‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 12 sur 98 · I. — 0 vous qui élevez la jeunesse des nations, pé · texte numérisé non relu

I. — 0 vous qui élevez la jeunesse des nations, pé

* Southey. (Pèlerinage à Waterloo.)

2 Commencé à Venise le 13 décembre 1818; terminé le 20 janvier 1819. b.

dagogues de la Hollande, de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne ou de l'Espagne, je vous recommande de donner en toute occasion les étrivières à vos écoliers ! Cela corrige leurs mœurs ; ne vous inquiétez pas de leurs cris de douleur. La meilleure des mères et la meilleure des éducations n'ont-elles pas échoué pour don Juan, puisque nous l'avons vu perdre d'une manière étrange sa modestie et sa pudeur naturelles ?

IL — S'il eût été placé dans une école publique, et qu'on l'eût occupé à faire sa troisième ou sa quatrième, une tâche journalière aurait empêché son imagination de s'exalter, si du moins il eût été élevé dans un climat du Nord. L'Espagne est peut-être une exception à la règle; mais ce sont les exceptions qui prouvent l'excellence des règles... Un enfant de seize ans occasionner un divorce!.... Ce ne put être qu'une chose bien embarrassante pour ses maîtres.

III. — Quant à moi, je ne vois là rien de bien extraordinaire, si l'on veut tout considérer : d'abord il y avait madame la mère de Juan, mathématicienne avant tout,

et je n'en dirai pas davantage; puis un précepteur

qui n'était qu'un âne ; une jolie femme (ce qui est tout naturel, car sans cela il eût été difficile qu'un tel événement eût lieu) ; enfin ud mari un peu trop âgé et pas trop d'accord avec sa jeune femme... Enfin le temps et l'occasion.

IV. — Eh bien ! qu'y voulez-vous faire ? il faut que la boule du monde tourne sur son axe, et que tout le genre humain fasse la culbute avec elle. Il nous faut vivre et mourir, faire l'amour, et payer nos impôts, et diriger nos voiles suivant le caprice du vent. Le roi nous gouverne, le médecin fait avec nous le charlatan, le prêtre nous endoctrine, et notre vie file tout doucement. Qu'est-ce que la vie ? un souffle, un peu d'amour

et de vin, un peu d'ambition, de gloire, de dévotion, enfin de la poussière et peut-être un nom.

V. — J'ai dit que Juan avait été envoyé à Cadix... ville charmante, je m'en souviens... c'est le marché de tout le commerce des colonies (ce l'était du moins avant que le Pérou s'avisât de s'insurger) ; et il y a des filles si douces, je veux dire des dames si gracieuses, que leur démarche seule ferait palpiter votre cœur. Je ne puis décrire cela, quelque impression qu'elles aient pu faire sur moi. A quoi les comparer ? je n'ai rien vu de pareil !

VI. — Un cheval arabe, un cerf agile, un cheval barbe nouvellement dressé, un caméléopard, une gazelle non, ce n'est pas encore cela... et leur costume ! leur voile... leur jupon... hélas ! il me faudrait consacrer tout un chant pour vous en faire la peinture et leurs pieds et leurs chevilles Ma foi!

remerciez le ciel que je n'aie point ici de métaphores toutes prêtes. (Allons, ma sage Muse, allons, marchons d'un pas ferme.)

VII. — Chaste Muse !... allons, s'il le faut, il le faut : que de charme dans ce geste élégant d'une main qui écarte un moment le voile, tandis qu'un coup d'œil irrésistible qui vous fait pâlir pénètre jusqu'au fond de votre cœur ! 0 pays, cher au soleil, pays d'amour ! si

je vous oublie jamais, puissé-je oublier de dire

mes prières... Mais jamais costume ne fut plus favorable aux œillades, excepté pourtant les fazzioli de Venise K

VIII. — Revenons à notre histoire. La dona Inèz n'envoya son fils à Cadix que pour l'y faire embarquer. Il n'entrait point dans ses projets que Juan y séjour-

1 Le fazziolo : mouchoir, fichu. a. p.

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nât. Mais pourquoi ? car nous laissons le lecteur dans l'embarras. C'était un voyage sur mer que dona Inèz voulait faire faire au jeune homme : comme si un navire espagnol était une autre arche deNoé, dans laquelle il serait sevré de la méchanceté de la terre, et d'où il sortirait un jour comme une colombe d'espérance,

IX. — Don Juan donna ses instructions à son valet, afin qu'il disposât son bagage pour ce départ ; il rc-çut ensuite un sermon et de l'argent : il devait être absent rendant quatre années. Inèz fut affligée en le voyant partir : il n'est point d'adieu qui n'ait son moment douloureux; mais elle espérsii, elle croyait même qu'il se ferait meilleur. Elle lui remit une lettre remplie de bons conseils (il ne la lut jamais), et deux ou trois lettres de crédit.

X. — Cependant, afin d'amuser ses loisirs, la sage Inèz institua une école de dimanche pour de petits polissons qui auraient mieux aimé jouer et faire les fous ou le diable (en vrais vauriens). C'étaient des enfants de trois ans, qui ce jour-là recevaient des leçons; ceux qui n'apprenaient pas étaient fouettés, ou mis sur une sellette : le grand succès de l'éducation de Juan encourageait sa mère à élever une autre génération.

XL — Juan s'embarqua. Le vaisseau s'éloigna du port ; le vent était bon, la mer houleuse : c'est une mer du diable que celle de cette baie ; moi qui l'ai traversée plus d'une fois, je le sais de reste : quand vous vous tenez sur le tillac, l'écume bondissante vous saute au visage et vous rend la peau comme tannée. Ce fut sur ce tillac que se tint Juan pour dire et redire adieu... son premier adieu... son dernier peut-être à l'Espagne.

XII. — Je dois avouer que c'est une singulière sensation que vous cause la vue de la terre natale qui s'éloigne pendant que les flots grandissent sans cesse;

cette vue énerve tout à fait, surtout quand on est novice dans la vie. Je me rappelle que la côte de la Grande- Bretagne paraît blanche ; mais presque toutes les autres contrées nous paraissent bleues lorsque nous les contemplons, abusés par la distance, en entrant dans notre carrière nautique.

XIII. — Pendant que Juan restait étourdi sur le tillac, les vents sifflaient, les cordages criaient, les matelots juraient, le vaisseau craquait, et la ville ne parut bientôt plus qu'un point dans l'horizon, tant la proue fendait rapidement les vagues ! Le meilleur de tous les remèdes contre le mal de mer, c'est un beefsteak... Vous en riez, monsieur? Essayez-en d'abord; je vous assure que je dis vrai, car je m'en suis toujours bien trouvé, et vous pourriez vous en trouver bien comme moi.

XIV. — Don Juan se tenait donc sur le tillac, et regardait de là sa terre natale s'éloigner de plus en plus : un premier départ est une leçon amère; c'est un sentiment qu'éprouvent même des peuples entiers en allant aux combats. On est agité par une émotion indéfinissable ; le cœur est brisé par une espèce de choc inattendu. Quelque désagréables qu'aient été les gens et les lieux que l'on quitte, on ne peut détourner ses regards du clocher.

XV. — Mais Juan quittait plus d'un objet chéri; c'était une mère, une amante, et point d'épouse. Aussi avait-il, pour être ému, plus de raisons que n'en ont maintes personnes plus avancées en âge. Si un soupir nous échappe quelquefois lorsque nous nous éloignons de ceux même avec qui nous sommes en brouille, à plus forte raison devons-nous pleurer pour ceux que nous aimons, c'est-à-dire jusqu'à ce que de plus profonds chagrins viennent glacer nos larmes dans leur source.

XVI. — Juan pleurait donc comme les Hébreux, captifs sur les bords du fleuve de Babylone, pleuraient au souvenir de Sion. Je pleurerais bien aussi; mais ma muse n'est point une muse larmoyante, et des chagrins si légers ne valent pas la peine qu'on en meure. Les jeunes gens doivent voyager, ne serait-ce que pour s'amuser ; et la prochaine fois que leurs valets attacheront derrière la voiture leur nouveau portemanteau, peut-être sera-t-il garni avec ce chant de mon poëme.

XVII. — Et Juan pleurait ; et il soupirait, et il rêvait pendant que l'eau salée de ses larmes tombait dans l'eau salée de la mer : « Doux sur doux » (j'aime tant à citer, que vous me pardonnerez cette citation de Shakspeare; c'est lorsque la reine de Danemark apporte des fleurs au tombeau d'Ophélie *) ; Juan, au milieu de ses sanglots continuels, réfléchit sur sa situation présente, et résolut sérieusement de se réformer.

XVIII. — « Adieu! s'écria-t-il, ô mon Espagne, un long adieu ! Peut-être ne te reverrai-je plus ; peut-être, comme tant d'autres exilés, suis-je destiné à mourir du désir même de te revoir. Adieu, rivage que baigne l'onde du Guadalquivir I adieu, ma mère ! et, puisque tout est fini pour nous, adieu, trop chère Julia ! » (Ici

* Le poëte parodie ici le mot de la reine de Danemark, qui, en déposant des fleurs sur le tombeau d'Ophélie, compare dans sa pensée l'amante d'Hamlet à une fleur, et dit doux sur doux, c'està-dire douces fleurs sur douce fleur, ou de doux parfums à celle qui fat si douce.

« Sweets to the- sweet : farewell .

I thought thy bride-bed to hâve decked, sveet maid, And not hâve strewed thy grave. »

De douces /leurs à cette douce fleur : adieu! Je pensais, charmante fille, orner un jour de fleurs ton lit nuplial,et non en semer sur ta tombe. a. p.

Juan tira sa lettre de son sein et la relut tout entière.)

XIX. — « Ah! si jamais, conlinua-t-il, je pouvais t'oublier, je jure... T'oublier! non, non, jamais. C'est supposer l'impossible... 0 ma bien-aimée ! les flots d'azur de l'Océan se convertiront en air, la terre ellemême se fondra en vagues écumeuses, avant que ton image soit effacée de mon cœur, avant que je cesse un moment de penser à toi. Est-il un remède capable de guérir un cœur malade d'amour? » (Ici le vaisseau fit un plongeon entre deux vagues, et Juan sentit le mal de mer.)

XX. — « Le ciel s'écroulera sur la terre avant... (Le mal de mer augmente.) 0 Julia, quelle douleur peut être comparée à celle d'un amant éloigné de

toi! (Pour l'amour du ciel donnez-moi un verre de

liqueur! Pedro! Batista! aidez-moi à descendre.)

Julia, objet de la plus vive ardeur! (Coquin de Pedro,

veux-tu bien te hâter?) 0 Julia! (Ce maudit vaisseau

s'enfonce et puis remonte tellement!) Bien-aimée Julia, écoute les prières de mon cœur ! » (Ici le vomissement l'empêcha d'articuler ses paroles.)

XXI. — Juan éprouvait ce froid malaise du cœur, ou plutôt de l'estomac, qui, hélas ! au-dessus de l'art du meilleur apothicaire, est produit par la perte de celle qu'on aime, par la perfidie d'un ami, ou par la mort de ceux qui nous furent chers, et qui ont emporté dans la tombe une partie de nos espérances et de nousmêmes. Sans doute que Juan aurait été de plus en plus pathétique; mais la mer opéra sur lui comme un émétique violent.

XXII. — L'amour est un dieu bien capricieux; je l'ai vu résister à un accès de fièvre qu'il avait lui-même déterminé, mais je l'ai vu bien embarrassé dans un

rhume avec toux, et bien davantage encore dans une esquinancie. L'amour est fort dans les maladies nobles, mais il ne se soucie nullement d'avoir à lutter contre les indispositions vulgaires. Il ne peut souffrir qu'un éternument vienne interrompre ses soupirs, ni qu'une inflammation borde ses yeux aveugles d'un ruban cramoisi.

XXIII. — Ce qu'il trouve encore pire c'est la nausée, ou une douleur dans les basses régions des entrailles. L'amour, qui voit couler le sang avec un courage héroïque, a peur de l'application d'une serviette chaude sur le ventre. Les purgatifs sont dangereux pour son règne, et le mal de mer est mortel pour lui.

L'amour de don Juan était des plus parfaits : autrement, au milieu du mugissement des vagues eût-il résisté à son estomac qui en était à son premier voyage sur mer?

XXIV. — Le vaisseau, qu'on nommait îa Très- Sainte-Trinité, faisait voile pour le port de Livourne : c'était là que la famille espagnole de Moncada s'était établie longtemps avant que le père de Juan fût né. Des liens de parenté existaient entre les deux familles, et Juan avait pour les Moncada une lettre de recommandation. Le matin de son départ, il avait reçu cette lettre de ses amis d'Espagne qui l'adressaient à leurs amis d'Italie.

XXV. — La suite de don Juan était composée de trois domestiques et d'un précepteur, le licencié Pedrillo, qui savait plusieurs langues; mais, dans ce moment, le mal de mer le tourmentait tellement , qu'il en avait perdu la parole, et qu'étendu sur son hamac il regrettait la terre , et maudissait entre ses dents chaque nouvelle vague qui redoublait son mal de tête. L'eau salée qui entrait par les sabords

venait mouiller sa couche, et accroître sa peur.

XXVI. — Ce n'était pas sans motif; car le vent augmenta sur le soir, et devint presque un. ouragan K C'était peu de chose pour les marins ; mais plus d'un homme étranger à la mer aurait pâli ; il est vrai que les marins sont d'un autre caractère. Lorsque le soleil fut couché, on commença d'amener les voiles : le ciel menaçait les matelots d'un vent assez fort pour emporter un mât ou deux.

XXVII. — A une heure après minuit, le vent, avec une violence soudaine, précipita le vaisseau dans le creux d'une double lame, qui le heurta de la poupe à la proue, lui fit une crevasse en travers, arracha l'étambot, et endommagea la proue tout entière ; avant qu'on pût parer à ce nouveau danger, le gouvernail fut arraché : c'était le moment de recourir aux pompes; déjà le vaisseau avait fait quatre pieds d'eau.

XXVIII. — Alors, sans plus tarder, une brigade de matelots fut employée aux pompes, et les autres à déranger une partie de la cargaison, et je ne sais quoi encore, mais sans pouvoir découvrir la voie d'eau : enfin ils la trouvèrent; mais leur salut était loin d'être assuré : l'eau entrait avec une abondance effrayante, malgré les draps, les chemises, les vestes, et les ballots de mousseline qu'on jetait —

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