‹ Œuvres compl`etes (volume 2)Chapitre 23 sur 25 · DE L AVARICE · texte numérisé non relu

DE L AVARICE

ne parle pas encore, il sait faire comprendre qu'il en est avide; et s'il l'obtient, il le serre dans ses mains encore tendres et mord celui qui tente de le lui enlever ; que s'il ne l'obtient pas, il pousse les hauts cris, c'est la vengeance des enfants, il pleure, il désespère. Voulezvous un signe plus évident que l'on suce avec le lait l'amour des biens de la terre ? et qu'avant même d'avoir appris à vivre^ on étudie déjà à l'école de l'avarice? Omnes avaritiœ student. Vous me parlez des femmes ; mais qui ne sait combien elles sont portées à l'avarice? il n'y a point de maison où l'on file plus fin que celle où la femme a la direction des affaires. Supposez après cela qu'elle ait un mari vieux ou infirme, et qu'elle compte devoir lui survivre, elle commence de bonne heure à faire son paquet en cachette, et le tient même hors de la maison, s'il le faut, ayant soin d'y faire entrer tout ce qu'elle trouve de beau et de bon. Comment peutelle se permettre en conscience ces détournements? si elle l'ignore en cette vie, elle l'apprendra dans l'autre. Dites-en autant de certaines veuves qui, au détriment de leurs enfants, et en vertu de cette peur innée chez elles que la terre ne manque sous leurs pieds, mettent tous les jours quelque chose de coté, et ont de petites cachettes où ne pénètrent pas même les rayons du soleil. Dites-en autant de celles qui, ayant des parents pauvres, leur donnent avec profusion et sans discrétion, à l'insu de leur mari ; puis convenez qu'il est vrai que tout le monde est adonné à l'avarice : Omnes avaritiœ student. Le sanctuaire même n'en est pas exempt. Quoi de plus terrible que cette sentence assez connue des saints Canons ; savoir qu anciennement des prêtres d'or consacraient dans des calices de bois, et que maintenant ce sont des prêtres de bois qui consacrent dans des calices d'or? Mais pourquoi cela? Parce que l'avarice,, en faisant du moyen la fin et de la fin le moyen, change

en poison ces revenus qui ont été assignés aux églises pour propager le culte divin. Ah ! on ne le voit que trop clairement à ce luxe excessif qu'étalent les ecclésiastiques sous prétexte d'observer les convenances; à cette préoccupation, à celte sollicitude pour tout ce qui regarde l3ur maison, jointe à une négligence si grande à l'égard de leur troupeau ; à cette ténacité, à cette dureté envers les pauvres, par laquelle ils attirent sur leurs têtes la colore de Dieu, qui ne leur laisse aucun repos en cette vie et leur en laissera bien moins encore dans l'autre. Niez maintenant, si vous le pouvez, que tous sont adonnés à l'avarice : Omnes avaritiœ student. En voulezvous davantage? Elle en vient jusqu'à attaquer les souverains sur leur trône, et leur mettre^un enfer dans le cœur. Voyez-en une preuve dans Achab,. qui, comme roi de la Palestine et successeur de David, occupa le trône le plus auguste qui fut jamais sous le soleil : cependant le voilà qui est transporté de colère, et frémit de rage, comme un lion blessé : quelle en est la cause? Ecoutez, et vous en serez dans l'étonnement. Il convoite une petite vigne pour accroître son jardin, et comme le légitime propriétaire ne veut point se dessaisir de ce patrimoine de ses aïeux, le roi frémit, se tourmente, se plaint, et se livre en proie à un noir chagrin qui lui ronge le cœur. Mais n'est-ce pas un monarque? Oui, c'est un monarque, mais c'est en même temps un esclave de l'avarice, et c'est pour cela qu'il s'abaisse jusqu'à mendier auprès d'un pauvre un vil morceau de terre : .Va mihi vineam istam ^ Et comme il ne peut l'obtenir, il se démène et se désespère comme un damné; endurant un enfer anticipé, il vit malheureux et se prépare à mourir en désespéré. Or, s'il est incontestable que tous s'adonnent à l'avarice : Omncs avaritiœ student,

(i; III Rv'j. 21.2.

T;E LAV.MlICi:. GS3

i>ì Ton voit le moncb entier se laisser entraîner par cette Circe d'enfer, faut-il s étonner que la perversité soit si générale? Affirmez sans crainte que c'est l'avarice qui inonde le christianisme d'iniquités, selon cette parole si vraie de saint Valérien, qu'il n'est point de mal que la cupidité n'ait conçu, enfanté, ou nourri : Nihil est malorum quod non cupiditas aut concipiat, aut parturiat, aut nutriat. Et pour tout dire en un mot, si les chrétiens de nos jours ne sont pas, ou ne paraissent pas chrétiens, attribuez-le à la soif des intérêts matériels, et vous ne vous tromperez pas. S'ils sont si éloignés de l'esprit de l'Evangile, s'ils sont si négligents à prier, à écouter la parole de Dieu, à s'approcher des sacrements, à assister à la messe ; s'ils vivent sans union avec le prochain, sans paix avec eux-mêmes, afiirmez que c'est l'avarice, et toujours l'avarice qui fait de leur vie un enfer, et qui leur en prépare un bien plus cruel pour l'heure do la mort.

DEUXIÈME POINT

VIII. Il ne faut pas beaucoup ds preuves pour établir une vérité aussi claire ; et comme il me reste peu de temps, je vous les exposerai en peu de paroles. Réduisant à une seule toutes les raisons que je pourrais apporter, je me contenterai de dire que l'avarice n'est pas un vice ordinaire, dont on puisse se dépouiller quand on le veut; mais qu'au contraire, lorsqu'il s'est emparé d'un cœur, c'est comme un polype attaché à un rocher, et qu'on ne peut en arracher qu'en le mettant on pièces. La volupté souvent s'émousse contre les glaces de l'âge, tandis que l'avarice ne fait que se fortifier chez les vieillards. On compare les vieux avares aux pyramides, qui, plus elles s'allongent et plus elles s'amincissent : ainsi ceux-là, en avançant en âge, raffinent aussi de plus en plus en cupidité. Faites-y atten»

lion, et vous verrez que tous le? vices d'ordhiairo rous abandonnent au moins à l'article de la mort : à la mort , le vindicatif pardonne à son ennemi ; le libertin renonce à ses habitudes criminelles, l'orgueilleux s'humilie; tandis que l'avare s'attache plus fort que jamais à ses biens et à son argent. De là vient qu'un bon nombre d'avares ne peuvent entendre parler d'autre chose au moment de la mort que de questions d'intérêt. Ils veulent avoir sous leur oreiller les clefs de leur coffre-fort au lieu du crucifix ; ils veulent voir sur leur lit des sac3 d'or, afin d'en repaître au moins leurs yeux, et de so procurer la satisfaction de palper, de manier le précieux métal; mais ils ne pensent ni à restituer, ni à acquitter les legs pieux ou à faire de bonnes œuvres, non plus que s'ils n'avaient pas une âme . Or, si cette maudite passion leur a fait souffrir un enfer pendant leur vie, que ne leur fait-elle pas endurer, pensez-vous, à l'article de la mort ? Vous pouvez en juger par l'exemple d'un marchand de la ville de Metz ; le fait est rapporté par Césaire. C'était un homme qui faisait un commerco considérable sur terre et sur mer. On ne sache point qu'il se livrât à un trafic injuste; mais il était tellement absorbé par la masse des affaires qu'il n'y avait pour lui ni fêtes, ni dimanches. Son esprit était toujours à son négoce; constamment on le voyait, la plume ou la balance à la main, occupé à calculer, à écrire ou à peser, ou bien la tête enfoncée dans ses livres pour repasser ses comptes. Le malheureux! malgré toute son habileté, il régla fort mal ses comptes pour l'autre vie. Ecoutez ce qui lui arriva au moment de la mort. No trouvant aucune consolation, ni en Dieu, qu'il avait complètement oublié pour ne songer qu'à ses intérêts, ni dans la très-sainte Vierge, à qui il n'avait jamais eu la moindre dévotion, beaucoup moins encore dans ses bonnes œuvres qui se réduisaient à zéro ; éprouvant dans

DE l'avarice. 3So

SCS angoisses un enfer anticipé : « Hélas! dit-il, puisque ni Dieu, ni la sainte Vierge, ni les Saints ne me procurent de consolation, apportez-moi une bourse pleine de pièces d'or. » On la lui apporte. « Appliquez-la sur mon cœur qui s'affaisse. »» On l'y applique. Sentez-vous quelque soulagement? lui demande-t-on. « Du soulagement' 0 Dieu ! comme cet or me tourmente, comme il me brûle, quand je pense que tout reste en deçà du tombeau et que je ne pourrai rien emporter au delà! Mais non, il n'en sera pas ainsi : en conséquence j'ordonne que cette bourse soit déposée sur mon cœur après ma mort, et je veux être enseveli avec elle. » On exécuta ses ordres, et il fut réellement mis en terre avec ce signe visible de son insatiable avarice. Quelques jours après, un fossoyeur, instruit de ce qui s'était passé, alla de nuit avec une petite lumière pour enlever cet or. Ayant ouvert la tombe et le cercueil, il vit un affreux crapaud qui tirait de la bourse les pièces d'or, et les changeant en poignards, les enfonçait dans le cœur de l'avare, de sorte que ce cœur en était transpercé de toutes parts. Faisons ici une réflexion : si Dieu, pour nous donner une leçon, a voulu que ce cœur apparût tout couvert de plaies, faites par cet or même que le malheureux avait tant aimé, quels déchirements, quels supplices son âme n'aura-t-elle pas éprouvés au moment de la mort, lorsqu'il fallut en venir à cette amère séparation de tous ses biens? Oh! quel enfer! quel enfer attend un riche avare à ce moment suprême!

IX. Mais pourtant entre toutes les douleurs qui accablent un avare sur son lit de mort, quelle est la plus cruelle? Le saint homme Job vous le dira : Divitias quas devoravit evomet, de ventre illius extrahet eas Deus^\ « Il vomira les richesses qu'il a dévorées, et

(1) Job. 20. i5.

Dieu les lui arrachera du ventre. " Ce mot dévorées renferme un^myslère : il signifie que l'avare ne mâche point ce qu'il prend, qu'il n'en retire ni nourriture, ni profit ; mais qu'il avale comme un gourmand, qu'il engloutit avec rapacité, et que plus il mange, plus il maigrit et s'afi'aiblit. Mais ce n'est pas tout : « Il vomira, » evomet, c'est-à-dire que se sentant la conscience chargée, il vomira, s'il veut se sauver, en restituant tous les biens mal acquis. Et quelle douleur pour un avare d'avoir à rendre tout ce qu'il a accumulé avec tant de peines! Et s'il était d'un estomac si robuste et si tenace qu'il ne voulût pas rejeter le bien injustement possédé, qu'arriverait-il? Dans ce cas « Dieu lui-même le lui arrachera du ventre, » De ventris illius eœtraliet eas Deus. Dieu permettra que sous ses yeux mêmes le plus libertin de ses enfants dissipe en un jour ce qu'il a amassé en plusieurs années : Extrahet eas Deus. Il permettra que son mobilier, ses étables, ses capitaux deviennent la proie d'un scélérat ou d'un fripon : Extrahet eas Deus. Il permettra qu'il perde tel procès d'où dépend la plus belle partie de sa fortune : Extrahet eas Deus. Il permettra qu'il soit persécuté, calomnié indignement, et devienne suspect à un homme puissant; il permettra un incendie, une imposture, une faillite : Extrahet eas Deus. Par un châtiment ordinaire de la Providence, les avares ne meurent pas seulement désespérés, furieux, abandonnés de Dieu; mais de plus, déshonorés, endettes, ruinés, et dépouillés des biens qu'ils ont tant ambitionnés. Oh! que c'est un cruel enfer pour un riche avare que de se voir, au moment de rendre le dernier soupir, réduit à l'indigence, sans savoir où se retourner ! Représentezvous-le, s'il vous plait, étendu à moitié mort sur son lit ; appelez le notaire, car il veut faire son testament, et vous y assisterez tous en qualité de témoins. — « J'étatlis, dit-il, héritiers universels ceux qui me tiennent do

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plus près par lo sang. » — Notaire, arrêtez : ces termes sont équivoques; il faut voir quels sont ceux qui lui tiennent de plus près par le sang : si ce sont les enfants, issus de son sang, ou bien les pauvres dont il a, à force d'iniquités, sucé le sang en quelque sorte par la bourse. Je dis donc qu'il ne peut pas laisser son héritage à ses enfants, mais qu'il doit restituer à chacun tout ce qu'il s'est injustement approprié, et en outre réparer tous les dommages qui sont résultés du tort qu'il a fait ; c'est ce qu'enseignent tous les théologiens, et c'est ainsi que fit Zachée : Et si quid aliriuem defraudavi, reddo quadruplum^. « Si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui rends quatre fois autant. », Or, si tout ce que possède cet avare est le produit de l'injustice, et si pour réparer les dommages causés il doit rendre le quadruple de ce qu'il a pris, que lui reste-t-il à léguer? Voulez-vous une banqueroute plus complète? Il n'a pas même un sou à laisser à ses enfants. — « Je fonde, continue-t-il, une Messo quotidienne à perpétuité. » — N'écrivez pas, notaire : cette disposition est nulle; le sang de Jésus-Christ ne sert de rien à une âme qui s'est abreuvée du sang des pauvres. — « Je remets mon âme à Dieu. » — Doucement, notaire, n'écrivez pas. A Dieu une âme qui a été idolâtre de l'or ! Non, Dieu ne la reconnaît pas pour sienne, les Anges la repoussent, le ciel l'a en horreur. — A qui donc la laissera-t-il ? — Qu'il la laisse à qui elle regarde. - — Mais à qui? — Qu'il la donne au démon à qui elle doit appartenir éternellement. Oui, voilà ce qu'il faut écrire, notaire : car l'avare n'a d'autre testament à faire à la mort, que de léguer son âme au démon, après l'avoir ravie à Dieu par tant d'injustices. Et vous tous qui êtes témoins, signez ce testament et faites foi qu'un avare, après avoir souffert un eafer

{1} Luc. d>').8.

pendant la vie, endure encore un enfer à la mort, et en attend un bien plus terrible pondant toute réternité, comme nous allons le voir.

TROISIÈME POINT

X. Un enfer pendant la vie, un enfer à la mort, voilà tout le profit d'un riche avare : que vous en semble? — Ah! que de tribulations dans la vie! nous ne dirons pas le contraire. Que de tribulations à la mort! nous l'avouons. Mais ces tribulations qu'il souffre, et pendant la vie et à la mort, ne lui tiendront-elles pas lieu d'expiation pour échapper à un enfer plus terrible dans l'autre monde? — Hélas! que dites-vous? c'est précisément là, au contraire, le gage de son éternelle damnation. L'avare souffre, il n'est que trop vrai; mais il souffre pour se fabriquer les chaînes d'un éternel esclavage. Les paroles de l'Ecriture et des saints Pères au sujet des avares sont épouvantables, et toutes s'accordent t3llement à donner Jeur damnation comme moralement certaine, que je crois bon de les passer sous- silence, dans la crainte de décourager les coupables au lieu de les corriger. Avares, usuriers, a(;capareurs, publicains, hommes intéressés, ce n'est pas moi que vous écoutez, je me tais et garde le silence; mais avant de partir, prêtez l'oreille en passant à saint Cyrille qui vouS crie sur un ton formidable : Ex peccatoribus mveni multos veniam consecutos y avarorum autem neininem. Parmi les pécheurs de toute espèce, dit-il, j'en ai trouvé beaucoup qui se convertissent et se sauvent, beaucoup d'impudiques, beaucoup de vindicatifs, beaucoup de débauches, beaucoup d'orgueilleux ; mais des avares pas un seul qui se convertisse sincèrement et obtienne

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son pardon : avarorum antem nemùiem. Ecoutez aussi la sentence de l'Apôtre saint Paul : Omnis avarus, quocl est idolorum servitus, non habei hœreditatem in regno Christi et DeO ; « Nul avare n'a part à l'héritage du royaume de Jésus-Christ et de Dieu, car l'avarice est une idolâtrie. « Il dit ailleurs des autres pécheurs en général qu'ils « ne posséderont pas le roj'aume de Dieu :»» Iniqui regnum Dei non possidebunt^. Il leur laisse la faculté d'obtenir l'investiture du royaume des cieux, seulement il ajoute que la possession leur en sera refusée en son temps ; mais cette faculté même, il la dénie aux avares. Les autres pécheurs, il les y déclare inhabiles pour l'avenir, l'avare même dans le présent : Non liahent hœredito.tera in regno Christi et Dei. Mais écoutez surtout le Fils de Dieu qui est encore plus effra3'ant, car il déclare nettement, sans hésitation, sans tergiversation, «qu'il est plus facile qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille, qu'un riche avare n'entre dans le royaume des cieux : Facilius est canielum per for amen acus transire^ quam divitem intrare in regnum cœlorum^. Ici c'est Jésus-Christ qui parle, je me tais donc : et au lieu de mukiplier les terreurs, il vaudra mieux que nous nous appliquions à trouver un moyen efficace de sortir de ce triple enfer.

XI. Les théologiens divisent les avares en deux catégories : il est des avares rapaces, qui usurpent le bien d'autrui par des fraudes, des usures, des rapines, et foulent aux pieds toute justice ; et il est des avares tenaces, qui retiennent avec une parcimonie sordide ce qui leur appartient, et pèchent contre la libéralité. Il s'agit d'appliquer aux uns et autres le remède opportun. Pour les premiers, je n'en trouve qu'un seul qui soit applicable à leur maladie, c'est de restituer. — Oh ! mon Dieu,

{\] Ephcs. 5. 5. (2) Z Cor, G. 9. (3) Matlh. 19, 24.

SOO SERMON XJV,

ce remède est trop amer. Je restituerais bien, mon père, mais ma femme ? mais mes enfants ? mais ceux qui restent après moi? Les voir vivre dans la misère, couverts de haillons, mendiant un morceau de pain dans les rues ! Non, je n'ai pas le cœur assez dur pour en venir là, mon sang se glace seulement en y pensant. — Oui, n'est-ce pas, ce remède est trop amer ! Mon doux Sauveur ! que vous avez bien eu raison de soupirer sur le sort des riches avares ! Oh ! qu'il leur est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu! Quam difficile qui pecunias habent in regnum Dei intrabunt ! ^ Malheureux avares, vous voici réduits à cette terrible alternative : si vous ne rendez pas le bien d'autrui, vous êtes damnés; si vous le rendez, vous êtes plongés dans l'indigence, vous et vos enfants. Deux extrémités très-fàcheuses, je l'avoue, très-fàcheuses! mais laquelle des deux est la plus à redouter? Si vous vous damnez, qu'en sera-t-il de vous? Vos enfants vous tireront-ils de cet abime do maux, et de maux éternels? Que chacun de vous y pense, y réfléchisse mûrement, et se décide ensuite.

XII. Pour les avares de la seconde catégorie, il faut employer le remède qu'on emploie pour les jeunes gens qui ont une surabondance de sang : les médecins ont pour ce cas une recette toute prête : une bonne saignée, disent-ils, qu'on leur lire du sang. C'est aussi la recette indiquée par l'Esprit-Saint pour les avares trop chiches, trop passionnés pour les biens de la terre. Du sang, du sang, une bonne saignée à la bourse, c'est-à-dire des aumônes aux pauvres, et la cure réussira : Vendite quœ possidetis et date eleemosynayn- . « Vendez ce que vous possédez, et faites-en l'aumône. « Que la première espèce d'avarice, celle qui est opposée à la justice exclue du royaume des cieux, personne n'en doute, mais quo

(1) Luc. iS, 24. (2) Ib. 1-2, 33.

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la seconde, celle qui est opposée à la libéralité, apporte le même préjudice à 1 ame, il en est peu qui en conviennent ; on se persuade que l'aumône est une œuvre de surérogation, comme serait, par exemple, de dire un Pater de plus. Il n'en est pas ainsi, mes frères, l'aumône est un précepte formel de Dieu pour ceux qui peuvent le faire, et ce précepte est si important qu'au jour du jugement le souverain Juge, laissant de côté une foule de prévarications plus énormes, ne reprochera que celle-là à la multitude des réprouvés : preuve manifeste que la violation de ce précepte est un délit très-grave comme tout autre péché mortel, et qu'à moins de renier l'Evangile, il faut admettre que beaucoup d'hommes se damneront pour avoir manqué à la charité envers les pauvres, et n'avoir pas fait l'aumône. Combien devez-vous donner, envers qui, et en quel temps oblige le précepte, ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans ces détails : c'est l'affaire d'un confesseur instruit et zélé ; c'est lui qui vous expliquera ce que vous avez à faire pour être sûrs de remplir un précepte d'une si haute importance. Je vous dirai seulement que l'unique, ou du moiris la principale raison de la fatale sentence fulminée contre le mauvais riche, c'est qu'il vivait dans les délices, en même temps qu'il traitait le pauvre avec dureté. Par conséquent, si l'Evangile n'est pas une invention humaine, mais l'œuvre du Saint-Esprit, malheur à vous, riches, si la charité ne vous rend pas aussi généreux envers les pauvres, que votre état vous le permet 1 A la vérité, je ne voudrais pas que vos aumônes vous fussent arrachées à force de préceptes, non, je voudrais que la charité vous donnât un cœur si sensible, si compatissant pour les pauvres, qu'on vous vit dépasser toutes les limites du précepte, et distribuer avec une telle profusion que vous fussiez dignes d'être mis au nombre de ces riches fortunés, auxquels Dieu

promet toute sorte de biens, dans les saintes Ecritures. Comment pourriez-vous entendre de si magnifiques promesses, sans être épris d'un secret aussi efficace pour s'enrichir qu'est l'aumône? Ecoutez-les donc aveo une sainte avidité : Dieu promet d'abord les biens temporels : Qui clat pauperi non Ì7ìdi g ebit^ ; ^ Celui qui donne aux pauvres ne sera pas dans le besoin. » Il promet les biens spirituels : Qui sequitur justitiam et misericordiam, inveniet vitcon^; « Celui qui pratique la justice et la miséricorde trouvera la vie. « Il promet le pardon des péchés : Eleemosyna ab omni peccato libérât^. « L'aumône délivre de tout péché. » Il promet la persévérance dans le bien, laquelle est la plus précieuse de toutes les faveurs : Eleemosyna gratiam honiinis quasi pupiUa^n conservabit^^ » L'aumône conservera la grâce de l'homme comme la prunelle de l'œil. " Il promet enfin la vie éternelle : Eleemosyna a morte libérât, et ipsa est quœ... facit invenire misericordiam, et vitam œternam^ \ « L'aumône délivre de la mort, et c'est elle qui fait trouver la miséricorde et la vie éternelle. » Jugez maintenant de la folie des riches avares, qui, pouvant à si peu de frais se procurer toute sorte de biens temporels et éternels, aiment mieux être cruels envers eux-mêmes, en manquant de générosité à l'égard des pauvres. Ils vous donnent constamment pour excuse qu'ils économisent pour les besoins à venir; mais quel besoin plus pressant que celui de se délivrer de tous les maux de ce monde et de l'autre, et de gagner la couronne de la béatitude éternelle? Un gentilhomme ayant prêté une maison à sainte Terese, pour y fonder un monastère, mourut à deux mois d'intervalle sans pouvoir se confesser : mais Dieu, en récom-

(1) Prov. 28. 27. (2) Ib. 21, 21. (3) Tob. 4. 11.

(4) Eccli. 17. 18. (5J Tob. 12. 9.

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pense de sa bonne œuvre, lui donna une contrition parfaite, qu'on peut dire miraculeuse, eu égard à la vie criminelle qu'il avait menée, et il eut le bonheur de se sauver. Un soldat ayant fait l'aumône à notre père saint François, en reçut en retour l'avertissement salutaire de se confesser promptement, et de mettre ordre aux affaires de sa conscience, parce qu'il devait mourir bientôt subitement, comme il arriva en effet. Or, je vous le demande, ces deux hommes généreux pouvaientils réserver leurs biens pour un besoin plus grand? Il est certain que par l'aumône ils donnèrent du prix à ce qui n'avait aucune valeur, et échangèrent contre des trésors éternels dans le ciel ces biens fragiles que la mort devait leur ravir ici-bas dans peu de jours. Que si, pour quelques-uns d'entre vous, l'autre vie est une tare inconnue, et ses biens paraissent des biens métaphysiques dont on ne tient pas compte, je leur propose un autre point de vue. Regardez autour de vous et voyez quelles sont les maisons les plus fortunées de la contrée, celles sur lesquelles pleuvent d'ordinaire tous les biens : vous serez forcés d'avouer que ce sont les plus bienfaisantes. C'est un principe infaillible : là où l'on fait de grandes aumônes, là aussi il y a grande prospérité. Saint Grégoire-le-Grand, avant d'être élevé sur le trône pontifical, fut abbé d'un monastère de Rome, et un jour il lui arriva de donner par trois fois, jusqu'à douze écus d'or à un pauvre qui l'importunait. Lorsqu'il fut souverain Pontife, il ordonna à son majordome de faire asseoir tous les matins à sa table douze pauvres. Un jour il en aperçut treize, et il les accueillit tous avec la même bienveillance; mais le repas fini, il demanda avec bonté au treizième comment il était venu s'asseoir à la table du pape sans y être invité. Je suis, répondit-il, celui-là môme à qui, étant abbé, vous fues donner douze écus d"or : sachez donc que je suis votre

ange gardien, et que c'est Dieu qui m'a chargé' ainsi d'éprouver votre libéralité. Je vous fais savoir en outre que c'est pour récompenser vos aumônes, que Dieu vous a promu au comble des honneurs sur la terre, le souverain pontificat, et qu'en échange des mêmes aumônes, il vous réserve des honneurs beaucoup plus grands dans le ciel. A ces mots il disparut. Qui sait si parfois ce pauvre qui vous tend la main n'est pas votre ange gardien? Qui sait si ce n'est pas le Sauveur lui-même, qui, en plusieurs rencontres, pour recommander l'aumône, a bien voulu paraître sous l'extérieur d'un mendiant? Apprenez donc à respecter les pauvres comme autant d'images "vivantes du Fils de Dieu fait homme et pauvre tout à la fois pour vous. N'oubliez pas que d'une aumône faite pour l'amour de Dieu peut dépendre votre fortune temporelle et éternelle. S'il en est ainsi, ouvrez les deux mains, mes bien-aimés, et faites l'aumône; car après tout, votre balance bien établie, vous trouverez que tout votre avoir ne consiste proprement que dans ce que vous avez distribué aux cauvres : Hœc haheo quœcumquededi. Tout ce que vous laisserez entre les mains de vos parents, sera éternellement perdu pour vous. Mais vous ne réussirez point dans ce généreux dessein, si vous n'extirpez de votre cœur la racine maudite de l'avarice; pour l'en extirper tout à fait, gravez-j à la place ces paroles de l'Esprit-Saint : Melius est parum cinn timore Domini, quaìn ihesauri magni et insatiabiîes^. « Mieux vaut peu avec la crainte de Dieu, que de grands trésors avec une avarice insatiable. « Ah! ne perdez jamais de vue ces trois mots : Parum ciwi timore Doridni; peu, mais avec la grâce de Dieu; peu, mais avec la justice; peu, mais avec la paix du cœur; parce que ce peu joint à la crainte de Dieu satisfera

(1] Prov. 15. S6.

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votre cœur, vous laissera la conscience en paix, et vous délivrera de ce triple enfer que l'avarice porte partout avec elle ; de sorte que, vous contentant d'une condition modeste et honorable, vous vous procurerez un paradis sur la terre, un paradis à la mort, un paradis pour toute l'éternité : c'est ce que je voussouhaite.

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