‹ Œuvres compl`etesChapitre 178 sur 214 · IV · texte numérisé non relu

IV

EXEMPLES POUR LES FEMMES d'uN'E CONDITION INFÉRIEURE.

La sainte Messe est incontestablement d'une trèsgrande utilité pour tout le monde, ainsi qu'on l'a fait voir dans la première instruction ; néanmoins, bien souvent il n'est pas opportun que les femmes d'une certaine condition, à raison des devoirs qu'elles ont à remplir, y assistent pendant la semaine. Si vous élevez

de petits enfants, ou si, par motif de justice ou de charité, vous soignez des malades, ou enfin si vous avez un mari difficile qui vous interdit de sortir, vous n'avez pas sujet de vous en inquiéter et beaucoup moins de désobéir ; car , quoique l'assistance à la Messe soit la chose la plus sainte et la plus profitable, néanmoins l'obéissance et la mortification de sa volonté propre sont toujours préférables. Bien plus, je vous dirai, pour votre consolation, qu'en obéissant vous doublez vos mérites, attendu que Dieu, en pareil cas, non-seulement récompensera votre obéissance, mais en outre vous tiendra compte de la bonne volonté que vous avez d'assister à la Messe, comme si vous y alliez réellement. Au contraire, en désobéissant, vous perdriez l'un et l'autre mérite; car vous montreriez, par une telle conduite, que vous tenez plus à satisfaire votre propre volonté qu'à plaire à Dieu, puisqu'il nous a expressément déclaré dans les saintes Ecritures que « l'obéissance vaut mieux que les sacrifices, » c'està-dire qu'il préfère une humble soumission à toutes les Messes qui ne sont pas de précepte : Melior est obedientia quam victimœ^.

Mais que serait-ce si vous alliez à la Messe, et que, par votre babil, votre curiosité, vos distractions volontaires, vous fussiez condamnée à revenir les mains vides ? C'est ce qui arriva dans le cas que je vais rapporter. Une personne de la campagne habitait un hameau à quelque distance de l'église. Cette bonne femme, pour obtenir une grâce qu'elle désirait vivement, résolut et promit à Dieu d'entendre un grand nombre de messes dans le cours de l'année. C'est pourquoi, dès qu'elle entendait sonner la cloche de la paroisse , elle interrompait sur-le-champ ses occu-

(1) I Reg. 15.

palions , et se dirigeait promptement vers l'église, malgré la pluie, la neige et toutes les intempéries des saisons. De retour chez elle, elle avait soin de tenir compte des Messes entendues, afin de pouvoir s'assurer qu'elle remplissait ponctuellement ses engagements; à cet eflfet, elle mettait chaque fois une fève dans une boîte qu'elle fermait avec soin. L'année révolue, ne doutant pas qu'elle n'eût largement satisfait à sa promesse, acquis beaucoup de mérites, et procuré beaucoup de gloire à Dieu, elle ouvrit sa boîte ; mais quelle ne fut pas sa surprise, lorsque, de tant de fèves qu'elle y avait mises, elle n'en retrouva qu'une seule. A cette vue, elle s'abandonna à un profond chagrin, et alla même jusqu'à s'en plaindre à Dieu avec larmes : « 0 Seigneur, dit-elle, comment se fait-il que de tant de Messes auxquelles j'ai assisté je n'en trouve qu'une seule qui soit marquée? Je n'y ai jamais manqué, malgré les empêchement^ de tout genre, malgré la pluie, la gelée, et les plus mauvais temps ! » Dieu lui inspira alors la pensée d'aller consulter un sage et vertueux prêtre. Celui-ci lui demanda dans quelles dispositions elle avait coutume de se rendre à l'église et avec quelle dévotion elle assistait au saint sacrifice. A cela elle répondit qu'à la vérité, le long de la route, elle ne s'occupait que d'affaires et de bagatelles, que le temps de la Messe se passait en chuchotements avec l'une et avec l'autre, et qu'elle avait constamment l'esprit préoccupé des soucis du ménage ou des travaux de la campagne : « Voilà la cause, lui dit le prêtre, pour laquelle toutes ces Messes sont perdues : les discours inutiles et déplacés, la dissipation, les distrations volontaires vous en ont ravi tout le mérite. Le démon en a fait son profit, et votre bon ange a enlevé les fèves qui servaient de marques, pour vous faire entendre qu'on perd le fruit de ses bonnes œuvres, lorsqu'on

ne les fait pas bien. Remerciez Dieu par conséquent de ce qu'il y en a une au moins qui a été entendue de manière à vous être profitable^. »

Faites ici un sérieux retour sur vous-même : parmi tant de Messes que vous avez entendues dans le cours de votre vie, combien y en a-t-il dont Dieu ait pu vous tenir compte? Que vous en dit la conscience? S'il vous semble qu'il y en ait fort peu qui aient mérité d'être favorablement accueillies de Dieu, mettez-y ordre pour l'avenir. Que si jamais vous étiez du nombre de ces malheureuses qui servent de suppôts au démon jusque dans les églises, pour entraîner les âmes en enfer, écoutez le trait suivant qui est bien propre à vous faire trembler.

On rapporte au séminaire appelé Dormi sicuro, qu'une femme, réduite à la dernière misère, errait un jour, poussée par le désespoir, dans des lieux solitaires, lorsque tout à coup le démon lui apparut, et lui offrit, si elle voulait s'occuper à distraire les fidèles pendant la Messe en les entretenant de discours inutiles, de la rendre plus riche qu'elle ne l'avait jamais été, La misérable accepta cette proposition ; elle se mit en effet à exercer son métier diabolique, et elle y réussit à merveille : impossible à quiconque se trouvait auprès d'elle, d'entendre la Messe et de faire attention aux offices. Mais la main de Dieu ne tarda pas à la frapper. Elle fut surprise un matin par un violent orage, la foudre éclata, tomba sur elle seule, et la réduisit en cendres. — Devenez sage aux dépens d'autrui ; fuyez le voisinage de celles qui, par leurs plaisauteries, leurs observations déplacées , leurs irrévérences de tout genre, se font les ministres du diable ; sinon, vous vous exposeriez à encourir avec elles la disgrâce de Dieu.

(1) Hbnric. in mag. spec. Exempl. distin. 10. ex. 28.

EXEMPLE î. POUR LES TRAFIQUANTS ET LES ARTISANS.

L'idole de nos jours, c'est l'argent. Oh ! combien de malheureux sont constamment prosternés devant ce faux dieu, et n'ont de culte que pour lui ! Ils en viennent jusqu'à oublier le Créateur du ciel et de la terre, et par suite se précipitent dans un abîme de maux, même dès cette vie, tandis que le Prophète royal nous assure que ceux qui cherchent Dieu avant tout seront à l'abri des infortunes et comblés de biens : Inquirentes Dominum non déficient omni bono^. Cette sentence se vérifie surtout en faveur de ceux qui ont soin de préluder au travail et aux occupations de la journée, par l'assistance à la sainte Messe. L'événement suivant, arrivé à trois marchands de Gubbio en Italie, nous en fournit la preuve.

Ces trois négociants s'étaient rendus à une foire qui se tenait au bourg nommé Cisterne. Après avoir fait leurs emplettes, ils traitèrent ensemble du départ, et deux d'entre eux furent d'avis de partir le lendemain de grand matin, afin d'arriver le soir au logis. Le troisième protesta que, le jour suivant étant un dimanche, il ne se mettrait pas en route sans avoir préalablement entendu la Messe. Il exhorta même ses compagnons à s'y résoudre également, afin de pouvoir retourner ensemble comme on était venu, ajoutant qu'après avoir satisfait à ce précepte et pris un bon déjeuner, on partirait plus content; qu'après tout, si l'on ne pouvait arriver avant le soir à Gubbio, il ne manquait pas d'auberges

(1) Psal. 33, 21.

en route. Ses compagnons refusèrent de se rendre à un avis si sage et si salutaire; voulant à toute fin arriver chez eux le même jour, ils répondirent que si pour cette fois ils se privaient d'entendre la Messe, Dieu aurait piiié d'eux. Ainsi donc le dimanche avant l'aube, ils montèrent à cheval sans avoir seulement mis les pieds dans une église, et reprirent la route de leur pajs. Ils arrivèrent bientôt près du torrent de Confuone, que la pluie tombée pendant la nuit avait gonflé outre mesure, à tel point que le courant, en battant avec violence le pont de bois, l'avait ébranlé assez fortement. Néanmoins ils y montèrent tous deux ; mais à peine y étaient-ils, que l'impétuosité du torrent emporta le pont avec les cavaliers et les engloutit. Les paysans accoururent au bruit du désastre, et à l'aide de crochets, parvinrent à retirer les cadavres de ces malheureux qui venaient de perdre à la fois leur fortune et leur vie, et peut-être aussi leur âme ; on les déposa sur le bord du torrent, en attendant que quelqu'un les réclamât et leur procurât la sépulture. Entre temps, le troisième négociant qui était resté à Cisterno pour entendre la Messe , après avoir accompli ce devoir s'était mis joyeusement en route, et il ne tarda pas à arriver près du torrent, où il fut frappé tout d'abord par l'aspect des cadavres. S'étant arrêté pour les considérer attentivement, il reconnut ses compagnons de la veille. Il entendit avec une vive émotion le récit du funeste accident dont ils avaient été victimes, et élevant les mains aii ciel, il rendit grâces à la bonté divine de l'avoir préservé du même malheur; mais surtout il bénit mille et mille fois cette heure qu'il avait consacrée à remplir ses devoirs religieux, et ne manqua pas d'attribuer sa conservation au saint sacrifice de la Messe. De retour dans son pays, il y répandit la nouvelle du tragique événement, qui excita dans tous

les cœurs le plus vif désir d'assister tous les jours à la Messe ^

Maudite avarice ! il faut bien que je le dise, maudite avarice, c'est toi qui détaches les cœurs de Dieu et leur ôtes pour ainsi dire la liberté de s'occuper de la grande affaire du salut! Afin que tous -ceux qui sont exposés à ce vice comprennent bien en quoi il consiste, je vais l'expliquer au moyen d'une comparaison tirée de l'Ecriture. Samson, comme vous savez, se laissa lier d'abord avec des nerfs de bœufs, puis avec de grosses cordes neuves qui n'avaient pas encore servi, et les rompit comme on romprait un fil ; mais à la fin, vaincu par les obsessions de Dalila, sa femme, il lui découvrit que le secret de sa force résidait dans ses cheveux, de sorte qu'ayant eu la tête rasée, il devint faible comme les autres hommes, et tomba au pouvoir des Philistins, qui lui crevèrent les yeux, et le condamnèrent à faire tourner la meule d'un moulin^. Or, je demande quelle fut la faute de Samson? Est-ce de s'être laissé lier de tant de façons? Non; car il savait très-bien que toutes les cordes céderaient à ses efforts, comme un frêle réseau. Le grand tort qu'il eut, ce fut de révéler le secret véritable de sa force, et de se laisser couper les cheveux, sans lesquels il n'était plus un Samson. De même, dis-je, supposé qu'un négociant, un industriel, se laisse entraîner par mille préoccupations de trafic, d'industrie, d'entreprises de toute espèce : est-ce en cela que consiste le vice funeste de l'avarice? Non; le vice consiste à se laisser couper les cheveux. Je m'explique : tel négociant est accablé d'affaires ; cependant le matin de bonne heure, dès qu'il entend sonner la Messe, il se dit : Trêve de soucis ; la Messe avant tout. Voilà un Samson qui est lié, si l'on veut, mais

(I) LoBNiJU. Tom. 2. tit. 64. (2; Judic. 16.

qui n'est pas rasé. Tel autre encore est retenu par sept entraves et plus; ce sont des expéditions à faire, des ouvriers à payer, des comptes à régler, des lettres à écrire, des dettes à acquitter, des créances à recouvrer; oh! que de liens et quel labyrinthe! Vienne cependant le premier dimanche du mois ou un jour de fête, il se dégage de tous ces embarras, et se rend pieusement à l'église pour entendre la Messe et faire ses dévotions. Voilà encore un Samson qui est bien lié, mais qui conserve sa chevelure, parce qu'au milieu de ses nombreuses affaires, il ne perd pas de vue la grande affaire de son éternité. Mais (faites bien attention à ce mais) lorsque vous êtes comme garrotté par mille liens d'intérêts temporels, et que vous n'avez plus la force de les briser pour vous en dégager de temps en temps, vous approcher régulièrement des sacrements et assister au saint sacrifice, hélas ! dès lors vous n'êtes plus que de pauvres Samsons, liés et rasés tout à la fois. Vos bénéfices sont légitimes peut-être, mais ce qui ne l'est pas, c'est cette fureur d'acquérir qui vous absorbe tout entiers ; c'est là une avarice impitoyable qui vous traitera comme l'a été Samson, c'est-à-dire que, comme lui, vous serez écrasés sous les ruines de votre maison ; et alors pour qui seront tous ces trésors que vous amassez ? Quœ parasti cujus erunt ^ ?

Mais ne l'oublions pas, ces avares ne se rendront jamais, à moins qu'on ^ne les prenne par leur faible. Eh bien ! donc , leur dirai-je , que prétendez- vous ? Vous enrichir, gagner de l'argent, arrondir votre fortune? Et quel est le moyen le plus sûr d'y réussir? Le voici : assistez tous les jours à la sainte Messe. Le trait suivant va vous en convaincre. Deux artisans exerçaient la même profession ; l'un était chargé d'une

(1) Luc 12, 30.

famille, il avait femme, enfants et neveux à nourrir, et pas en petit nombre; l'autre vivait seul avec sa femme. Le premier élevait sa famille dans l'aisance ; tout lui réussissait à merveille : magasin bien achalandé, de l'ouvrage autant qu'il en voulait et des bénéfices assez ronds pour faire chaque année des économies, à l'effet de marier ses filles quand l'âge serait venu. L'autre, quoique seul, manque d'ouvrage et meurt de faim. Un jour celui-ci dit confidentiellement à son voisin : « Mais comment faites-vous donc? on dirait que dans votre maison Dieu fait pleuvoir tous les biens en abondance, et moi malheureux, je ne puis pas lever la tête, tous les malheurs m'accablent. »

— « Je vous l'apprendrai bien, lui répondit son ami ; demain matin je passerai chez vous, et je vous enseignerai le lieu où je vais puiser ma bonne fortune. »

— Le matin suivant, il alla le prendre et le conduisit à l'église pour entendre la Messe, après quoi il le ramena à son atelier; il fit de même le second et le troisième jour. Alors l'autre lui dit : « S'il ne faut qu'aller à l'église et entendre la Messe, j'en connais bien la route, il ne faut pas que vous vous dérangiez. »

— « C'est précisément cela, dit le premier; assistez tous les jours à la Messe et vous verrez la fortune changer de face pour vous. " — C'est ce qui arriva effectivement. Du moment où il eut embrassé cette salutaire pratique, il se vit abondamment pourvu d'ouvrage ; en peu de temps, il parvint à acquitter ses dettes, et remit sa maison sur un bon pied^

Vous croyez à l'Evangile, n'est-ce pas? Eh bien! si vous y croyez, vous ne pouvez mettre cette vérité en doute. Ne dit-il pas clairement : « Cherchez avant tout le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné

(I) Sur. in vita s. Joan. Eleem.

par surcroît? » Quœrite primum regnum Dei, et hœc omnia adjicientur vobis. ^ Veuillez au moins en faire l'essai pendant une année : tous les malins, assistez à la Messe; et si vos affaires ne prennent pas une meilleure tournure, plaignez-vous de moi, j'y consens. Mais il n'en sera rien ; vous aurez au contraire tout sujet de me remercier.

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