XIV. — Ampoules
1. Pendant que j’étais, en 187.‘), à l’évêché deMoûtiers, oùMgr Turinaz, évêque de Tarentaise, m’avait offert la plus sympathique hospitalité, je fis, dans une église de sou diocèse, une découverte qui mérite d’être relatée avec quelque détail.
M. le curé de Bellentre (Savoie) eut la complaisance de me communiquer un colFret qui a fait l’admiration de ceux qui l’ont vu et qu’en conséquenccj’ai fait photographier.
C’est etrectivement une belle pièce d’orfèvrerie. La caisse, comme on disait au xvi® siècle, dans les inventaires, mesure 0,19 c. de hauteur sur 0,21 c. de largeur et 0,14 de profondeur.
Ce coffret contenait encore deux fioles, l’une ronde et sans étiquette, l’autre longue, avec une étiquette de parchemin, qui permet de qualifier son contenu.
La petite fiole, haute seulement de 0,04 centim., est en forme de boule, avec un fond si petit, qu’à peine peut-elle tenir eu équilibre. Son col est très court et son goulot légèrement évasé. Elle est en verre jaunâtre et épais; son bouchon a de l’analogie avec celui de l’autre fiole, c’est-à-dire qu’il est en laine enduite de cire à cacheter noire. L’intérieur est complètement vide; cependant ou remar- (|ue aux parois des gouttelettes desséchées, et par endroits, de larges plaques qui ont l’apparence de sang caillé. Cette fiole est certainement très ancienne. Comme elle se trouve avec des reliques d’une origine assez reculée et provenant de Terre-Sainte, je serais fortement tenté de lui attribuer et la même origine et la même date.
De l’incerlitude et de rinconnu, passons maintenant à l’autre fiole qui porte en elle-même son cachet d’authenticité. Elle est en verre blanc épais, d’une longueur de 0,13 cent, et d’un diamètre de près do 0,04 cent, dans sa plus grande largeur. Elle a la forme des amphores romaines, élégantes et élancées. Pour la fixer, il faut, comme le faisaient les anciens, lui donner pour base un trépied. Elle ne finit pas absolument en pointe, mais par un plan légèrement incliné, que l’on dirait usé à la meule, après que l’ouverture a été fermée. Le col est fort long, il se renfle vers la base, en manière d’anneau, et se termine au goulot par deux autres anneaux moins forts que le précédent, mais plus larges, car le col va toujours en s’élargissant. J’ai ouvert cette fiole pour voir ce qu’elle contenait. J’ai dû enlever d’abord une partie de la cire qui garnissait le bouchon. Cette cire est noire, et répand une très forte odeur de musc. Elle n’est pas cassante comme la cire à cacheter, mais molle et probablement composée avec delà cire vierge, mélangée de j quelque autre substance qui lui donne de la fermeté, comme pour ; les empreintes de sceaux du moyen âge, et coloriée en noir. Du reste, sur cette cire aucune empreinte. Elle est inégale comme celle , qui fond à la flamme, et a pris une teinte luisante au contact des I doigts qui l’ont maniée.
Cette fiole était autrefois pleine. Le contenu est resté attaché de . toutes parts à l’intérieur du verre, aux parties saillantes surtout, et ! la laine elle-même qui garnit une partie du col, est imprégnée de i cette matière. Au fond sont tombées deux agglomérations d’une substance huileuse et jaunâtre, qui ressemble à du miel cristallisé, chaque molécule s’agglutinant aux molécules voisines et affectant la forme d’une petite graine ronde. En fait d’odeur je n’en trouve pas j d’autre que celle de l’huile vieillie et affadie, mais non rance. Quant j à la substance en elle-même, il serait très important de la faire . analyser par un chimiste, pour savoir au juste ce qu’elle est : j’en ; avais confié un échantillon à un pharmacien de Chambéry; j’at- ; tends encore sa réponse, malgré des instances réitérées.
L’étiquette, petite bandelette de parchemin, attachée au col par une cordelette, porte ces mots, en caractères de la fin du xi® siècle : De oleo S. Nicolai. Au revers est une autre légende très effacée, mais où je lis encore très distinctement : de oleo.
La date m'est fournie rigoureusement par l'archéologie, tant pour l’étiquette qui nous renseigne d’une manière sûre, que pour la liole elle-même, qu’on peut sans hésitation faire remonter à la même époque. En Italie, même dans le haut moyen âge, les traditions s’étaient maintenues vivaces et les formes antiques avaient été respectées; seulement la main était devenue moins habile, et les praticiens étaient moins exercés. Le verre n’a pas précisément de défaut de fabrication, mais les bulles d’air y sont assez fréquentes, et le col, au lieu d’être droit, incline fortement en avant.
Historiquement parlant, eptte fiole est de la plus haute importance. S’il m’est permis, en raison même de l’époque que j’ai assignée et du fait que j’ai rapporté, de hasarder une supposition, d’ailleurs assez plausible, pourquoi cette fiole ne serait-elle pas une de celles qui, à la suite de la translation du corps de S. Nicolas et de sa déposition par Urbain II dans un sarcophage neuf, furent données, en souvenir de cette scène émouvante et comme gage de protection surnaturelle, aux croisés qui partaient pour la Terre-Sainte^?
Or parmi ces croisés, la chronique locale mentionne des chevaliers, j savoyards. |
En Savoie, on avait do la dévotion à cette manne bénie. En 1728, j le procès-verbal de la visite archiépiscopale la mentionne à Conllans : en ces termes : Aqua olei sancli A'icolai in phiala. ,
En 1572, elle est enregistrée dans l’inventaire de l’église parois- , siale d’Aime de cette façon : De seruma beati Nicolai, et dans l’inventaire de 1580, de la manière suivante : De qoma sancli Nicolai. ! Nous avons là trois termes diflérents et qu’il faut peser. Seruma indique une matière séreuse ; c’est ce qu’on nomme en médecine sérum. Au xvi® siècle on avait donc sous les yeux une matière graisseuse et provenant évidemment d’un corps humain.
Vers la fin du même siècle, le notaire chargé de l’inventaire écrit ce qu’il voit, c’est-à-dire une espèce de gomme compacte et solide, mais claire, et qu’il nomme en conséquence goma. Enfin au siècle
i. Au commencement de l’année 109'i, Pierre l’Ermite s’embarqua à Jéru- i Salem sur un vaisseau mareliand et aborda à Bari. On montre encore, dans \ l’hospice des pèlerins, la cellule qu’il habita. Ce fut là qu'il rencontra et poussa ' à la guerre sainte Uohémond, prince de Tarenle et fils do Robert Ouiscard, ■ qui s’embarqua à Bari, avec sa suite nombreuse, en l09G, après avoir mis son entreprise sous la protection de S. Nicolas (Abbrescia, p. 45).
dernier, le procès de rarchevê(iuo Millet d’Arvillars constate une eau onctueuse, qu’il qualifie Aqua olei. Que conclure de la divergence de ces faits et de ces textes? En Savoie, l’huile s’agglomère et l’eau s’évapore, en sorte qu’il n’y a plus trace do liquide, mais simplement d’une matière solide; à Bari, au contraire, où l’cn ne remonte pas si haut qu’en Savoie, le liquide se maintient toujours dans les fioles bien closes, mais il s’y produit des phénomènes de cristallisation et de végétation où l’huile ne joue aucun rôle.
Je devais consigner ici ces observations, tout en avouant mon incompétence à donner la solution cherchée et l’explication désirée.
2. La cathédrale de Tournai possède une magnifique croix-reliquaire du xivc siècle, queM. Soil décrit {Tournai archéologique en I893,p. 150) : « Croix-reliquaire à double traverse, en bois garni d’argent et orné de pierreries et de rinceaux do feuillages estampés... Elle contient de l'huile de S. Nicolas de Bari ». (Marsaux, Trésor d’Ajitoing, p. 3).
3. A l’exposition de Milan, en 1881, j’ai remarqué une fiole en verre du xvC siècle, qui a dù être destinée à l'huile de S. Nicolas. Sa forme est allongée, avec un col court, mais très évasé, -dont le sommet ondule en manière de couronne. Ses six pans sont rehaussés d’ornements verts ou blancs aux angles. A la partie antérieure est peint en buste S. Nicolas, nimbé, prié par deux pèlerins. Celui de droite tient en main son bâton de voyage; celui de gauche, agenouillé, porte son chapeau derrière son dos.
4. Dans l’église St-Nicolas, à Gand, se trouve « une bouteille en verre de Venise, renfermant de l’hüile du tombeau de S. Nicolas. » (L. Gloquet, l'Excursion de la Gilde en i 875, p. G.)
5. Je laisse la parole à M.le chanoine Marsaux pour la description du reliquaire d’Antoing (Belgique), qu’il a accompagnée d’une vignette.
L’ampoule d’Antoing est une fiole en argent, renfermée dans un étui de même métal. La fiole a la forme ordinaire des ampoules. Elle mesure sept cent, de hauteur. Elle est renfermée dans un étui, également eu argent, de forme pyramidale, <î surfaces plates, avec reuflemeut à la base. Le pied est rond. Un crucifix surmonte l’étui. Dans le bas un oculus, garni d’un verre, permet de voir la fiole. Une clavette ferme l’étui en haut. Il s’ouvre en deux, comme un diptyque, pour enlever l’ampoule.
Une crête contourne l’étui et dissimule la fente de l’ouverture. Sur chaque face un sujet est gravé. D’un côté, c’est S. Nicolas avec le baquet
Iradidonnel et les trois enfants. L’artiste a, comme on le voit, choisi le trait le plus populaire de la vie de S. ISicolas et le plus connu en iconographie
Sur l’autre face est représentée la sainte Vierge, debout, tenant dans ses bras l’Enfant Jésus. Le choix du sujet n’est pas arbitraire et nous donne ici un précieux renseignement. 11 y avait autrefois à Antoing deux églises, l'une qui était la paroisse, dédiée à S. Pierre et démolie en 1809; l’autre qui était collégiale, dédiée à Notre-Dame, se trouvait dans l’enceinte du château. Elle servit d’église paroissiale jusqu’à la construction de l’église actuelle. Le reliquaire de S. Nicolas provient assurément de celte seconde église.
Achevons la description. Marie et S. Nicolas ont la tête couronnée d’un nimbe en rayons. Les sujets sont gravés en creux. Les ombres sontdndiquées au moyen de hachures. L’étui mesure 0, H c. de hauteur. Il est diflicile de bien préciser l’époque de ce reliquaire. Il peut dater de la fin du XVI* ou du commencement du xvii® siècle. Malheureusement U est vide de la précieuse liqueur.
Comment est-il venu dans le trésor de l’église Notre-Dame? Toutes les archives ayant malheureusement été anéanties lors de la Révolution française, on ne peut répondre positivement, mais on peut supposer avec vraisemblance qu'il a été rapporté par quelque seigneur. « A l’époque des croisades, nous écrit M. le curé d’Antoing, plusieurs seigneurs du lieu allèrent eu Terre Sainte et rapportèrent des reliques d'ürient ».A une époque plus rapprochée, un de leurs descendants fil sans doute le pèlerinage de Bari et rapporta l’ampoule de la manne qui vint prendre place parmi les reliques que possédait déjà sa chapelle {Très. d'Antoiny, p. 3) 2.