AGONIE DE JÉSUS
Considérez que l'heure étant venue où le Fils de Dieu devait souffrir, il prend congé de Marie, sa très-sainte mère, et s'achemine vers Gethsémani. Il y avait là un jardin solitaire et éloigné du bruit, où Jésus se retirait souvent pour passer la nuit en oraison. Le Sauveur y étant arrivé se prosterne à genoux, adore son Père éternel et le prie de l'assister dans la terrible lutte qu'il va soutenir. Alors se présentèrent à son esprit tous les tourments qu'il devait bientôt endurer, les fouets, les épines, les clous, l'abandon, la désolation, les douleurs et la croix. Il considéra l'ingratitude de son peuple, les péchés des hommes , et la damnation de tant d'âmes qu'il aimait infiniment. II se représenta l'ingratitude du monde envers le Père céleste, qui, pour sauver le genre humain, n'avait pas épargné son propre Fils. Il se contempla lui-même couvert de l'ignominie des péchés des hommes, qu'il avait bien voulu prendre sur lui pour
LA voie nu l'AIiADIS. 87
satisfaire à la justice divine. A cette vue, il est assailli de craintes violentes, le dégoût le saisit, et une affreuse tristesse accable son cœur : Cœpit pavere et tœdere^, — et mœstus esse^. — Regarde, ô mon âme, comme la pâleur s'étend sur son visage, comme ses yeux s'obscurcissent, comme ses cheveux se dressent sur sa tête, et que tout son corps tremble : ses forces l'abandonnent, et il tombe dans une agonie mortelle : Tristis est anima mea usque ad mortem^.
0 mon Jésus! mes péchés sont la cause de votre accablement; n'en finirai-je donc jamais! Misérable que je suis ! ne pas aimer ce Dieu qui par amour pour moi est réduit à l'agonie et à la défaillance ! Ah ! mon Sauveur, que je vous suis redevable! puissé-je ne vous avoir jamais offensé !
Considérez que Jésus, à cause de ses souffrances excessives, se couvre d'une sueur abondante ; ses peines augmentent, et il en vient jusqu'à suer du sang. La violence des tourments intérieurs fait couler de tous les pores des ruisseaux de sang si abondants, que ses vêtements en sont percés. Le sang ruisselle de ses membres et de son front, et la terre en est arrosée : Et factus est sudor ejus siciit guttce sanguinis decurrentis in terram*. Ne pouvant plus se soutenir debout, tant ses douleurs sont véhémentes, Jésus tombe la face contre terre et nage dans son sang : Procidit in faciem suain^. Il semble dire : Je me sens tomber en défaillance, je me meurs, je n'en puis plus, je succombe : par pitié, secourez-moi. Père éternel, venez à mon aide; ma mère, mes disciples, mes amis, où êtes- vous? Séra-
;l) Marc. M, 33. >2, Matth. 26, 37. ,3) Ibid. 38.
i4l Luc. 22. 24. (5; Matth. 26, 39.
phins, que faites- vous? — Mais quoi ! le Père ne répond point, Marie est loin, les disciples dorment, tous l'ont abandonné. Allons ! mon âme, aie pitié de ton Sauveur; tends-lui la main, soulève-le, arrête le sang par tes soupirs, lave son visage de tes larmes, console son cœur et fortifie-le par ton amour et ta douleur. Ne voistu pas que tous l'ont abandonné? — Mais, ò Dieu, voilà que cette âme ingrate, au lieu de vous témoigner de la compassion et de vous soulager, accroît vos peines, aigrit vos douleurs, multiplie vos chagrins, fouie aux pieds vos membres sacrés, et profane votre précieux sang par de nouveaux péchés. — Hélas! par mes offenses j'ai renouvelé l'agonie de mon Jésus ! 0 mon cher Rédempteur! que je me repens de vous avoir offensé ! Je vous aime de toute mon âme ; plus jamais je ne veux vous déplaire à l'avenir.
Mettez-vous à côté de Jésus en agonie, contemplez ces yeux éteints, ce visage pâle, abattu, qui toucherait de compassion même un cœur de pierre ; regardez-le tomber par terre, faisant des efforts pour se redresser, incapable de se soutenir et retombant dans son sang. 0 mon pauvre Sauveur, désolé et agonisant, que je vous plains ! — Dans l'excès de sa douleur, Jésus lève les yeux au ciel, ouvre les bras et, d'une voix tremblante : « Père, dit-il, s'il est possible, éloignez de moi ce calice amer ; cependant que votre volonté soit faite et non la mienne : » Pater, si vis, transfer calicem istum a me^. Il répète trois fois les mêmes paroles, accompagnant sa prière de son sang, de ses sueurs, de ses larmes et de ses soupirs : Gravit tertio eiiinclfim
(I) Luc. 22, 42.
sermonem dîcens^. Alors apparut l'ange qui lui dit qu'il fallait boire ce calice : et aussitôt Jésus s'offre à souffrir, à mourir, à se sacrifier mille fois pour la gloire de son Père et pour le salut des âmes : Non mea voluntas, sed tua fiat"-.
0 mon âme, imite Jésus, résigne-toi dans les maladies, dans les humiliations, dans la pauvreté, dans les tentations, dans les aridités et les désolations : fais le sacrifice entier de toi-même à ton Dieu, et remercie-le de ce qu'il te fait savourer quelque goutte de ce calice amer que Jésus a bu jusqu'à la lie. — 0 mon Jésus, que je suis loin de vous ressembler! Je ne sais rien souffrir, je ne puis supporter mes aridités dans l'oraison, je ne sais pas vivre sans consolations. Aidez-moi, ô mon Dieu, puisque vous le pouvez; fortifiez-moi et enseignez-moi à souffrir à votre exemple.
PRATIQUE
Lorsque vous éprouvez des sécheresses, des ennuis, des tristesses, ne laissez pas pour cela, n'abrégez pas même votre oraison. Jésus, pour notre exemple, nonseulement n'abandonna pas l'oraison dans ses mortelles désolations, mais il la prolongea au contraire : Et factus in agonia, prolixius orabat^, la reprenant jusqu'à trois fois. — Quand vous faites oraison, figurezvous que vous êtes à côté de Jésus, unissez votre oraison, vos larmes, vos aridités, vos ennuis, à ceux de Jésus. Sainte Thérèse éprouva, pendant dix-huit ans, de grandes difficultés à faire oraison ; elle se fortifiait en se représentant que Jésus agonisant était à côté d'elle. — Dans vos peines, 'répétez souvent : « Mon Pére, que votre volonté soit faite et non la mienne.
(1) Matth. 26, 24. (2) Luc. 22, 42. \3j Luc. 22, 43.
0 mon Jésus agonisant, fortifiez-moi ! Faites-moi la grâce d'aimer votre adorable volonté, même au milieu des ténèbres. »
MEDITATION POUR LE LUNDI