XXI. — CORPORAL DE WaLDURN
1. M, Luguet, professeur à l’Université de cette ville, a rencontré à Poitiers, chez M. Arnault, une image coloriée, du siècle dernier, qui m’intrigue à la fois par son exécution et sa représentation.
Large de treize centimètres et haute de seize, cette image sur papier me paraît mutilée : on a dû en couper les bords pour la faire entrer dans un cadre mouluré en bois noirci.
L’entourage reproduit les gracieuses découpures, qui se faisaient dans les communautés, sur vélin et à l’aide de la pointe d’un canif. Ici, toute cette dentelle, à végétation et fleurs, a été tracée au poncif, ce qui est beaucoup plus expéditif : le dessin ressort en blanc sur fond bleu et quelques teintes vertes ou rouges ont été ajoutéesaprès coup pour colorier des feuillageset des roses au naturel. Les filets contournés, qui forment cadre, sont dorés. Une bordure plus étroite, semée de roses blanches, circonscrit le sujet, qui, au premier abord, paraît énigmatique.
On y voit tendu un linge blanc, qui en recouvre un autre, et, en haut et en bas, ainsi que sur le côté droit, est largement teinté en rouge.
A l’angle inférieur, du côté droit, un calice d’or est renversé. 11 en sort des jets de sang, mêlés de gouttelettes rouges. Au milieu, le Christ est debout, couronné d’épines, les bras étendus comme s’il était sur la croix, le corps ensanglanté, avec un linge, aussi rougi par le sang et noué sur le côté : la figure est vivante et expressive.
Du calice sortent encore des filets rouges qui aboutissent à des tètes de Christ, nimbées de jaune et couronnées d’épines, aux che-
1. Oa ne trouve ni dans Gardellini ni dans ma collection le décret du 13 février 1G66 mentionné ci-dessus.
2. Le corporal sanglmit de VVaWwrn, dans la Revue d’Archcologie Poitevine, 1899, p. 6S-T0; tir. à part à 50 ex,
veux longs et blonds, dont les yeux sont largement ouverts et la physionomie parlante. 11 y en 'a six à la droite du Ghristet cinq à sa gauche.
Il s’agit évidemment ici d’un miracle eucharistique. Le Précieux Sang, en tombant sur un corporal, y a imprimé un crucifix et chaque gouttelette s’est transformée en une tête de Christ.
2. En consultant un catalogue fort précieux sur la matière, qu’a publié le baron de Sarachaga et qui est intitulé : Les collections d'histoive et d'arl au Musée eucliaristique du Sacré-Cœur de Varcujle-Monlal, Lyon, 18815, in-4, je trouve les renseignements suivants, qui me permettent d’identifier sûrement le petit tableau poitevin :
Lieu du miracle: Waldurn (Bavière), 1“’ rang (parmi les miracles eucharistiques). — An 1330. — Personnage principal : Un calice consacré renversé par mégarde. — Nature du miracle opéré : Ensanglante les corporaux et y forme la face de Jésus-Christ. — Sources principales : Gorbin, p. 370; Oit. — Monuments, institutions, résultats : Ces corporaux découverts produisirent une infinité de miracles (p. 4o).
Monographies sur les hosties de miracles : An 1330, Walldurn (Bade). Pèlerinage sacré au précieux Sang, à Walldlhur (en allemand), par Jean Georges Vogler, S. J., 162..., sans lieu, 1 vol... (cité par de Backer). (p.74). ^
Les miracles sociaux et leurs monuments populaires . xive siècle, n* 2. Le corporal miraculeux de Walldurn (Jiade), gravure extraite d’Olt. Envoyé à Rome l’an 144o, ce corporal îal reconnu par le pape Eugène IV (Oit, pp. 238 à 239). Il se montre encore à Walldurn (p. 7).
N’ayant pas sous la main les deux ouvrages cités, j’ai eu recours à l’obligeance de M. le baron de Sarachaga, directeur et fondateur du Musée eucharistique de Paray-le-Monial, qui a pris la peine de me transcrire ces deux longues et très intéressantes citations :
Panégyriques du Très Saint-Sacrement de l’autel. Contenans deux cens Panégyriques en toutes les excellences admirables du très- Auguste Sacrement, et près de huit cens Miracles bien avérez en toute la terre, et tous les siècles, et autres infinis. Plus le triomphe de Jésus-Christ au Très-Saint Sacrement de l’Autel, et l’Histoire miraculeuse de l'institution de sa Peste en un Poème héroïque: Avec la Vie de Sainte-Geneviève et autres pièces. Par M.-J. Cor- BiN, Avocat en Parlement. A Paris, chez Siméon Piget, rue Saint-Jacques, à la Prudence, M.DC.LIX.
Page 370. Miracle d.xgi. Un calice consacré, renversé par mesgarde,
ENSANGLANTE LES CORPORAUX, ET Y FORME LA FACE DE JëSUS-ChRIST.
Panégyrique cxiii. Sur ce que plusieurs estaient en cet erreur, qu’il
falait communier le peuple sous les deux especes, Dieu, pour desiruire cet erreur, et monstrer que sous l’une des espèces estait tout le corps entier et le sang, permit cette négligence à un prêtre célébrant le très-sainct sacrifice de la Messe, après la consécration, de faire par mégarde choir le Calice. Lors ce sang très précieux, pour montrer qu’il contenait aussi bien le corps que le sang, ensanglanta tous les Corporaux, et y fit plusieurs pouriraits de la face de Jésus-Christ, comme nous la voyons en la Véronique. Ce Prestre, pour cacher sa faute, plia tout doucement les Corporaux, et s’estant caché du peuple en l’aclion, arracha une pierre de l’Autel, sous laquelle il cacha ce précieux joyau, El à sa mort, il le confessa, en fit pénitence, et ces Corporaux descouverls produisirent une infinité de miracles. Je vous loue et adore ô Jésus-Christ, les merveilleux effets de votre Sapience. Loué soit le Très-S->inl Sacrement de l’Autel.
Le te.xte de Georges Ott, fourni par V Eucharkiieum (2®édit., Pustet, Regensburg, 1874, in-4 de 742 pages) ('■tant en allemand, j’ai prié M. le professeur Luguet de vouloir bien en surveiller la traductioiij qu’il a confiée à un de ses élèves. On y lit, page 238 :
Le miracle du corporal, à Waldurn, dans le grand duché de Bade. — C’était en 1330, sous le pontiticat de Jean XXII, Wolfram de Jumboch étant évêque de Wurzburg, et l emporeur Louis de Bavière gouvernant le saint empire romain. Lu prêtre nommé Henri Otto, de l’église de S. Georges, à Waldurn (appartenant alors àTévêclié de Wursbourg, aujourd’hui à celui de Fribourg), disait la messe, sans prévoir, plus qu’un autre, l’événement extraordinaire qui allait se passer. Le prêtre venait de finir 1a consécration, lors([ue le Seigneur du ciel confirma par un miracle la vérité du plus profond mystère de la foi. — Voici ce qui arriva. Otto ayant eu le malheur de renverser le calice, le contenu se répandit sur le corporal. On conçoit l’émotion du prêtre ; elle s’accentua jusqu’à la frayeur, lorsqu’il vit apparaître sur le corporal des taches de sang, et, au milieu, la figure de J. C. crucifié, entouré de onze têtes couronnées d’épines.Dans son trouble, il ne pensa <|u’à dissimuler l’accident. 11 écarta furtivement le corporal, et, quand il fut seul, il souleva la pierre sacrée de l’autel, où il avait offert le saint sacrifice et cacha dessous le corporal avec un soin anxieux. De cette façon l’événement fut ignoré, et le serait peut-être encore si le Seigneur n’avait levé son bras pour faire connaître le secret. A quelque tempsde là, en effet, le prêtre tomba malade. Couché sur son lit et silencieux, il sentait ses remords grandir à mesure qu’il croyait voir sa fin approcher. 11 ne pouvait plus garder son secret. Il fit venir son confesseur et lui avoua ce qui s’était passé de miraculeux dans l’accident du calice renversé; il lui indiqua l’endroit où il avait caché le corporal taché de sang, et ce ne futqu’après s’être confessé, que le prêtre sentit son cœur se calmer, puis, avec tranquillité, il attendit la mort. On trouva le
corporal sous la pierre d’aulel. On le porta en procession solennelle, pour l’exposer à la vénération des fidèles.
De tout côté, le peuple accourut pour ofïrir ses hommages au Sauveur. Dieu récompensa la foi et la confiance du peuple par de nombreu.x miracles. Des infirmes et des malades furent guéris devant l’autel, sans application de remèdes humains, et beaucoup de prières furent exaucées. Soixante-dix ans après, sous l’évêque Gebak de Wursbourg, le miracle du corporal taché de sang fut l’objet d’une enquête consciencieuse. Les actes en furent adressés, avec le corporal, au pape Eugène IV, à Home, avec prière d’examiner et de sanctionner lemiracle.Le saint Père fut tellement saisi à la vue du corporal miraculeux, qu’il ne sanctionna pas seulement le miracle, mais qu’il accorda des indulgences plénières à tous les fidèles qui visiteraient l’église de Waldürn et qui y recevraient humblement et avec foi le Saint-Sacrement, le jour de la Fête Dieu.
Cela se passait en 1445, dans la 15® année de son pontificat. Lorsque le corporal, avec la bulle papale, fut de retour à Waldurn, un office solennel de réjouissance eut lieu. Le peuple accourut nombreux, décida de fêter chaque année cet heureux événement. Dès lors, de toutes les contrées voisines il y eut une telle affluence de pèlerins que la petite église ne put plus les contenir, surtout depuis que les pères capucins avaient fait construire un monastère près de l’église et s'étaient chargés du soin desâmes. C’est pourquoi on songea à bâtir une plus grande église, qui fut achevée entre I716et 1732. Getle église est surtout intéressante, parce qu’elle ressemble, à l’inlérieur,à la cathédrale de S. Pierre de Rome.
Par un effet de la grâce de Dieu, il n’était pas rare que de grands pécheur.s qui, pendant longtemps, avaient caché leurs péchés par une fausse honte et d’autres, qui avaient le cœur tout à fait endurci, confessaient là leurs fautes avec des larmes d’un sincère repentir, à l’aspect de la foi vivante et de la piété fervente du peuple accouru. Aujourd’hui encore, le peuple catholique s’assemble dans cette église, située agréablement sur un coteau, pour y confesser, devant l’autel privilégié, qu’il croit qu’en vertu de la parole toute puissante de J. G., parole que le prêtre prononce à la messe sur le pain et le vin, le pain est changé au corps véritable, le vin au sang véritable de notre Sauveur divin.
3. Ott ayant accompagné sa description d’une planche gravée, M. le baron de Sarachaga m’cn a très obligeamment envoyé un calque, qui m’a permis de comparer entf’elles les deux reproductions, qui ne diffèrent (juc parquelques détails qu’il importe de consigner ici.
Sur l’original, le calice a une forme tout autre et plus ornée, de même que les jets de sang sont plus épais et sans aucune éclaboussure de gouttelettes. Le Christ est mort, la tête inclinée; la lumière
rayonne à rintérieur de son nimbe, la draperie qui le couvre se noue au côté gauche, les bras sont plus tendus et les pieds ont une autre direction. Les têtes sont plus allongées, absolument mortes, plus longues et très barbues; à l’inverse, il y en a cinq à la droite du crucitix et six à sa gauche L Enlin, le corporalest rectangulaire et unique.
Au fond, ces variantes n’ont pas grande importance, quant au sujet lui-même. Elles prouvent seulement (juc la copie d'Ott, prise sansdoutesur l’original, a été, ailleurs, interprétée librement et que la préférence doit être donnée à la copie allemande sur la française.
Enlin, je conclus <]ue le miracle a été connu à Poitiers par la voie des images, qu’ou s’est empressé de minialurer, sans doute dans (juelque communauté de notre ville où les religieuses s’exerçaient à ces sortes de travaux, heureuses de faire connaitre un événement historique aussi slupéliant.