‹ Œuvres compl`etesChapitre 23 sur 214 · Cet amour sensible mène rapidement à l'amour · texte numérisé non relu

Cet amour sensible mène rapidement à l'amour

sensuel ; et un savant remarque que vouloir garder une mesure et une certaine retenue dans l'amour sensible, c'est prétendre conserver la raison en s'abandonnant à la folie.

5. Cet amour se présente, dans le principe, sous forme d'une inclination innocente et peut-être même vertueuse ; mais il ne tarde pas à se changer en un poison perfide. Le serpent aussi a les écailles brillantes, la langue élégante et belle ; c'est cependant sous ces apparences séduisantes que se cache le venin mortel. La foudre aussi éblouit les yeux par son éclat, au moment même où elle frappe et tue sa victime. Fuyez donc la liaison des personnes au dehors élégant de sexe différent ; ne vous entretenez point avec elles seul à seul, vu la facilité de se laisser aller à des inclinations et à une condescendance coupables.

6. Sous le nom de prochain sont compris tous ceux qui sont déjà, ou qui peuvent entrer un jour en possession de la béatitude céleste ; car c'est là la base de cet amour : par conséquent les démons et les autres damnés en sont exclus.

7. Mais l'amour du prochain embrasse les infidèles et les pécheurs, parce qu'ils peuvent se convertir et arriver au salut. D'un autre côté, comme le dit saint Augustin, il y a deux choses à envisager dans l'infidèle et le pécheur : la nature qui est l'ouvrage de Dieu, et parlant mérite d'être aimée; et le péché, qui est commis par l'homme, et c'est ce qui doit être haï. De là vient que David disait de lui-même qu'il haïssait les impies d'une haine parfaite : Perfecto odio oderam illos ^ . Quand donc et comment peut-il y avoir haine parfaite? Précisément quand on hait la faute et qu'on aime le coupable.

1) Psal. 13S, 22.

8. Il faut donc aimer le prochain en Dieu, et cet amour doit être constant, universel, efficace .

9. Amour constant ; parce que la fin pour laquelle on aime est constante. Si quelqu'un vous a ofi'ensé, il ne laisse pas pour cela d'être l'ouvrage de Dieu, destiné à glorifier Dieu; et partant il conserve ses titres et ses droits à votre amour. Qu'on haïsse l'ivraie qui croît dans un terrain inculte, mais qu'on ne haïsse pas le terrain lui-même qui, bien cultivé, peut produire un excellent froment.

10. Il n'est cependant pas eu notre pouvoir de ne ressentir aucune répugnance contre ceux qui nous offensent; mais autre chose est sentir, autre chose consentir. Quand il nous est commandé d'aimer nos ennemis et ceux qui nous font du mal, cela s'entend de la pointe de l'esprit et de l'amour inspiré par une foi vive, nullement du goût ou de l'inclination.

11. Cet amour doit être, de plus, universel, semblable à la bienfaisante rosée qui tombe sur les roses et sur les épines, sur les palais des grands et sur l'humble chaumière du berger. Si l'on exclut un seul article de son symbole, la foi n'est plus foi; ainsi en est-il de la charité fraternelle, si on a le malheur d'en exclure, ne fùl-ce qu'une seule personne.

12. Mais cet amour, tout universel qu'il est, emprunte un accroissement d'intensité aux afi'ections dictées par la nature, la reconnaissance et toute autre relation honnête. C'est pourquoi, dit saint Thomas, l'affinité du sang, les biens de la patrie, de l'éducation, de la communauté de vie rendent plus intense envers quelques-uns cet amour même qui part de Dieu et aboutit à Dieu ; conformément à cela, on estime et on aime davantage ses parents , ses bienfaiteurs , les personnes sages , vertueuses, en un mot celles qui sont plus prés de nous ou de Dieu.

13. En dernier lieu, l'amour du prochain doit être efficace, c'est-à-dire que nous sommes tenus d'assister le prochain selon la mesure de ses besoins et de nos facultés. Le feu qui ne bride pas, dit saint Grégoire-le Grand, nest pas du feu; ainsi l'amour qui n'agit pas, qui ne porte pas à secourir ses semMables dans leurs besoins, quand on le peut, n'est plus de l'amour.

14. On ne peut pas même refuser à ses ennemis les témoignages communs de bienveillance, tant civils que religieux, et l'on doit être prêt à faire davantage, si un besoin particulier l'exigeait.

15. Bien que toute haine, toute animosité extérieure contre les méchants et ceux qui nous offensent soit interdite, il n'est cependant pas défendu d'user de précaution ; c'est môme un effet de la prudence. Il y a des personnes avec lesquelles on ne peut vivre en paix qu'à la condition d'en être éloigné. En pareil cas, l'éloignement est un trait, de sagesse et non une preuve d'inimitié. Quel est celui qui ne fuirait pas l'approche d'un homme atteint d'une maladie pestilentielle, .très -contagieuse? Ce n'est point parce qu'on porte de la haine à ce malheureux, mais parce qu'on redoute son mal. — La charité chrétienne nous jiorte à aimer' nos frères, à leur faire du bien, mais non à favoriser les méchants, ni à exposer l'innocence et la simplicité des bons à leurs embûches et à leur malice. Soyez simples comme des colombes, dit Noire- Seigneur, mais aussi soyez prudents comme les serpents.

16. Prenons garde qu'une ingénieuse passion ne réussisse à nous représenter comme l'effet d'une sage prudence ce qui pourrait bien dériver d'une secrète aversion.

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