XXIV. — Croix de Charles d’Anjou
1. La vraie croix de Saint-Nicolas deBari, qui provient, dit-on, do la Sainte-Chapelle de Paris, est une des plus considérables qui existent dans le monde chrétien. Aussi je m’étonne qu’elle ait échappé aux patientes investigations de M. Rohault de Fleury, qui ne l’a pas signalée dans son docte Mémoire sur les instruments de la Passion. Voici ses dimensions : longueur; O'"18o ; largeur : 0™015; largeur de la première traverse: 0™04; largeur de la seconde: 0,085”.
Son origine n’est pas douteuse, la forme elle-même l’indique. Toutes les croix byzantines se reconnaissent, en effet, à leur double croisillon L Si celle-ci n’a pas été rapportée directement d’Orient
1. La vraie croix donnée par saint Louis aux dominicains do Liège est renfonnée dans une croix à double traverse, quoique la reliijue no soit qu’à un croisillon (c’est le contraire à Bari, où la relique est double et la croix simple), en argent doré et gemmé, avec fleurs de lis aux extrémités. Voir la belle planche qui la reproduit dans la brochure de M. Jules Ilelbig, Reliques et lieliquaires, pl. I.
Consulter sur les croix byzantines mon mémoire ; la Croix à double croisillon, Montauban, 1882, pp. 3-23.
par les croisés, elle a pu entrer dans le lot de relujues acheté par | saint Louis à l’empereur deConstantinople et ainsi arriver à la cha- j
pelle du palais. Son authenticité est de plus affirmée par un frag- i
ment de son étui primitif. A Byzance, elle était enveloppée d’une feuille d’argent qui en épousait exactement toutes les formes et que l’on conserva à Bari, quand on adapta la vraie croix à un reliquaire de plus riche aspect >. Je n’ai retrouvé qu’un côté de cette lame ; encore une partie était-elle retournée à l’envers. J’ai obtenu sans peine du chapitre qu’elle fût remise dans son état primitif, do manière à pouvoir lire sans interruption l’inscription grecque qui couvre la tige et les deux croisillons.
Cette inscription mutilée avait été ainsi traduite et complétée à Bari : O legno divino, dove fu affisso Gesu Ghristo, da sainte a me, che ti ascondo per mollo tempo in queslo riposto di mnleria resplendenie di vero argenlo e di gemme. Je traduis littéralement sur l’italien ; « 0 bois divin, où fut attaché Jésus-Christ, donne le salut à moi qui te renferme pour longtemps dans cette enveloppe de matière resplendissante, de pur argent et gemmes. »
Je ne suis pas assez versé en grec épigraphique pour pouvoir contrôler cette lecture qui, d’ailleurs, présente un sens complet ; mais j’ai tenu à m’aider des lumières d’un archéologue très compétent, le Révérend Père Gozza, abbé basilien de Grotta Fcrrata, le savant éditeur de la Bible grecque du Vatican. Or voici ce qu’il m’a répondu : « L’inscription est, comme on en rencontre d’analogues ailleurs, en vers iambiques de six pieds. L’un d’eux se lit ainsi : 0ÎOU ;j.e c(î)~o'. aij.a 7.’'a Oeîov ^uAov, qui se traduit en latin: Dei me serva una et divinum lignum. Nous avons encore la finale d’un autre vers : xpjùpo'j y.xl ij.ocpyapi-c... ou argento et margarilis. Le reste n'est pas intelligible. »
Mgr Stefanopoli, évêque grec en résidence à Rome, ne put tirer
t. La vraie croix que reçut en 1208 la ville d’Alexanilrie était également recouverte d’argent : <■ Grucem unam cum caxa una in qua erat, que caxa erat a lateribus et desuper argenti undique cooperta, cum pallio uno roxato.
In qua cruce erat, quasi in medio, alia crux parva posita cum argento et firmata, in quo erant quatuor perle apposite.Et quod ilia parva crux erat de liguamine crucis, quam crucem ipse Üominus Opicio dicebat se detulisse a civitate Gonstantiuopolitana, ubi eam lucratus fuerat, quando ilia civitas fuerat capta. » (Riant, la Charte du mais, p. 12.)
que quelques mois, sans suite, de ce texte qu’il importe de reproduire ici tel quel, dans le but de le livrer à la sagacité des archéologues qui se sentiraient le courage de l’interpréter.
La première traverse est au niveau de la cinquième ligne, h partir du haut :
C’iVANG — v’py’iUSON
La seconde traverse s’aligne avec la dix-huitième lettre de la tige :
iiiGTncA’prv’poY — k’avmapfa
Enfin la tige elle même^ dont les caractères sont gravés verticalement, comprend les lettres suivantes :
eVMECO’xOIAM’AKAieE’lOHZ®
vaoh.fîgg’no,h.
Donc, d'après l’inscription, l’étui de la vraie croix était en argent lehaussé de perles. Les perles ont disparu, le métal seul est resté.
2. Ce procédé d’ornementation a des similaires. L’abbaye de Graudrnont possédait une vraie croix, enfermée ainsi entre « deux plaques d’argent doré, jointes et adossées l’une à l’autre... Sur la partie postérieure se déroulait une inscription enversgrecs occupant toute la surface du métal... Le reliquaire était protégé par un étui d’argent doré... La base était ornée de saphirs, de rubis et d’autres pierreries... L’inscription en langue grecque constatait que cette croix avait appartenu aux empereurs de Constantinople » ». Elle chantait aussi les louanges de l’arbre de la croix .
Une autre vraie croix, dont le reliquaire ne date que du xiv® siècle, porte cette inscription dont je ne donne que le 'début: « Le bois inestimable de la croix, attachée, comme en Gabatha, dans ce lieu doré qui est parsemé de pierres non médiocres, a fait pour moi ce paradis, qui, attaché sur ma poitrine... ^ ».
La croix dite de la princesse palatine, à Paris, est considérée comme ayant appartenu à l’empereur Manuel Comnène, parce qu’on voit ce nom gravé sur le grand croisillon 3.