POUR LE VENDREDI APRES LE SECOND DIMANCHE DE CAREME
ifaloi maie perdei
Il fera périr misérablement les méchants
Matth 21, 4L
I. Il y a un enfer, et un enfer qui ne finira jamais, et il y a des péchés dans le monde! et la pénitence est bannie du monde! Il y a un enfer, et un enfer qui ne finira jamais; et il est des chrétiens qui courent à l'enfer! Grand Dieu! quelle extravagance! Vous avez créé un enfer pour éloigner l'homme du péché, et cet enfer on sait qu'il existe, on y croit, et malgré cela il se remplit tous les jours de pécheurs. Ainsi une éternité de peines ne sufiît pas pour nous empêcher de nous précipiter, les yeux ouverts, dans ce gouffre immense! Ah! si parmi ceux qui m'écoutent il est quelque insensé qui se soit engagé sans réflexion dans la voie qui mene à l'enfer, qu'il s'arrête, de grâce, qu'il s'arrête : qu'il sache, le malheureux, qu'il n'a pas compris ce que signifie cette horrible damnation. Je voudrais, pour le détromper, que la terre s'entr'ouvrant, laissât passer quelques étincelles de ces flammes éternelles ; je voudrais emprunter à quelque bouche de l'enfer une langue de feu à la place de la mienne, que l'épouvante a glacée : Lingua mea adhœsit faucihus meis^. Rien que pour
(\)Psal. 21, 16.
avoir consenti à une mauvaise pensée, je puis être, moi aussi, enveloppé dans le nombre de ces vignerons ingrats que le maître irrité a châtiés d'un enfer de tourments : Malos maie perdei. Quand je considère qu'un enfer est préparé pour quiconque se révolte contre lo souverain Maitre, je me sens saisi, mes frères, d'une horreur indicible; je tremble pour moi-même et jo crains pour vous. Oh! combien parmi ceux qui m'écoutent seraient déjà en enfer, si ce divin Sauveur n'avait pas regardé ses plaies plutôt que leurs fautes ! Combien qui vivent maintenant dans le siècle vivront bientôt dans l'éternité, et dans l'éternité de l'enfer ! Comment se faitil donc que ni le péril immense que nous avons couru, ni le risque effroyable que nous pouvons courir no suffisent, pour nous atterrer? Si cela vient de ce que nous ne comprenons pas ce que c'est que l'enfer, ah ! mon Dieu, assistez-moi par votre grâce, afin que je puisse, ce matin, en retracer l'horreur, en traits vifs et frappants Vous tenez en mains les clefs de l'abime : prêtez-les-moi pour un peu de temps, afin que j'ouvre sous les 3^eux de mes auditeurs, les portes de ces obscurs cachots, non pas pour leur faire comprendre toutes les tortures affreuses des malheureux qui y gémissent, ce serait chose impossible ; mais afin de leur dépeindre entre toutes les autres celle qui ronge de la manière la plus atroce le cœur d'un damné, et ainsi de la leur graver tellement dans l'esprit, qu'elle leur serve de règle et pour bien vivre et pour bien mourir. Ecoutezmoi avec attention, je vous en prie : car le sujet que j'ai à traiter ce matin est tout à la fois terrible , intéressant et utile : — terrible; car je ne puis vous offrir un spectacle plus épouvantable que d'ouvrir l'enfer sous vos yeux : — intéressant; car nous n'allons faire autre chose dans ce sermon que de rechercher entre tous les tourments des damnés quel est le plus grand : — utile, p. M. ni.
enfin, parce quii y a lieu d'espérer que si nous descenàons vivants en enfer, nous n'y tomberons pas après la mort. Desnendamus in infemutn viventes^ ne descendamus morientes. Nous commençons.
PREMIER POINT
II. Il ne faut pas beaucoup de temps pour faire le voyage de l'enfer : on arrive en un moment aux rivages de l'autre vie, à ce terme vers lequel se précipitent tous nos instants. Courage! donc, mes frères : mon dessein est de vous faire faire ce matin une promenade jusqu'en enfer, pour vous en donner une idée ; et après avoir consacré une heure ou un peu plus à visiter ce noir cachot, où règne une sempiternelle horreur, de vous ramener tous sur la terre, mais tout autres que vous n'étiez en descendant. Si vous me demandez d'abord oii est situé ce vaste théâtre de la justice divine, où un Dieu irrité et inexorable attend ceux qui se sont révoltés contre sa majesté souvci-cxiiic, pOur leur faire sentir son courroux; ce séjour appelé, par antonomase, locus tor- 7nentorwn^ locus supplicn, locus puree pœnœ : lieu de tourments, lieu de souffrances, lieu de maux tout purs, sans mélange d'aucun bien : je vous répondrai que cet enfer se trouve précisément sous vos pieds, au centre de la terre. Si de plus vous étiez curieux de savoir à quelle distance de nous est située la porte de l'enfer : les mathématiciens vous diront qu'en mesurant la circonférence de la terre, il est facile de trouver la distance du centre; et laissant de côté les diverses opinions sur les dimensions de l'intérieur de l'abime, ils affirment que d'ici à l'entrée de ce gouffre il peut y avoir mille ou deux mille lieues environ. Puisque nous connaissons la position et la distance de l'enfer, descendons tous ensemble en esprit dans les entrailles de la terre, et pour marcher
DE l'enfer. 399
en sûreté, prenons pour guide le saint roi Ezéchias, qui, lui aussi, entreprit à la fleur de Tâge ce salutaire voyage : Ego dixi in dimidio dierum meorum vadam ad portas m feri * , Portez en avant le flambeau de la foi, qui est la lampe destinée à éclairer ce lieu ténébreux : lucerna lucens in caliginoso loco^, et puis courage! descendez pas à pas et sans crainte. — Déjà apparaît je ne sais quelle lumière au milieu des plus épaisses ténèbres. Ne serait-ce point la porte de l'enfer? — Non : c'est la prison terrible du purgatoire. Descendez plus profond : voyez- vous là-bas cet abime ténébreux et sans fond? C'est là qu'est l'enfer. Arrêtez-vous ici, et regardez à la lumiere de la foi : que voyez-vous? Vous êtes entouré de montres, d'horloges, et d'autres instruments servant à mesurer le temps, tous brisés en morceaux en face de l'éternité. Portez le flambeau sur le frontispice, qu'y voyez-vous? Un énorme basilic jetant feu et flammes faisant de son corps un cercle en se mordant la queue, et lançant par ses deux yeux de feu, qui sont comme les soupiraux de l'enfer, une sinisire lueur qui vous permet de lire ces deux mots : enfer, éternité. Ah ! ne vous contentez pas de les lire ! mais gravez-les profondément dans votre cœur. Enfer, éternité! ENFER, éternité! voilà la première leçon que vous devez apprendre à cette grande école; enfer, éternité, ces mots signifient que celui qui entre en enfer n'en sort jamais. 0 enfer, enfer éternel ! combien d'hommes n'as-tu pas guéris des folies de l'esprit et des égarements du cœur? 0 enfer! que de jeunes gentilshommes n'as-tu pas arrachés aux séductions des cours, pour les pousser dans les cloîtres les plus austères ! 0 enfer ! que de pécheurs n'as-tu pas retirés des mains du démon, pour les remettre entre les bras de Dieu ! Combien de saints
Ci; Isai..3S. 10. (2j II Petr. 1, 9.
ont posé pour foiidement de leur sainteté ces deux mots : Enfer, éternité, et en éprouvent maintenant au ciel une Joie ineffable! Mais pour bien saisir toute la portée de ces deux mots, frappez aux portes de l'enfer, afin que les démons vous mettent sous les jeux Thorrible chaos de tous les tourments qu'on endure dans cet affreux séjour et qui ne finiront jamais.
III. Ou plutôt, arrêtez-vous, et avant de repaître vos yeux par le spectacle de cette foule de supplices réunis ensemble, spectacle qui ne serait pas sans danger pour votre cœur, habituez peu à peu votre imagination à la terreur, et tâchez de vous figurer par vous-mêmes ce que peut être cet enfer. Donnez-lui libre carrière : représentez-vous une immense salle de feu, pavé de feu, murs de feu, voûte de feu, atmosphère de feu, feu au dedans, feu au dehors, feu partout; puis figurez-vous qu'un Ange, par ordre de Dieu, prenne un pécheur, et ie précipite corps et âme dans cette fournaise, en lui déclarant qu'en punition de ses crimes il doit endurer ces ardeurs pendant trois jours entiers, n'avoir durant tout ce temps que le feu pour séjour, le feu pour abri, le feu pour lit, le feu pour vêtement, le feu pour nourriture, et enfin ne respirer que le feu, et qu'au bout de ces trois jours la justice de Dieu sera satisfaite. Ah! quels hurlements ce malheureux ne pousserait-il pas! Comment, s'écrierait-il, comment souffrir un pareil supplice? Brûler vif pendant trois jours dans ce feu? et sans mourir, éprouver toutes les douleurs de la mort la plus cruelle? A cette seule pensée je me sens défaillir, je me meurs ! — Si, les trois jours terminés, l'ange venait lui dire que Dieu veut qu'il brûle dans ces flammes un mois tout entier : Un mois! dirait-il; un mois! Ah! malheureux que je suis ! vous me désespérez, Ans^o du Seigneur, par une pareille nouvelle. Il n'est pas possible de tant souffrir; je n'y tiens plus, je meurs! — Si ce
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mois écoulé, l'Ange revenait de nouveau ei lui dit : Rappelle-toi, misérable, tes forfaits énormes, et sache que la divine justice a décrété que tu demeureras dans ce feu une année entière. — Un an ! que dites-vous là, Ange du Seigneur? un an ! l'année n'est-elle pas composée de 3G5 jours, ou de 8760 heures ? Comment rester tant d'heures, tant de jours, tant de mois dans ce brasier? Hélas! je n'en puis plus, je n'en puis plus! — Que serait-ce donc, mes frères, si l'Ange lui intimait l'ordre de rester, non pas un an, mais cent ans, mais mille ans dans ce feu? Quel ne serait pas l'abattement, le désespoir de ce malheureux? — Oh ! père, n'allez pas plus loin; ce tableau nous fait frissonner d'eifroi et nous resserre le cœur. Certes, c'est bien là une vive et fidèle image de l'enfer! — Ah! que vous vous trompez! quoi! une petite chambre de feu, vous appelez cela une image fidèle de l'enfer? Vous m'étonnez. Donnez plus ample carrière à votre imagination, et représentez-vous tout ce qu'il est possible de se figurer d'horreurs, de douleurs, de fureurs, de hurlements, de sanglots, de tortures,, et de bourreaux, de contractions de nerfs, de convulsions d'enirialles, de déchirements de la chair ; representez-vûus les glaives, les roues et les flèches, les bûchers, les croix et les ongles de fer, les peignes de fer et les fouets, les menottes et les chaînes; représentez-vous des cavernes sombres, avec tout ce qu'il j a de plus dégoûtant et de plus difforme; des torrents de souffre embrasé, du plomb fondu qui vous est versé dans le gosier, des bêtes féroces qui vous dévorent, des nœuds qui vous étouffent, des chevalets pour vous écarteler ; en un mot, dressez en esprit devant vos jeux les misères, les maux, les calamités, les peines, les tourments de tout genre, de tous les siècles et de tous les lieux de la terre; réunissez tout ce que vous avez vu, lu, ou entendu en fait de morts tragiques. Cette masse do
maux vous ofTrira-t-elle, pensez-vous, une vivante et fidèle ima^e de l'enfer? Loin de la! ce serait tout au plus un enfer fantastique inventé, créé par la barbarie des hommes; tandis que les tourments de l'enfer sont les créations de la justice et de la colère de Dieu. Qu'est-ce donc que l'enfer? Je ne vous ai fait descendre dans cet abîme qu'afin que vous parveniez à le concevoir, autant que possible, tel qu'il est. Vous voici à la porte, frappez et vous saurez ce que c'est : ou plutôt, si vous le voulez bien, je le ferai pour vous.
IV. Esprits réprouvés, minstres du Tout-Puissant, ouvrez ces portes infernales, ouvrez; Attolite portas ^ attolite^. Dieu veut que vous nous laissiez contempler quelques instants cet abime d'horreurs. — Retenezvous, s'il vous plait, pour ne pas dépasser toutes les bornes de la frayeur. Voici qu'on ouvre. Hélas ! quel spectacle ! spectacle épouvantable! Voyez quel chaos, quelle confusion de supplices, quel océan de feu, quelles perspectives affreuses, quels noirs cachots, quels gouffres sans fond, quels tourbillons de fumée, quelle atmosphère sombre et accablant, quels monstres horribles, furieux, acharnés ; quels hurlements, quelles lamentalions, quels blasphèmes, quelles malédictions, quelle puanteur, quelles immondices, quelles exhalaisons. Quel enfer ! L'imagination se trouble, la mémoire se confond, le cœur se sent défaillir. Laissez parler saint Augustin, et il nous apprendra en deux mots tout ce que renferme cet aff'reux séjour : " Dans les cachots du démon, dit-il, abondent tous les maux, sans aucun bien : « Omne malum in carcere diaboli ahundat^ et nullimi honum. Oui, tous les maux se donnent rendez-vous en enfer. 0 misérable demeure! ô formidable exil! Là un air corrompu et pestilentiel, là des ténèbres épaisses et
palpables, là des flammes cuisantes de soufre, là une puanteur continuelle et inaltérable, là des vers hideux et dévorants, là des bourreaux affreux et impitoyables, là des bêtes féroces de toute espèce, les instruments de supplices les plus cruels, les objets les plus rebutants, les poisons les plus amers, des maladies incurables, la faim, la soif, la pauvreté, l'opprobre, la tristesse, et le désespoir ; en un mot tous les maux, et aucun bien : Omne malum, et nulluni bonum. Puisque nous sommes dans un lieu où il n j a nul ordre, mais où règne une sempiternelle horreur : Ubi nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat ^ ; cédons à la curiosité, et sans garder aucun ordre, cherchons parmi tous ces maux quel est le plus cruel qui dévore le cœur d'un damné; afin que de retour dans le monde celte connaissance nous serve de règle et pour bien vivre et pour bien mourir. Quel est-il donc? Serait-ce ia peine du sens, le feu, la fumée, les ténèbres? Serait-ce la peine du dam, la perte de Dieu et de tout bien? Serait-ce l'éternité, le désespoir? Je ne sais que dire; cherchez vous-mêmes, parcourez tous les cachots, interrogez tous les esclaves enchaînés de la justice divine, demandez-leur quel est le tourment qui les afflige le plus dans cet abime do désespoir.
SECOND POINT
V. Voici une peine qui est horrible! quelle est-elle? C'est le premier pas que fait un damné en enfer. Je ne sais si vous avez jamais réfléchi au supplice affreux qu'éprouve un malheureux qui est enseveli vivant. Zenon, empereur de Constantinople, l'éprouva. S'étant enivré dans une orgie, il tomba dans un état tel qu'on le crut mort; cette persuasion jointe au profond dégoût
{\)Jo'). iO, 22,
qu'inspirait à tout le monde ce monstre couronné, fit qu'on s'empressa de le déposer dans son tombeau. Lorsqu'il se réveilla, son ivresse passée, il se vit enseveli dans les ténèbres. Il promène autour de lui ses regards et ses mains et ne rencontre que la nuit et la pierre du tombeau. Hélas! dut-il s'écrier, suis-je éveillé ou endormi? Est-ce un rêve, ou la réalité? Ah! je ne suis que trop bien éveillé. Et où est mon palais, où esi Constantinople? Qui m'a óté la lumiere et l'empire? Courtisans, au secours, au secours ! c'est l'empereur qui vous appelle. Personne ne répond. Ah! malheureux que je suis ! Arianne, impératrice Arianne, c'est votre Zenon qui est enseveli tout vivant : au secours, au secours! ayez pitié de moi! je me meurs! Mais personne ne répond. Il gémit, il hurle, il rugit, il se déchire les chairs avec les dents, il se frappe la têto contre la pierre. Au secours! au secours! s'écrie-t-il, mais personne ne répond. Cette mésaventure est terrible, mes frères, et cependant ce n'est qu'une faible ébauche d^ ce qu'éprouve un damné quand il fait son entrée en enfer. Il laisse le monde, où il se noyait i\ son gré dans les délices, et d'un lit bien moelleux, il est précipité dans ce gouffre, dans ce cachot souterrain, ou il est saisi par les démons, qui se jettent sur lui comme des lions acharnés, respirant le feu, la rage et la colere, ou comme des serpents venimeux. L'un lui dévore les yeux, l'autre lui déchire les entrailles, celui-ci lui ronge le cœur, celui-là se fait un plaisir de le fouler aux pieds, lui faisant souffrir mille morts à chaque coup, sans cependant qu'il puisse mourir. Le pauvre damné en proie à ces mauvais traitements, se réveille comme d'une profonde léthargie, il ouvre les yeux sur l'étendue de son malheur, et se voyant submergé par cette affreuse tempête de maux, il éclate en plaintes araères et en gémissements lamentables : Hélas! s'écric-t-il, ou
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suis-je ici? Où suis-je? Ou est le monde? Où est le ciel ? Ou est la lumiere? Amis dévoués, parents bien-aimés, serviteurs fidèles, où êtes-vous? Au secours, au secours ! ayez pitié de moi! Mais personne ne répond. Ah! quel feu, quelle fumée, quelles ténèbres, quels démons, quels tourments? au secours! ayez pitié de moi! Mais personne ne répond. — Et ici le malheureux ne recevant point de réponse à ses plaintes, semblable à une vipère xîoupée en deux et qui ne laisse pas de vomir son venin, retourne sa fureur contre ses maudits complices, qui furent la cause de sa perte éternelle ; dans sa rage, il parcourt ces cavernes ténébreuses, en quête de celui ou de celle qui la porté au péché, et lorsqu'il Fa trouvé : Maudit ! lui dit-il, maudite ! c'est à cause de toi que je suis plongé dans ces tourments, dans ce feu! et alors s'acharnant l'un contre l'autre comme des chiens furieux, ils se plaisent à se maudire, à se mordre, à s'entredéchirer. Oh! quelle mêlée, et quelle confusion! Avezvous jamais vu un groupe de vipères, d'aspics et de crapauds, qui, resserrés dans un cercle de feu, se dévorent avec une rage telle qu'ils se tuent avec leur propre venin ? C'est là ce que font les damnés en enfer : ils se tournent les uns contre les autres, les pères contre les fils, les fils contre les pères, les frères contre les frères, les libertins contre les créatures qu'ils ont perverties, et deviennent les uns pour les autres comme autant de démons et de bourreaux. Bien plus, le damné lui-même, chose horrible à penser, devient ennemi de soi, le corps est ennemi de l'àme, et l'àme est ennemie du corps. Ce n'est pas assez, dans le même corps les membres se fout la guerre entre eux, et dans la même âme il y a uuo lutte terrible entre les passions, les affections et lus désirs; en sorte qu'un damné, à peine tombé en enfer. devient un composé de rage, de fureur et de venin. Sachant qu'il est lui-même l'artisan do sa ruine, il
enrage, il se démène, il blasphème, et de ses propres dents, il se déchire et se coupe la langue : Commanducaverunt lirigvas suas prœ dolore'^. Tel est l'accueil qui est fait aux damnés en enfer. 0 Dieu ! que c'est épouvantable! Sans doute, me direz- vous, c'est là le plus grand de tous les tourments. — Quoi! le plus grand? Mais c'est le moindre de tous. Ecoutez.
VI. Le grand saint Patrice, annonçant l'Evangile aux Irlandais infidèles et ne parvenant pas à émouvoir leurs cœurs par ses paroles, sut ébranler la terre par un miracle. Il lui ordonna de s'entrouvrir, et à l'instant même il se creusa à l'endroit où il prêchait, un gouffre profond d'où l'on vit s'élancer des flammes horribles ; l'air se remplit soudain de figures monstrueuses, et l'on entendit des hurlements, des lamentations, des blasphèmes, tout en respirant la puanteur des exhalaisons infernales. Alors tout le peuple éclata en sanglots, il se mit à demander à grands cris le baptême, embrassa le christianisme, et s'adonna à la piété avec une telle ferveur que pendant des siècles cette île fut appelée Vile des Saints. Grand Dieu ! quel moyen sûr de convertir tout ce peuple : il ne serait pas même nécessaire d'ouvrir un abîme au milieu de cette église ; il suffirait d'un soupirail qui, communiquant avec l'enfer, laissât monter jusqu'ici une seule flamme de ce feu ténébreux. Oh ! alors, certes, vous tomberiez tous la face contre terre, en vous frappant la poitrine, et vous courriez vous jeter aux pieds d'un confesseur pour pleurer vos fautes. Mais, mon Dieu ! où est donc votre foi ? N'est-ce pas la foi qui vous a conduits dans ces régions souterraines? Contemplez donc des yeux de la foi cet immense océan de feu, et de même que tous les fleuves coulent à la mer : omnia /lumina intrant in mare'^ \ ainsi tous les
(1) Apoc. IG, 10. (?) Eccle. y. 7.
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maux, toutes les calamités, tous les tourments du monde se précipitent par torrents dans le gouffre de Tenfer, pour affliger les damnés dans tous leurs sens : c'est pourquoi il est appelé un « lieu de tourments : » locns tormentorum^ . Cela étant, parcourez au flambeau de la foi l'enfer tout entier, et partout vous verrez affluer des torrents de supplices et de peines, qui forment une mer immense. C'est déjà un grand supplice que cetle fumée condensée qui ne trouve aucune issue, et forme une atmosphère ténébreuse, épaisse et pour ainsi dire palpable, qui étoufife les pauvres damnés. Un mort ressuscité par l'invocation de saint Nicolas de Bari et qui avait senti ces ténèbres en passant, alla jusqu'à dire qu'elles lui avaient paru plus douloureuses que le feu lui-même. Et cependant ce n'est encore qu'un petit affluent de ce vaste océan. Un tourment plus affreux, c'est la vue des démons. Sainte Françoise Romaine qui en entrevit un seul, fut tellement épouvantée, qu'elle pria Dieu de la précipiter toute vivante dans une fournaise de soufre ardent plutôt que de lui faire voir encore une créature aussi abominable. Que sera-ce donc d'en voir par millions, qui, sous les formes les plus monstrueuses, vont et viennent autour des damnés ? Vadent et venient super eum horribiles^. Oh! quelle horreur! Et cependant ce n'est encore là qu'un petit affluent de ce vaste océan. Quel supplice ne causent pas les hurlements, les clameurs, le vacarme de cette foule de malheureux! Quel affreux étourdissement! Et cette puanteur qui s'exhale de ce gouffre infernal, quelle infection pestilentielle ne répand-elle pas? Saint Bonaventure va jusqu'à dire que si Dieu, pour effrayer les vivants, retirait de l'enfer un seul damné, le monde entier en serait infecté. Un religieux en fit un jour l'essai. Un damné
(1) Luc. 16, 2S. (2; Job. SO, 25.
lui a^'ant apparu, il lui demanda quelque indice des tourments qu'il endurait : le damné ouvrit la bouche, et le souffle qu'il exhala était tellement empesté qu'il tua le religieux et rendit le monastère inhabitable. Et cependant cette puanteur, ces cris déchirants ne sont que de petits affluents de ce vaste océan. Un supplice beaucoup plus grand qu'éprouvent les damnés, c'est celui de la faim et de la soif; le saint roi David nous dit qu'ils seront affamés comme des chiens : Famem patientur ut canes^. Si la faim, même en ce monde, est un tourment si aff'reux qu'on l'a vu pousser des mères à manger leurs enfants ; quelle sera la faim des damnés, qui, au témoignage d'Isaïe, sont contraints à dévorer leurs propres chairs? Unusquisque carnem hrachii sui vorahit^. Et pourtant la soif les tourmentera bien plus encore que la faim. En voulez-vous la preuve? Voyez ce malheureux damné vêtu de pourpre et de feu, qui se tient la tête en haut et la langue pendante : le reconnaissezvous? C'est le mauvais riche de l'Evangile. Que demande-t-il? Une goutte d'eau. Depuis combien de temps la demande-t-il? Depuis plus de mille six cents et tant d'années. L'a-t-il enfin obtenue? Non, et il ne l'obtiendra même jamais, dit saint Cyprien : Ardehit purpuratus dives, nec erit qui œstuanti linguœ stillam aquœ infundat. 0 enfer! ô enfer! où l'on refuse jusqu'à une goutte d'eau ! 0 enfer ! où l'on n'obtient pas même un morceau de pain ! Et cependant cette faim cruelle, cette soif qui donne la rage, ne sont encore que de petits affluents de cette vaste mer. Faisons ici une halte, mes frères, et réfléchissons. N'ètes-vous pas de ces gens si délicats et si mous que l'ombre même de la souffrance épouvante? N'est-il pas vrai que les cri» d'un enfant, les aboiements d'un chien qui troublent votre sommeil,
(1) Ps. 58, 7. (2) Isai. 0. 20.
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]'>>i]oiir d'uno lampe mal éteinte par le domestique, un pli au drap de votre lit suffisent pour vous arracher des plaintes, provoquer des reproches, et vous faire mettre tout le monde en déroute? N'est-il pas vrai que vous no songez qu'à vivre dans les délices et la bonne chère, et que vous ne parlez que de festins, de boire et de manger, de passetemps et d'orgies ? Qu'en sera-t-il donc de vous, si vous avez le malheur d'être un jour engloutis dans cet amer océan de supplices? Ne Tavez-vous pas mérité plus d'une fois? En êtes-vous si éloignés? Faudrait-il renouveler pour vous le miracle de saint Patrice, ouvrir la terre sous vos pieds et vous précipiter tout vivants dans le gouffre? Les morts subites, aujourd'hui si fréquentes dans le monde, ne suffisent-elles pas pour • vous tenir sur vos gardes? Un simple signe de la justice de Dieu ne suffit-il pas? Comment donc un si grand danger ne vous effraie-t-il pas? Comment ne vous portet-il pas à faire une sérieuse pénitence? Ah! vous ne connaissez donc pas les furieuses tempêtes qui agitent cet océan? Renouvelez votre attention.
VII. Il est certain que tous les supplices dont j'ai parlé jusqu'ici et qui affligent les damnés dans leurs sens, ne sont que de petits affluents d'un si vaste océan, mais nullement l'océan même. L'enfer est un océan orageux de soufre et de feu, et de quel feu ! Un feu en comparaison duquel le nôtre n'est qu'une ombre. Pour- . suivons, je vous prie, cette comparaison, et en considérant qu'une légère brûlure de notre feu terrestre cause de si vives souffrances, appliquons-nous à fuir ce feu bien plus terrible , qui sévit sans relâche, et ne détruit jamais le corps auquel il s'attache. Notre feu, il est vrai, est bien cruel, mais il n'est pas moins bienfaisant; tandis que le feu de l'enfer ne cause que souffrances et douleurs. Le feu de la terre a été créé de Dieu pour l'utilité des hommes; le feu de l'enfer a été créé pour le
supilice des réprouvés. Notre feu est beau, utile, com mode pour une multitude de nos besoins ; le feu de l'enfer est noir, sinistre, épouvantable, et sert uniquement d'instrument à la colère de Dieu. Vous comprendrez maintenant ce verset si souvent répété des Psaumes : Vox Domini interccdentis flammam ignis^ . La flamme ne peut être divisée, parce que, comme le dit fort bien Aristote, il n'y a pas de division possible là où il n'y a pas de résistance. Essayez de partager la flamme avec la main : vous la verrez se contourner, s'agiter, se dégager, se dérober, parce qu'elle ne reçoit aucune impression. Il n'y a que Dieu qui divise la flamme : Vox Domini intercedentis flammam ignis. Comment cela? La flamme embrase et éclaire en même temps : Dieu la divise ; elle continue d'embraser, mais elle perd sa clarté. La flamme cause une vive douleur, mais elle est belle en même temps : Dieu la divise, elle ne conserve plus sa beauté, mais elle reste une cause de tourment. La flamme brûle et brille tout à la fois : Dieu la divise ; elle continue de brûler mais n'a plus d'éclat. Division cruelle ! qui fait que le feu infernal ne tourmente pas seulement comme feu, mais renferme en soi tous les tourments. Ainsi divisé par la main de Dieu, il taille comme un rasoir, il broie comme une meule, il serre comme une chaîne, il meurtrit comme un manteau, il déchire comme des ongles de fer; il équivaut à la goutte dans les nerfs, à des spasmes dans le cœur, à des convulsions dans les entrailles : en un mot c'est la condensation de toutes les douleurs et de tous les supplices possibles , comme l'enseigne clairement saint Jérôme : In uno igne peccatores omnia supplicia sentiunt in inferito . Or, les malheureux damnés nagent dans cet océan de feu, comme des naufragés, ballottés
^sa'.. '^S. 7.
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çà et là par ces oncles de flammes, dont ils ne sont pas seulement brûlés au dehors, mais aussi pénétrés au-dedans. Voyez comme ils sont ensevelis dans le feu : abîmes de feu au-dessus, abîmes de feu au-dessous; abîmes de feu à droite, abîmes de feu à gauche ; feu dans les jeux, feu dans les oreilles, feu dans les veines, feu dans les entrailles, feu partout. Ainsi dévorés par le feu, ils sont tantôt lancés en haut par les vagues de flammes, tantôt précipités au plus profond des puits de l'abîme, et ils bouillonnent ainsi continuellement dans ce brasier immense. Chaque damné est comme un volcan tout en flammes, depuis les pieds jusqu'au sommet de la tête. Sa chair brûle sans se consumer ; son sang lui bout dans les veines, la moelle dans les os, le cerveau dans le crâne, le cœur dans la poitrine. Ah ! quelles soufî'rances ! Les damnés ne cherchent qu'un seul remède à tant de maux, et quel est-il? La mort; oui, la mort serait l'unique adoucissement à de si cruels tourments. 0 mort! ô mort! s'écrient-ils, où es-tu? N'j aura-t-il donc pas un démon assez compatissant pour m'ôter la vie et me donner la mort? O mort si ardemment désirée ! où es-tu ? — Mais ils la cherchent en vain; ils ne la trouveront jamais, nous dit l'apôtre saint Jean : Qnœrent mortem, et non invenient^ . Sensuels, vindicatifs, médisants, pécheurs de toute espèce, Isaïe vous interpelle ici, et brûlant d'un saint zèle il demande « qui de vous pourra habiter avec ce feu dévorant : »> Quis poterit iiabitare de voMs cum igne dévorante^? Esprit-Saint, frappez vous-même le cœur de ce pécheur endurci qui m'écoute, comme vous fîtes pour le cœur de sainte Terese. Elle fut un jour ravie en esprit et conduite en enfer. Là elle vit une niche dans une muraille, et de tous côtés des reptiles et des démons, prêts à dévorer quiconque descendait dans
(1) Apoc. 9. G. (2j Isa. 33, fi
ce lieu formidable. A cette vue, la sainte fut saisie d'horreur. Et le Seigneur lui fit entendre que si elle n'eût pas renoncé à l'amitié de tel jeune homme, c'était là le précipice où elle aurait fini par tomber, et la place qui lui était préparée en enfer. Pécheur, mon bien-aimé frère, me voici à vos genoux, vous suppliant de réfléchir un instant sur cette vision. Si pour des pèches que sainte Terese n'a jamais commis, mais qu'elle aurait commis si elle n'eût pas renoncé à une amitié d'ailleurs innocente, un supplice si horrible lui était déjà préparé en enfer; quels feux doivent y brûler maintenant pour vous, en punition de tant de péchés que vous avez dé.à commis? Et que faites-vous, cependant? Faut-il vous l'apprendre? vous continuez à couper du bois pour augmenter les ardeurs de ces flammes qui vous sont réservées; oui, c'est du bois pour l'enfer que ces adultères, ô impudique! c'est du bois pour l'enfer que ces haines, ô vindicatif! c'est du bois pour l'enfer que vos sacrilèges, ô impie ! Toutes vos iniquités sont du bois pour l'enfer. Et quand en finirez-vous? Ah! mon pauvre pécheur, je vous parle la main sur le cœur : si vous vous convertissez maintenant, une seule larme suffît pour éteindre le feu que vous vous êtes allumé jusqu'ici en enfer; mais si vous j tombez une fois, oh! malheureux! un océan de pleurs ne suffira point pour en éteindre la moindre étincelle. A quoi donc vous décidez-vous? Esprit-Saint, touchez son cœur. — Ah! mon père, mon cœur est saisi d'épouvante ; mais au moins consolez-moi en me disant enfin que" c'est là la plus grande de toutes les peines de l'enfer. N'en est-il pas ainsi? — Non; le feu qui brûle les damnés, le soufre qui les dévore, ne sont, au témoignage du Psalmiste, que la minime partie de leurs soufl'rances : Ignis^ et sulphur, et spiritus j^roce/^ariariy pars calicis eorum^,
(1) Ps. 10. 7.
DE l'enfeh. 413
VIII. La mer est formée, non seulement par les fleuves qui y déversent leurs eaux, mais encore par les pluies abondantes qui tombent du ciel dans son vaste bassin : de même aussi les peines du sens ne forment que la moindre partie de cet océan de supplices qu'on nomme Tenfer; la plus terrible est celle qui lui tombe du ciel, savoir la peine du dam : « Il tombera sur eux des charbons, dit le Psalmiste, et vous les jetterez dans le feu : » Cadent super eos carbones^ et in ignem dejicies eos^. Quels sont ces charbons qui pleuvront sur la tète des damnés? Le feu de l'enfer est-il donc si faible qu'il ait besoin d'être alimenté par les charbons du ciel? Ces charbons, dit saint Augustin, sont tels, qu'ils ne brûlent pas, mais qu'ils tourmentent la vue des damnés en leur faisant entrevoir les bienheureux dans la gloire; oh ! quelle furieuse envie ce spectacle n'allume-t-il pas dans leurs cœurs ! Cadent super eos carbones^ scilicet sancii, qui ex mortuis résurgent, quia invident eis. Voir dans la gloire tel et tel qui ont été à mon service, et me voir en enfer! Voir dans les splendeurs des cieux ce rival, et me voir dans le feu ! Celui que j'ai tant persécuté nage dans les délices, et moi dans une mer de feu ! Oh ! quels charbons ardents ! quel supplice ! quel enfer! Mais ce qui tourmente surtout les réprouvés c'est que, comme l'enseignent les théologiens avec saint Thomas, Dieu, en prononçant contre eux la fatale sentence, leur fait voir quelques traits de son infinie beauté, et en laisse gravée dans leur esprit une certaine connaissance, abstraite, il est vrai, mais très-vive cependant et jointe à un irrémédiable désespoir de jamais plus la revoir : de sorte qu'il reste aux damnés je ne sais quel funeste rayon de lumiere qui leur fait apprécier Je bien qu'ils ont perdu. Et cette vue, ^helas ! est une
y\) PS. 139, 11.
source de tourments sans aucune consoUiion : si bien ^u'isaie, en parlant, dit tantôt que les méchants ne verront point la gloire du Seigneur, et tantôt qu'ils la verront, malgré leur aveuglement, du milieu des ténèbres et de l'obscurité : In terra sanctorum iniqua gessit (impius), non videhit gloriani Domini ^ — De tenebria et caligine^ oculi cœcorum videbunt^. Quelle contradiction! ils verront, et ils ne verront pas? Comment cela se peut-il? Le voici, dit Origene : Ils ne verront pas pour leur jouissance, mais ils verront pour leur confusion et leur tourment : Vident ut confundantur, non vident ut consolentur. Or, de ces deux choses contradictoires, pour ainsi dire, dans l'esprit des damnés, voir et ne pas voir, naissent deux sentiments contraires dans la volonté, savoir, le désir de voir Celui qu'ils ne posséderont jamais, et le désespoir de posséder Celui qu'ils ne verront jamais. Et de même que le désir et l'espérance forment le purgatoire, ainsi le désir et le désespoir forment l'enter; car ces deux mouvements contraires, je veux dire le désir de voir Dieu comme leur bien naturel, désir qui est propre à toute âme séparée, et le désespoir de ne jamais le voir, sont comme deux bêtes féroces qui déchirent le cœur des damnes, et toutes les autres peines ne sont rien à côté de cellelà. Quelle douloureuse réHexion se présente à mon esprit ! Si je me damne, ò mon Jésus, je ne vous verrai <lonc jamais! jamais je ne porterai un regard sur votre visage, jamais je n'aurai la consolation de converser avec vous, et je serai condamné à vivre une éternité sans vous! mais ce qui est plus fort, c'est que non-seulement vous ne serez point touché de mes maux et de Dion affliction, mais que vous y prendrez plaisir avet tous les élus; vous vous rirez de mes tourments, et vous
,\) Isai 26. 10. ^2) Ib. 20. 18.
DE l'enfer. 415
tressaillerez de joie à la vue de ma rrigo impuissante. Oh! enfer des enfers ! Cette peine est si grande, si atroce, qu'elle fait de l'enfer, non-seulement le réceptacle de tous les maux, mais un mal tout pur, sans mélange de bien, une pure torture sans adoucissement d'aucun genre, enfin un double enfer. — Ce sera donc là le plus grand supplice? — Non, non; il y a quelque chose de pis encore. — Peut-il y avoir pis que cela? — Oui, il y a pis.
IX. Voici ce qu'il y a de pis, écoutez : Horrendum est incidere in rnanus Dei viventis^; « C'est une chose affreuse, dit l'Apôtre, de tomber entre les mains du Dieu vivant. »» Du Dieu vivant ! Pourquoi ne dit-ii pas d'un Dieu irrité? Parce qu'un Dieu irrité pourrait s'apaiser. Pourquoi ne dit-il pas d'un juste Juge? Parce qu'à force de prières on pourrait exciter sa compassion. Il dit donc fort bien : du Dieu vivant, pour faire entendre que tant que Dieu vivra, le damné sera damné, et comme Dieu vivra pendant toute l'éternité, le damné brûlera aussi et enragera pendant toute l'éternité. 0 éternité ! Ò éternité! qui pourrait te comprendre? Vivre suffoqué par la fumée, c'est un grand supplice, mais vivre suffoqué toute une éternité! Brûler tout vivant, c'est un grand supplice; mais brûler toute une éternité! Perdre Dieu, c'est un grand malheur; mais le perdre pour toute une éternité! Ah! quel supplice! quel tourment de rester éternellement dans un gouffre de flammes, sans soulagement, sans relâche, à jamais. Venez ici, pécheurs, avancez la tête au-dessus de ces noirs abîmes, interrogez vous-mêmes ces malheureux, pour savoir quand finiront leurs supplices. Caïn, maudit de Dieu, combien y a-t-il que tu brûles en enfer ? — Il y a cinq mille huit cents et des années. — Et quand en sortiras-
(1) Hehr. 10,31.
tu? — Jamais, jamais. — Infâme Saul, depuis combien de temps souffres-tu en enfer? — Depuis deux mille et des années. — Et quand en sortiras-tu? — Jamais, jamais. — Simon le magicien, depuis combien de temps es-tu la proie des flammes? — Depuis plus de mille six cents et des années. — Et quand en sortiras-tu? — Jamais, jamais. — Voluptueux, médisants, vindicatifs, combien de temps y a-t-il que vous brûlez dans ces feux ? — Il y a mille ans, cent ans, cinquante ans. — Et quand en sortirez-vous? — Jamais, jamais. — 0 jamais, terrible jamais, qui a fait trembler les colonnes même de l'Eglise ! 0 jamais qui a fait frémir les plus grands saints du paradis, comment ne remplit-il pas de terreur ce pécheur qui m'écoute ? Béni soit le Seigneur qui m'a retiré du siècle; je baise ce saint habit qui me met dans l'heureuse nécessité de songer souvent à ne pas me perdre à jamais. Mais vous, hommes du monde, qui voguez encore sur cette mer si féconde en naufrages, comment ne craignez- vous pas? Ah ! au nom de l'amour que vous portez à votre âme, je vous conjure de réfléchir de temps en temps à l'éternité de l'enfer. Changez en remède pour vous, mes bien-aimés, ce qui fait le plus grand tourment des damnés : pourtant, non; l'éternité de l'enfer n'est pas encore le supplice le plus cruel des réprouvés. — Quel serait-il donc? — Permettez-moi do respirer un instant, et je vous le dirai.
TROISIÈME POINT
X. Le mauvais riche de l'Evangile souffrit en enfer, et de l'horreur de ces lieux : Sepidtus m inferno^ y et
(1) Luc. 16. 22
DE i/enfer. 417
des flammes au milieu desquelles il était plongé : Crucior in hae fiamma^. Mais ce n'était pas là son principal tourment, puisque, pour tempérer les ardeurs qui le consumaient, il se serait contenté d'une goutte d'eau au bout d'un doigt : Mitte Lazarum, ut intingat extremum digiti sui in aquam^. Quelle était donc sa principale peine? Une pensée. — Quoi! une pensée? — Oui, c'est une pensée qui lui rendait l'enfer insupportable, et qui fait que l'enfer est vraiment un enfer pour les damnés. — Et quelle est donc celte pensée? — Permettez qu'avant de vous la découvrir je tombe à genoux, pour conjurer le Tout-Puissant de l'imprimer tellement dans vos cœurs qu'elle n'en sorte plus jamais, et qu'elle vous serve de règle et pour bien vivre et pour bien mourir. Voulez-vous donc savoir quelle est la pensée qui constitue proprement l'enfer, et comme un ver dévorant s'attache au cœur du damné, le ronge et le rongera éternellement sans jamais mourir? Vermis eorum non rnoritur'^. La voici : je pouvais me sauver, et pour un? bagatelle je me suis damné. Pensée terrible! pensée qui tourmente plus impitoyablement l'àme du réprouvé qu'aucun démon ne pourrait le faire ! C'est cette même pensée qu'Abraham rappela au mauvais riche : Fili, recordare quia recepisti bona in vita tuaJ ; " Souviens-toi, mon fils, que tu as reçu les biens pendant la vie. " Souvenir déchirant! Pensée cruelle ! Recepi bona^ j'ai reçu tant de biens avec lesquels je pouvais si facilement me sauver! et je me suis damné pour un rien! J'ai eu tant de bonnes inspirations, tant de remords, tant de grâces! j'ai abusé de tout, et j'en ai abusé pour un rien. N'était-ce pas un rien quo ce plaisir dégradant après lequel j'ai si longtemps soupiré? Un rien que ce poste, cette charge? Un rien que la satisfaction de cette
(1) lAic. 16. 24. (2) Marc. 9. 43.
(3J Ibid. (4) Luc. 16. -23.
passion? Un rien que ces bals, ces jeux, ces débauches, ces fréquentations dangereuses? Oui, un rien, un pur néant ; et c'est pour ce rien que je me trouve au fond de l'abîme ! Ah ! quelle douleur ! quelle rage ! quel désespoir ! Oh ! c'est bien là le plus grand de tous les tourments de l'enfer! en voici la raison. C'est que le damné, en considérant, d'une part, ce qu'il souffre et pourquoi il souffre, et de l'autre, qu'il pouvait si facilement se sauver, aggrave par ses réflexions tous ses autres tourments, et les rend plus violents, plus insupportables. Cette pensée est comme l'esprit ou la quintessence de tous les tourments de l'enfer; et c'est ce tourment capital qui arrache aux damnés des blasphèmes, des grincements de dents et des cris de rage. Ecoutez-les, et vous serez saisis d'horreur. Ce n'est pas moi qui parle, c'est un damné qui blasphème et va criant, avec le mauvais riche au désespoir : Critcior in Jiac fiamma : « Je suis tourmenté dans ces flammes! " Ecoutez-les tous.
XI. Infortuné que je suis ! je pouvais si aisément me sauver , et je me suis damné par ma propre malice ! Ah ! si tel jour j'avais déchargé ma conscience aux pieds de ce bon prêtre, si j'avais confessé sincèrement tel péché, je serais maintenant sauvé, et pour l'avoir caché, je suis damné : Crucior in hac fiamma. Ah! prédicateurs, dont je me suis moqué, j'ai foi maintenant à vos paroles, mais trop tard : si j'avais cru aux vérités éternelles que vous me prêchiez, je me serais converti; mais pour avoir fui, critiqué, ou ridiculisé vos sermons, me voilà damné, et je crierai éternellement au milieu de ces flammes : Crucior in hac fiamma. Compagnons perfides, voilà oii m'ont conduit vos conseils; mais non, c'est moi-môme qui ai été l'artisan de ma ruine. Je savais bien qu'il y avait un enfer. Je savais la route qu'il fallait prendre pour l'éviter. Dieu au-dessus de moi,
Eoa conscience au dedans, mes parents, mes amis, mes directeurs spirituels tout autour de moi, ne m'ont-ils pas assez souvent exhorté à changer de vie? Pourquoi n'ai-je pas obéi? Qui m'a retenu? Qui m'en a empêché? Si j'ai été fragile en péchant, pourquoi n'ai-je pas fait pénitence ensuite? Ah! si je m'étais confessé un jour plus tôt, je jouirais maintenant de la béatitude céleste, et pour avoir négligé de le faire, me voilà dans un brasier ardent : Crucior in hac /lamma. Malheureux que j'ai été ! J'étais catholique, j'étais libre, j'étais raisonnable, j'étais homme enân : qui donc m'a aveuglé? Qui m'a séduit? Qui m'a enchanté? Si j'avais bien employé un seul moment de tant d'années que j'ai vécu, c'était assez pour me faire asseoir sur «n trône éternel de gloire; et pour un misérable plaisir, pour un caprice, pour un rien je me suis plongé dans cette mer de feu. Ah! scélérat, maudit que j'ai été, je me suis jeté les yeux ouverts au milieu de ces flammes : Crucior in hac fiamma. 0 ma vie! vie trop courte et trop longue tout à la fois! vie trop triste aussi pour mes souvenirs! Pour quelle bagatelle j'ai sacrifié l'éternité ! Et qu'il m'en eût peu coûté pour gagner le paradis ! Beaux jours, précieux moments de ma vie, vous ne reviendrez donc plus? Ah! que je vous ai follement gaspillés ! Qui aurait jamais cru que je vous regretterais un jour si amèrement, mais inutilement, mais éternellement au milieu des flammes! Crucior in hac fiamma. Venez, démons, venez, déchirez ces entrailles, rongez ce cœur; c'est votre proie. Hélas! je ne mérite que trop ce que j'endure : je mérite la faim, parce que j'ai été avare à l'égard des pauvres ; je mérite le feu, parce que je me suis repu d'une vaine fumée ; Dieu ne m'écoute pas, parce que je ne l'ai pas écouté ; je ne trouve point miséricorde, parce que je l'ai méprisée. Hélas ! hélas ! il est donc vrai qu'il n'y a plus d'espoir pour moi. Maudit soit le jour où je suis né!
maudit le père qui m'a engendré ! maudite la mère qui m'a enfanté ! maudit le pasteur qui m'a baptisé ! maudit l'ange qui m'a gardé ! maudites soient ces chaînes qui me retiennent ici captif. Mais qui donc, qui m'a entraîné dans cet abîme de feu? Où est la justice de Dieu? N'estce pas lui qui m'a créé? Comment donc s'acharne-t-il ainsi contre une créature qui lui appartient? S'il ne veut plus me reconnaître pour rien, s'il ne se souvient plus de moi, qu'il soit maudit lui aussi, qu'il périsse, qu'il soit abhorré par toutes les créatures, et que l'univers tout entier devienne un enfer peuplé de démons pour le blasphémer ! Et que fait donc son Fils, qui a été pendant tant d'années mon avocat? N'a-t-il pas versé tout son sang pour moi? Pourquoi donc me tourne-t-il maintenant le dos? Maudit soit donc le Christ! périsse son sang, sang inique, plaies perfides, rédemption funeste ! Et la Vierge Marie, que j'ai tant de fois invoquée, pourquoi ne vient-elle pas à mon secours? Pourquoi ne me délivre-t-elle pas de tant de maux ! Eh bien ! puisqu'elle m'a aussi abandonnée, qu'elle aussi soit maudite ! Mau. . .
— Oh! c'est trop fort! je n*ai pas le courage d'entendre blasphémer la très-sainte Vierge. Et vous, mes frères, que faites-vous? Comment pouvez-vous vous arrêter à entendre ce désespéré vomir de si exécrables blasphèmes? Retournons, retournons dans le monde. Et vous, esprits réprouvés, fermez ce cratère infernal, afin que ces affreux blasphèmes n'arrivent point jusqu'à nous. Nous voilà de retour. Eh bien ! mes frères, que pensezvous de l'enfer? Dites, dites, que vous en semble-t-il? Hélas ! quant à moi, je tremble, je palpite d'effroi. Laissez-moi sortir d'ici et m'en aller pleurer. — Où donc?
— Au désert, mes frères, au désert, pour faire pénitence de mes crimes.
XII. Si cette faveur m'est refusée, permettez au moins que, saisi .d'épouvante comme je le suis, j'embrasse cette
DE l'enfer, 421
croix, et que je verse un torrent de larmes pour déplorer, mais du fond du cœur, mes énormes péchés. Doux Sauveur de mon âme, si jamais mon cœur a été touché, attendri, c'est bien maintenant, comme l'attestent les larmes que je verse au pied de ce crucifix; si jamais j'ai demandé pardon, c'est surtout aujourd'hui que je vous le demande et du cœur et des lèvres : Pardon, ô mon aimable Sauveur, pardon, mille fois pardon! E ce pardon je vous le demande, non par la crainte du feu que vous m'avez préparé en enfer, mais pour n'avoir pas à blasphémer contre vous pendant toute l'éternité. Mon Dieu! mon Dieu! si je me damne, je serai donc comdamné à blasphémer contre vous ? et celte langue, qui maintenant vous bénit, devra vous maudire? Oh! ne le permettez pas, mon Dieu. Otez-moi plutôt la langue, ou qu'un coup de foudre me réduise en cendres : je proteste. Seigneur, que je veux vous bénir, et vous bénir pendant toute l'éternité. Et vous, pécheurs mes frères, que faites-vous ? s'il en est un parmi vous assez pervers pour vouloir aller blasphémer dans la compagnie des démons, et refuser de se convertir, qu'il sorte de l'église et ne regarde pas ce crucifix. Mais si vous êtes tous contrits et repentants, embrassez-loi pleurez du cœur, mais du fond du cœur, vos égarements, demandez-en pardon, frappez-vous la poitrine et dites tous à Jésus : Pardon, mon Jésus, pardon ! Ah ! pour éteindre le feu de l'enfer, il faut des larmes aujourd'hui : oui des larmes, mes chers frères, des larmes de repentir. Que celui qui veut éviter l'enfer bannisse le péché de son âme par une sincère contrition, qu'il se frappe la poitrine et demande sincèrement pardon. Répétez-le donc : Pardon, mon Jésus, pardon! Mais quelques pleurs no suffisent pas, mes bien-aimés . Hélas ! les âmes tombent en foule en enfer, comme les flocons de neige sur la terre en hiver : s'il en est ainsi, qui de nous échappera
à un pareil malheur? Qui? voulez-vous le savoir? Celui qui embrassera la pénitence avec ferveur. Pénitence donc, mes frères, pénitence. Laissez-moi commencer dès maintenant une rude pénitence pour ne la finir jamais ; cette discipline à la main, je ne demande qu'une seule grâce à mon Jésus, et laquelle? Je veux lui demander qu'aucun de vous n'aille en enfer. Oui, mon doux Jésus, je vous demande les larmes aux jeux cette insigne faveur. Ah ! ne permettez pas qu'aucun de mes auditeurs ait le malheur de se perdre, et de se précipiter en enfer. Que demandez-vous d'eux? des larmes, une vive douleur, un sincere repentir ? Les voilà tous contrits, tous baignés de larmes. Que voulez-vous de plus? des pénitences, du sang; Je donnerai mon sang pour eux, je le répandrai jusqu'à la dernière goutte, pourvu que vous leur pardonniez à tous. Du sang donc, du sang. {La discipline.) Joignez vos larmes à mon sang, pécheurs mes frères, ou plutôt unissez-les au sang do Jésus-Christ, à ce sang précieux et d'une valeur infinie. C'est ce sang qui éteint le feu de l'enfer : Ofi'rez-le au Père, offrez-le avec vos larmes. Offrez-le en vous frappant la poitrine, offrez-le en répétant tous ensemble : Pardon, mon Jésus, pardon! Vous, mon frère, qui vous obstinez à vivre dans le péché, et qui même, pendant ce carême, continuez à préparer du bois pour activer votre enfer, dites avec une sincère componction : Pardon, mon Dieu, pardon ! etc. Et pour échapper tous à l'enfer, faisons ainsi, je demanderai pardon pour vous, et vous le demanderez pour moi ; disons donc tous à haute voix, avec larmes et gémissements : Pardon, mon Jésus, pardon ! Que Dieu soit béni pour vous avoir touché le cœur. Maintenant, j'ose espérer qu'aucun de vous ne tombera en enfer ; mais afin de nous en assurer davantage, je veux que nous fassions deux choses : je ferai l'uno et vous ferez l'autre : je prierai Notre-Seigneur
de me placer à l'ouverture du gouffre pour empêcher qu'aucun de vous ne se précipite dans cet abîme ; je consens à y brûler vif, pourvu que par là je vous empêche efficacement d y tomber. Mais vous avez aussi quelque chose à faire de votre côté, c'est une bonne confession générale, et cela sans plus tarder; vous avez à confesser ce péché que vous cachez depuis tant d'années, vous avez à renoncer à ce commerce criminel, à voua réconcilier avec telle personne, à restituer ce bien ; en un mot, vous avez à mettre fin au péché. Combien d'autres ont pleuré et tremblé comme vous en assistant à un sermon sur l'enfer, et qui, malgré cela, pour ne s'être pas confessés et corrigés, brûlent maintenant en enfer, maudissent Dieu en enfer, le sermon qu'ils ont entendu n'a servi qu a aggraver leur condamnation. Afin donc qu'un pareil malheur ne vous arrive pas, et que le tout ne se borne pas à quelques larmes, je vous demande une demi-heure de méditation ce soir avant le coucher : retirez-vous dans votre chambre, et repassez au pied du crucifix tous les points de ce sermon ; considérez surtout quel serait votre désespoir si, après avoir pu si facilement vous sauver, vous alliez vous damner pour un rien. Dites-vous dans le silence de votre cœur : si la miséricorde de Dieu n'avait pas été aussi grande envers moi, où serais-je maintenant? En enfer. Et là quel serait mon sort? — - Pour en faire l'essai d'une manière sensible, approchez le bout du doigt de la flamme d'une bougie, et tenez-le dans cette situation l'espace d'un Ave Maria. Si vous n'avez pas le courage de souffrir cela^ comment pourrez-vous supporter les souffrances bien autrement grandes de l'enfer? Allez, réfléchissez et prenez des résolutions en conséquence.
rOL'R LE TROISrï-Wî DIMANCHE DE CARE?:E.
Cum ejccUstt cUrnuniUTit. locutus est mutut, et
admiratCE sunt turbœ.
Lorsqu'il eut chassé le démon, le muet parla, et
la foule fut dans l'adaiiration. Luc 11, 14.
I. Un muet qui parle, un démon qui prend la fuite; voilà deux grands miracles qui excitèrent l'étonnement de la foule autour du Sauveur. Mais lequel des deux fut le plus merveilleux, de chasser le démon du possédé, ou de faire parler le possédé après en avoir chassé le •démon? Qu'un muet recouvre la parole, ce ne peut être que l'effet de la toute-puissance, qui délie la langue afin qu'elle puisse se mouvoir et articuler des sons. Qu'un démon prenne la fuite, ce ne peut être aussi que le résultat des exorcismes tout-puissants de la^ grâce, qui par sa lumière chasse le prince des ténèbres : en sorte que les deux prodiges, semble-t-il, méritaient également d'exciter l'étonnement de la foule, qui n'avait pas de raison d'admirer l'un plutôt que l'autre : Cum ejecisset dœmonium, locutus est mutuSy et admiratœ sunt turbœ. Si ces deux miracles ne nous représentaient pas ie mystère de la confession sacramentelle, je me mettrais bien aussi à rechercher lequel des deux l'emporte sur l'autre. Mais un plus grand miracle m'en ôte l'envie, c'est que nous voyons tous les jours, dans le tribunal de Ja pénitence, le muet parler sans que le démon s'en
îiille ; bien plus, pendant même que le muet parle, le démon lui entre plus avant dans le cœur. Voilà le prodige qui doit exciter tout notre étonnement. Hélas! en Yojant d'un coté une telle fréquentation des sacrements, et de l'autre une si grande multitude de péchés, je suis porté à croire que tous les muets ne parlent pas bien, et qu'à cause de cela le démon ne s'en va pas. Parlons clairement afin d'être compris de tous. Je suis porté à <3roire que beaucoup de confessions sont inutiles, nulles et même sacrilèges, et qu'au lieu de bannir le démon de l'âme, elles l'y font pénétrer davantage, de sorte qu'il s'y établisse plus solidement et y exerce une tyrannie plus despotique, à cause que ces muets volontaires, lorsqu'ils parlent, ne parlent pas bien. Et pourquoi ne parlent-ils pas bien? Pour deux raisons que je développerai et qui formeront les deux points de ce sermon : — la premiere, c'est qu'ils s'estiment plus innocents qu'ils ne le sont en réalité ; premier point \ la seconde, c'est qu'ils se croient pénitents et qu'ils ne le sont pas en effet ; second point. — Parlons plus clairement encore, car le sujet est très-important. Ceux qui, en s'approchant du sacrement de pénitence, faute d'un examen suffisant, manquent de sincérité, d'intégrité dans l'aveu de leurs fautes, ou qui, faute de douleur et de bon l)ropos, n'ont pas la contrition requise, ceux-là, dis-je, ne se confessent pas bien, et ne chassent pas le démon de leur cœur. Or, voilà un prodige qui me cause bien plus de surprise que n'en éprouva la foule : c'est qu'un muet parle, et que le démon ne s'en aille pas ; c'est qu'un pécheur se confesse, et qu'il reste plus que jamais au pouvoir du démon. Mon intention, mes chers frères, n'est pas d'exciter chez vous des scrupules et de vous porter au découragement : j'ai trop à cœur la paix de vos âmes. Mais je vous dois la vérité, et c'est un malheur de notre époque que les vérités évangéliques p. M. m.
soient traitées de vains scrupules. Prêtez, je vous prie, toute votre attention à cette insiruction-ci; car c'est une des pius nécessaires : ce sera un sermon composé plutôt de belles vérités que de bt-lles paroles ; je me servirai de termes clairs et familiers, afin d'être parfaitement compris de tous ; aussi suis-je convaincu qu'après m'avoir entendu, vous prendrez la résolution de vous confesser avec un peu plus de soin que vous ne l'avez fait par le passé, et alors se réalisera le double miracle du muet panant et du démon mis en fuite. Commençons.
PREMIER POINT
IL Locutus est mutus, « Le muet parla. « Mais s'il parla, peut-on encore l'appeler muet? Oui, parce que beaucoup de muets parlent en confession, mais ne parlent pas comme il faut, si bien qu'ils restent muets même après avoir parlé. Ils parlent en tant qu'ils disent beaucoup de choses, ils sont muets en tant qu'ils n'en taisent pas moins ; ils parlent à raison de ce qu'ils découvrent, ilssont muets à raison de ce qu'ils nient ou tiennent caché. Mais en quoi ne parlent-ils pas comme il faut? Eu ce que n'ayant dans toutes leurs actions d'autre mobile que l'ambition, l'avarice, la vanité et l'amour des plaisirs, ils se croient néanmoins innocents; partant, voici la formule qu'ils emploient quand ils s'approchent du tribunal de la pénitence pour faire leur confession, et décharger leur conscience : ils se mettent à genoux, et après avoir fait à la hâte le signe de la croix et récité le confiteor, ils commencent ainsi : Mon père, je m'accuse de ne pas avoir aimé Dieu comme je le devais, d'avoir manqué de charité envers le prochain, de m'étre souvent impatienté au milieu des tracas domestiques, d'avoir été négligent; j'en demande pardon à Dieu, et à vous, mon père, la pénitence, si
TOu-3 m'en jugez digne. — Tous n'avez pas autre chose? Comment, vivant dans le monde comme vous le faites, votre conscience ne vous reproche que cela? Je vois bien qu'ayant posé en principe que pour être chrétien, il suffit d'en porte? le nom, vous vous mettez dans l'idée que vous êtes innocent, et je reconnais là que vous êtes un muet qui parle, mais qui ne parle pas comme il faut. Dites-moi, avez-vous fait îk-xaraen de conscience requis avant votre confession? — Non. — Eh bien! de co seul chef, surtout s'il j a longtemps que vous vous êtes approché des sacrements, votre confession est invalide, quand même vous viendriez par hasard à déclarer tous vos péchés. La raison en est manifeste, disent les moralistes : c'est que, par cette négligence notable, vous vous êtes exposé à un danger évident de manquer à l'inté- ^ité -essentielle de la confession. Que sera-ce donc de celui qui, ne s'étant pas confessé depuis cinq ou six mois^ peut-être même depuis un an, et qui, comptant plus de péchés que de jours, se décide à s'approcher des sacrements la veille de quelque fête solennelle, pour le plaisir de faire comme les autres, et que cependant vous v-oyez consacrer à peine un quart d'heure à se mettre devant les yeux toute cette suite de manquements? En un quart d'heure! est-ce possible? Comment pourrait-on en si peu de temps, découvrir le nombre exorbitant de tant d'iniquités, en distinguer toutes les espèces, toutes les circonstances, en peser toutes les conséquences? Saint Jacques a donc bien raison de comparer un pécheur qui s'examine aussi superficiellement à un homme qui se regarde au miroir, se voit tout d'un trait et oublie aussitôt ce qu'il a vu : Et statini oblitus est qualis fuerit^. Ainsi le pécheur dont nous parlons prend tous ses péchés en bloc, et avec cette masso indigeste il se
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rend aux pieds du prêtre. Est-ce là s'examiner? Et après un pareil examen vous vous réputez innocents? Oh! quelle illusion !
III. Attention, s'il vous plait. Mon intention n'est pas de dresser ici le catalogue de toutes les iniquités que peut commettre un grand pécheur, dans le but de vous donner une règle facile pour bien examiner votre conscience : non, ce que je veux, c'est de vous offrir un petit spécimen d'examen bien fait, pour qu'il vous serve de modèle dans toutes vos confessions. Dès la veille au soir, retirez-vous dans quelque lieu à l'écart, et là, au pied d'un crucifix, remettez-vous devant les veux tous les commandements de Dieu et de l'Eglise, parcourezles un à un, notez en quoi vous avez manqué par pensées, par paroles, par actions ou par omissions; repassez ensuite les affaires que vous avez entreprises, les personnes avec lesquelles vous avez traité, les lieux où vous avez demeuré, les obligations de votre état, vos goûts, vos affections, les inclinations secrètes de votre cœur, et vous verrez ce que deviendra cette prétendu© innocence à la vue de tant de désordres qui chargent votre conscience ; surlout si à vos propres péchés vous joignez ceux que vous avez fait commettre aux autres, ceux que vous avez commencés, sans aller jusqu'au bout. Je veux entrer dans un plus grand détail encore, afin de mieux vous découvrir les plaies de votre âme. Et pour commencer par les pensées, combien de fois n'aije pas rencontré de ces jeunes gens qui, après avoir, dans une soirée, accordé toute liberté à leurs yeux, consenti à toutes sortes de mauvaises imaginations et de mauvais désirs, restaient muets aux pieds du confesseur, et se croyaient innocents, parce qu'ils s'étaient bornés à de simples pensées? Ah! ces maudits péchés de pensées, ce sont eux qui remplissent l'enfer de damnés. Cette jeune personne qui se laisse fréquenter»
s'est-elle jamais confessée des péchés dont elle a été la cause pour ce libertin? Combien de fois n'est-il pas arrivé qu'un vindicatif avant doiiné du poison à son ennemi, a caché ce crime pendant des années, parce que le poison n'avait pas produit son effet? Ce jeune homme, à la suite d'une rixe avec son rival, l'a guetté une, deux ou trois nuits pour l'insulter, et peut-être même pour le tuer, mais comme la divine Providence l'a empoché d'exécuter son criminel dessein, il n'en dit rien à confesse. Tel autre frappe à la porte de cette maison avec une mauvaise intention, mais parce qu'il ne trouve pas celle qu'il cherche, il se croit innocent. Cette mère tient dans son lit ce petit enfant qui n'a pas encore un an, avec péril manifeste de l'étouffer ; mais le malheur n'étant pas arrivé, elle ne s'en fait aucun scrupule. Combien de fois n'en ai-je pas vus qui prétendaient expédier leur confession en deux ou trois paroles ? Mon père, me disait tel pénitent, j'ai péché avec une personne, une fois seulement. Donnez-moi l'absolution. — Doucement. Une seule fois? répliquais-je ; et pendant combien de temps l'avez-vous poursuivie? Combien de fois êtes-vous sorti de chez vous dans l'intention de séduire cette malheureuse créature? Combien de mauvais discours lui avez-vous tenus en différentes fois? Combien de pièges lui avez-vous tendus? Combien de moyens avez-vous mis en œuvre pour atteindre votre but? Et j'ai trouvé, en comptant tous les actes moralement interrompus, plus de vingt péchés dont il ne faisait pas mention. Qu'on ne prétexte pas l'ignorance, elle n'excuse point quand elle est affectée ou provient de négligence grave, bien moins encore lorsqu'en s'examinant on cherche ses péchés avec le désir de ne point les découvrir, et de laisser dormir en paix les plus sales passions. Voilà les muets qui ne parlent point comme il faut, en sorte que le démon ne les quitte pas ; et ce sont
Jes premiers à proclamer leur innocenco en terminant leurs confessions par cette formule spécieuse : Mon père, je ne me souviens pas d'autre chose.
IV, Vous ne vous souvenez pas d'autre chose? Ehî n'accusez pas voire mémoire d'un si coupable oubli, mais bien votre mauvaise volonté, qui, par une négligence crasse à l'égard des intérêts spirituels, ne veut pas se donner la peine de creuser jusqu'au fond du cœur. Eh bien ! j'assumerai cette charge sur moi, si vous avez la patience de m'entendre. La confession est pour vous une chose pénible, c'est pourquoi vous tâchez de vous en débarrasser en quatre paroles : Mon père, j'ai volé» j'ai dit du mal de mon prochain, je me suis permis quelques plaisirs illicites. — Doucement, de grâce, vous ne confessez ni l'espèce, ni le nombre de vos péchés; à peine en dites-vous le genre. Reprenons-les l'un après l'autre : Tai volé. — Pourquoi ne dites-vous pas combien de fois, quelle quantité, et même en quel lieu, comme c'est quelquefois nécessaire : car si vous avez volé l'Eglise, votre vol en devient un sacrilège? Et puis combien de manières n'y a-t-il pas de voler en toute sécurité? Vous, marchands, ou commis, vous savez bien qu'il y a dans vos livres certains comptes qui ne sont pas justes à vos propres jeux, et qui le sont bien moins encore aux veux de Dieu, et voilà plusieurs années que vous vous confessez chaque mois, et ces comptes embrouillés dorment dans vos cartons au préjudice des pauvres, entre temps vous vous persuadez que vous avez satisfait à votre conscience en disant : J'ai volé. Et puis la loi de Dieu ne défend pas seulement de prendre le bien d'autrui, mais encore de le retenir ; et comme ce précepte est négatif, il s'ensuit que vous péchez toutes les fois qu'ayant la faculté de restituer, vous ne le faites pas. — Vous, ouvriers, qui vous appropriez le bien de vos patrons, vous, artisans, qui enflez outre
mesure VOS notes, sachez que, pouvant restituer, sinon en argent, du moins avec votre travail, si vous ne le faites pas, vous commettez un péché continuel. Vous êtes-vous jamais accusés de n'avoir pas restitué, tandis que vous le pouviez? — Vous, gentilhomme, vous êtes criblé de dettes, mais ce sont vos pauvres créanciers qui en souffrent; ne voyez-vous pas que vous devenez autant de fois voleur que vous avez, ou que vous pouvez avoir la faculté de les satisfaire, et que vous ne les satisfaites pas ? Cette pauvre famille gémit ; avez- vous jamais pesé les conséquences graves qui résultent du retard que vous mettez à acquitter vos dettes? Oh! quelle masse de péchés ! Et pourtant on n'en dit rien au confesseur. Vous avez les mains souillées du sang des pauvres, et vous vous estimez innocent et irréprochable. — Xai dit du mal du prochain. — Mais avez-vous dit du mal qui soit vrai ou faux? Le fait était-il public ou secret? Combien de fois, en présence de combien de personnes avez-vous médit? Vous savez que tout cela doit faire matière de votre examen. — Je me suis permis quelques plaisirs illicites. — Eh ! dites donc quelle sorte de plaisirs? Sont-ce des plaisirs de gourmandise, de vanité ou d'impureté? Dans ce dernier cas, vous devez vous exprimer en termes modestes, il est vrai, mais de manière pourtant à faire connaître à votre confesseur les plaies de votre conscience. Ces indignes satisfactions les avez-vous prises sur vous-mêmes ou avec une autre personne? et celte autre personne quel était son état? était-elle mariée, ou jeune fille et libre ? était-ce votre parente ou une personne consacrée à Dieu par la vertu de chasteté? Entretenez-vous avec elle une liaison suivie? Depuis combien de temps la fréquentez-vous? Si vous ne dénouez pas tous ces nœuds, votre confession sera un filet pour votre âme, au lieu do la délier de ses fautes. Ah ! mon Dieu, mon Dieu î
que de désordres on découvre aujourd'hui dans les pénitents! Et cependant vous en entendrez qui vous disent : Grâce à Dieu, aucune passion ne m'agite, et partant je puis vivre tranquille sans tant fouiller au fond de ma conscience. — Vous n'avez pas de passions? Et d'où procèdent ces malédictions, ces imprécations que vous vomissez tous les jours contre votre bellemère, votre bru, vos parents, vos voisins? Vous me dites que c'est le moins qu'on puisse faire; qu'il suffit d'avoir bon cœur. — Il suffit d'avoir bon cœur? D'où vient donc que s'il arrive un malheur à votre voisin, vous vous en réjouissez; et que si votre rival obtient quelque succès, vous en êtes contrarié, attristé? D'où vient que quand vous entendez faire l'éloge d'un tel, vous en éprouvez de la peine ? Tout cela est-il l'indice d'un bon cœur? N'est-ce pas plutôt la marque d'uno basse jalousie, d'une haine qui couve sourdement, d'uno passion invétérée? Or, ces plaies secrètes de votre cœur, les avez-vous jamais manifestées à un bon confesseur? Oh! combien, combien de muets qui ne parlent pas comme il faut ! et c'est pourquoi le diable pénètre plus avant dans l'âme; plus ils veulent paraître innocents, plus ils deviennent coupables.
V. C'est ainsi : plus je cherche et recherche, moins je trouve, et je suis toujours en peine de réunir une matière suffisante de confession. — ; Vous ne trouvez rien? Oh! pour le coup, je ne puis m'empécher de m'écrier avec Pierre de Celles : Revera taies inopes copia faeit; c'est l'abondance qui vous rend pauvres. Vous ne trouvez point de péchés, savez-vous pourquoi? Parce que vous ne vous examinez que superficiellement sur les commandements généraux du Décalogue, sans descendre dans le détail des obligations de votre état. C'est à vous que je m'adresse, pasteurs des âmes, pères et mères de famille, chefs de maison ou d'ateliers, mai-
très d'école : soumettez un peu à Texamen la manière dont vous remplissez vos devoirs, et dites ensuite si vous êtes encore si pauvres de péchés. Vous confessezvous jamais des désordres que commettent vos subordonnés par suite de la mauvaise éducation que vous leur donnez ou de votre peu de vigilance? Il y a dans cette population des scandales; on les voit et l'on se tait, et celui qui peut et doit les empêcher dort tranquillement, sans se faire le moindre scrupule. Ce jeune homme erre jusqu'à minuit hors de la maison , tenant des propos libres, blasphémant ; le père le voit, le sait et il en rit : Que voulez-vous? Ils sont jeunes! Et il se confesse de toute autre chose, hormis de cette coupable dissimulation. Cette mère voit sa fille livrée à la coquetterie et se tenant tout le jour la tête à la fenêtre : elle la laisse seule à seule avec le jeune homme qui la recherche, lui permet d'aller avec lui en pèlerinage ou à la campagne ; et cette funeste liberté qu'elle accorde à sa fille, la regarde-t-elle comme une matière de confession? Cette femme mariée depuis plusieurs années est agitée do scrupules : pourquoi ne s'instruit-elle pas auprès d'un bon confesseur des obligations de son état? Ce maître remarque fort bien la vie scandaleuse que mene son domestique; il connaît les intrigues qui existent entre sa servante et tel ouvrier : s'est- il jamais confessé d'avoir négligé de les reprendre et de les corriger comme il le devait? Ce magistrat a beaucoup de causes à expédier, et toutes dorment ensevelies dans la poussière sur la lable, au grand préjudice d'un tiers qui soupire après une prompte décision : s'en est-il jamais fait scrupule? Et vous ne trouvez pas de péchés! — L'empereur Charles-Quint étant en voyage, et n'ayant point avec lui son confesseur ordinaire, s'adressa à un de ces prêtres qui ne font aucune acception des péchés, fussent-ils magnifiquement vêtus et décorés d\i titre
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d'altesse. Lorsque l'empereur eut fini sa confession, le prêtre lui dit avec courage et respect tout à la fois : Sire, vous venez de déclarer les péchés de Charles, dites maintenant ceux de César. Comment les provinces sont-elles gouvernées? Comment accueillez- vous ceux qui recourent à vous? Donnez-vous audience en temps marqué? Le mérite est-il récompensé? Les méchants sont-ils punis? Comment la justice est-elle exercée? Comment veillez-vous sur vos ministres? Le sage prince agréa la liberté apostolique de ce vertueux prêtre, et de retour auprès de ses courtisans : C'est aujourd'hui seulement, dit-il, que j'ai appris à me confesser. — Ah! mes frères, si vous scrutiez soigneusement les devoirs de votre état, je suis certain que vous pourriez dire : Mon père, j'ai plus de péchés sur la conscience que je n'ai de cheveux sur la tête : Iniquitates meœ... multiplicatœ siint super capili js capiiis meO. Car il est indubitable que Dieu vous demandera compte, non-seulement du mal que vous avez fait, mais encore do celui que vous n'avez pas empêché eomm.o vous le deviez. Vous avez donné un bal, on j a attiré de pauvres jeunes filles contre leur gré ; Dieu sait tout le mal qui s'y est commis : c'était à vous en qualité de chef de la maison d'empêcher ce désordre. On a émis chez vous, à la soirée, cette coupable maxime : Qui ne sait pas feindre, ne sait pas vivre; Dieu sait combien elle en a séduits : c'était à vous de reprendre l'auteur de ce scandale. Dans votre atelier on a répandu sur telle famille de méchants rapports qui y ont troublé la paix : c'était à vous d'éteindre les premières étincelles de cet incendie. Votre condition vous obligeait à tout cela. — Chrétiens, mes frères, ou je ne comprends ni Jésus-Christ ni l'Evangile, ou vous vous faites gravement illusion, lorsque,
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tout en menant une vie qui n'a d'autre mobile que l'ambition, la vanité, Tintérêt et le plaisir, vous restez cependant muets aux pieds du confesseur ; vous ne trouvez pas de péchés sur votre conscience, vous vous jugez innocents. Est-il donc étonnant que le démon ne se retire pas, et que même il se rende de plus en plus maitre de votre cœur? Ce qu'il y a de pire, c'est qu'après cette espece de confession en bloc vous voulez encore qu'on vous prenne pour de vrais pénitents. Aveuglement étrange et bien digne d'être pleuré avec des larmes de sang !
VI. Mais retenons nos soupirs, ce n'est pas là l'écueil le plus dangereux contre lequel tous les pénitents font naufrage. La plupart n'examinent leur conscience qu'avec trop de scrupule; vous en trouverez beaucoup qui, après s'être confessés, retournent une seconde et une troisième fois aux pieds du confesseur parce qu'ils ont oublié quelque péché ; mais vous en trouverez très-peu qui retournent dans la crainte de n'avoir pas eu une douleur véritable. Et pourtant, que sert-il, mes frères, de déclarer scrupuleusement toutes vos fautes, si votre cœur n'est pas pénétré d'une vive et sincere douleur? Cela ne vous sert de rien, dit saint Grégoire : Qui corde von convertitur, quid prodest ei si peccata sua cori' fitcaturì Comme ce point est de la plus haute importance, réveillez votre attention, et gravez dans votre esprit ce que je vais vous dire. Dieu, depuis que le monde est monde, n'a pas pardonné à un seul qui n'ait eu une véritable douleur de son péehé; par conséquent, il ne vous pardonnera pas non plus si, après avoir péché, vous n'en avez cette douieur véritable. Je ne veux pas m'arréter ici à vous expliquer en quoi consiste cette douleur, on vous dira dans les Instructions qu'elle est de deux sortes : l'une parfaite, ou la contrition proprement dite, et l'autre imparfaite qu'on nomme
altrition. Celui qui a la contrition pleure ses péchés, parce qu'ils ont offensé Dieu, le souverain bien ; celui qui n'a que l'atlrition les déteste par la crainte de l'enfer, ou parce qu'ils font perdre le paradis. Ce que j'ai surtout à cœur de vous faire bien comprendre en ce moment, c'est que la contrition, soit parfaite, soit imparfaite, doit avoir, selon ie saint concile de Trente, au moins deux conditions : elle doit être surnaturelle et souveraine : si elle manque de l'une ou l'autre de ces conditions, elle est insuffisante pour le sacrement de pénitence ; ce n'est plus qu'une douleur comme celle de Saul, d'Antiochus ou de Judas, une douleur des lèvres, mais non du cœur. — En premier lieu, cette douleur doit être surnaturelle, c'est-à-dire produite par la grâce, procédant de l'impulsion du Saint-Esprit, avant pour motif un mal connu par la foi, tel que le déplaisir fait à Dieu, le souverain bien, ou un châtiment éternel. En second lieu, elle doit être souveraine, sur toutes choses, au moins appréciativement, c'est-à-dire qu'elle doit être plus grande, au moins dans notre estime, que la douleur d'une mere à la mort de son fils unique, que la douleur d'un marchand ruiné par le naufrage, que la douleur d'un ami pour la perte de son ami. Sans cette véritable douleur qui estime plus la perte de la grâce que celle des choses les plus précieuses de cette vie, parce qu'elle tient le péché pour un plus grand mal que tous les autres maux, et qu'elle le déteste davantage ; sans cette douleur véritable, dis-je, intérieure, souveraine et surnalurelle, vous ne vous confessez jamais comme il faut. — Oh ! quand je me confesse, moi, je pense toujours que je me confesse bien. — La persuasion que vous vous confessez comme il faut, sert à vous préserver du sacrilège, mais elle ne sert point à vous faire rentrer en grâce avec Dieu, si vous n'avez point devant Dieu cette douleur souveraine et surnatu-
relie de vos péchés, parce que sans celte douleur, malgré toutes vos confessions, vous vous damnez. Cette vérité vous épouvante? N'en soyez pas surpris, je ne fais que vous communiquer ici les terreurs que je nourris depuis longtemps au fond du cœur. Oh! mon Dieu, quelle ruine ! je tremble en moi-même, je tremble -, grand Dieu! quelle ruine! En effet, n entendez-vous pas Dieu lui-même qui déclare « qu'il n'est personne qui fasse pénitence de son péché? » Nullus est quiagaf pœnitentiam super peccato suo ^. Comment, Seigneur, vous dites que personne ne fait pénitence? Nullus est. Mais ne voit-on pas les confessionnaux assiégés par la foule des pénitents? — C'est pourtant ainsi : « personne ne fait pénitence : » Nullus est qui agat pœnitentiam. La plupart de ceux qui se confessent n'ont pas une doitleur véritable. Quelques-uns le font par habitude, d^autres pour sauver leur réputation, peu, très-peu par uii vrai repentir. N'entendez-vous pas tous les saints Pères vous dire que cette douleur doit, en quelque sorte, briser, broyer le cœur et que c'est pour cela qu'on l'appelle contrition, attrition? Or, qui sont ceux qui éprouvent en eux ces effets? Examinez-vous vous-mêmes, et rendez-vous compte de votre douleur, Vous semble-t-il que celle que vous avez ressentie dans vos confessions passées soit de cette sorte ? Avez-vous éprouvé ces brisements de cœur, ces défaillances intérieures, cette haine profonde du péché ? Et si vous n'avez rien éprouvé de cela, comment vous flattez-vous d'avoir eu cette véritable douleur? Ah! les pénitents de théâtre! Elevez encore une fois la voix, ó Terese, et faites entendre à ce monde trompé, qu'une grande partie des chrétiens se damnent, oui, se damnent, îiii*is pourquoi? parce qu'ils ne se confessent pas bien, parce que leurs confessions
(,1) Jerem. 8, 6.
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sont uniformes, n'étant pas accompagnées de la contrition requise.
VIL Mais comment reconnaîtrons-nous cette douleur? — Prenez un clou, dit saint Ambroise, enfoncezle dans un arbre de façon qu'il pénètre jusqu'à la moelle; qu'arrivera-t-il? Vous verrez bientôt les feuilles et les fruits tomber à terre ; l'arbre lui-même se flétrir, se dessécher et périr, montrant par là combien la blessure a été profonde. Que la douleur vienne pareillement à pénétrer une âme jusqu'à la moelle, adieu les pompes, les divertissements, les joyeux compagnons, les festins, les réjouissances. Cette âme ne songe plus qu'à pleurer ses fautes, elle se retourne avec amertume vers les objets qui l'ont portée à offenser Dieu. Cette maison, ce lieu de plaisir, cet endroit, cette liaison, qui firentses délices, sont maintenant la source de ses regrets : Hélas ! ye dit-elle, qu'est devenue mon innocence? Comme j'ai indignement rejeté la grâce de mon Dieu ! Ella va trouver son confesseur, elle dit et redit ses fautes et n'est jamais pleinement satisfaite. Pourquoi? parce qu'elle est blessée profondément par la douleur. Or, qui d'entre vous a jamais tenu un pareil langage, éprouvé une pareille tristesse intérieure? Je trouve, hélas! tout le contraire dans votre manière d'agir. Quelle douleur voulez-vous que je suppose chez celle-ci qui se présenteau confessionnal, vêtue comme pour assister à un festin ou à une soirée, tandis qu'il serait de toute convenance qu'elle s'ensevelit dans un long voile? Elle porte au tribunal de la pénitence ses pari^ms, ses ajustements, sa vanité ot son immodestie; elle ne pousse pas un soupir, ne répand pas une larme ; loin de pâlir d'horreur à itausc de ses énormes péchés, elle les récite comme une histoire ou un roman. Quelle douleur peut avoir celuilà (jui, la veilie même de son jour de confession, augiuei'.U' la liste de ses péchés, en disant : J'ai à me cou-
fesser de tels et tels manquements; en confesser dix ou vingt, peu importe; puis, vojez-le aux pieds du confesseur comme il pallie ses fautes : il n'est pas muet, non, il parle, il s'accuse, il se confesse, mais entre les dents, à demi-voix; il enveloppe ses iniquités de mille excuses, il les voile, il les atténue : il s'en prend à l'occasion, au hasard, à son tempérament, parfois même il confesse les péchés des autres plutôt que les siens, et veut être pénitent sans paraître pécheur. Excuses maudites que détestait si fort le saint roi David, quand il disait : No7i déclines cor meiwi in verha malitiœ o.cl excusandas excusationes in jjeccatis ^ ; « Ne laissez point mon cœur s'échapper en paroles de malices, et chercher de vaines excuses dans mes péchés. ^ Je comprends maintenant pourquoi certains parmi vous attendent pour se confesser le soir du samedi-.saint, et font, plusieurs lieues pour trouver un confesseur à leur mode, qui ne sache faire autre chose que lever le bras pour absoudre, et ouvrir la bouche pour imposer la pénitence. Voulez-vous en savoir la raison? C'est parce quo la douleur n'y est pas. Du reste, mes frères, de deux choses l'une : ou vous vous trompez, ou les saints se sont trompés. -Je vois que ceux-ci cherchaient les confesseurs les plus instruits et les plus zélés, et se présentaient à eux avec un saint respect, une religieuse frayeur, et après la préparation la plus soignée. Saint Charles Borromée faisait tous les ans sa confession générale, et s'y disposait par une retraite de plusieurs semaines : puis, le jour même de la confession, il consacrait huit heures à faire des actes de contrition, pour être sur que dans le nombre il y en aurait au moins un bon. Et vous, que faites-vous pour vous exciter à la contrition? Ah ! mes chers frères, ne me reprochez pas
de trop suspecter la sincérité de votre repentir : je crains, certes, je crains, parce que j'aime et que j'aime avec ardeur votre salut éternel; oui, pour l'àme de chacun de vous je donnerais volontiers ma vie et mon sang, j'irais même jusqu'à compromettre mon propre salut; et c'est parce que j'aime et que je crains si fort tout ensemble, que je ne puis me persuader que votre douleur soit véritable, lorsqu'après avoir passé la moitié de la semaine en commérages et en pensées mondaines, vous venez réciter vos péchés sans aucun signe de componction et avec tant d'indifférence. Non, mes frères, non, je ne puis croire qu'une douleur de cette espèce ait la vertu de faire violence au Ciel, de faire descendre l'Esprit-Saint, de chasser les démons, d'éteindre les flammes de l'enfer, de désarmer la colère du Tout- Puissant. Non, mes chers auditeurs, je ne puis me le persuader, et je suis certain que vous en doutez vousmêmes, et qu'après une confession si froide, au sortir du confessionnal, vous sentez au dedans de vous un remords secret qui vous dit : Tu ne t'es pas bien confessé.
VIII. Et comment ne pas en douter, lorsque l'expérience, cette maîtresse de toute vérité, nous le prouve à l'évidence? La douleur n'est pas véritable, lorsqu'elle n'est -pas" jointe à un ferme propos d'éviter tous les péchéé. Et ici remarquez-le bien : lorsque vous accusez tel péché, vous devez avoir la résolution profondément gravée dans le cœur de ne jamais plus le commettre, en quelque temps, en quelque lieu, en quelque occasion que ce soit ; si ce bon propos vient à manquer, la confession n'est pas bonne. Hélas! quelle ruine! je ne puis m'empêcher de frémir. Pauvres âmes! combien n'en est-il pas qui se perdent, parce qu'elles pèchent en ce point important. J'en appelle à votre propre témoignage : n'est-il pas vrai qu'il y a dix, vingt, trente ans
peut-être qu'un tel médit journellement de son ennemi ? qu'il y a dix, vingt, trente ans qu'il se souille le cœur de pensées impures? qu'il y a dix, vingt, trente ans qu'il entretient cette amitié dangereuse? qu'il y a dix, vingt et trente ans qu'il a Thabitude des mauvais discours, des imprécations, des blasphèmes? qu'il n'a pas observé le carême précédent, et qu'il a trouvé mille prétextes pour se dispenser encore du présent? en un mot, qu'il y a dix, vingt et trente ans qu'il vil comme un homme sans religion? Et cependant il se confesse jusqu'à dix ou douze fois l'an, promettant chaque fois de se corriger sans se corriger jamais : qu'est-ce que cela indique ? L'Esprit-Saint vous l'apprendra : Populus hic labiis me honorât, cor autem eorum longe est a me^\ « Ce peuple m'honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » La langue a renoncé au péché, mais non le cœur ; le cœur est décidé à continuer le même train de vie. Le bon propos ne se voit pas, mes frères, parce qu'il git au fond du cœur ; mais à quoi le reconnait-on? On le reconnaît aux actes, répond saint Thomas : Propositum cognoscitur per operationes. Et lorsqu'on ne voit ni actes, ni amendement, que faut-il en conclure? Ce que dit Tertullien, dont les paroles sont rapportées dans les saints Canons : Ubi emendatio nulltty ibi confessio vana; « Là où il n'y a point d'amélioration, la confession est vaine. » Remarquez toutefois qu'on ne dit pas que la rechute dans les mêmes péchés après la confession, soit toujours une preuve certaine que la confession n'a rien valu, non; mais on dit que lorsqu'après tant de résolutions, tant de confessions, on ne voit pas d'amendement, c'est un motif de soupçonner avec une forte probabilité que le propos n'a pas été sincère, ni par conséquent la con-
(1) 3Ic.ltlu 15, S.
fession bonne. Si vous prenez une mccL'oine et qu'clio ne produise aucun effet, mais que la fièvre continue avec la même violence, les mêmes symptômes, les mêmes accidents, vous dites aussitôt : cette médecine ne m'a rien fait, c'est absolument comme si je n'avais rien pris. — Et pourquoi cela? — Parce qu'elle n'a pas chassé ou du moins diminué les humeurs viciées. — Il faut dire la même chose de votre confession lors-^ qu'elle n'est suivie d'aucun amendement. C'est un signe que vous n'avez pas reçu la grâce du sacrement dont le propre n'est pas seulement de détruire les péchés passés, mais encore de vous préserver des nouveaux, ou au moins de vous fortifier de manière à en diminuer le nombre, et à rendre les chutes plus difficiles.
IX. Mais, mon père, que devons-nous faire pour nous assurer si ce bon propos est sincere? — Le voici : fixez tous les yeux sur moi; prenez votre cœur en main, retournez-le sens dessus dessous, c'est-à-dire, ayez en horreur tout ce que vous avez embrassé avec tant d'ardeur au préjudice de l'amour de Dieu ; déracinez cette afl'ection mauvaise, et vous verrez bientôt se dessécher tous les rameaux qui en pullulent. Parlons plus clairement : retranchez toutes les occasions prochaines du péché, et vous pourrez être certaiîis que votre propos est véritable, et votre confession bonne : Si in toto corde vestro revertimini ad Dominum, auferte deos alienos de medio vestri ' ; « Si vous revenez au Seigneur de tout votre cœur, dit Samuel aux Hébreux, enlevez d'au milieu de vous les dieux étrangers. " Bannissez de votre cœur toutes ces idoles, ces attaches coupables à la créature; renoncez à cette fréquentation, à cette correspondance, à cet emploi si dangereux pour vous ; brûlez ces lettres, ces billets que vous conserve?
(1) I Rej. 1, 3,
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si précieusement, que vous relisez si souvent et avec tant d'émotion ; enlevez ce portrait, source do tant de mauvaises pensées ; faites disparaître ces présents, ces gages d'amour ; en un mot tournez le dos à. une telle, ne la regardez plus, ne la saluez plus, ne mettez jamais plus les pieds dans cette maison. Que cette femme, qui, en qualité de servante ou de journalière, a été jusqu'ici une pierre d'achoppement pour ce maître criminel, cherche un autre service. Ce jeune homme qui est continuellement obligé de travailler les dimanches et les fêtes, de porter des billets et des messages infâmes, que ne prend-il congé de son patron? Pourquoi ne se dégage-t-il pas de ce compagnon scandaleux qui le conduit tous les jours dans les maisons de jeux et dû débauches ? Pourquoi ne brùle-t-il pas ces cartes ? Pourquoi ne jette-t-il pas ces dés? Voilà le moyen de s'assurer que le propos est véritable et que la confession est bonne. Si vous n'avez pas le courage d'employer le fer et le feu, il n j a plus lieu de douter : c'est une preuve, non-seulement probable, mais évidente que, faute de quitter l'occasion prochaine du péché, vous ne vous confessez jamais comme il faut. C'est là le point capital de ce sermon, précisons-le bien : il faut que vous renonciez à l'occasion du péché, ou c'est comme si vous ne vous confessiez point. Attention à cette proposition : Il faut que vous renonciez à l'occasion du péché, ou c'est comme si vous ne vous confessiez point. Il ne suffit pas de dire : Mon père, je promets que je ne pocherai plus; non, non, retranchez l'occa^on, autrement vous serez muets tout en parlant, et le démon, loin de prendre la fuite, s'emparera de plus en plus de votre cœur, parce que votre confession sera nulle, invalide, sacrilège. Vous n'aurez que le masque de la pénitence, mais pas d'absolution, et vous pourrez dire en gémissant avec le Roi-prophète : Quoniam tacili, inveteraverunt ossa
mea. diim clamarem tota die ^ ; « Parce que je me suis tu, mes os se sont envieillis, pendaiit que je criais tout le jour. « Le prophète se plaint de s'être tu tandis qu'il criait : Quoniara tacui., dum clamarem; s'il criait, comment s'est-il tu? et vice versa, s'il s'est tu, comment criait-il? — On peut se taire et crier en même temps, répond saint Augustin : celui qui ne crie point comme il doit, se tait et fait le muet tout en criant. Oh! que de muets qui ne parlent pas comme il faut en confession, et qui sont muets en criant! Combien, combien de muets \ Etes-vous de ce nombre? Que chacun s'examine en particulier. Un instant de repos.
SECOND PaiNT,
X. C'est un mal que les muets ne parlent pas bien; mais c'en est un plus grand encore qu'ils ne parlent pas du tout. Quels sont donc ces muets, tout à fait muets? — Ce sont certaines âmes timides et retenues par la honte, qui regrettent de tout leur cœur le mal qu elles ont fait, mais qui n'osent l'avouer, en sorte qu'elles se condamnent à des larmes, à des remords et des chagrins continuels : Quoniam tacid, inveteravertcnt ossa mea. Le démon les a surprises, il les a portées à commettre ce péché honteux, soit dans un moment de passion, soit dans une rencontre fortuite, soit dans un âge encore tendre, vers sept ou huit ans, et depuis lors il leur a serré la bouche par la honte, si bien que maintenant encore le péché reste caché au fond de leur cœur; elles ont essayé plusieurs fois d'en faire l'aveu, pluï d'une fois le fatal secret leur est venu sur les lèvres»
mais toujours la honte l'a refoulé au fond an cœur, et il y est onccre, et Dieu sait les tourments qu'il cause à ces infortunées : Malheureuse que je suis ! se disent-ellesen elles-mêmes, j'ai pu commettre ce vilain péché! moa confesseur ne voudra pas m'absoudre, et le voulùt-il qu'il ne le pourrait pas, après tant de communions sacrilèges que j'ai faites. Et puis comme il me gronderait! comme il serait scandalisé! — Le démon est un grand menteur. Ecoutez bien ceci : quelque grave quesoit votre péché, le confesseur a moyen de vous absoudre avec les pouvoirs qu'il a, ou qu'il peut facilement se procurer en les demandant. Otez-vous donc de l'esprit cette fausse persuasion qu'il vous faut attendre un jubilé, ou faire le pèlerinage de Rome. Non, non; déclarez votre péché à votre confesseur, et laissez-lui le soia du reste. — Mais on me grondera! — Y pensez-vous? Si l'une de ces pauvres âmes venait se jeter à vos pieds et vous raconter les tourments de sa conscience, la gronderiez-vous? Pourquoi donc vous faites-vous une idée si fausse des ministres de Dieu, qui sont obligés d'être miséricordieux comme lui au tribunal de la pénitence? Savez-vous pourquoi Dieu a établi pour confesseurs deshommes et non des anges? C'est afin qu'ils sachent compatir à votre faiblesse; car ces péchés que vous avez à accuser, ou ils les ont faits eux-mêmes, ou ilspouvaient les faire. « Il n'est aucun péché commis par un homme, a dit un saint Père, qu'un autre homme ne puisse commettre aussi, si Dieu qui l'a fait homme ne l'assiste : » Nihil est qnod peccai homo, quod peccare non possit alter homo^ si clesit Deus, a quo factus est homo. — Mais on se scandalisera. — Ce que vous diteslà m'étonne. Quelque hideux que soient vos péchés, l'acte que vous faites en les confessant est un acte si beau qu'il ravit d'amour et Dieu qui le voit, et le contèsseur qui vous entend. Oh! sovez-en sûrs : lo con-
fesseur n'éprouve au saint tribunal de la pénitence, que des sentiments de charité, de bienveillance et de compassion. Ecoutez à ce sujet un fait qui m'est arrivé à moi-même, quoique le plus pauvre et le plus inexpérimenté de tous les confesseurs; vous pourrez juger par là de quelle manière en aj^iront à votre égard des prêtres plus dignes que moi de ce caractère.
XI. Dans un lieu que je ne nommerai pas, après avoir prêché ce même sermon, comme je retournais au couvent, je fus accosté par un homme de cinquante ans environ. Nous nous mîmes à causer ensemble. Je m'aperçus aux soupirs qu'il poussait de temps en temps, qu'il avait la conscience mal à l'aise ; je l'encourageai à m'ouvrir son cœur : « Ah ! mon père, me dit-il, je vous ai joint précisément dans l'intention de vous exposer mon àme à découvert : la grande bonté que vous avez témoignée aux pécheurs dans votre sermon, m'a inspiré de la confiance. « Arrivés au couvent, je l'introduisis dans une chambre, et là il se jeta à mes pieds, fondant en larmes : « Mon père, me dit-il d'une voix entrecoupée de sanglots, vous avez à vos pieds le plus grand pécheur que la terre ait porté. « — Et vous, mon fils, lui répondis-je, vous avez devant vous le père le plus tendre que vous puissiez jamais désirer : ne craignez rien, mon fils; prenez courage. — " Hélas! mon père, 'je suis cependant un bien grand pécheur. Sachez qu'il y a quarante-deux ans que je ne me suis point confessé, et pendant tout ce temps il n'est sorte de péchés dont je n'aie souillé mon âme. J'ai commis plusieurs homicides, je me suis plongé dans toute espèce d'impuretés, j'ai assassiné, j'ai volé, j'ai même entretenu commerce avec le démon en pratiquant la magie : et ici il tira de sa poche une feuille de sortilèges, qui, jetée au feu, ne voulait pas même brûler. Ah ! mon père, il v a encore autre chose, mais j'ai trop de honte de le dire. » —
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« Dites, mon fils, dites, n'avez pas peur. » — « 0 Dieu quel crime! J'ai volé jusqu'au Saint-Sacrement dans le ciboire pour le porter sur moi en guise de charme. « — Et ici les sanglots étouffèrent sa voix, si bien qu'il lui fut impossible de proférer encore une parole. Je m'attendris à mon tour, et en voyant ce pauvre homme fondre en larmes de componction, je me mis à pleurer avec lui de compassion. Je l'embrassai tendrement en lui disant : « Ayez bon courage, mon fils, je veux vous ouvrir les portes du paradis. « Je me procurai les facultés nécessaires pour l'absoudre de tous ses forfaits, après quoi je lui donnai l'absolution avec beaucoup de bonté. Oh ! c'est alors qu'il aurait fallu le voir fondre en larmes de consolation ! « Ah ! mon père, me disait-il, soyez béni ! Pere de mon âme, que Dieu vous comble de ses biens! Si vous saviez quel contentement j'éprouve maintenant que j'ai tout déclaré dans cette confession; il me semble que je suis ressuscité, je suis comme en paradis. Oh! à présent je mourrai content : jamais, non, jamais je n'oublierai ce jour. Que Dieu vous récompense mille et mille fois de votre grande charité ! » Et il me permit de raconter cet exemple pour encourager les autres. Eh bien! mon cher frère, ma chère sœur, qui êtes dans l'élat du péché, c'est votre ange gardien qui vous a amené au sermon ce matin, ce sermon a été fait pour vous. Voyez- vous maintenant combien il est faux que les confesseurs soient durs et sévères à l'égard de leurs pénitents. Courage donc, mon fils! courage, ma fille ! Oh ! quelle consolation vous goûterez après que vous aurez fait l'aveu de toutes vos fautes, et surtout de ce vieux péché qui pèse si fort sur votre conscience ! il vous semblera alors qu'on vous ote une montagne de dessus les épaules. Oh! quelle joie, quel paradis ! — Ah ! mon père, c'est un si vilain péché ; je ;ie sais comment je pourrais m'y prendre/pour le décla-
rer. — Faites ceci : venez trouver l'un ou l'autre des confesseurs qui sont ici présents, et dites-lui : Mon père, j'ai entendu le sermon de ce matin, veuillez m'aider. Est-ce encore trop? Eh bien! contentez-vous de dire : Mon père, j'ai une peine, et poussez un soupir. — Hélas ! mon père, je ne sais comment je pourrais en faire et en dire autant. — Mais, mon fils, que puis-je dire de plus? Je m'aperçois que le démon qui vous ferme le cœur et vous lie la langue, est un de ceux qu'on ne chasse que par la pénitence et par la prière. Laissezmoi adresser à Dieu une petite prière pour vous, et je ferai ce qu'il m'inspirera... Dieu me l'a inspiré, et je vais le faire.
XII. Oui, pécheurs, mes bien-aimés frères, pour vous encourager, je veux être le premier à me confesser aujourd'hui, et le faire ici, en public. Pourquoi tant de honte? Ne saurez-vous pas tous mes péchés au jour du jugement dernier? Il vaut donc mieux que vous les appreniez maintenant avec profit pour moi, qu'alors sans aucun profit. Et quel sera ici mon confesseur pour cette confession publique? Le voici : ce sera mon divin Sauveur sur sa croix. « Mon doux Jésus, prosterné en ce moment à vos pieds sacrés, la corde au cou, je confesse publiquement en présence de tout le monde, que je suis le plus grand pécheur qu'il y ait sur la terre. Hélas ! je n'ai point tenu compte de vos commandements, j'ai lâché la bride à toutes mes passions, je me suis souillé de toute sorte de péchés, en pensées, en paroles et en œuvres : j'ai vécu comme s'il n'y avait pour moi ni paradis ni enfer. Combien de fois, ô mon Sauveur, vous m'avez rappelé à vous par vos saintes inspirations, tandis que Lioi je vous tournais le dos ! Combien de fois vous avez usé de patience envers moi, malgré mon ingratitude, tandis que je ne faisais que m'endurcir dans le mal ! Dès ma jctmesse, vous m'avez touché le cœur.
et fait prendre ce saint habit ; mais avant d'obéir à votre voix, ah ! combien de temps j'ai continué à suivre la mauvaise voie ! Et ce qui me perce surtout le cœur, c'est que non-seulement j'ai commis toute sorte de péchés, mais que j'ai péché avec une extrême malice. C'est pourquoi je mérite d être publiquement couvert de honte et de confusion ; oui, je le mérite; si même je savais que tel fût votre bon plaisir, je descendrais dans les détails, et je confesserais ici un à un tous mes crimes énormes. Que s'il ne vous plaît pas que je me fasse connaître davantage, je vous demande au moins une grâce, ô mon doux Jésus, ne me la refusez pas : c'est votre pardon. Ah ! ouvrez à un si grand pécheur les entrailles de votre miséricorde et pardonnez-moi r pardon, mon Jésus, pardon! ^ — Mes bien-aimés, priez tous pour ce grand pécheur, et si vous ne savez pas pleurer vos péchés, pleurez les miens ; demandez tous pardon pour moi, dites tous : Pardon, ó doux Jé:sus, pardon! Oui, j'ai confiance dans vos larmes, car vous êtes si bons ; j'espère qu'en votre faveur Jésus me pardonnera, à moi qui suis si méchant. Oh! maintenant je me sens vraiment tout consolé. Qu'un peu de confusion est salutaire ! Mais vous, mes frères, n'êtes-vous pas encore décidés à vaincre cette maudite honte ! Arrivez tous au pied de cette croix : je ne demande pas que vous fassiez une confession publique de vos péchés, non certes, je ne veux pas cela; mais je désire que pour vous disposer à faire une bonne confession, vous les détestiez publiquement ici, par vos soupirs et par vos sanglots-. Faites tous, mes frères, comme ce brigand fameux appelé Jonathas, qui, tenant embrassée la colonne sur laquelle faisait pénitence saint Siméon Stjlite, pleurait publiquement ses crimes, et interrogé par le Saint, savoir s'il les pleurait du fond du cœur : « Oui, père, lui répondit-il, c'est du fond du cœur. ^ — «* Mais r. M. m. 1
raffirmes-tii de cœur? « — Oui, de cœur, père, do cœur. » Et en disant ces mots, son cœur se brisa de douleur ; il tomba mort au pied de la colonne et son âme s'en alla droit au paradis. Quel est parmi vous le pécheur fortuné qui veut embrasser les pieds du crucifix, et pleurer aujourd'hui ses péchés du fond du cœur? Venez, pécheurs, mes frères, venez, je veux pleurer avec vous. Si vous ne vous sentez pas disposés à confesser publiquement vos péchés, pleurez-les du moins amèrement aux pieds de Jésus, pleurez-les sincèrement et de cœur. Des larmes donc, mes frères, des larmes en satisfaction de vos péchés. N'ayez pas honte de demander tous publiquement pardon à Jésus; dites tous : Pardon, ô mon Jésus, pardon ! Ah ! si votre cœur à tous ^ allait se fendre ici de douleur, si nous allions tous tomber morts au pied de ce crucifix par la véhémence de notre contrition, que nous serions heureux! Oh ! quelle belle confession ! quelle bénédiction pour nos âmes ! Si nous ne sommes pas dignes d'une si grande grâce, si notre cœur n'est pas broyé par la douleur, au moins frappons-nous la poitrine, au moins témoignons par quelque signe que nous sommes vraiment repentants d'avoir tant off'ensé notre divin Sauveur, et tous de nouveau demandons-lui pardon : Pardon, ô mon Jésus, pardon! Ah! touchez les cœurs, mon divin Jésus; accordez-moi une goutte de votre précieux sang pour amollir ce cœur le plus endurci de tous, faites-le fondre en larmes de componction. — Vous aussi, mon frère, demandez pardon, dites aussi : Pardon, ô mon Jésus» pardon ! Mais quoi ! pensez-vous (qu'avec quelques larmes vous allez vous disposer à recevoir un bienfait tel que le pardon de vos péchés? Savez- vous combien a coûté à Jésus cette absolution que vous donne le prêtre? Elle lui a coûté des flots de sang. Permettez donc qu'à vos larmes je joigne mon sang. [La discipline.) Hélas !
que de fois nous avons profané le sang de Jésus dans ce ^ divin sacrement! que de fois, au lieu de confessions, nous n'avons fait que des sacrilèges ! que de fois nous avons ainsi trahi notre Dieu ! Le reniède pour réparer tant d'outrages ? Le voici, mes frères ; des larmes, une vive douleur, des sanglots amers. Frappez-vous tous la poitrine, tous demandez pardon : Pardon, ô mon Jésus, pardon ! Et pour nous assurer le succès ^de notre confession, faisons d'avance tous ensemble un acte de contrition, mais faisons-le avec un cœur brisé de douleur, et disons avec soupirs et avec larmes : Je me repens, 6 mon doux Jésus, je me repens de vous avoir offensé, parce que vous êtes le souverain bien ; je le proteste de tout mon cœur : je me repens sincèrement, et je suis prêt à mourir mille fois plutôt que de vous offenser encore à l'avenir. En signe que vous le dites du fond du cœur, répétez tous trois fois : Jamais plus pécher, etc. Maintenant, mes frères, faites silence, levez les yeux, et regardez Jésus, puis réfléchissez sérieusement, et posément à toutes les confessions de votre vie passée. Combien qui ont été faites sans examen, en oubliant plus de la moitié des péchés?... Combien sans douleur, avec un cœur plus dur qu'un rocher?... Combien sans bon propos, en retombant, dès le jour même ou le len- 'demain, dans les même excès?... Combien sans quitter l'occasion prochaine du péché?... Combien, en cachant par honte certains péchés, ou en les disant à mi-voix pour n'être pas entendus du confesseur?... Que ditesvous, maintenant? N'êtes-vous pas encore convaincus que vous avez besoin d'une bonne confession générale pour remédier à tant de confessions mal faites? Vite donc, cherchez un bon confesseur, commencez dès aujourd'hui à écrire votre confession générale, et ne vous laissez pas rebuter ces jours-ci, si vous devez passer beaucoup de temps autour des confessionnaux, pour
attendre votre tour ; une confession bien faite en vaut bien la peine. C'est à vous que je m'adresse en finissant, vénérables confesseurs; ah! je vous en conjure, assistez ces pauvres âmes ; c'est Jésus qui les amène à vos pieds, elles sont ses ennemies, il veut que vous en fassiez ses épouses. Ayez soin de les aider dans leur examen par des interrogations discrètes, excitez en elles le repentir, brisez leur dureté, encouragez leur timidité; et sachez que, si nous prenons à cœur leur salut éternel, les muets aidés par nous et secondés par la grâce, parieront et parleront bien : le démon prendra la fuite, Dieu sera glorifié, et nous assurerons notre salut en même temps que le leur. C'est le bonheur que je vous souhaite. Amen,