IX. — NoTIIE-D.VME des I.ARMES, a POITIEHS
1. Cet article est emprunté tout entier à la Semaine religieuse du diocèse de Poitiers, 1889, pp. 338-363 ; j’y fais seulement quelques
1. Le fait de ces larmes a été officiellement démontré etDumouricz est un sceptique qui ne mérite pas plus créance que celte phrase écrite sans preuves : H D’autres imagos de la Vierge pleurèrent visiblement, ayant des éponges pleines d’eau dans la tête » (Collin de Plancy, H, 232).
coupures pour supprimer des longueurs. La notice est du chanoine Rosière.
Poitiers semble ignorer que, parmi tous les Saints qui ont embaumé ses sanctuaires et illustré son nom, le Bienheureux de MonforI i brille du plus remarquable éclat'. En quittant (17ü^i:) l’Ilopilal général où, depuis quelques années, il remplissait les modestes fonctions d’aumônier, le jeune prêtre breton allait enfin donner une libre carrière à son zèle. La ville épiscopale fut le premier théâtre témoin des saintes hardiesses de son apostolat... . .
Au nombre des épisodes dont cet apostolat fécond a été rempli, je veux rappeler celui qui a irait à l’ancienne église paroissiale de Saint-Michel, située à l’angle de la rue des Filles-Saint-François et de la grande rue Saint-Michel
Epris d'une dévotion singulière pour l’illustre Archange s, le Père de Montfort voyait avec peine que l’église qui lui était dédiée en cet endroit de la ville fût aussi pauvre que peu fréquentée. 11 avait résolu de restaurer son sanctuaire, et d’y attirer un plus grand nombre de fidèles en y donnant une série d’instructions. Mais une opposition formelle fut faite à l’exécution de ce double dessein. Le cœur de l’apôtre, bien qu’habitué à la contradiction, en fut vivement affligé. Toutefois, il prédit « que ses vœux n’en seraient pas moins exaucés, et qu’un jour cette église délaissée acquerrait une grande célébrité ».
La Vierge Marie, qu’il appelait i sa bonne Mère, sa chère Maîtresse », se chargea de réaliser pleinement l’étrange prédiction de son dévoué ser* \ileur. Quatre ans après la mort (1716) du Bienheureux, le 14 novembre 1720, sous l’épiscopat de Mgr de la Poype de Vertrieu, le bruit d’un événement étrange, merveilleux, circulait dans les rues de la vieille cité, et faisait tressaillir les cœurs. On se racontait, non sans émotion, que, dans une maison particulière, on avait vu pleurer la Sainte Vierge, peinte sur une toile encadrée; on avait essuyé ses larmes*; et l’image, transportée
1. Celte manière de parler n’est pas exacte : il faudrait ajouter le nom do baptême, Louis. X. B. de M.
2. 11 existait autrefois une petite église de Saint-Michel, située près do [ Saint-Hilaire. Huit autres églises lui étaient consacrées dans le diocèse, sans
parler de G2 autels ou chapelles sous ce même nom.
3. Il était convaincu que l’Archange veillait sur ses entreprises et ses démarches. t.*n jour que des jeunes gens menaçaient de lui faire un mauvais parti : « Mes amis, dit le Bienheureux, je ne crains rien : saint Michel est mon défenseur. » — • « Lorsqu’il est question, disait-il, d’aller faire une Mis. sion, les démons prennent les devants pour la faire manquer; mais lorscjue j’y ai mis le pied, Jésus, Marie et l’archange Michel les obligent h me céder la place. — De retour de Rome, muni de pouvoirs apostoliques, le vaillant missionnaire se rendit en pèlerinage au .Mont Saint-Michel ; il voulut faire là sa veillée d’armes, et obtenir du puissant Archange des grâces particulières jtour la lutte.
4. Le couvent de la Visitation de Poitiers conserve un des linges avec lesquels ces larmes furent essuyées. X. B. de M.
dans l’église Saint-Miciiel, avait opéré, sur-le-champ, plusieurs guérisons miraculeuses
Les témoins du fait extraordinaire étaient nombreux et dignes de foi. L’autorité ecclésiasti(|ue, prévenue, ne pouvait donc garder le silence. Une enquête est ordonnée; elle fut longue, sérieuse.
Conformément aux conclusions de l’Officialité diocésaine, Mgr de la Foype de Vertrieu put adresser, l’année suivante (2 juillet 1721), un Mandement aux fidèles, pour attester l’authenticité du prodige des larmes, et pour certifier les guéi isons accomplies devant le tableau miraculeux de l’église Saint Michel
Nous sommes vraiment heureux de fournir le texte même du célèbre Mandement dans sa presque totalité *. C’est une page d’histoire ecclésiastique dont il convient de garder le souvenir très précis.
Voici en quels termes s’exprimait Monseigneur de la Poypede Vertrieu faisant l’historique du miracle :
« Il n’est personne qui n’ait ouï parler de l’évènement singulier dont on s’aperçut au mois de novembre dernier dans un tableau de la Sainte Vierge tenant le saint Enfant Jésus entre ses bras, lequel tableau était dans l’oratoire d’une fille pieuse qui demeurait près de l’église de Saint- Michel. On y vit tout d’un coup des gouttes d’eau en forme de larmes, qui coulaient du visage de la Sainte- \Merge, qui y était dépeinte. Les circonstances extraordinaires qu’on remarqua dans cette sainte Image attirèrent d’abord l’admiration et l’étonnement, et produisirent une dévotion si sensible qu’en peu de moments le concours s’augmentant dés le soir et encore plus le lendemain matin, on fut obligé de transporter cette Image dans une chapelle de Saint-Michel....
n Or, comme il était de notre devoir de vérifier exactement tout ce qu’on assurait être arrivé, à ce sujet, à diverses personnes, nous avions commis spécialement notre Official pour faire l’enquête et vérification des faits allégués et des guérisons qu’on assurait être miraculeuses.
« Les dépositions ont été faites par-devant le dit sieur Official par des personnes digues de foi... et le tout nous ayant été rapporté et par nous examiné, nous avons eu la consolation de voir la prouve concluante de plusieurs faits surprenants qui ont été reconnus dans cette image, et de plusieurs guérisons opérées sur diverses personnes d’une manière si prompte et si extraordinaire, qu’on a tout sujet de les attribuer à la puissance de Dieu, qui a voulu favoriser ceux qui ont eu recours à l’intercession de la Très Sainte Vierge, en honorant cette sainte Image si extraordinairement manifestée.
« 11 est donc prouvé par celte enquête: premièrement, que le jeudi iî novembre dernier (1720), sur les neuf heures du soir, la dame Anne lîraud,
1. Recueilli par Picot de la Clorivière (ancien Jésuite, recteur de Paranié, au diocèse de Saint-Malo, 1785), le second biographe du P. Grignou de Montiort. J’ai ce rare volume sous les yeux.
fille, demeurant près Saint-Michel, voulant faire sa prière à Dieu dans son oratoire, devant une image ou tableau de la Sainte- Vierge, tenant le Saint Enfant Jésus entre ses bras, elle fut fort surprise de voir que des gouttes d’eau, en forme de larmes, découlaient des yeux de l’Image, de la même manière que quand une personne pleure; que dans le saisissement où elle se trouva, elle pensa s’évanouir. Sur quoi, elle appela deux tilles qui étalent logées sous sa chambre, lesquelles s’aperçurentde ce faitélonnant ; qu'il s’y rendit un grand nombre de personnes, dès le même soir, et le lendemain jusqu’à onze heures, et par un grand nombre de ces témoins oculaires qui ont déposé, il y a preuve que ces gouttes d’eau découlaient véritablement du visage de la Sainte Vierge dépeinte dans le tableau, qu’elles descendaient jusqu’aux pieds du saint Enfant Jésus sans passer plus loin; que tout le reste de l’Image était sec et sans aucune apparence d’humidité; que lesdites gouttes d’eau ayant été essuyées plusieurs fois, il en découlait, un instant après, de nouvelles, ét que les larmes coulèrent jusqu’à onze heures du lendemain malin, et qu’enlin ce spectacle si nouveau et si touchant saisit d’étonnement tous ceux qui en approchaient, lesquels étaient en même temps attendris jusqu’aux larmes par la douleur de leurs péchés et par le désir de leur salut.
« Ainsi, comme on n’a pu découvrir aucune cause naturelle de ces gouttes d’eau, puisque: 1° tout le reste de l’image était sec et sans humidilé, 2» qu’ayant tourné l’image de l’autre côté, on l’a vu pareillement (rès sèche; 3° qu’elle élail attachée contre une tapisserie derrière laquelle était une natte de paille et ensuite un peu d’ais très sec; 4° que le temps était très beau ce jour-là; 5° et entin qu’il y avait d’autres tableaux près de celui-ci qui n’étaient nullement humides, toutes ces circonstances fout qu’on ne peut douter que cet événement ne soit un des plus extraordinaires et ne tienne en quelque façon du miracle... »
Le Prélat, après avoir rapporté plusieurs <jiiérisons miraculeuses arrivées au sujet de cette Image, finit son Mandement par ces paroles : « Nous en a-rons rapporté suffisamment pour exciter notre foi et notre reconnaissance envers Dieu et pour augmenter notre dévotion envers la Très Sainte Vierge, honorée particulièrement dans ce saint lieu (l’église Saint Michel), depuis la manifestation de la sainte Image... .1 Poitiers, le JO juillet 1721. Ÿ Je.^n-Clalde, évêque de Poitiers.
Les tidèles de la ville épiscopale avalent déjà répondu aux désirs du saint Prélat, par les manifestations publiques de leur confiance et de leur dévotion envers Notre-Dame des Larmes. Le bruit de cette apparition s’était répandu bien au loin ; les campagnes, sous la conduite de leurs pasteurs, se rendaient en pèlerinage à Saint-Michel, afin de compatir aux douleurs de la Vierge Mère, et, peut-être, avec le vague espoir de surprendre, sous ses paupières, l’une de ces larmes qu’Elle avait abondamment versées durant près de quinze heures.
Par la ^ertu de ces larmes, les affligés se sentaient consolés, et les ma-
lades bien souvent guéris. Alors, tout spontanément, affluaient aux pieds de la Vierge les dons de la reconnaissance; aumônes, cierges bénis, exvoto, offrandes de toute nature et de toute valeur; si bien que non seulement l’autel où la sainte Image était exposée, mais encore l’église entière s’est vue embellie, enrichie par l’affluence inespérée de ces présents.
Et pour que le lecteur ne croie pas à un récit trop flatté, je veux citer, en témoignage, l’historien Clorivière: « Dès que la pieuse image fut installée à Saint-Michel, les peuples y accoururent en foule de toutes parts ; on y érigea de nouveaux autels, on les enrichit de toutes sortes d’orner ments; il s’y disait des Messes depuis le malin jusqu’à midi, et il s’y fit une Mission très célèbre, et depuis cette époque l’église de Saint-Michel est une des plus fréquentées de Poitiers » '.
Ainsi s’est réalisé, au delà de tout espoir comme de toute expression, la prophétie du Bienheureux de Montfort ; ses vœux devaient être un jour exaucés, et l’église Saint-Michel acquérir une grande célébrité.
Par suite, il est aisé de comprendre quelle joie filiale durent ressentir, de tous ces événements extraordinaires, les dignes successeurs du Père de Montfort, institués et connus sous le nom de Missionnaires de Marie A l’exemple de leur saint Fondateur, ils allaient évangéliser dans les campagnes; leurs prédications y étaient si fructueuaes qu’on les demandait partout.
Or, en cette année-là [1721], ils donnaient une .Mission à Jaulnay, distante de quatre lieues de Poitiers. Ils proposèrent de clôturer les exercices par un pèlerinage à Notre-Dame des Larmes, en souvenir et à l’imitation de leur vénéré Père qui avait conduit à Notre-Dame des Ardilliers [Saumur] une vaillante députation d’hommes de Sainl-Pompain, à la suite de la Mission de l'in. — « Accompagnés du curé de Jaulnay, dit notre biographe, et d’un grand nombre de ceux qui avaient fait la Mission, ils partirent tous ensemble processionnellement, et pieds nus. Les filles marchaient les premières, couvertes de voiles : les pénitents venaient ensuite, et après eux le Clergé, qui était suivi d’une grande multitude d’hommes et de femmes, n
Le pèlerinage de Notre-Dame des Larmes ne fut interrompu que par la tourmente révolutionnaire
Lors(]ue l’église Saint-Michel fut livrée aux intrus, le tableau miraculeux avait été soustrait aux profanations par une pieuse dame qui le conserva pendant toute sa vie. Après sa mort, ses héritiers le remirent à M. Pruel, curé de Sainle-Radegonde; les témoins les plus dignes de foi certifièrent que ce tableau était bien le même que celui qui était vénéré dans l’église Saint Michel, avant la Révolution. Une ordonnance fut ren-
t . « On y comptait, en effet, dix-huit cents communions pascales » (Pouillé du diocèse).
2. Ainsi s’ex()Iique le soit) qu’ils prirent de conserver dans leurs chroniques le célébré Mandement de .Mgr de la Poype de Verfrieu.
(lue à ce sujet par Mgr de Bouillé,de douce mémoire, le 2 seplerahre 18U .
Ce tableau miraculeux, ricli&ment encadré, se trouve dans la chapelle absidiale • de droite de l’église Sainle-lladegonde, vis-à-vis de l’image de la sainte Face. Ce n’est pas seulement un souvenir, mais une relique précieuse.
Ce tableau est reproduit, page 3So,dansl7/is;ob-ef/e Sainte-Radegonde, par le curé Briand. Peint sur toile, il ne paraît pas antérieur aux dernières années du xvue siècle. La Vierge y est représentée aux trois (juarts, assise, vêtue d’une robe et d’un manteau ; un bonnet couvre sa tête, à l’abondante chevelure. Elle se penche vers l’enfant Jésus, qu’elle tient dans ses bras, presque nu, couché sur un linge blanc et se redressant pour l’embrasser. Le sentiment exprimé est celui de la matertiité.
2. Cette notice m’est transmise par le monastère de la Yisitation- Sainte-Marie de Poitiers :
Nous conservons comme une relique une statue de la Très Sainte Vierge, haute de 0.S4 centim. Elle tient l’Enfant Jésus sur le bras gauche, qui tourne un peu la tête pour regarder sa Mère, et de même la Sle Vierge le regarde; de l’autre main, elle relient son manteau et a un joli petit bouquet. Cette statue est en pierre, elle est peinte, sa robe est blanche, son manteau bleu. On croit que c’est d’elle qu’on veut parler dans les décorations de l’Eglise pour la canonisation de saint François de Sales en
On tient de tradition que, à la révolution, le L'' octobre 1792, au moment où nos sœurs furent chassées de leur monastère, elles emportèrent cette sainte Vierge et qu’elle versa aussitôt des larmes ; nous ne savons pas pendant combien de temps, mais ce qu’il y a de sûr c’est que le souvenir s’en est perpétué jusqu’à nous et nos sœurs, en se réunissant en 1802 dans une maison de la rue Saint-Paul, possédaient ce trésor et furent heureuses de la mettre en honneur; depuis, chaque mois, nous la lirons au sort et nous la portons eu procession dans la cellule de la sœur en chantant l’^lre maris Stella puis le Laudg,te.
3. La Semaine religieuse de Poitiers, 1899, p. 461, parlant de la belle statue de la Vierge, sculptée au xin'-siècle et vénérée dans l’église de Saint-André, à Mirebcau (Vienne), ditqu’elle fut cachée, pendant la révolution, « chez une pieuse femme ». Elle ajoute: « Plus d’une fois, les fidèles groupés à ses pieds pour la prif-re virent son
1. Absidiale n’est pas français; les archéologues disent avec raison absidale. X . B. (le M .
visage empreint de tristesse profonde et baigné de larmes amères ; de plus, le voile ([ui !a recouvrait fut souvent trouvé imprégné de ces larmes, qui l’ont transformée en relique, témoignage vivant de la douleur de Marie partageant le deuil de l’Eglise de France ».