CONCLUSION
XI. Mes frères, peu d'hommes se font illusion sur Io point essentiel et fondamental, savoir qu'il faut mourir et retourner en poussière ; mais tous se la font sur lepoquc. Jeunes et vieus, sains et infirmes, forts et faibles, tous y pensent, et ♦ous meurent plus tôt qu'ils ne pensent: savez-vous pourquoi? Parce que dans le sablier de leur vie ils ne regardent, ni la poussière qui est tombée, ni celle qui tombe, mais seulement celle qui reste à tomber, et parce qu'ils n'en voient point la fin, ils rêvent une vie très-longue, comme s'ils étaient éternels. Illusion ! illusion ! la poudre qui reste dans notre sablier est fort peu de chose, mes frères, fort peu de chose : Brèves dies hominis^. Mais supposons qu'il y en ait beaucoup, combien de fois n'arrive-t-il pas qu'un petit abime, une légère esquille se met en travers, et que tout à coup, au moment où on y pense le moins, le sable au beau milieu de sa course s'arrête? Voilà ce qui nous arrive souvent à nousmêmes : une humeur qui, à l'improviste, gagne le cœur, une épine qui descend dans le gosier, un accident qu^'conque arrête le cours de la vie e^i l'on meurt. L'Evan gilè nous le fait entendre bien clairement, lorsqu'il nous dit que la mort nous surprend^-a au moment où nous nous y attendrons le moins : Oua fiora noti putatis Filius hominis veynet- ; le Fils de l'homme viendras l'heure, remarquez bien, à. Vheure; si au moins il avait dit Vannéey ou le mois, ou enfin le jour, nous serions au moins sûrs d'un jour; mais non, c'est à Vheure où nous n'y pensons pas. C'est au moment où nous nous y attendrons le moins que la mort nous surprendra ; mort
(i; .ob il. n. l2, Luc. 12. -40.
imprévue, mort par conséquent mauvaise et très-mauvaise pour nous, si nous ne sortons pas de n^^re léthargie. C'est de cette mort imprévue, quoique heureuse, et, fortifiée par les sacrements, que fut surpris un jeune homme frais et robuste, un de ceux précisément qui se promettent de longues années de vio. Le cas arriva dans une procession de pénitence, qui se faisait pendant une mission avec un très-grand concours de fidèles vivement émus. On j portait piusieu'^s <^*.rtidTds déployés, parmi lesquels il y en avait un qui représentait la mort sous une forme gigantesque : d'une main elle abaissait sa faux prête à frapper, et de l'autre elle montrait un sablier qui laissait tomber d'un verre dans l'autre les derniers grains de poussière, avec cette sentence tirée d'Isaïe : Finitus est pulvis^ ; ^ la poussière est tombée. » Le missionnaire, monté sur une estrade, fit dresser à côté de lui cet étendard , et montrant du doigt à ses auditeurs la mort brandissant sa faux, et le sable prêt à cesser de couler, il développa avec véhémence la pensée suivante : « Mes frères, leur dit-il, lorsque nous entrons dans ce monde, on tourne le sablier de notre vie, et de même qu'il y a des sabliers d'un quart d'heure, d'une demi-heure, d'une heure, de trois, de six heures; ainsi notre vie est mesurée par des horloges de vingt, de trente, 'de quarante ans. La mort regarde attentivement quand la poussière sera tombée, et au dernier grain elle frappe son coup et tranche le fil de la vie. Or, qui de vous peut savoir ce qu'il lui reste de poussière à tomber? Ne me dites pas : un tel a soixante ans, et son sablier marche encore. Si tous les sabliers étaient égaux, .vous auriez raison ; mais s'il y a des sabliers de peu, et fVautres de beaucoup d'années, pouvez-vous conclure <3e l'un à l'autre ? C'est à vous que je m'adresse, pécheur
(1) Isa. 16,4.
P. M. III
obstiné : où en est l'horloge de votre vie'? le savez-vous? Qui 3ait si nous ne sommes pas au dernier grain de sable? qui le sait?... « Ce jeune homme, qui se trouvait présent à ce discours, prit pour lui ces paroles, s'en alla en baissant la lête, et en se disant à lui-môme : sais-je la mesure de ma vie, et combien de poussière il reste à tomber de mon sablier? Et si j'étais à la fin, qu'arriverait-il de moi? Absorbé par cette pensée, il entra dans une église, se prépara à la confession dont il avait grand besoin j puis allant se jeter aux pieds d'un prêtre, nonseuiement il se confessa avec une grande exactitude et une vive douleur, mais persuadé qu'il restait dans son sablier peu de poussière à tomber pour achever le cours de son existence, il résolut de changer totalement de vie. ^]h bien ! mes frères, le pressentiment que Dieu lui donna de la brièveté de sa vie se trouva si vrai, que le jour même où il s'éiait confessé il mourut.
XII. Permettez-moi d'emprunter ici les paroles de ce fervent missionnaire, et de vous les adresser avec un saint zèle : Pécheurs, mes bien-aimés frères, à quel point en est le sablier de votre vie? Qui sait si pour beaucoup d'entre vous il n'est pas déjà sur la fin? Qui m'assure que parmi vous il n j en aura pas un qui, avant d'arriver chez lui, tombera mort en route? ou du moins, qui sait si pour beaucoup de ceux qui sont ici, l'horloge de la vie ne s'arrêtera pas avant Pâques ? Dans tous les lieux où j'ai prêché le carême^ il est mort quebju'un pendant ce temps, il est donc probable qu'ici encore quelqu'un de vous mourra avant que nous soyons à Pâques. Qui sera-ce? Le savez-vous? Ce sera celui qui s'y attend le moins, (jui y pense le moins. Pourquoi donc tarder de faire une bonne et sincère conversion? Ah! permettez que j'embrasse mon Jésus crucifié, et que les cendres sur la tète, le crucifix à la main, j'aille par les places, par les maisons, par les ateliers, que j'entre dans les
lieux OÙ se tiennent ces bandes de désœuvrés, ces cercles et ces réunions où l'on joue et où l'on se querelle, et que là, je leur crie à haute voix : Pénitence, mes frères, pénitence! jeunes gens, laissez-là vos jeux; querelleurs, laissez vos procès : sensuels, renoncez à vos relations criminelles. Plus de folles amours, plus de de bals, plus de soirées, libertins! Plus de miroirs, femmes vaines! Plus de rancunes, vindicatifs! Plus do larcins, plus d'injustices, hommes intéressés! Pénitence, mes bien-airaés, pénitence! Voilà la triste annonce quo je vous apporte ce matin avec les paroles de l'Eglise : Pulvis es, et in pulverem reverteris ; « Vous êtes poussière, et vous retournerez en poussière. « Vous êtes, à cette heure, de la poussière soulevée, vous serez dans peu de la poussière abattue. Par conséquent, ne tardons pas davantage à nous laver de tant d'obscénités, à déraciner tant de vices, à extirper tant de haines, à pleurer amèrement nos péchés. L'appareil si sombre de cette église réclame de nous des larmes de componction ; les voix suppliantes des prêtres et les cérémonies saintes qui toutes respirent la componction, le repentir, la douleur, tout ne nous invite-t-il pas à pleurer nos iniquités? Prosternés donc aux pieds de ce crucifix, avec la voix d'un cœur contrit, demandons-lui tous humblement pardon. Quoi! vous éprouvez de la répugnance à la faire! Ah! s'il en est ainsi, j'en appelle à ces cendres que vous avez sur votre tète ; découvrez-les : ne les vois-je pas répandues également ce matin et sur les têtes chauves et sur les cheveux blonds? jeunes et vieux, n'avez-vous pas tous des cendres sur la tête? Et que vous disent-elles ces cendres? Pénitence, vous disent-elles, mes bien-aimés, pénitence, regrets amers, douleur de vos péchés, larmes de contrition sincères. Ah ! mon Dieu, que faisons-nous! Vivrons-nous donc toujours obstinés, toujours endurc^'^ dans le mal ! Non, mes frères, non : obéissez tous à l.nt
voix de Dieu, frappez-vous la poitrine, et, tournés ven le crucifix, dites-lui tous, les larmes aux yeux : Ah ! mon Jésus, le temps de faire pénitence est enfin venu pour moi : ce carême doit être pour moi le commencement d'une vie nouvelle ; je }e promets, oui je le promets à vos pieds et avec un cœur contrit. Ah ! pécheurs, le dites-vous du fond du cœur? Eh bien! voici Jésus qui vous embrasse, voici Jésus qui vous console, et pour venir à bout de votre dessein, promettez-lui de méditer tous les jours de ce carême, pendant le temps de la messe ces deux points : Combien ai-je vécu, et comment ai-je vécu par le passé? Combien me reste-t-il à vivre, et comment dois-je vivre à l'avenir? Et proposez-vous pour fruit de cette méditation do ne jamais commettre de péché mortel, mais particulièrement pendant ce carême. Voilà, mes bien -aimés frères, la grande grâce que je vous demande ce matin : ne péchez pas dans ces saints jours; regardez tous ce crucifix, promettez tous à Jésus de ne commettre aucun péché pendant ce carême, et vous y réussirez, si vous vous gravez bien dans l'esprit la sentence de l'Eglise : « Homme, souviens-toi que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière; » Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem rêverieris; si vous réfléchissez que votre vie est une vie moribonde, qui se dissout insensiblement, et se réduit en cendre. Vous y réussirez surtout, si vous vous imprimez dans le cœur que cette cendre un jour redeviendra homme : « Poussière, souviens-toi que tu es homme et que tu redeviendras homme; *» et si vous vous pénétrez du danger d'une mort qui ne finit jamais. Armés de ces deux grandes vérités, vous éprouverez sensiblement que le souvenir de la mort est pour vous un précieux trésor, et que tout le reste n'est qu'un peu de poussière, un peu de cendre.
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