DE L'AVARICE
Factum est aiitem ut morcretur mcndicus, et portaretur ab Angelis in sinnm Abrahœ. MortuHs est autem et dites, et sepultus est in inferno.
Or, il arriva que le pauvre mourut et fut emporté par les Anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et fut enseveli en enfer.
Lvc, 16, 22.
T. L'évangile d'aujourd'hui nous présente deux spectacles aussi opposés l'un à l'autre que dignes d'admiration : D'un côté c'est un pauvre, riche seulement en misères, chargé de peines et couvert de plaies, qui est glorifié dans le ciel : Factum est autem ut moreretur mendicuSj et portaretur ab Angelis in sinum Abrahœ. D'un autre côté c'est un riche, vêtu avec luxe , servi avec faste, fier, altier et gonflé d'orgueil, qui est enseveli dans l'enfer : Mortuus est autem et clives, et sepultus est in inferno. Un pauvre qui, essuyant ses larmes, et inondé de joie, est emporté sur les ailes d'une troupe de séraphins; un riche qui, chargé de chaînes et accablé d'ignominie, est entraîné de vive force par une bande de démons : un pauvre consolé qui entre dans le séjour de la béatitude; un riche désespéré qui tombe dans un abîme de flammes. Quelle diversité de sort! et qu'il y a là de quoi faire trembler les plus fortes têtes ! Que le pauvre cependant ne s'enorgueillise pas à cette
vue, sous les haillons qui le couvrent, et que le riche ne désespère pas dans son opulence, comme si tous les riches étaient du nombre des réprouvés, et tous les pauvres du nombre des élus. Oh ! non ; il y a aussi un paradis pour les riches, comme il y a un enfer pour les pauvres. Le riche qui est condamné par l'Evangile, ne s'est pas damné précisément parce qu'il fut riche ; s'il était vêtu de soie et de pourpre, il n'y avait pas de mal en cela, sa condition le demandait; s'il donnait des repas somptueux, il n'y a pas encore là de péché, sou état le comportait ; s'il eut grand nombre de serviteurs qui lui faisaient cortège, c'était un faste innocent, les convenances de son rang l'exigeaient. Pourquoi donc •fut-il damné? Regardez à la porte de son palais, et vous y verrez ce pauvre Lazare, infirme, couvert de plaies, qui soupire après quelques miettes de pain : Cupiens saturavi de micis, qiiœ cadehant de mensa divitis^ . . Le riche le sait, et il n'en est pas ému : ses commensaux l'entendent, et il leur est défendu de lui donner : Et nerao illis dahat^. Voilà pourquoi il fut damné : ce fut un riche avare, un homme dur, tenace et cruel à l'égard des pauvres ; c'est pour cela qu'il a été enseveli en enfer : Et sepultus est in inftrno. Maudite avarice ! qui remplit le monde de péchés, le cœur d'angoisses, et l'enfer de damnés. On peut dire avec vérité que c'est un triple enfer, et c'est ce que je veux vous montrer ce matin, afin d'exciter dans vos cœurs une vive et salutaire horreur pour un vice si odieux, si bas et si monstrueux. Je dis donc que l'avarice porte avec soi — uu enfer de péchés et de sollicitudes pendant la vie, — un enfer de remords et d'angoisses à la mort — un enfer de peines et de tourments pendant toute l'éternité. — Tels seront les trois points de mon discours et le sujet
(1) Luc. ÎO, 21. (2) Ibid.
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de voire attention. Et quoiqu'il n'y ait point de rédemption en enfer, je compte cependant vous assigner dans la dernière partie un moyen facile de sortir de ce triple enfer. Commençons.
PREMIER POINT
II. Un homme très-riche et qui avait été longtemps l'esclave de l'avarice vint à mourir à Padoue. On chercha quelqu'un qui voulût bien se charger de faire son oraison funèbre ; plusieurs ayant refusé l'invitation, notre glorieux saint Antoine de Padoue l'accepta. Le cadavre était placé sur un superbe catafalque qui s'élevait au milieu de l'église; tous les murs étaient tendus de noir; partout brûlaient des cierges qui, en se fondant, semblaient pleurer la perte du défunt; de nombreux amis en deuil entouraient le corps, et lui payaient le tribut de leur douleur ; le peuple rassemblé en foule attendait le discours avec une curieuse anxiété. Tout était prêt ; le saint monte en chaire ; mais le visage pâle, et comme saisi d'épouvante, il promène sur l'assemblée un regard sinistre ; puis fixant les yeux sur le superbe catafalque, soit qu'il parlât en apôtre, soit qu'ji parlât en prophète éclairé par une lumière d'en haut, il s'écria d'une voix terrible : Mortuus est clives, et sepultus est in inferno; « Le riche est mort, et il a été enseveli dans l'enfer. » Tout le monde pensait que ce n'était là que le texte de son discours ; mais ce fut le discours tout entier, et l'orateur, après avoir salué son auditoire par une profonde inclination, descendit do chaire sans dire un mot de plus Je devrais en faire autant ce matin, pour vous faire comprendre les fureurs qui agitent le cœur d'un riche avare pendant la vie, les remords qui le déchirent à la mort, et les affreux supplices qui le tortureront pendant toute l'éternité eu
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enfer. Il me suffirait de faire retentir avec un zèle apostolique ces effroyables paroles : Mortuus est dives, et sepuUus est in inferno. Cela seul devrait nous faire comprendre que l'avarice implique en soi, non pas un simple enfer, mais plusieurs enfers. En effet, me trouverez-vous un avare qui ait la conscience en paix, qui ne soit pas agité par des peines intérieures, des inquiétudes, des manies, des dégoûts, des amertumes, qui lui font éprouver un enfer anticipé? Il n'est pas seulement injuste, selon cette parole de saint Jérôme : Omnis dives, aut iniquus est, aiit hœres iniqui; « Tout riche est injuste, ou héritier d'un homme injuste ; « mais il est plongé dans un gouffre d'iniquités. C'est un oracle de î'Esprit-Saint vérifié par l'expérience de tous les siècles, que quiconque livrera son cœur à l'avarice, et prétendra s'enrichir, s'agrandir et s'élever dans le monde, tombera dans les filets du démon, et s'enlacera de mille désirs, non-seulement vains et inutiles, mais pernicieux, mais funestes, qui le précipiteront dans l'abîme de la perdition et de la damnation éternelle : Qui volunt divites fieri, incidunt in tentationem et in laqueiwi diaboli, et desideria multa inutilia et nociva, quœ mergioit homines in interitum ^ L'Apôtre semble avoir tracé ces mots tout exprès pour servir d'introduction à mon sujet.
III. Attention donc, mes frères : pour bien comprendre qu'un riche avare endure un enfer pendant sa vie, un enfer de sollicitudes, de dégoûts, d'angoisses, qui le plongent dans un abîme de fautes, il suffit que chacun de vous prête l'oreille à cet oracle si expressif de l'Esprit- Saint dans l'Ecclés' astique : Avaro nihil est scelestius; c'est-à-dire que l'avare est le plus grand de tous les scélérats. Je m'aperçois que ce superlatif excite votre éton-
(1) Ton. 6, 0.
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nement : le plus grand de tous les scélérats ! Oh ! cela n'est pas, dites-vous en vous-mêmes. Que l'avarice soit un grand travers, passe ; mais que ce soit le plus grand de tous, oh! c'est trop dire. — Eh bien! puisque vous ne le croyez pas, permettez que j'intente ici en public un procès à l'avarice, et soyez vous-mêmes témoins, afin de porter ensuite un- jugement équitable. Que l'avarice comparaisse donc. D'abord qui es-tu? Comment, quand et où es-tu née ? Par quels artifices es-tu parvenue à t'insinuer de manière à infecter le monde entier? Que réponds-tu ? — Je suis née, répond l'avarice, vingt-cinq ans environ après Adam. Comme on devait offrir à Dieu des fruits de la terre, moi d'une main, je resserrai le cœur de l'homme, et je fis en sorte qu'il présentât au Très-Haut, son Créateur, ce qu'il y avait de moindre, et qu'il gardât pour lui le meilleur. Ce que je persuadais. Caïn l'exécuta. — N'as-tu pas à te reprocher d'autres méfaits, à l'origine du monde ? — Rien autre. — Rien autre! Et le refus que Dieu fit par un signe visible de ces offrandes indignes et sordides? Et l'envie qui, par suite, naquit dans le cœur de Caïn? Et la dissimulation avec laquelle il conduisit à la campagne son frère, l'innocent Abel? Et la fureur avec laquelle il le tua? Et le désespoir auquel il s'abandonna, outrageant la miséricorde de Dieu ? Ne fût-ce pas là autant de rejetons de la racine impure? Ah! scélérate, à toi la faute du premier sang qui fut versé dans le monde, et de la première apparition que fit la mort sur la surface de la terre. Le premier traître qui ait violé les liens du sang, la piété, la fidélité ; le premier qui se soit livré au désespoir, s'enfonçant dans les bois comme les bêtes féroces ; le premier-né de tous les damnés qui ait commencé à peupler l'enfer, ce fut un disciple formé à ton école. Ah! si l'Apôtre eût vécu alors, il t'aurait imprimé sur le front cette marque d'ignominie, qui te convient si
bien : Raclix omnium malorum est cupiditas^; « la cupidité, racine de tous les maux. » Retrardez-la, cette mère de tous les vices, cette racine maudite de tous les maux, de tous les troubles, de toutes les calamités; vojez comme elle se tient les mains crochues et étroitement serrées, les yeux pleins de ruse et jetant des regards d'envie sur le bien d'autrui, le front pensif, méditant quelque fraude ou quelque fourberie, la bouche ouverte pour mordre là où elle peut et où elle no peut pas, et avec une avidité insatiable d'augmenter par tous les moyens, son bien sa fortune, ses richesses. Si elle a commis tant de forfaits dès sa tendre enfance, que n'a-t-elle pas fait plus tard, et que ne fait-elle pas encore? Examinons-le, afin que vous n'ayez aucune peine à croire qu'un avare est le plus grand de tous les scélérats, au moins en ce sens, ou qu'il commet, ou qu'il est disposé à commettre toute sorte d'iniquités. Considérons-le dans tous les états.
IV. Entrons d'abord dans une maison particulière, et pour nous convaincre que l'avarice, d'un petit paradis qu'elle était auparavant, en a fait un enfer, il sufut d'interroger un à un tous les gens de la maison. — Eh bien ! qu'avez-vous à m'apprendre? La paix et la charité régnent-elles parmi vous ? — Ah ! mon père, me répondon, cette maison était autrefois comme une ile de bonheur, tant on y respirait la joie et la bienveillance mutuelle. C'était une sérénité si parfaite qu'aucun nuago ne venait jamais la troubler. Enfin c'était un petit paradis. C'était, mais ces temps-là ne sont plus. — Mais comment cette félicité a-t-elle fui? — Comment? Celte jeune écervelée est venue épouser notre oncle, un vieillard mal fait, simple, mais riche, avec le dessein do nous priver de la moitié de son héritage; par là elle
(1; Tim. G. 10.
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nous a enlevé le repos, ce ne sont plus que révoltes et animosités, procès, prétentions et divisions : oh! quel enfer! — Mais dans un tel désordre comment vit-on? dortron, se repose-t-on? — Y pensez-vous? Le ressentiment nous échauffe tellement la tête, qu'il fait fuir bien loin le sommeil. — Mais ne maftigez-vous pas ensemble? — Oui; mais avoir celle-là en face, avoir celui-ci à ses côtés, c'est comme une absinthe qui répand l'amer-* lume sur tout ce qu'on mange. — Vous ne vous parlez point? — Si, mais en nous tenant toujours en garde à la manière des Spartiates, et en nous lançant des pointes. — Mais pendant le jour que faites-vous? — Chacun se tient à l'écart le plus qu'il peut, grinçant des dents de dépit et de rage. — Mais en vérité, c'est un enfer; car remarquez que l'Evangile, en décrivant le séjour des réprouvés, se sert de cette phrase si expressive : Ibi erit fletns et stridor dentium ^ ; « là il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Pourquoi ne dit-il pas des douleurs de dents? d'autant plus que quiconque les a éprouvées, sait combien elles sont atroces, et dignes d'être comptées parmi les plus cruels supplices. Mais non, il cite les grincements de dents, et c'est avec bien plus de raison , parce que c'est là un tourment plus propre à l'enfer : là en effet où couvent l'envie, et une certaine rage concentrée, là où l'on grince des dents, là est l'enfer : Ibi erit fletus et stridor dentium. Et qui donc a créé cet enfer dans cette maison si ce n'est l'avarice, et le maudit intérêt qui a été le mobile de ce mariage ? Eh quoi ! n'est-il pas permis peut-être à une jeune fille d'épouser un vieillard? — Qui vous dit que cela ne soit pas permis ? Mais que cela soit peu expédient, c'est ce qu'une malheureuse expérience ne nous apprend que trop. Le malheur de nos temps le veut
(1, MaUh. 13, 50.
cependant ainsi ; l'argent parvient à tout dorer et représente tous les partis comme avantageux, faisant perdre de vue les jalousies, les adultères, les désaffections, les troubles, les scandales qui résulteront d'un mariage mal assorti. Ne vous étonnez pas toutefois que l'avarice allume un enfer entre les époux, puisqu'elle va jusqu'à susciter des inimitiés terribles entre les pères et les enfants. Ce père qui est tout absorbé par les intérêts temporels, abandonne le soin de sa famille pour vaquer à ses affaires et lâche la bride à ses enfants. Il pourrait, en en mariant quelques-uns, les guérir de la plaie du libertinage qui les dévore ; il ne s'en soucie pas^ parce que son intérêt s'y oppose, et qu'il tient à ce principe dicté par l'avarice, qu'il n'est pas avantageux à une maison de se partager en tant de familles ; que si les enfants se damnent entre temps, tant pis pour eux. Il résulte de là que les enfants trop comprimés par leur père, se révoltent contre lui. Et quand donc ce vieux radoteur s'en ira-t-il? se disent-ils; quand s'en ira-t-il? voilà qu'il a bien vécu sa part. Et pour arriver à être enfin leurs maitres, ils lui souhaitent cent fois la mort ; ils ne sont pas fâchés non plus quand on porte en terre une de leurs sœurs, afin de racheter par les frais des funérailles le montant de la dot. Tous ces coupables désirs sont allumés .journellement par une avarice qui convoite incessamment de plus grands biens, de plus riches héritages, sans aucune considération pour les liens de la parenté et du sang. Ah ! maudite sorcière ! ta puissance va jusqu'à changer en tigres les enfants à l'égard de leurs pères, les frères à l'égard de leurs sœurs. Bien plus, dans bien des maisons, elle allume la division entre les frères, en excitant les prétentions des uns contre les autres, au point qu'ils voudraient s'entredévorer tout vivants. Si l'une des deux parties était moins avide et ne prétendit pas tout avoir, et que l'autre
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fût un peu plus disposée à céder quelque chose, quelle cordiale entente ne verrait-on pas ! Mais l'avarice ouvre la bouche aux uns, et ferme la main aux autres : de là tous ces procès, ces troubles, ces chagrins, ces murmures, ces haines scandaleuses, malignes, implacables, que l'intérêt fomente. Oh ! quel enfer, quel enfer celte maudite avarice introduit de nos jours dans les familles chrétiennes !
V. Cependant le procès de l'avarice n'est pas encore fini. Allez sur les places pub^1*[ues, entrez dans les tribunaux, dans les magasins, dans les ateliers, et remarquez quelle moisson de péchés, pullulant de cette maudite racine, le démon recueille de toutes parts. Voilà une pauvre veuve qui pleure, se désole et se désespère, qui va et vient du juge à l'avocat, de l'avocat au procureur. Pourquoi un tel tintamarre? La pauvre femme a un procès ; mais la partie adverse, à force de présents, de menées, de recommandations, arrête la décision et traine l'affaire en longueur. Cette malheureuse, épuisée et irritée par la faim, ne peut rencontrer une seule fois son adversaire sans l'accabler de ses malédictions, le charger d'injures et lui tourner le dos avec mépris ; elle inspire ses sentiments à sa pauvre famille qui, à l'exemple de sa mère, nourrit dans son cœur un désir implacable de vengeance contre son oppresseur, supporte avec peine de le voir encore en vie, et ne parle du matin au soir que des torts et des iniquités dont elle est victime. N'est-il pas vrai que le cœur de cette pauvre veuve est un enfer qu'elle porte avec elle? Mais n'est-il pas certain également que Dieu fera expier des injustices aussi criantes? Nonne lacrymœ viduœ ad maxillam descendunt^i ^eÎQ^YOïs, dit le Seigneur, je les vois ces larmes qui coulent sur les joues de cette pauvre
(1) Eccli. 35, ÎS.
veuve; et exelamatio cjus super dediiccntcm eaSy et ses pleurs retomberont sur celui qui les fait couler en retenant son bien, oui, il sera accablé par les malédictions dont elle le charge : A raaœilla enim ascendunt usque ad cœlum, et Dominus exauditor non délectahitur in illis^. Vous croyez que les larmes de tant de pauvres que vous opprimez tombent à terre et se perdent? Non, non : Ascendunt usque ad co:lum; elles pénètrent jusqu'au ciel et s'y font entendre; car le Seigneur leur prête l'oreille et il ne s'en réjouit pas : Dominus exauditor non delectahitur in iîlis. Il ne méprisera pas les prières de l'orphelin, ni la voix des gémissements de la veuve : No7i despiciet preces pupilli ; nec viduamy si e^undat loquelam gemitus^ . Ces infortunés orphelins que vous poursuivez de vos procès, se voient forcément réduits à passer leurs nuits dans le trouble, et leurs jours dans les chagrins, les soupirs et les inquiétudes de la chicane. Que d'impatiences, parce que l'avocat n'étudie pas l'affaire ! Que de malédictions , parce que le procureur ne s'en inquiète pas ! Que do blasphèmes, parce que le magistrat ne la met pas eu rôle! Mais faisons une pause ici, et voyons un peu pourquoi il ne la met pas au rôle. — Eh ! mon père, si vous le connaissiez! c'est parce que c'est une harpie, un homme rapace, un avare insatiable. Que d'orphelins il a dépouillés! que de familles il a renversées! que de fripons il a protégés, parce qu'ils ont acheté l'impunité! Que de lamentations retentissent par toute la ville, que de blasphèmes, que d'imprécations, que de malédictions contre cet oppresseur des pauvres! Le désordre et la confusion régnent partout à cause de lui. — Arrêtez, de grâce, arrêtez; car en vérité n'est-ce pas là l'enfer, où il n'y a aucun ordre, mais où habite une éternelle hor-
:'l) EccV. V. i9. (2] IV. V. ir.
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reur? Ubi nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat^. Mais vous, avares, vous juges, vous avocats, vous procureurs, vous magistrats, qui faites souffrir aux pauvres gens cet enfer anticipé, comment vous en tirerez-vous au tribunal de Dieu, qui a toujours eu une compassion spéciale pour les pauvres, et les pauvres opprimés? C'est là que je vous cite, car il est certain que Dieu ne méprisera pas la prière de lorphelin, ni les gémissements de la veuve : Non despiciet preces pupilli; nec viduam, si effundat loquelain gemitus.
VI. Si l'avarice dans les tribunaux mêmes paraît si féconde en fruits pernicieux, que ne fera-t-elle pas dans les maisons de jeu et les magasins, chez les banquiers et les marchands, où elle se vante d'exercer une juridiction qui lui est propre? Regardez-la autour de cette table, enflammant les langues des joueurs et les disposant à vomir les plus affreux parjures, les plus exécrables blasphèmes contre Dieu et contre les saints ; blasphèmes qui ont plus d'une fois provoqué soudain la vengeance du Ciel ; blasphèmes qui ont parfois ouvert le sein de la terre pour engloutir ces bouches criminelles ; blasphèmes qu'on n'entend pas même sur les lèvres des démons. Qui l'a introduit dans le monde ce langage maudit, sinon la passion du gain, ou la fureur d'avoir perdu chez ce joueur forcené, qui, possédé par le démon de l'avarice, ne craindra pas de lancer contre le Crucifix même, et cartes, et dés, et jetons, pire en cela que les scribes et les pharisiens qui menacèrent seulement de le lapider? Entrez un peu dans ce magasin, et remarquez quelle moisson de péchés j recueille l'avarice à chaque heure du jour : mensonges, jurements, marchandises falsifiées, faux poids, fausses balances, envie contre ceux qui sont mieux achalandés, médisances pour
.1) Job. 10, 2.
discréditer la réputation et la marchandise du voisin ; on exagère la peine qu'on se donne, on vend aux pauvres à des prix exorbitants sans qu'ils s'en doutent, on prélève des intérêts énormes sur la marchandise livrée à crédit; vous en trouverez plus d'un qui, faisant le commerce en société avec d'autres, met secrètement de côté tout ce qu'il peut cacher à ses associés, violant ainsi l'équité et les conditions du contrat. Osez* contrôler maintenant cette parole de l'Esprit-Saint, « qu'il n'y a rien de plus criminel que l'avare, »» Avai^o nihil est scelestius. Si l'avarice inonde le monde d'iniquités, nulle part cependant vous ne lui verrez faire un plus riche butin que chez les marchands. Il suffit de dire que le prophète Ezécbiel, faisant l'anatomie du cœur des trafiquants, le trouva tout corrompu, et chargé de mille prévarications : In multitudine negociationis tiiœ^ repleta sunt interiora tua iniquitate^ .\\s sont occupés du matin au soir à vendre, à acheter, à trafiquer, et dans tous ces contrats, le péché s'interpose entre la vente et l'achat, selon l'expression du Sage, comme un pieu resserré entre deux monceaux de pierres : Sicut in medio compaginis lapidum palus figitur, sic et inter medium venditionis et emptionis angustiahitur peccatum^ : comme si l'injustice se trouvait tellement prise entre ces deux termes, que bon gré mal gré elle est retenue captive d'une part par l'acheteur, de l'autre par le vendeur, de sorte qu'il est aussi peu vraisemblable qu'elle puisse échapper au contrat, que le pieu s'arracher de la muraille. L'acheteur cherche à se procurer des bénéfices illicites, ou par la médiocrité du prix, ou par les circonstances du paiement. Le vendeur tâche de dissimuler les défauts de la marchandise qu'il expose, et ne les manifeste pas même lorsqu'il est interrogé à ce sujet ; il
(i; Ezcch. -28, 16. [2] Eccli. 21 , 2.
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a soin de choisir les expositions les plus favorables, et de les préparer avec artifice, en se ménageant un demijour perfide qui ne laisse pas voir les défauts ; mais ce qui est caché aux yeux des hommes ne Test pas aux jeux de Dieu. Un marchand envoya un jour en aumône au saint abbé Launomar quarante pièces d'argent. Le saint les ayant placées sur l'autel, puis palpées l'une après l'autoe, les renvoya toutes à l'exception d'une seule, disant que c'était la seule qui eût été légitimement acquise et que les trente-neuf autres étaient la part du diable. Oh! si ce bon saint descendait du ciel et allait palper ces pièces d'or entassées, ces marchandises, ces richesses accumulées si rapidement par ce négociant, et qu'il dût faire la part de ce qui appartient à autrui. Dieu sait s'il lui resterait un pour cent de toute sa fortune! Vous vous étonnez peut-être? C'est un signe que vous ne connaissez pas l'avidité de cette avarice qui fait marchandise de tout. Oh ! si vous aviez les yeux assez purs, vous la verriez entourée de médecins et de chirurgiens, spéculant sur les fièvres, les maladies et les accidents, et ne songeant qu'à prolonger les traitements afin de vivre de visites, de drogues et d'emplâtres. Vous la verriez pénétrer dans le sanctuaire, pour trafiquer des choses saintes, par des simonies patentes, palliées, ou confidentielles, mettant en vente les bénéfices ecclésiastiques, les bénédictions, les reliques, et jusqu'aux sacrements, avec tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'Eglise. Bien plus, vous la verriez monter au ciel, prétendant faire marché du Saint-Esprit lui-même, et poussant Simon le magicien, comme on le voit dans les Actes des Apôtres, à offrir de l'argent à saint Pierre pour qu'il le lui vende ; et si l'avarice ne réussit pas à acheter la troisième personne de la sainte Trinité, elle ne réussit que trop à faire vendre la seconde pour trente deniers par rinfâme Judas, ce porte-étendard de tous les avares,
380 SERMON xrv.
lequel, ne pouvant plus supporter cet enfer qui brûlan dans son âme, mit fin à ses jours en se pendant, et suspensiis crepuit médius^, et exhala par ses entrailles déchirées son âme impure, qui fut précipitée au plus profond des abîmes, exemple éternel des châtiments réservés à l'avarice dont nous instruisons le procès.
VII. Or, si cette vile séductrice a causé tant de maux dans le monde, qui donc voudra jamais*se faire son partisan et encourir la note d'une telle ignominie? Qui? voulez-vous le savoir? Tous, tous! oui, tous! « Depuis le plus petit jusqu'au plus grand, dit le prophète Jérémie, tous sont adonnés à l'avarice : » A minori usque ad mojorem, omnes avaritiœ student-. — Mais, saint prophète, cette proposition est trop générale. Tous sont donc plus ou moins infectés de ce vice ! — Oui, tous, absolument tous. — Mais ces enfants innocents qui n'ont pas encore l'usage de la raison? — Tous. — Mais les femmes qui, pour la plupart, sont étrangères aux affaires et au commerce? — Tous. — Mais les personnes ecclésiastiques, qui sont occupées au service divin? — Tous. — Mais les grands et les princes? — Tous, tous. A minori usque ad majorem ^ omiies avaritiœ student. Et pour vous convaincre que cet omnes, moralement parlant, ne dit pas trop, observez d'abord les enfants de deux ou trois ans ; quoiqu'ils n'aient pas encore le discernement du mal, néanmoins dès cet âge d'innocence ils manifestent déjà une très-grande avidité de posséder, et il semble qu'ils aient appris l'avarice dès le berceau. Montrez à un enfant une pomme, un morceau de cristal, une pièce de monnaie toute neuve et luisante, vous le verrez aussitôt suivre l'objet des yeux, tendre ses petites mains pour le saisir, et s'agiter dans ses langes comme pour aller à sa rencontre. Quoiqu'il
(1) Ac/. /, IS. (2) Jcran. G, 13.