aurez à en rendre un compte exact, et pour chacun d'eux vous serez condamnés à d'affreux supplices , qui aggraveront continuellement votre peine aussi longtemps que les restes ou les effets de vos péchés subsisteront dans le monde. Combien d'enfers donc, combien d'enfers dans un seul enfer vous attendent là-bas, ô scandaleux ! « Les damnés, c'est saint Augustin qui le dit, endureront de perpétuels tourments avec tous ceux et pour tous ceux qu'ils auront provoqués au mal, par le mauvais exemple, si nombreux qu'ils soient : " Qucmtoscumque malis morihus ad iniqua opera x^rovocaverint^ cum tantiSy et pro tantis perpetua supplicia sustinebunt. Que faut-il donc faire de cette espèce de gens si corrompus, si funestes à la société, si abominables aux yeux de Dieu ? Ce qu'il faudrait en faire? Ah ! je ne puis traiter ce sujet sans entrer dans une

sainte colère : eh bien! voulez-vous savoir ce qu'il faudrait en faire? Il faudrait obéir à levangile qui n'attend pas la mort pour les condamner, mais qui fulmine contre eux, dès cette vie, une effroyable sentence. Que dit donc l'Evangile ? 11 dit que par zèle pour la gloire de Dieu, il serait expédient de se saisir de cette race maudite, d'atlacher une meule de moulin au cou de chacun, et de les plonger au fond de la mer. Telle est la sentence lancée contre les scandaleux par la Sagesse incarnée : Qui OMtemi scandali z averti unum de pusillis istis, qui in me credimi, expedii ei ut suspendatur mola asinaria in collo ejus, et demergatur in profundura rnaris^. 0 trop juste sentence! Que na-t-il été plongé au fond de la mer, ce père criminel, avant qu'il n'eût perdu tant de pauvres enfants, que ses mauvais exemples ont rendus libertins, débauchés, blasphémateurs, joueurs et impies! Que n'y a-t-elle été plongée, cette mère coupable, avant qu'elle'n'eût perverti toutes ses pauvres filles par ses contagieux exemples de vanité, de luxe, de médisance! Que n'y ont-ils été plongés, ces poètes licencieux, ces peintres obscènes, ces acteurs dissolus, ces cantatrices immodestes, ces profanateurs publics des bonnes mœurs, qui, bravant toute pudeur, ont porté le ravage dans un si grand nombre de belles âmes, et de ces étoiles du ciel ont fait des tisons d'enfer ! Ah ! qu'il leur eût été avantageux d'être traités de la sorte, car ils auraient bien moins à souffrir en enfer, et ces pauvres créatures qui furent leurs victimes béniraient Dieu dans le ciel. — Mais que faire, mon père? le mal est consommé; quel remède? — Le remede, le voici : c'est la pénitence, mes frères, la pénitence, mes sœurs, la pénitence ! Et encore, toute pénitence ne suffit pas : si le péché a été public, la pénitence doit l'èire tout autant ;

(1) Marci. 9, 14.

360 SERMON XIIT.

VOUS êtes tenus d'édifier par les bons exemples ce que vous avez détruit par le mauvais. Pour vos péchés particuliers, c'est assez des larmes d'un cœur contrit, des jeûnes et des cilices; mais pour les péchés de scandale, pour les péchés publics, il faut une pénitence publique, une rétractation publique, un hommage public rendu à la vertu. Pourquoi tant de respect humain? Pourquoi tant chercher les églises les plus retirées, les lieux les plus solitaires? laissez cela aux âmes innocentes; mais pour vous, scandaleux, qui n'avez pas rougi de faire le mal, vous ne devez pas rougir non plus de faire le bien. Vous a.YQz volé des âmes à Dieu en exerçant votro malice en public, rendez-les-lui par un public repentir. Mais comme ce remède est assez amer pour vous, et qu'il est rarement mis en pratique, je crains fort aussi que vous ne parveniez pas à vous sauver. Je crains, oh! je crains.

XII. Mais au moins à l'article de la mort, lorsqu'on n'aura plus le temps de réparer par le bon exemple les dommages causés par les scandales, ne suffira-t-il pas de les rétracter par le repentir? — Je ne vous dis pas de désespérer, mes chers frères, comme si la chose était impossible; mais je vous dis bien de craindre; oui, craignez, et si vous voulez voir le cas en pratique, venez avec moi au lit de Béranger, qui avait été d'abord, non-seulement hérétique, mais hérésiarque et chef des Sacramentaires , et qui devint ensuite un modèle do pénitence, après avoir abjuré ses erreurs. Vous lo voyez à l'extrémité, tenant déjà en main le cierge bénit et prêt à rendre le dernier soupir. Le prêtre qui l'assiste l'exhorte à se confier dans la miséricorde de Dieu : « Hélas ! " répond-il en soupirant avec le peu de voix qui lui reste, " hélas! j'espère, mais je crains. » Puis il expliqua avec larmes la cause de ses terreurs : «• Je vais comparaître tout à l'heure, dit-il, au tribunal do

Dieu; quant aux péchés que j'ai commis, j'en espère lo pardon; mais pour ceux que j'ai fait commettre aux autres, je crains qu'il n'y ait point de pardon pour moi, je crains outre mesure d'être damné, parce que je ne sais comment les réparer. » Remarquez ces mots : « .Je crains d'être damné, parce que je ne sais comment les réparer. » Béranger craignait pour lui-même, et moi je crains pour vous, scandaleux, comment réparer tant do dommages causés à toutes ces pauvres âmes, que vous avez perdues? Tremblez, mes frères, tremblez que cos âmes séduites par vous ne vous attendent au fond de Tabime, pour exercer sur vous la vengeance qui fut exercée sur un malheureux prêtre, à qui le caractère sacré dont il était revêtu n'avait servi qu'à le rendre plus sacrilège. Surpris par la mort en état de péché mortel, le voilà aux portes de l'enfer. Remarquez l'accueil qui lui est fait : du fond de ces sombres cavernes et de ces gouffres de feu s'élance une multitude d âmes, des pierres embrasées à la main, et les lançant de toutes leurs forces contre lui, en poussant des clameurs furieuses : « Viens, maudit de Dieu, lui crient-elles, viens payer par des supplices éternels les châtiments que nous endurons à cause de toi. Tu devais nous conduire au salut, et c'est toi qui nous as entraînées par tes mauvais exemples dans ces éternels cachots. Sois maudit pour ne nous avoir pas instruites, sois maudit pour ne nous avoir pas averties, sois maudit pour nous avoir séduites. Viens, viens, le temps est venu de nous venger. « La malheureux essaie de se soustraire aux pierres qui lui pleuvent de toutes parts, mais ces âmes s'acharnent à sa poursuite, et il en est réduit à se précipiter dans un gouffre de flammes, pour y demeurer éternellement enseveli. Craignez, je le répète, craignez, scandaleux, que la même chose ne vous arrive. — Il ne nous reste donc plus qu'à nous précipiter dans l'abîme du déses-

P. M. ui.

362 SERMON xiir.

poir ? — Je ne dis pas cela, mes bien-aimés ; je veux TexTermination de vos scandales, non la perte de vos âmes ; je veux que vous trembliez, non que vous désespériez; et pour ranimer votre confiance, je vous invite à venir tous vous jeter aux pieds de Jésus crucifié. Heureux, mille fois heureux qui n'a jamais scandalisé son prochain en quoi que ce soit, ni par paroles, ni par actions ! ce n'est pas pour lui que je parle. Mais quo ceux qui ont donné du scandale à leurs frères ne so contentent pas de larmes et de regrets, qu'ils disposent encore leur cœur à prendre une généreuse résolution ; et pour le faire avec toute la ferveur possible, jetons les yeux sur le plus sage des rois, Salomon. Est-il sauvé ou damné? les opiuions sont partagées; pour moi, jo sais que la miséricorde de Dieu est infinie, je sais aussi que saint Jérôme, saint Isidore, saint Cyrille, saint Epiphane et beaucoup d'autres pensent qu'il est sauvé, parce que s'il scandalisa son peuple par ses prévarications, il répara ce scandale par une pénitence publique, et quelle pénitence! quelle pénitence! Vojez-le déposant le manteau royal, le sceptre et la couronne, sortir de son palais, nu jusqu'à la ceinture, comme les malfaiteurs qu'on conduit au supplice. Toute la cour le suit, désolée et fondant en larmes ; les rues de Jérusalem sont émues à la vue d'un spectacle si attendrissant. Salomon, les yeux baissés, le visage pale, et dans une attitude qui manifeste la douleur dont il est pénétré, se fait conduira cinq fois à pas lents autour de la ville, en tenant en mains cinq verges, et termine cette touchante procession en se rendant au temple. Là, remettant quatre do ces voj-ges à quatre docteurs de la loi, il demande d'être flagellé de la tête aux pieds : « Frappez, leur dit-il, frappez sans respect pour un prince, qui a perdu le respect pour Dieu même. Que mes sujets soient témoins de mon châtiment, et si je les ai scandalisés par mes

DU SCANDALE 3o3

péchés, qu'ils soient édifiés do ma pénitence. » Mais comme ces docteurs, retenus par le respect que leur inspirait la majiesté du souverain, n'osaient rougir leurs mains dans son sang, Salomon, dans le transport du son repentir, se mit à sévir contre lui-môme et à se frapper jusqu'au sang, pendant que la cour et tous les assistants fondaient en larmes à la vue de ce déchirant spectacle. Puis, abdiquant la couronne, il continua à vivre en pénitent, cessant en même temps d'être roi, pécheur et scandaleux. Qui dv nous sera le premier à imiter un si bel exemple? Savez- vous qui? Le plus scandaleux qui se trouve parmi nous; c'est moi, par conséquent, c'est moi. Je suis le plus grand scandaleux qu'il y ait ici. Laissez-moi donc me mettre cette chaîne au cou, et me découvrir les épaules, puis vous supplier d'exercer envers moi un acte de charité. Vous vous serez très-bien aperçus que ces jours derniers, je me suis donné la discipline avec trop de délicatesse. Qu'un de vous vienne me la donner ce matin. Voici la discipline, accordez-moi cette grâce, frappezmoi sans pitié. N'avez aucun égard pour celui qui n'a pas respecté son Dieu; venez, je vous en prie, venez. Eh quoi ! personne ne bouge? Je comprends ; nul d'entre vous ne veut souiller ses mains dans le sang d'un pécheur aussi indigne que je le suis. Je prierai donc mon Sauveur de faire sortir un démon de l'enfer pour déchirer ma chair avec une discipline de feu. Si je ne mérite pas même cette faveur, trouvez bon que j'emploie le peu de force qui me reste à satisfaire à la justice divine pour tant de scandales, et si j'ai versé par terre le sang de Jésus-Christ en perdant les âmes, ne m'empêchez pas de lui rendre sang pour sang {Ici la discû pliné). Pécheurs scandaleux, si vous n'avez pas le courage de verser du sang, versez au moins des larmes. Des larmes, jeunes gens, pour tant do propos équivo-

ques et de paroles obscènes. Des larmes, femmes vaines ut frivoles, pour ces nudités scandaleuses, des larmes pour avoir porté le poison par "vos regards dans le cœur de tant d'innocents. Des larmes, pères et mères, maîtres et maitresses, des larmes pour avoir ruiné tant d âmes qui vous étaient soumises. Des larmes, prêtres du Seigneur, des larmes, ne fut-ce que pour n'avoir pas corrigé, pour n'avoir pas averti les fidèles dont vous étiez chargés. Des larmes, mes frères, des larmes d'une sincère contrition. Mais vos larmes ne me suffisent pas, si vous n'avez pas le courage d'imiter Salomon et de vous flageller rudement en présence de tout le monde. Ah! certes, vous devriez tous vous mettre la corde au cou, ot tout au moins vous demander pardon les uns aux autres de tant de scandales donnés. Allons! frappezvous la poitrine, et tournés les uns vers les autres, demandez-vous mutuellement pardon, en disant : Pardon, mes frères, pardon, mes sœurs. Oui, chrétiens, vos péchés ont été publics, votre pénitence doit donc l'être aussi. Que ces membres qui ont servi au démon pour perdre le prochain, servent à l'édifier : les 3'eux en pleurant, les mains en vous frappant la poitrine à la vue de tous, et la voix en demandant pardon à Jésus- Christ. Elevez donc tous la voix et dites : Pardon, mon Jésus, pardon! Mais pour que le fruit de ce sermon ne se borne pas à quelques larmes, essuyez vos pleurs, et considérez le vrai modèle de pénitence, que je vais présenter à tous ceux qui ont été une pierre d'achoppement pour leur prochain, afin que ce sermon ait un résultat durable et permanent. Sainte Pélagie, qui menait une vie de désordres, fut convertie de la maniere suivante : un jeune homme se rendait chez elle avec des intentions criminelles; mais au moment où il posait le pied sur le seuil de sa porte, il tomba mort sous ses yeux. Frappée et consternée tout à la fois par cet événement, Pélagie

celata en sang-lots, fit une confession générale de tous !<es scandales, puis, par une inspiration divine, coupa un bras au cadavre de ce jeune homme, et l'emportant avec elle, s'enfuit au désert. Là, s'étant fait une petite cellule, elle y suspendit ce bras, et le contemplant tous les jours avec larmes, elle se disait à elle-même : ^ Pélagie, une âme brûle à cause de toi en enfer. « Alors ses sanglots redoublaient, elle se frappait la poitrine et demandait pardon à Dieu; et elle continua de la sorte tout le reste de sa vie à pleurer et à faire pénitence. Voilà, scandaleux, un vrai modèle de pénitence. Pleurez d'abord, pleurez un péché si énorme : vous avez commencé à pleurer aujourd'hui, mais vos pleurs ne devraient jamais finir, parce qup votre péché est un péché qui ne mourra jamais. Toutefois, il ne sulfit pas de pleurer vos scandales, il faut les confesser. L'avez-vous jamais fait? Voilà des péchés qui manquent sur votre feuille de confession générale ; les péchés que vous avez commis par vous-mêmes, vous les avez tous inscrits, mais ceux que vous avez fait commettre aux autres, y avez-vous seulement pensé? vite donc aux pieds d'un cjnfesseur instruit, qui vous aide à faire une salutaire confession générale, et dégage votre âme de cette immense complication de péchés. Tout cela suffit-il ? Non, pas encore. Ce n'est pas assez pour celui qui a volé de se confesser, il faut encore qu'il restitue. Vous avez volé des àrnes à Dieu, rendez-lui des âmes. Que ceux d'entre vous qui ont scandalisé le prochain par de mauvais conseils, par des paroles indignes, tâchent de l'édifier par de pieux discours, par de bons exemples, par de salutaires conseils. C'est là tout le fruit à retirer du carême, c'est de là que dépend le bien public et particulier de cette population. Formons donc une sainte ligue, prêtres du Seigneur, magistrats, pères et mères, mailres, patrons et chefs d'ateliers : engageons-nous

d'abord à ne point scandaliser ceux qui nous s^nt sourais, et de plus, à surveiller, à corriger, à avertir quiconque ne se contentant pas de damner son âme, voudrait encore damner celle des autres. Oui, veillez, messieurs, corrigez, châtiez : de cette manière, vous réparerez le tort fait à Dieu, et le préjudice causé au prochain, et vous vous soustrairez vous-mêmes au châtiment terrible que mérite un si grand péché.

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