‹ Œuvres compl{grave}etesChapitre 70 sur 152 · Le grec dit : « H y a eu beaucoup de sauce · texte numérisé non relu

Le grec dit : « H y a eu beaucoup de sauce

est la fin qu'ils se proposent; car pour ne rien dire de la bassesse qu'il y a à toujours mentir, je ne vois pas qu'ils puissent recueillir le moindre fruit de cette pratique. Au contraire, il est arrivé à quelques-uns de se laisser voler leurs habits dans un bain public, pendant qxx'ils ne songeoienl quà rassembler autour d'eux une foule de peuple, et à lui conter des nouvelles. Quelques autres, après avoir vaincu sur mer et sur terre dans le Portique*, ont payé l'amende pour n'avoir pas comparu à une cause appelée. Enfin il s'en est trouvé qui le jour même qu'ils ont pris une ville, du moins par leurs beaux discours, ont manqué de dîner. Je ne crois pas qu'il y ait rien de si misérable que la condition de ces personnes; car quelle est la boutique, quel est le portique, quel est l'endroit d'un marché public où ils ne passent tout le jour à rendre sourds ceux qui les écoutent, ou à les fatiguer par leurs mensonges?

[IX]. DE l'effronterie CAUSEE PAR l'aVARICE.

Pour faire connoître ce vice, il faut dire que c'est un mépris de l'honneur dans la vue d*un vil intérêt. Un homme que l'avarice rend eflronté ose emprunter une somme d^argent à celui à qui il en doit déjà, et qu'il lui retient avec injustice. Le jour même qu'il aura sacrifié aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des viandes consacrées*, il les fait saler pour lui sentir dans

1. Voyez le chapitre de la Flatterie, (A'o/e de La Bruyère.) — Ci-dessus, chap. II.

2. C'étoit la coutume des Grecs. Voyez le chapitre du Contre-temps [chap. xii]. {Note de La Bruyère.)

plusieurs repas, et va souper chez Tun de ses amis; et là, à tablé, à la vue de tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux dépens de son hôte, et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un quartier de pain : « Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne chère. » 11 va lui-même au marché acheter des viandes cuites * ; et avant que de convenir du prix^ pour avoir une meilleure composition dumarchandy il lui fait ressouvenir* qu'il lui a autrefois rendu service. Il fait ensuite peser ces viandes, et il en entasse le plus qu'il peut; s'il en est empéchv par celui qui les lui vend^ il jette du moins quelque os dans la balance ; si elle peut tout contenir, il est satisfait; sinon, il ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se dédommager, sourit et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura reçu de quelques étrangers pour leur louer des places au théâtre, il trouve le secret d'avoir sa part franche du spectacle, et d'y envoyer le lendemain ses enfants et leur précepteur. Tout lui fait envie : il veut profiter des bons marchés, et demande hardiment au premier venu une chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouve-t-il dans une maison étrangère, il emprunte jusqu'à l'orge et à la paille; encore faut-il que celui qui les lui prête fasse les frais de les faire porter chez lui. Cet effronté, en un mot, entre sans payer dans un bain public,

■ « H le fait ressouvenir. » (Édit. l"-8*.)

1. Comme le menu peuple, qui achetoit son soupe chez les charcutiers** {Note de La Bruyère.) — « Le grec ne dit pas des viandes cuites, et la satire ne porte que sur la conduite ridicule que tient cet homme envers son boucher. » (Schweighœuser.)

• Le texte des éditions originales est c chaircuitiors. i Orthographe qui donne l'éty mologie du mot ^marchand de chair cuite).

et là, en présence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui est remplie d'eau, se la répand sur tout le corps* : « * Me voilà lavé, ajoute-t-il, autant que fen ai besoin^ et sans avoir obligation à personne*, » remet sa robe et disparoit.

[X]. DE l'épargne sordide.

Cette espèce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir ménager les plus petites choses sans aucune fm honnête. C'est dans cet esprit que quelquesuns, recevant tous les mois le loyer de leur maison, ne négligent pas d'aller eux-mêmes demander la moitié d'une obole qui manquait au dernier payement qu'on leur a fait ; que d'autres, faisant l'effort de donner à manger chez eux, ne sont occupés pendant le repas qu'à compter le nombre de fois que chacun des conviés demande à boire. Ce sont eux encore dont la portion des prémices des viandes que l'on envoie sur l'autel de Diane • est toujours la plus petite. Ils apprécient les choses au-dessous de ce

* « Et sans en avoir obligation à personne. » (Édit. i^-3".}

1. Les plus pauvres se layoient ainsi pour payer moins. {Note de La Bruyère.)

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