POUR LE JEUDI APRES LES CENDRES
Audienx autem Jesus niiraÎM èst, et sequendb'ii se dixit : Amen dico vobis, non inveni tantum fidem in Israel.
Jésus l'entendant fut dabs Tadmiration, et dit à ceux qui le suivaient : En vérité, je vous le dis, je u'ai point trouvé autant de foi en Israël.
(ilATlH. 3, 10.)
T. Quel beau panégyrique de la foi (racé par la Sagesse incarnée elle-même! Que toute autre langue se taise et prète une attention silencieuse à 1 etonnement dont notre grand Dieu honore la foi d'un idolâtre ! O étonnemeni, divin, objet digne de tous les étonnements de l'homme ! La sagesse d'un Dieu reste donc stupéfaite à la vue âm la foi d'an gentil, et elle en conçoit une joie telle qu'elle en fait l'éloge et se constitue elle-même son panégyriste : Miratus est Jesus, et dixit : non inveni tantam fidem, in Israel. S'il en est ainsi, que faites-vous, orateurs sacrés, foudres d'éloquence, réformateurs des mœurs, hélas ! trop dépravées de nos jours? Si vous voulez réformer le monde, laissez-là toute autre prédication, laissez môme tous les sermons que vous aviez intention de faire pendant ce saint temps : réduisez-les tout à un seul sujet, à cette parole si efficace : Foi, foi, foi; et soyez certaine que si vous pouvez inspirer aux peuples chrétiens une foi. vive et sincère, vous introduirez parmi eux toutes les" 1'. M. ai.
"vertus, vous en bannirez le vice et vous j ferez refleurir Tantique piété; ce sont les effets que nous admirons dans l'heureux centurion de TEvangile. Mais comment connaîtrons-nous cette vraie foi? Qui nous assure que la foi que nous professons est la véritable, la seule et unique foi divine, laquelle nous conduit directement à Dieu et nous met en possession du salut éternel? Voici donc co que nous avons à faire ce matin : examiner en conférence publique, non pas les propositions de la foi, car ce serait faire injure à la foi elle-même, mais si la foi qui les propose est la véritable ; et ainsi nous rendrons hommage à la foi ; car ne voulant point suivre d'autre foi que la véritable, il est souverainement raisonnable que nous nous assurions de n'être pas trompés par une foi qui soit fausse. En conséquence nous supposerons que nous parlons à un de ces incrédules qui, pour montrer qu'ils savent beaucoup, croient fort peu, ou pour mieux dire ne croient rien, et vovant le monde divisé en tant de sectes, en tant de religions, s'imaginent que le meilleur parti est de vivre sans religion. Pernettez donc que je m'applique avec tout le zèle dont je suis capable à convertir cet incrédule, et soyez certains que cette polémique sera pour vous tous pleine d'intérêt et de consolation, puisqu'elle vous fera reconnaître clairement qu'il n'v a pas de naiion au monde plus assurée que nous de ne point errer dans sa croyance. Notre-Seigneur, en effet, a entouré sa doctrine, quoique obscure en elle-même, de motifs de crédibilité si nombreux et si évidents, qu'aucun homme raisonnable ne peut volontairement douter des dogmes de notre sainte foi catholique et romaine, sans mériter de passer, ou pour un ignorant qui ne sait pas, ou pour un impie qui ne veut pas savoir. Commençons.
II. Il existe un Dieu. Avez-vous peine à m'accorder cette proposition';; Aliî si jamais il se trouvait parmi
TOUS un athée qui osât faire un geste négatif, qu'il sorte et m'accompagne au fond d'une épaisse forcit. Nous voici arrivés, après avoir cheminé quelque temps, à une prairie délicieuse qui s'étend devant nous ; au milieu s'élève un superbe palais ; sous le rapport de l'architecture et de la majesté des proportions il peut rivaliser avec le Quirinal de Rome. Quelle magnificence audedans et au-dehors ! On voit tout autour des statues du marbre le plus fin, des fontaines jaillissantes ornées de figures bizarres et agréables. Si vous entrez, vous êtes ravi à la vue de toutes ces salles où l'or brille de toute part, de ces murs recouverts des plus magnifiques tapis, de ces précieuses peintures, de ces lits dorés, de ces tables garnies de riches porcelaines, de ces superbes écrins, de ces candélabres d'or et d'argent, et de mille objets rares, formant un ensemble charmant et capable de satisfaire le luxe du plus haut personnage. Or, qu'il me dise, de grâce, si, en voyant un si beau palais, il pourrait jamais lui venir en pensée qu'il a poussé de lui-même au sein de cette forêt, comme pousse un champignon ; de sorte qu'on pût le regarder comme un jeu de hasard. Il est certain qu'une telle réponse, s'il osait la proférer, ferait sourire même un enfant. Comment donc un homme raisonnable pourrait-il s'imaginer que ce monde si vaste, si beau, si riche, que cet assemblage harmonieux de tant de merveilles qui s'étale tous les jours à nos regards, se soit fait de lui-même ou ne soit qu'un caprice du hasard? Qui ne voit que c'est une vérité évidente par elle-même qu'il y a une intelligence suprême qui a tout coordonné, qui dirige et gouverne tout avec une souveraine sagesse ? Il y a donc un Dieu, et s'il y a un Dieu, il doit y avoir une religion qui apprend à connaître et à servir ce grand Dieu, et parmi cette foule de sectes et de religions si différentes dans leurs dogmes et dans leur culte, il doit y en avoir une
seule vraie et légitime, parce que la vérité est une, ef que Dieu, l'Etre infiniment bon, infiniment grand, ne peut se complaire dans le faux, ni en approuvant des sectes si contradictoires, se contredire lui-même. Or, nous voici à notre point de départ. Dans la conférence de ce malin, mon intention est de vous montrer qu'entre toutes les sectes du monde, la religion chrétienne, catholique et romaine est la seule vraie et divine ; que toutes les autres sont erronées, fausses et impures, et qu'au lieu de conduire les âmes à Dieu, elles les précipitent à leur éternelle ruine. Vous serez vous-mêmes juges dans cette cause, et vous prononcerez, en finissant, la sentence que quiconque ne se rend pas à une vérité si palpable est, ou un ignorant qui ne sait rien, ou un impie qui ne veut rien savoir.
III. Fuites monter sur cette estrade à côté de moi co satrape qui ne reconnaît d'autres lois que son caprice; et puisqu'il s'agit de foi, je me figure parler à un individu que je ne vois pas. Eh bien; dites-moi : entre toutes les sectes qui fiorissent présentement dans le ijionde, laquelle choisiriez- vous si, une fois convaincu de la vérité, vous fussiez contraint de professer une religion quelconque? Que répondez-vous? — La liberté fut toujours l'objet de mes désirs, et je ne veux d'autre loi que celle qui m'est dictée par mes propres penchants. Pourtant, si je devais choisir je voudrais d'abord bien examiner les fondements de chaque religion, en connaître la foi, les moyens, les préceptes, afin de marcher d'un pas sûr. — Très-bien : je suis prêt à vous faire passer en revue toutes les sectes les plus renommées, qui divisent le monde en tant d'opinions diverses, afin que vous soyez libre de choisir. Voici d'abord l'idolâtrie : quoique refoulée aujourd'hui dans un coin, aux extrémités de la terre, il n'en est pas moins vrai qu'autrefois, appuyée sur la vaine sagesse des philosophes,
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cîîe fit grand bruit dans le monde ; car les Péripapéticiens, les Platoniciens, les Cyniques, les Stoïciens, les Pythagoriciens, tous se sont accordés à adorer des dieux de métal et de bois, et même des monstres et des êtres privés de raison, comme des chiens, des singes, des chats, et jusqu'à des oignons, et d'autres choses plus dégoûtantes encore. Les préceptes qu'imposait cette religion étaient, selon Théodoret, si barbares, que les Massagètes avaient pour loi de faire cuire leurs parents quand ils étaient vieux, et de les manger en famille dans un festin de joie; les Tibéraniens, de précipiter du haut des tours leurs infirmes ; les Hircaniens, de jeter aux corbeaux et aux chiens les cadavres de leurs morts ; les Scythes, d'ensevelir avec les maris défunts leurs femmes vivantes, sans parler d'une infinité d'autres superstitions, toutes plus extravagantes les unes que les autres. Que vous en semble? — Je n'ai jamais songé à ployer les genoux devant des pierres ; il faudrait être privé de raison, comme sont les statues que ces gens adorent, pour consacrer ses affections à ces fausses et imaginaires divinités. — Vous préférerez donc la secte de Mahomet, qui admet l'existence de Dieu, et lâche la bride aux sens, en promettant à ses adeptes un paradis tout charnel. Le Coran contient divers préceptes : boire du vin et jouer aux échecs, prenez-y garde, sont choses défendues comme des péchés énormes ; mais voler, assassiner, avoir quinze ou vingt femmes, sont des actions permises et de bon ton. Je n'ose aller plus loin, et j'aurais honte d'exposer ici certains dogmes dont les brutes elles-mêmes rougiraient. — C'est inutile, mon Père; je connais le proverbe : Lex Turcarum, lex porcorwn ; et quant à moi, j'ai toujours senti une profonde horreur pour une secte aussi indigne, qui conviendrait mieux à des animaux immondes qu'à des hommes raisonnables. — Eh bien!
voici les Rabbins qui, la Bible et le Talmud en main, vous invitent à embrasser leur loi. Il est certain que. la vraie r^îligion a fleuri autrefois chez la nation Juive ; mais depuis dix-sept siècles on la voit déchue de son antique splendeur, sans royaume, sans sacerdoce, sans gloire aucune; devenue partout l'opprobre des nations et la lie du monde. Qui pourrait dire toutes les absurdités contenues dans leur Talmud? Ils disent que Dieu, dans les trois premières heures de la journée, étudie la loi, et que pendant les trois dernières, il lutte avec le dragon Leviathan; qu'une fois par jour, il entre en colère et qu'alors les crêtes des coqs pâlissent; qu'à une certaine heure, il se retire dans son cabinet pour pleurer, et se frapper à coups de poings, de repentir d'avoir laissé détruire le temple de Jérusalem. Voyez où en est réduit ce peuple qui fut jadis la source des oracles de la sagesse, et qui n'est plus aujourd'hui qu'un troupeau d'ignorants, une semine de tous les vices et de toutes les superstitions. Que vous semble de cette secte? — Je dis que chaque membre de cette race malheureuse porte sur le front le caractère de la malédiction, et qu'on le reconnaitrait entre mille ; je dis qu'il est visible qu'ils portent sur le corps le châtiment de Dieu, et je m'étonne qu'il s'en trouve encore un seul qui suive cette religion.
IV. Voici enfin Luther et Calvin avec un cortège d'hérésiarques dont ils sont les coryphées, Bucer, Œcolampade, Bèze, Carlosiadt, Zwingle, et autres. Oh! quant à ceux-ci, ce sont des hommes de génie, qui ont vu plus loin que les Augustin et les Jérôme, et se sont faits réformateurs des conciles et des saints Pères. Jo sais que leur commerce vous plaira, mais il est bon que vous sachiez aussi quelles sont leurs doctrines et leurs maximes infernales. Ils posent d'abord pour principe fondamental que l'homme n'a point de libre arbitre, oe sorte que, selon eux, il est semblable à un animal
qui va, la cordo au cou, partout où on le mòne, parce que ce qu'il fait, il le fait par instinct naturel, et non par une volonté libre. Ils disent que c'est Dieu qui fait pécher les hommes, parce qu'il veut les damner; de sorte qu'ils en font un Dieu plus cruel qu'un bourreau. Ils disent que les bonnes œuvres elles-mêmes sont des péchés, et que celui qui prie ne mérite pas moins l'enfer que celui qui tue son pere. Je ne parlerai pas de tant d'autres blasphèmes scandaleux, avec lesquels ils ont bouleversé l'Allemagne, l'Ecosse, l'Angleterre, et presque tout le nord de l'Europe. Si vous leur demandez quels sont les articles de loi, ou ils ne savent que répondre, ou ils s'embarrassent dans leur réponse, parce que leurs croyances varient sans cesse. Ainsi, quelqu'un demandant à un protestant ce qu'il croyait, celui-ci répondit : « L'an passé, en Saxe, on croyait telle chose; mais ce qu'on croira cette année-ci, je ne le sais pas. » Luther et Calvin eux-mêmes, combien de fois n'ont-ils pas changé d'opinion touchant le nombre des sacrements? La Confession d'Augsbourg a déjà été changée trois ou quatre fois, de surte qu'ils changent de foi comme d'habit. Il n'y a pas de ville, pas de lieu, que dis-je? pas de famille protestante qui ne soit partagée entre plusieurs opinions sur les articles principaux de leur symbole; le père affirme ce que nie le fils, et dans leur aveuglement ils se persuadent pouvoir plaire à Dieu et se sauver avec cette foi altérée, mise en pièce par leur orgueil, façonnée au gvé de leurs caprices. Qu'en dites-vous ? — Je ne veux pas entrer dans cette tour de Babel, où règne une telle confusion de langage; je sais parfaitement que la vraie foi ne peut être là où il n'y a pas unité de doctrine ; car j'ai entendu dire maintes fois : Unus Deus, una Fides, unum Baptisma; « Un Dieu, une Foi, un Baptême. « Comment ces hommes peuvent-ils accorder l'unité de doctrine avec la (^vision
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en tant de sectes? Les disciples de Luther sont divisés en plus de soixante-dix sectes, ceux de Calvin en un bien plus grand nombre encore.
V. Je me réjouis de trouver en vous de si beaux sentiments. Si vous êtes convaincu que pour vous sauver il faut professer une religion, vous êtes donc des nôtres. Après avoir rejeté toutes les sectes, il ne vous reste que la religion chrétienne, catholique et romaine. C'est donc à celle-ci que vous vous convertissez, c'est à celleci que vous consacrez toutes vos affections? — Doucement, de grâce, doucement ; vous chantez victoire avant d'avoir commencé la bataille. Il est vrai que cette religion me paraît la plus raisonnable, mais elle est enveloppée de difficultés très-grandes, et je ne me sens pas capable d'admettre beaucoup de mystères. Permettezmoi donc de l'attaquer avec vigueur, afin de mieux comprendre la vérité, et ne manquez pas de votre côté de me donner tous les éclaircissements possibles sur votre religion. Pourquoi donc l'appelle-t-on religion chrétienne? — Eh! ne le savez- vous pas? on l'appelle chrétienne du nom de Jésus-Christ, Noire-Seigneur, qui l'a instituée. — Mais de quelle manière l'a-t-il établie? quels ont été ses commencements et ses progrès? Dites-moi là-dessus quelque chose de solide : car j,e ne veux pas disputer, mais raisonner. Il a dû sans doute l'établir par la terreur de son nom, à force de victoires et de conquêtes, et lui donner pour berceau les trônes des monarchies vaincues : n'en est-il pas ainsi ? — Ah î il s'en faut bien ! Notre-Seigneur Jésus-Christ fut pauvre, et après une vie de peines, de travail et d'épreuves de tout genre, il fut cloué à un gibet entre deux larrons. — Que diteS'ViOus là ? — Mais le fait est certain ; demandez-le plutôt aux Juifs eux-mêmes, qui vous le diront. — Il avait donc d'abord assemblé une grande armée iiui aura vengé sa mort, et porté partout la gloire
de son nom? — Il ne s'était formé que quelques compagnons. — Mais ceux-ci étaient sans doute la fleur de la nation, des hommes d'une haute naissance, d'un sangillustre, qui auront entraîné les peuples par la vertu de leur éloquence et l'autorité de leur nom? — C'est tout le contraire. C'étaient onze pauvres, car le douzième se tourna contre lui, dénués de tout, sans éducation, et pécheurs pour ia plupart. — Mais ils auront su gagner la faveur des princes? ils se seront fait des partisans dans les cours? — Allez donc! ils avaient ordre de ne pas même saluer les personnes qu'ils rencontraient sur leur route : Neminem per viam salut averitis •, et ils furent si mal. vus que presque tous moururent de la main du bourreau. — Et la foi qu'ils prêchaient est restée? — Si elle est restée! vous le voyez. — Peut' être à l'époque où ils se mirent à la promulguer, le monde se trouvait-il sans religion vraie ou fausse, et comme une table rase destinée au premier occupant : la foi chrétienne parut au jour, et comme étant ia première, elle prit possession et demeura? — Ah ! vous y êtes! Et quel siècle fut plus encombré d'erreurs quo celui où notre sainte foi parut dans le monde? Il y avait des forêts de divinités ; chaque tronc, chaque pierre était une idole : Rome seule en adorait plus de irente mille, et l'empire romain veillait avec toute la puissance de ses armes à la conservation de ces dieux qu'il avait reçus de l'antiquité. — Il faut donc que la foi chrétienne était la plus commode, et que par suite tous les hommes auront abandonné leur religion pour embrasser celle-là? — La foi chrétienne la plus commode ! elle qui veut que l'on croie les choses les plus sublimes aussi fermement que celles que l'on voit; que l'on espère les choses les plus grandes avec autant d'as-
(1) Luc. 10. 4.
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surance que Ton tient le bien dont on jouit; que l'on fiisse les choses les plus difficiles aussi promptement que ce qu'on désire le plus. La foi chrétienne la plus commode! elle qui nous dirige toujours en haut, au rebours de la nature, de nos inclinations, de nos passions, qui exige des hommes une vie d'ange, qui leur demande une si grande innocence de mœurs, une si grande pureté de cœur et d'esprit, une si grande sainteté d'affections, qui nous ordonne d'aimer ceux qui nous haïssent et de rendre le bien pour le mal, qui nous oblige de sacrifier nos biens, notre sang, notre honneur, notre vie, tout en un mot pour un seul article de son symbole. La foi chrétienne la plus commode!...
— Mais alors il faut que la nation à laquelle elle fut prêchée d'abord fût bien vertueuse ? — Je vous dis le contraire. Elle fut proposée à des hommes vicieux, sensuels, plongés dans les voluptés charnelles, qui faisaient leur dieu de leur ventre, de la chair et des plaisirs. — Mais enfin comment cette religion a-t-elle pris racine ? Il se faisait peut-être de grands miracles, n'estce pas vrai? or, à vous dire vrai, je n'ai janjais eu beaucoup de foi dans les miracles. — Il s'en faisait pourtant, et par milliers, comme les histoires le racontent, et votre peu do foi ne saurait en affaiblir la valeur.
— Je vous dirai : on raconte encore tous les jours des miracles arrivés récemment, tandis que nous n'en voyons jamais aucun ; cela me fait douter pareillement de la vérité des anciens; le monde a toujours été singulièrement crédule et menteur tout à la fois : c'est pourquoi je regarde comme une règle de prudence de ne croire que ce qu'on voit. — Oh! mon illustre satrape l ainsi si vous étiez né aveugle, vous auriez nié le soleil en plein jour. Vous ne voulez croire que ce que vous voyez? dit saint Augustin : ne croyez donc pas même aux historiens qui nous racontent ce que nous n'avons
pas vu ; avec ce principe vous bouleverserez le monde : Si quod non vidimus, non credùnus, res humanœ perturbantury comynercia funditus evertuntur. Vous détruisez toute espèce de commerce entre les nations, vous refusez tout crédit aux générations passées, et tout renseignement aux générations futures. Avez-vous yu Corinthe en Grèce, Numance en Espagne, Carthage on Afrique? Non; donc ce sont des fables. Avez-vous connu Alexandre, César, Scipion! Non, donc ce sont des noms inventés par les poètes. — Nullement, me direz-vous, ce sont les historiens qui en parlent. — Mais ne dites-vous pas que l'on ne doit croire que ce qu'on voit? Ce n'est pas tout; voyez-vous les pensées qui vous passent par la tète? Et cependant vous j croyez. — Mais ces pensées, elles sont dans mon esprit; si je ne les vois pas, je les sens. — C'est bien; maïs vous croyez une chose que vous ne voyez pas. Allons plus loin : croASiz-vous qu'un tel vous veuille du bien ou vous veuille du mal? — Sans doute. — Et pourtant la volonté d'autrui ne peut être perçue par les yeux du corps : Voluntas oculis corporeis vid^ri non pjotest. — Je distingue : elle ne se voit point en elle-même, je l'accorde ; elle ne se voit pas dans des effets extérieurs qui sont les indices manifestes de ce qui se passe au dedans de l'àme, je le nie. — Platon ne parlerait pas mieux. Mais, s'il vous plait, ces indices ne peuvent-ils pas être trompeurs? — Ils peuvent l'être; mais le plus souvent ils ne le sont pas, surtout lorsqu'ils sont continus, uniformes, malgré les différences de temps et de lieu : et dans ce cas, non-seulement j'agis prudemment en croyant et en me fiant à cette volonté que je ne vois pas, mais je serais un insensé d'agir autrement. — Ah ! c'est là que je vous attendais : vous imaginez-vous donc, dit saint Augustin, que notre sainte religion n'ait pas des motifs plus que probables, des motifs évidents même.
sur lesquels repose notre croyance? Muîtum autem falUtur qui putat non sine ullis de Christo indiciis tn Christwin credere. Et puisque vous attaquez les miracles, arrêtons-nous j un instant.
VI. Il est très- vrai que les mystères de la foi sont obscurs ; et Dieu, dans sa sagesse, l'a ainsi voulu pour qu'il y eût du mérite à les croire ; mais cette foi obscure» Notre-Seigneur lui a donné un commentaire, une explication si claire, qu'elle dissipe toutes les ombres, et rend les mystères eux-mêmes évidemment croyables. Et cette évidence des motifs de crédibilité est si puissante, que quiconque ne veut pas résister à la lumière et se faire volontairement aveugle, ne peut en aucune façon la nier. Dieu, dans sa bonté, a opéré une infinité de miracles sensibles afin de nous persuader les grandes vérités de la foi. Et d'abord qui ne sait que, surtout dans les choses difficiles, on croit plus facilement à un homme savant et saint, qu'à un homme vicieux et ignorant? Lorsqu'un homme réunit dans sa personne la science jointe à la sainteté, nous lui ouvrons volontiers notre cœur, nous lui accordons toute notre confiance, parce que nous sommes persuadés qu'un tel homme ne veut, ni ne peut nous tromper : il ne le veut pas à cause de sa bonté ; il ne le peut pas à cause de sa science. Or voilà un des miracles les plus évidents en faveur de notre sainte religion. Trouvez-m'en une autre où aient fleuri en tout temps la science et la sainteté de concert, comme elles ont fleuri et ne cessent de fleurir dans la religion catholique romaine. Regardez, je vous prie, quels Hommes de choix la divine Providence a suscités pour défendre son Eglise. Mesurez, si vous pouvez, entre tous les docteurs l'inimitable subtilité d'un Augustin, la vaste érudition d'un Jérôme, la puissance de raisonnement d'un Chrysostôme, l'éloquence victorieuse d'un Ambroise, lf> doctrine toute divine d'un Grégoire-lé-
Grand, la profondeur limpide d'un Thomas d'Aquin, Timperceptible subtilité de Scot, sans parler des Albert, des Basile, des Grégoire de Naziance, des Bonaventure, des Suarez et de cent et de mille autres, qui reçurent sans doute de Dieu la clef de ses secrets et de ses mystères, et furent initiés d'une maniere merveilleuse au vrai sens de ses oracles. Je dis merveilleuse : car c'est là un des miracles les plus évidents que nous offre l'Eglise de Dieu, un miracle capable à lui seul de convertir tous les infidèles, que les hommes les plus savants, malgré la diversité des mœurs et du langage, malgré la distance qui les sépare, et ce qui est bien plus encore, malgré la divergence et l'opposition des opinions philosophiques, s'accordent à donner un même sens aux divines Ecritures, quoiqu'elles soient d'ailleurs si profondes, si susceptibles de tant d'interprétations, et que dès qu'il s'agit de la foi, ces hommes ne diffèrent pas d'un iota l'un de l'autre. Que les hérétiques viennent ici, et voient un peu si cette unité de doctrine n'est pas vraiment l'œuvre de Dieu, qui illumine et guide ces intelligences si pénétrantes et leur inspire à toutes la même pensée, les mêmes sentiments. Y a-t-il au monde une philosophie qui puisse ne pas attribuer à une intelligence supérieure et divine un tel accord qui ne s'est jamais vu ailleurs dans la nature? Y a-t-il un esprit raisonnable qui n'arrive à comprendre que c'est Dieu qui a voulu nous assurer, par ce moyen, qu'il n'y a point au monde de nation plus certaine que nous de ne point errer dans sa croyance? Que c'est pour cela qu'il a disposé les choses de telle sorte que les hommes les plus savants, les plus subtils, les plus perspicaces qui aient jamais existé sur la terre, non-seulement embrassent et défendent notre sainte religion, mais en outre soient si unis entre eux en matière de foi, qi^'il semble qu'ils n'aient qu'un seul cœur et ne forment tous ensem-
ble Qu'une seule intelligence? Concevez- vous un miraclo plus grand que celui-là?
VII. Mais qui sait, mou père, si ces docteurs ont cru ce qu'ils ont écrit? Il peut se faire quils aient écrit uno chose, et intérieurement en aient cru une autre. — Silence, téméraire, silence ! Comment peut-on supposer des écrivains d'une aussi sainte vie, qui, à la pureté de la foi, ont joint l'intégrité des mœurs, et confirmé leurs écrits par leurs œuvres, d'avoir pu croire autre chose que ce qu'ils écrivaient? Mais pour vous fermer la bouche, dites-moi : si ces mêmes écrivains avaient scellé leur foi de leur sang, y aurait-ij encore lieu de suspecter leur croyance? Eh bien! sachez qu'une grande partie d'entre eux ont donné leur sang et leur vie pour la foi» preuve manifeste qu'ils croyaient tout ce qu'ils écrivaient. Et me voici arrivé, tout en réfutant votre objection, à célébrer le triomphe des martyrs, miracle bien plus éclatant encore que le premier, pour faire briller la vérité de notre sainte religion. Les martyrs, en effet, ont parlé, non pas du haut des chaires, mais du haut des croix; et il est certain qu'ils ont écrit plus clairement en faveur de la foi avec leur sang, que les docteurs avec l'encre. Oh! quel spectacle prodigieux de voir tant de millions de martyrs s'exposer, avec un courage invincible, au tranchant du glaive, à la rage des bêtes féroces. à la fureur des bourreaux ! et des martyrs de tout état, de tout sexe, de toute condition ! de tendres cnf\ints, des vierges délicates, des vieillards décrépits, des personnages consulaires, des dames, des princes couronnés f Oh! quels sacrifices riches en victimes ! Dans les vallées d'Agaune plus de six mille Thébains; sur le mont Ararat dix mille crucifiés; près de Cologne onze mille vierges; dix-sopt mille à Rome en un seul mois; dix-neuf mille à Lyon en un seul jour; vingt mille à Nicomédie le jour «le Noël ; deux millions en dix ans sous le seul Dioclé-
lien ; tous les enfants d'un district ; tous les moines d'un monastère, au nombre de cinq cents ; tous les habitants d'une ville très-considérable de la Phrjgie : oh ! quels spectacles dignes du ciel! L'un brûlant de la soif du martyre, passe les mers pour l'obtenir; l'autre, dans une sainte impatience, se fait connaître pour chrétien sans être recherché ; celui-ci, exposé aux bétes, excite leur fureur ; celui-là, chargé de chaines, apostrophe ses juges; un autre insulte à ses bourreaux au milieu des tourments. Ah! grand Dieu ! quand on voit un si grand nombre de martyrs que, dans l'espace d'une seule année, on pourrait en compter jusqu'à trente mille par jour; quand on voit une charité aussi ardente, un tel excès d'amour envers Dieu, à qui ils font le sacrifice de leur sang, de leur vie, de tout en un mot, n'est-ce pas un signe assez manifeste de la vérité d'une religion pour laquelle tant de sang est répandu, tant de tourments sont endurés? N'est-on pas forcé de s'écrier que c'est là l'œuvre de Dieu, et une œuvre merveilleuse? A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nastrisi
VIII. Me permettez-vous, père, de dire quelque chose à mon tour? — Sans doute. — Mais ne vous mettez pas en colère. Qui sait si ces martyrs ne sont pas morts par vanité , par parti pris , ou pour quelque autre motif humain, s'immolant à l'amour de la gloire et non à la foi? Les païens, les juifs, les hérétiques comptent aussi quelques-uns des leurs qui se sont voués à la mort pour confirmer leur croyance; vous n'admettez pas pour cela qu'elle soit véritable. — Que cette objection est frivole! D'abord le nombre des martyrs dans les autres religions est si petit, qu'on pourrait les compter sur les cinq doigts, tandis que les nôtres sont innombrables, comme vous l'avez entendu tout à l'heure. Mais ce n'est pas là le point
ID ^Ja'J.h. 21, -^12.
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capital. Lisez leurs histoires, et vous trouverez que ces prétendus martyrs furent des hommes d'un naturel féroce, ou possédés par quelque furieuse passion, et non de tendres enfants, de faibles vierges, des vieillards usés, ou des personnages marquants, comme une multitude des nôtres. Mais passons encore sur celte considération et faites attention à ceci : ce qui prouve infailliblement la vérité de notre foi, ce n'est pas tant que quelques-uns aient souffert matériellement le martyre en embrassant courageusement la mort : mais c'est plutôt que la mort n'ait pas voulu recevoir les martyrs de cette foi. Je m'explique : combien de fois n'a-t-on pas vu une sainte /utie entre la mort et nos martyrs, ceux-ci voulant mourir, la mort ne voulant pas les recevoir? Combien de fois les roues qui devaient broyer leurs os n'ont-elles pas volé en éclats à la face des tyrans ? Combien de fois les rochers escarpés d'où l'on précipitait les généreux défenseurs de l'Evangile, abandonnant leur dureté naturelle, ne sont-ils pas devenus comme une cire molle, ou comme an doux matelas? Combien de fois les bêtes féroces, adoucies tout à coup, se sont-elles mises à lécher avec respect les pieds de nos martyrs, sans leur faire aucun inai? Que les martyrs voulussent mourir, ce pouvait être quelquefois, comme vous le dites, l'effet d'un sentiment tout humain, de la vaine gloire, ou de quelqu'autre motif semblable; quoiqu'il paraisse bien difficile à admettre que quelqu'un affronte la mort par vanité, cependant je veux bien vous l'accorder. Mais que la Providence ne voulût pas les laisser mourir, ce ne pouvait être que l'œuvre de Dieu, qui, par ces signes miraculeux, faisait voir que nos martyrs n'étaient pas seulement tels mcUé- Hellement, mais qu'en outre, notez bien ce que je dis, ils l'étaient forinellement, c'est-à-dire qu'ils enduraient le martyre de bon cœur, étant animés d'une volonté droite, d'une intention pure et sainte, et ne cherchant
que son honneur et sa gloire : et c'est pour cela qu'il les favorisait ainsi. Quelques hérétiques, quelques païens sont morts martyrs; mais avec eux la mort n'a point fait de cérémonies, elle les a acceptés sur-le-champ, et après leur mort on n'a jamais vu aucun signe de leur sainteté. Des nôtres, au contraire, il en est peu qui n'aient rencontré de la résistance; il semblait qu'ils eussent plus à lutter avec la mort qu'avec les bourreaux, avec le ciel qu'avec les tyrans, tant était grand le respect que la mort elle-même portait à ces champions du Christ. Et pour authentiquer leur sainteté, nous voyons que Dieu, après leur mort, les a rendus illustres par une infinité de miracles. Et puisque vous ne croyez que ce que vous voyez, vous pouvez voir de vos propres yeux ce qui se passe tous les jours, savoir que lorsqu'on conduit des possédés à leurs tombeaux, les démons tremblent, et souvent prennent la fuite; bien plus, il suffit parfois d'invoquer leur nom, et si vous ne me croyez pas, faitesen l'essai : allez chercher un possédé, je ne parle pas de certains possédés imaginaires, mais d'un homme qui est véritablement au pouvoir du démon, cojime serait, par exemple, un homme grossier et ignorant, qui, sans avoir étudié, parlerait le latin ou d'autres langues à lui inconnues, ou ferait d'autres choses surhumaines, de sorte qu'on ne pût douter de l'intervention du démon. Essayez un peu de lui nommer Mahomet, Ali, Luther, Calvin, et vous verrez comme il se moquera de ces noms: ordonnez-lui ensuite au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ, et recommandez-le à quelque saint martyr, à saint Venance, saint Ubald, saint Valentin, ou tout autre, et vous verrez dans quel trouble seront jetés ces esprits malins. Une luthérienne convertie m'a assuré, à Rome, que le principal motif qui lui avait fait abjurer l'erreur, c'était qu'ayant avec elle à Cologne une sœur possédée du démon, elle avait prié un ministre calviniste de l'exor-
ciser. Celui-ci essaya, mais il pensa le payer de sa vie; car la possédée se jeta sur lui et voulait à toute fin rétrangler. On appela ensuite un prêtre catholique ; nonseulement le démon resta muet, mais il la quitta peu de temps après, chassé par l'intercession de quelques saints martyrs. Rendez donc hommage à la vérité, avouez que Dieu a environné notre sainte foi de splendeur, si bien que chacun de nous catholiques peut dire avec saint Augustin : « Beaucoup de choses me retiennent justement dans l'Eglise; « Multa sunt quœ me in Ecclesia justissiiïie tenant ^ .
IX. Avez-vous encore quelque chose à objecter? N'êtes-vous pas convaincu? Ah! obstiné que vous êtes!
— C'est ainsi : aussi longtemps que je ne verrai pas quelque grand miracle, bien clair, bien sensible, je ne puis me rendre. Que de choses étranges les magiciens, les prestidigitateurs ne vous font-ils pas voir tous les jours? Je ne serai donc satisfait qu'après avoir vu quelque miracle éclatant qu'on ne puisse attribuer à l'illusion.
— Eh bien! soit, dit saint Augustin : ne croj^ez qu'aux miracles que vous voyez de vos propres yeux, et qui ne sont pas sujets à l'illusion. — Mais doucement, saint Docteur; c'est accorder un peu trop. — Laissez-le faire, reprend saint Thomas; ne croyons qu'à ce que nous voyons de nos propres yeux, et n'est point sujet à l'illusion. — Mais, vénérables saints, si vous n'en faites vous-mêmes, quel miracle voulez-vous que je montre à ce chicanier, qu'il puisse voir de ses yeux, et ne puisse attribuer aux prestiges qu'un enchantement ou aux fascinations de la magie? A moins que nous n'allions au Japon, où la foi encore au berceau a besoin d'être allaitée par des miracles? — Non, non, restons en Italie. Conduisezc et incrédule au sommet d'une des plus hautes
(1) s. Ahj. in T;:. Fundam.
montagnes ; faites-lui voir Rome. Voilà Rome : la vojezvous? — Je la vois. — Crovez-vous qu'à Rome il y ait des chrétiens, voire même le chef de la chrétienté? — Je le crois. — Les provinces coniiguës à Rome ne sontelles pas toutes chrétiennes? — Elles le sont. — Au delà des monts, au delà des mers, dans le monde entier n'y a-t-il pas des chrétiens? — Il y en a; mais c'est probablement le bas peuple, des hommes simples et ignorants? — Non pas : ce sont aussi des savants, des princes, des rois, des empereurs qui adorent le crucifié. Tenez- vous ces choses pour certaines? les croyez-vous?
— Oui, assurément : à cet égard je n'ai aucun doute. — Peut-il y avoir ici illusion, enchantement, tour de magie?
— Ici non. — Eh bien! voilà le miracle visible qui doit vous convaincre. Voyez si ce ne fut pas un grand miracle que la conversion de Rome, et par conséquent celle du monde entier. C'est bien là un miracle qui se voit avec les yeux et qui est à l'abri de l'illusion. Un pauvre pêcheur, Pierre, entra à Rome, dans cette capitale habitée par plusieurs millions d'hommes, par la plus haute noblesse et par tous les vices. L'empereur Néron avec toute sa cour dit aux Romains : On adorera Jupiter, le père des dieux; on sacrifiera à Mars, on ofi'rira l'encens à Vénus. Et ce pêcheur étranger, ce Juif marchant nu-pieds, que dit-il? Que Jupiter soit jeté au feu, Mars foulé aux pieds, Vénus mise en pièces, et qu'on adore comme vrai Dieu Jésus crucifié! — Qui donc? Cet homme qu'un de nos magistrats a fait mourir par la main du bourreau sur une potence? — Oui, celui-là même; c'est là le vrai Dieu. Oh! réfléchissez-y, je vous en prie. C'est le scandale des Juifs et la folie des nations qui est proposé aux adoraiions du monde : Jvdœis quidem scandaîum, gentihus autem stultitiam^ ,
(1) I Cor. 1. 23.
Aussitôt la foi entre en lice, la lutte commence, tou^ se lèvent contre elle, princes, sujets, peuple, noblesse : on ne saurait dire qui la défend, et pourtant elle se maintient. Elle pénètre dans le palais des empereurs, quelques-uns des principaux courtisans ainsi que des sénateurs se déclarent pour le Crucifié. Néron en est furieux. Rome est inondée de sang; on fait une horrible boucherie des pauvres chrétiens ; il en meurt par centaines, par milliers, par centaines de mille, par millions. Pierre j est crucifié, Paul y est décapité; malgré cela la foi ne périt pas. On crie aux armes contre la religion du Christ dans toutes les parties du monde; toutes les mers sont rougies du sang des chrétiens, tous les glaives en sont teints, toutes les terres en sont abreuvées : les îles, les plages, les campagnes, sont couvertes des cadavres des chrétiens. Le combat continue pendant plusieurs années et plusieurs siècles; et sans autre moyen humain que la mort de onze millions de martyrs, Rome se rend ; le grand Constantin, la tempête une fois apaisée, cède son trône au Souverain Pontife, successeur de Pierre, et fait de la capitale du monde la métropole de la foi : il plante la croix sur le Capitole, l'adore à genoux, et voit avec bonheur l'univers entier prosterné au pied d'une croix.
X. Or, de deux choses l'une : ou Rome s'est convertie pour avoir vu de grands miracles, comme elle en vit en eftèt, ou non : dans le premier cas, notre religion est vraie; car Dieu seul peut faire des miracles et il ne peut en faire pour confirmer une religion fausse, attendu qu'il violerait ainsi lui-môme gravement l'ordre de sa providence. Dans le second cas, c'est-à-dire, supposé qu'elle se soit convertie sans miracles, nous dirons que c'est le plus grand de tous les miracles qu'une religion aussi difficile, avec des mystères aussi profonds, ait été embrassée p'ir U monde le plus corrompu, sans miracles
pour en persuader la vérité. Il faudrait alors, en effet, (jue Dieu eût fait violence à toutes ces intelligences abruties, pour les obliger de croire sans motifs suffisants des choses au-dessus de leur capacité. En vérité, ce serait là le plus grand de tous les miracles, selon le raisonnement de saint Augustin : Esset omnibus signis mirnbilius, si ad credendum tani ardua ^ ad speran-' dum tain alta, ad operandum tani difficilia, miindus a.hsque mirabilibus signis inductus fuisset a Simplicio bus et ignobilibus hominibus. Voilà donc le miracle des miracles, miracle qui se voit avec les jeux, miracle qui n'est point sujet à l'illusion, miracle qu'on ne peut nier, miracle étonnant, clair, évident : que Rome, que le monde, à la parole de quelques pauvres pêcheurs, se soit humilié au pied de la croix, et ait adoré pour son Dieu un crucifié. Vive donc notre sainte Foi! Levez la tête, Ò Nérons, Trajans, Caligulas, Dioclétiens, Maxenoes, votre Rome, votre capitale est devenue la capitale de ce Christ que vous avez voulu noyer dans le sang de ses disciples ; votre trône est devenu le trône de cette foi que prêchaient de pauvres pêcheurs. 0 prodige! ô prodige!... Anges, chantez : frémissez, démons; poussez des cris d'allégresse, ô fidèles, et dites avec moi : Vive la croix, vive la foi ! Oui, mes bien-aimés, vive notre sainte foi ! Vive ce Dieu qui a choisi ce qui est plus faible au monde pour confondre ce qu'il y a de plus fort; Infirma mundi elegit Deus ut confundo.t foriia^ . Quelle part l'industrie humaine a-t-elle eue dans ce glorieux triomphe? Je suis saisi d'indignation quand or? m'objecte que Mahomet a propagé sa secte dans une grande panie du monde? Comment Ta-t-il fait? Par répée et par la violence, en faisant marcher devant lui la dévastation et la mort. Son œuvre a été tout humaine,
(1) I Cor. 1. 27.
OU pour mieux dire, diabolique. Notre sainte religion, au contraire, s'est propagée par rhumilité, par la patience ; elle s'est rendue maîtresse de Rome et du monde en ne versant que son propre sang, et en exerçant les plus héroïques vertus, de sorte qu'il est clair comme le jour que c'est une œuvre toute divine. Qu'avez-vous à répondre à cela, obstiné ? N'en est-ce pas assez pour faire baisser ce front altier? — Ah! mon père, si les empereurs eux-mêmes courbent la tête, que devrai-je faire, moi, misérable? Je suis rendu ; oui, je déteste mon obstination, je baise humblement la croix et j'adore le Crucifié. — Que Dieu soit loué! Cet incrédule est sincèrement converti; joignons les mains en actions de grâces : que Dieu en soit mille et mille fois béni ! Oh ! qui me donnera, mes bien-aimés, de voir le monde entier converti avec lui ! J'ai cherché autrefois à passer chez les infidèles, afin de répandre mon sang pour la foi ; jeune encore, j'ai fait des instances à cet effet près du Souverain Pontife Innocent XII; par un juste jugement de Dieu, cette grâce m'a été refusée. Mais s'il est permis à un enfant d'être en quelque manière l'imitateur de son père, je m'ofi"re, comme s'est offert mon vénérable père saint François, à rendre le même témoignage que lui à notre sainte foi. En présence du Sultan, il prit l'engagement de se jeter tout vivant dans un brasier ardent, si ce tyran avec ses sujets voulait recevoir le baptême. Eh bien ! je suis prêt à en faire autant : élevez un bûcher, mettez*y le feu, et obtenez-moi la permission des supérieurs, afin d'éviter tout reproche de témérité, et sojez certains que si quelqu'un parmi vous est chancelant dans la foi, je n'hésiterai pas à me précipiter au milieu des flammes pour attester que notre toi est divine. Ah ! qui m'accordera de donner ma vie, mon sang, tout ce que je suis pour une foi si auguste ! Grand Dieu, c'est à vous que je m'adresse : comment pourrait-elle
îi être pas vraie, cette foi qui, bien qu'obscure, a été appuyée par vous sur deux évidences des plus claires : l'une positive, c'est qu'elle a tous les signes d'une foi manifestement divine, signes corroborés de preuves irrésistibles ; puisqu'elle n'a d'autre but que de conduire les âmes à vous connaître et à vous aimer. L'autre né^^ative, laquelle consiste en ce qu'elle résout aisément toutes les objections contraires; de maniere à faire voir clairement que toutes les autres sectes n'ont rien de ce qui constitue une religion véritable et que ce sont des sectes diaboliques, parce que toutes tendent à favoriser le libertinage et le relâchement des mœurs. Nous pouvons donc dire à Dieu avec saint Augustin : Si error est quem credimus, a te deteiAi swmus. « Si nous sommes trompés, c'est vous, Seigneur, qui nous avez trompés. » Mais comme vous ne pouvez ni ne voulez nous tromper, il faut conclure (et quelle joie j'en ressens au fond du cœur! ah! mes bien-aimés, réjouissez-vous-en aussi, quant à moi, je suis attendri jusqu'aux larmes) il faut conclure, dis-je, qu'il n'y a point de nation au monde plus sûre que nous de ne point errer dans sa croyance. Par conséquent, si, malgré tant de raisons si puissantes et si efficaces, il en est encore dont la foi chancelle dites que ce sont ou des ignorants qui ne savent pas, ou des hommes corrompus qui ne veulent pas savoir.