XXXVI. — « Qu'on nous donne encore du rhum
* Mélange d'eau-de-vie et d'eau. A. p.
criaient-ils. Dans une heure d'ici en aurez-vous davantage ? — Non, répondit Juan, non... Je sais que la mort m'attend comme vous; mais mourons en hommes, et non comme des brutes ; » et il se tint courageusement dans ce poste périlleux. Aucun n'osa courir le risque d'une mort anticipée ; Pedrillo lui-même, le vénérable pédagogue, implora vainement un verre de rhum.
XXXVII. — Le vieux bonhomme était tout effaré, poussant des cris et de pieuses lamentations ; il se repentait de tous ses péchés, et faisait le vœu irrévocable d'une réforme exemplaire. Rien ne devait plus le décider (une fois ce péril passé) à quitter ses occupations académiques et les cloîtres classiques de Salamanque, pour suivre don Juan dans ses voyages maritimes, comme un autre Sancho Pança.
XXXVIII. — Une dernière lueur d'espérance vint briller pour l'équipage. Le jour parut et le vent se calma. On n'avait plus de mâture, la voie d'eau augmentait; on était environné de bas-fonds, et aucun rivage ne s'offrait à la vue ; mais enfin le navire surnageait encore. On employa de nouveau les pompes ; et, quoiqu'un moment auparavant tout leur semblât perdu, séduits par un faible rayon d'espoir, les uns se mirent à pomper, et les plus faibles à ployer une voile.
XXXIX. — On passa cette voile sous la quille du vaisseau, et pour l'instant ce ne fut pas sans effet. Mais que pouvait-on attendre ? L'eau entrait à force, et l'on n'avait plus ni mâts ni voiles. Cependant il vaut mieux lutter jusqu'à la fin avec une voie d'eau, sans un bâton pour mât, sans un lambeau de toile : il n'es,t jamais trop tard pour être noyé complètement. Et, s'il est vrai que l'homme ne doit mourir qu'une fois, ce n'est
pas une cnose fort agréable que de finir sa vie dans le golfe de Lyon.
XL. — C'est en effet dans ces parages que les vents et les vagues avaient poussé Juan et ses compagnons ; ils furent entraînés beaucoup plus loin, sans savoir où ils allaient, car il fallait renoncer à consulter la boussole. Ils n'avaient pas encore eu un seul moment pour prendre du repos ou pour essayer de fabriquer un gouvernail et un mât de ressource. A peine s'ils eussent osé espérer que le vaisseau surnagerait encore une heure. 11 nageait pourtant... quoique pas tout à fait aussi bien qu'un canard.
XLI. — Cependant le vent avait bien baissé ; mais le navire était si maltraité qui n'était guère possible de naviguer beaucoup plus longtemps. La détresse était déjà fort grande. On n'avait plus d'eau potable ; les provisions solides commençaient à diminuer ; c'était en vain que tous consultaient le télescope, ils ne découvraient ni vaisseau, ni navire... rien au loin que la mer toujours grosse et l'approche de la nuit.
XLII. — La tempête menaça de nouveau, la bise souffla avec plus de violence, et l'eau entra dans la cale par l'avant et par l'arrière. Quoique l'équipage ne l'ignorât pas, la plupart des marins souffraient avec patience ; quelques-uns conservèrent encore tout leur courage, jusqu'à ce qu'enfin les chaînes et les cuirs des pompes fussent usés. On était au moment d'un nau frage complet ; et l'on resta à la merci des vagues, qui sont aussi susceptibles de compassion que les hommes dans le temps des guerres civiles.
XL1II. — Ce fut alors que l'on vit le charpentier, les larmes aux yeux, venir dire au capitaine que tout était perdu. C'était un vieillard qui avait longtemps navigué et vu bien des tempêtes ; s'il pleurait aujourd'hui,
disait-il, ce n'était point ses propres craintes qui lui arrachaient des larmes , mais le pauvre homme avait une femme et des enfants, deux choses qui font le désespoir de ceux qui se voient à leur dernière heure.
XLIV. — Il était évident que le vaisseau s'enfonçait du côté de l'avant. Plus de distinction de grades, de rangs. Les uns recommencent leurs prières et promettent à leurs saints patrons des cierges pour leurs chapelles ; hélas î ces vœux ne furent pas exaucés. D'autres se tiennent sur l'avant du vaisseau pour porter au loin leurs regards. Plusieurs s'occupent à mettre à flot les chaloupes, tandis qu'un passager vient demander l'absolution à Pedrillo, qui, dans son trouble, l'envoie au diable.
XLV. — Ceux-ci se balancent dans leurs hamacs, ceux-là mettent leurs plus beaux habits comme s'ils allaient à une foire. L'un maudit le jour où il vint au monde, grince des dents et s'arrache les cheveux en hurlant ; un autre va se joindre à ceux qui continuaient de préparer les chaloupes, convaincu qu'une chaloupe bien charpentée et bien armée peut résister dans une mer orageuse... à moins qu'elle n'ait contre elle les brisants et le vent de la côte.
XL VI. — Ce qu'il y avait de pire dans leur position c'était que la détresse durait depuis plusieurs jours. Il leur eût été difficile d'avoir conservé assez de provisions pour alléger les longues souffrances qui les attendaient encore. Les hommes, même lorsqu'ils vont mourir, n'aiment pas l'inanition; le mauvais temps avait gâté leurs vivres. Deux tonneaux de biscuit et un baril de beurre fut tout ce qu'ils purent jeter dans le cutter.
XL VII. — Mais ils mirent dans la grande chaloupe quelques livres de pain, tout moisi qu'il était ; environ
une vingtaine de gallons d'eau, six bouteilles de vin, une partie de leur bœuf salé, et un jambon qui ne pouvait leur faire un goûter1. Ajoutez à cela huit gallons de rhum contenus dans un baril.
XL VIII. — Les autres bateaux (la petite chaloupe et la pinasse) avaient été coulés à fond dès que le vent avait commencé à souffler. La grande chaloupe n'était pas dans un très-bon état. Deux couvertures lui servaient de voiles, le mât était une rame qu'un mousse avait jetée par un heureux hasard. Elle ne pouvait contenir la moitié de l'équipage qui était à bord, comment aurait-elle pu être suffisamment approvisionnée ?
XLIX. — On était à l'heure du crépuscule, car le jour sans soleil s'abaissait sur le désert des flots. Semblables à un voile qui nous cache le visage irrité d'un ennemi, les ténèbres dérobaient la vue du ciel à ces malheureux naufragés ; le front pâle et le désespoir dans les yeux, ils fixaient des regards effrayants et douloureux sur l'abîme des vagues. Depuis douze jours ils s'étaient familiarisés avec la terreur ; aujourd'hui c'est la mort elle-même qui vient s'offrir à eux.
L. — Ils avaient essayé de faire un radeau, entreprise folle au milieu d'une mer orageuse ; ils auraient ri eux-mêmes de concevoir l'espérance d'échapper au trépas par un tel moyen, si dans des malheurs pareils il pouvait exister un autre rire que celui des hommes qui ayant bu conservent une sorte de joie sauvage et affreuse, à demi hystérique et à demi épileptique.
Un miracle seul pouvait les sauver.
LI. — A huit heures et demie, les boute-hors, les cages à poules, les mâtereaux, enfin tout ce qui pou-
* A luncheon, le repas entie le déjeûner et le dîner. a. p.
v'ait servir à soutenir les pauvres naufragés sur les vagues, leur avait été livré : malgré l'inutilité de leurs efforts, ils cherchaient encore à lutter contre une destinée inévitable. Quelques étoiles brillaient au firmament, mais ne répandaient qu'une faible clarté. Les embarcations s'étaient éloignées , surchargées de monde. Le vaisseau s'inclina, fit comme un faux bond, et s'engloutit en un instant, la proue la première.
LU. — Alors s'éleva jusqu'aux cieux la voix d'un horrible adieu. Les timides firent entendre un cri ; les plus courageux gardaient un morne silence. Quelquesuns sautèrent par dessus bord, avec un hurlement épouvantable, comme empressés d'aller au devant de leur tombe ; la mer s'ouvrit comme la bouche béante d'un enfer, et engloutit avec le navire la vague tourbillonnante, comme un ennemi acharné qui lutte encore et s'efforce d'étouffer son vainqueur avant de mourir.
LUI. — Un cri général s'éleva alors plus bruyant que le bruyant océan, et semblable à un coup de tonnerre ; puis soudain succéda le silence ; on n'entendit plus que le sifflement de l'orage et le choc des vagues impitoyables ; par intervalle, un tourbillon se montrait sur la surface de la mer et la faisait bouillonner convulsivement ; un cri solitaire l'avait précédé, c'était la dernière agonie de quelque vigoureux nageur épuisé.
LIV. — Nous avons déjà dit que les embarcations avaient pris le large avant cette fatale catastrophe. Une partie de l'équipage s'y était entassée ; mais il lui restait bien peu d'espoir, car le vent soufflait avec une telle violence, qu'il était peu probable qu'on pût aborder à quelque rivage. Le petit nombre de ceux qui avaient échappé au naufrage était encore trop considé-
rable. On avait compté neuf individus dans le canot, et trente dans la chaloupe, quand ils avaient pris le large.
LV. — Tout le reste avait péri, près de deux cents âmes avaient déserté leurs corps ; et ce qu'il y a de pire, hélas ! quand la mer roule sur des catholiques, c'est qu'ils sont obligés d'attendre plusieurs semaines qu'une messe leur ôte un boisseau des charbons ardents du purgatoire ; car tant qu'on ignore ce qu'ils sont devenus, les gens ne veulent pas risquer leur argent pour les âmes des morts : il en coûte trois francs pour faire dire une messe !
LVI. — Juan entra dans la chaloupe, et fit tout ce qu'il put pour y placer aussi Pedrillo. Il semblait qu'ils avaient tous deux changé de rôle : Juan avait cet air de maître que donne le courage, tandis que les yeux de Pedrillo pleuraient le malheur du pauvre magister. Batista (nom que les Espagnols remplacent par le diminutif Tista) s'était perdu en cherchant et trouvant de l'eau- de-vie.
LVII. — Quant à Pedro, l'autre valet, la liqueur lui fut également funeste. Son maître voulut l'entraîner pour le sauver ; mais il était tellement ivre, qu'en mettant le pied sur le bord de la chaloupe, il fit la culbute dans la mer, et trouva ainsi un trépas moitié eau moitié vin. On ne put le retirer de la mer, qui devenait de plus en plus grosse : et quant à la chaloupe... l'équipage y était déjà serré.
LVIII. — Juan avait un vieil épagneul qui avait appartenu à don José son père : on peut bien penser qu'il lui était très-attaché ; car la mémoire se repose avec tendresse sur de semblables créatures. Le pauvre petit animal hurlait sur le pont du vaisseau, connaissant, sans doute (l'instinct des chiens est admirable !),
ŒUVRES DE LORD BYRON *r*
cju'on allait faire naufrage. Juan le prit et le jeta dans la chaloupe avant d'y sauter lui-même.
LIX. — Il garnit aussi ses poches et celles de Pedrillo de tout l'argent qu'il put emporter. Le pédagogue lui laissait faire tout ce qu'il voulait, ne sachant lui-même ni que faire ni que dire, et ne songeant qu'à la peur que lui causait chaque nouvelle vague ; mais Juan, ne désespérant pas d'échapper à ce naufrage, et croyant qu'il n'y avait pas de maux sans remède, réembarqua ainsi son précepteur et son épagneul.
LX. — Ce fut une rude nuit, et le vent souffla avec une telle opiniâtreté, que la voile était en calme dans le creux des lames, mais sur leur extrême crête on n'osait plus carguer. Chaque vague se déroulait sur le tillac, trempait d'eau continuellement les naufragés et les forçait d'agréner la cale l sans un moment de relâche; de sorte qu'ils étaient eux-mêmes dans l'eau, comme leurs espérances, et que le pauvre petit cutter fut bientôt submergé.
LXÏ. — Neuf hommes disparurent avec lui. La chaloupe flottait encore ; une rame lui servait de mât, et deux couvertures cousues ensemble y furent attachées, pour faire, tant bien que mal, les fonctions de voile. Quoique chaque nouvelle vague menaçât de la submerger aussi, et que le danger présent surpassât de beaucoup tous ceux que naguère ils avaient courus, ils donnèrent des regrets à leurs compagnons qu'ils virent périr avec le cutter ; ils en donnèrent aussi aux tonneaux de biscuit et de beurre.
LXII. — Le soleil se leva, rouge et couleur de feu, présage certain de la continuation du vent. Se laisser aller au gré de la mer jusqu'à ce que le temps chan-
To baie, balayer l'eau, terme de marine.
94 ŒUVRES DE LORD BYliON
geât, c'était tout ce qu'on pouvait faire. Quelques cuillerées de rhum et de vin furent distribuées à chacun de ces malheureux qui commençaient à devenir bien faibles. Ils étaient réduits à leur biscuit moisi, et la plupart d'entre eux n'étaient couverts que de haillons.
LXIII. — Ils étaient trente, resserrés dans un espace qui leur permettait à peine défaire quelque mouvement. Ils essayèrent tout ce qui leur fut possible pour améliorer leur situation. Une moitié s'étendit sur les bancs de la chaloupe, et les autres, quoique engourdis par l'eau salée, se tinrent debout, en se partageant les soins du quart. C'est ainsi que, tremblants comme dans l'accès d'une fièvre tierce, ils étaient entassés dans leur nacelle, sans autre abri que le grand manteau des cieux.
LXIV. — Il est très-sûr que le désir de la vie la prolonge ; c'est une chose évidente que les médecins voient des malades, que ne tourmentent ni amis ni femme, survivre à des crises désespérées, parce qu'ils espèrent encore et qu'ils n'aperçoivent dans leurs visions ni le couteau ni les ciseaux d'Atropos : désespérer de la guérison est funeste à la longévité, et rend les misères humaines d'une brièveté alarmante.
LXV. — On dit que les personnes qui vivent de rentes viagères vivent plus longtemps que d'autres. — Dieu sait pourquoi, si ce n'est pour le tourment de ceux qui les payent... Mais c'est si vrai, qu'il y a réellement, je crois, certaines gens qui ne meurent jamais. Les juifs qui, sans contredit, sont les pires de tous les créanciers, aiment beaucoup à prêter à ces conditions. Dans ma jeunesse ils me prêtèrent une somme de cette manière, et je trouvai très-embarrassant de la payer.
LXVI. — Il en est de même des gens qui sont sur une chaloupe, en pleine mer; ils vivent de l'amour de la vie, et sont capables de supporter plus de privations
qu'on ne peut croire. Aussi durs que des rochers, ils sont en vain assaillis par les tempêtes les plus furieuses; ils peuvent résister à tout ce que les marins ont éprouvé de pire depuis l'arche vagabonde du patriarche Noé. C'était une chose curieuse que l'équipage et la cargaison de l'arche, comme aussi l'ancien Argo, le premier vaisseau corsaire grec.
LXVII. — Mais l'homme est un être Carnivore ; il faut qu'il mange, et cela au moins une fois par jour. Il ne peut guère vivre par la succion comme les bécasses ; une proie lui est aussi nécessaire qu'au requin et au tigre. On a beau dire que sa construction anatomique le rend propre à brouter les végétaux ; des gens qui travaillent décideront sans hésiter que le bœuf, le veau et le mouton sont d'une digestion meilleure.
LXVIII. — C'est ce que pensaient nos malheureux naufragés. Un calme survint le troisième jour, qui renouvela d'abord leurs forces, et versa sur leurs membres fatigués un baume réparateur, en les endormant comme des tortues bercées sur l'azur des ondes ; mais, lorsqu'ils se réveillèrent, ils se sentirent un accès de voracité; et, au lieu déménager leurs vivres avec précaution, ils dévorèrent aussitôt tout ce qui leur restait.
LXIX. — On devinera sans peine quelle en fut la conséquence. Lorsqu'ils auront achevé tous leurs mets solides et avalé tout leur vin, malgré les conseils de quelques-uns d'entre eux plus prudents que les autres, comment pourront-ils dîner le lendemain ? Les insensés! n'espéraient-ils pas que le vent docile allait se lever et les transporter près de quelque rivage ? Espérance très-agréable ; mais aussi , n'ayant qu'une rame fragile, ils eussent bien mieux fait de ménager leurs provisions.
LXX. — Le quatrième jour parut ; mais pas un souffle, et l'océan resta assoupi comme un enfant non sevré ; le cinquième jour trouva encore leur chaloupe flottant sur les ondes ; le temps était doux et serein, et l'azur de la mer se confondait au loin avec celui du ciel : que faire avec une rame ? (Si du moins ils en avaient eu deux!) La rage de la faim commençait à gronder : aussi Juan eut-il beau supplier, son épagneul fut tué et distribué par rations à l'équipage.
LXXI. — Le sixième jour ils en mangèrent la peau, et Juan, qui avait jusque-là refusé de prendre part au festin, parce que la pauvre bête avait été le chien de son père, sentant alors dans son estomac le vautour de la faim, accepta enfin avec quelque remords, comme une grande faveur, ce qu'il avait d'abord refusé,... une des pattes de devant, qu'il partagea avec Pedrillo ; celui-ci la dévora avidement, regrettant de n'en recevoir que la moitié.
LXXII. — Vint le septième jour, et pas encore le vent. Les rayons brûlants du soleil dardaient sur ces hommes décharnés, et gisants comme des cadavres sur les flots stagnants. Plus d'espoir que dans ce vent inflexible, qui ne soufflait pas ; ils se regardent avec un air de férocité... Plus d'eau, plus de vin, plus de provisions... Vous auriez reconnu l'avide appétit du cannibale dans leurs yeux de loups (quoiqu'ils gardassent le silence).
LXXIII. — Enfin un d'eux ose dire ce qu'il pense à l'oreille de son compagnon ; celui-ci le répète à un autre, et l'affreuse proposition est bientôt connue de tous. Un murmure effrayant se fait entendre, comme la voix sinistre du désespoir ; chacun reconnaît sa propre pensée dans celle de son camarade ; et l'on commence à s'entretenir de chair et de sanç- , en se demandant
qui d'entre eux servira de nourriture aux autres.
LXXIV. — Mais avant d'en venir à cette extrémité, ils se partagèrent, ce jour-là, quelques casquettes de cuir et le reste de leurs souliers : et puis, promenant ses regards autour de soi, chacun vit avec désespoir qu'il n'y avait personne qui fût prêt à se sacrifier. Que faire? On propose de tirer au sort, on prépare les billets qui désigneront la victime... Ma muse frémit de raconter que, faute de papier, on arracha à don Juan la lettre de Julia.
LXXV. — Les lots sont faits, marqués, mêlés et distribués dans une silencieuse horreur ; cette distribution endormit même un moment cette faim féroce qui, comme le vautour de Prométhée , réclamait cette abomination ; aucun d'eux n'avait médité ou comploté le premier cette résolution affreuse, c'était la nature qui les y avait poussés tous sans permettre à aucun de rester neutre, et le sort tomba sur le précepteur de Juan.
LXXVI. — L'infortuné demanda comme une grâce qu'on voulût bien le saigner. Le chirurgien du vaisseau avait ses instruments : il ouvrit l'artère de Pedrillo, qui expira si tranquillement, qu'on aurait eu de la peine à déterminer quand il cessa de vivre. Il mourut comme il avait vécu, dans sa croyance, la religion catholique. C'est ainsi que fait, en général, le commun des hommes. Il baisa d'abord, avec un pieux recueillement, un petit crucifix, et puis tendit sa veine jugulaire et son poignet.
LXXVII. — Le chirurgien, à défaut d'autre salaire, réclama pour ses peines le choix des morceaux ; mais, pressé par une soif brûlante, il préféra s'abreuver du sang qui jaillissait des veines entr'ouvertes. On ne garda qu'une partie du cadavre, l'autre fut jetée à la
mer avec les entrailles et la cervelle. Deux requins qui suivaient la chaloupe en firent leur régal. Les matelots apaisèrent leur faim avec ce qui resta du pauvre Pedrillo.
LXXVIII. — Tous les matelots en mangèrent ; excepté trois ou quatre auxquels il faut joindre don Juan, qui, ayant la veille refusé de se nourrir de la chair de son épagneul, n'écouta pas davantage sa faim cette fois. Gomment aurait-il pu consentir, quelle que fût l'extrémité où il se trouvait, à porter une dent sacrilège sur le cadavre de l'homme qui avait été son précepteur et son pasteur spirituel !
LXXIX. — Il fut heureux de s'en être abstenu ; car les conséquences de ce repas furent épouvantables à l'extrême : tous ceux qui avaient été les plus voraces tombèrent dans un délire furieux. Mon Dieu ! les voilà qui blasphèment, écument, se roulent dans les convulsions les plus cruelles ! les voilà qui avalent à grands traits l'eau salée de la mer, comme si c'eût été l'eau d'un torrent ; et, grinçant des dents, hurlant, portant sur eux-mêmes leurs ongles déchirants, ils meurent dans le désespoir, avec un rire d'hyène.
LXXX. — Le nombre de nos gens fut bien réduit par cette punition du ciel. Ceux qui survécurent étaient d'une maigreur extrême ; quelques-uns perdirent tout à coup la mémoire, plus heureux que ceux qui avaient encore le sentiment de leurs maux. Mais il s'en trouva qui complotèrent un second assassinat, n'étant pas suffisamment avertis par le spectacle affreux de l'agonie de leurs camarades.
LXXXI. — Ils jetèrent les yeux sur le contre-maître comme le plus gras de la troupe ; mais, outre sa répugnance pour une telle destinée, certaines raisons particulières contribuèrent à le sauver. On se rappela,
entre autres, qu'il avait été malade dernièrement, et il dut surtout son salut à un petit' cadeau que lui avaient fait avant son départ les dames de Cadix, par une souscription générale.
LXXXII. — Il restait encore quelque chose du pauvre Pedrillo ; on s'en nourrit avec épargne. Quelquesuns avaient peur, et les autres, imposant silence à leur appétit, se contentaient de prendre de temps en temps un léger morceau de chair ; le seul Juan s'abstint toujours d'y toucher, et trompa sa faim en mâchant un morceau de bambou et un peu de plomb. Ayant enfin attrapé deux nigauds et un noddy *, ils cessèrent de se nourrir du cadavre.
LXXXIII. — Si le sort de Pedrillo vous révolte, rappelez-vous ce comte Ugolin, qui se remit à dévorer la tête de son ennemi, après avoir poliment conté son histoire 2. Si un ennemi peut servir de nourriture en enfer, on peut fort bien, sans être beaucoup plus horrible que le Dante, manger de ses amis, quand les rations réduites des naufragés sont devenues trop rares.
LXXX1V. — Cette même nuit il tomba une ondée attendue par ces bouches béantes comme est attendue une pluie d'été par les crevasses de la terre poudreuse. Il faut que la soif apprenne aux hommes la valeur de la bonne eau. Si vous aviez habité l'Espagne et la Turquie , si vous vous étiez trouvé au milieu d'un
i Boobie, noddy : le boobie (nigaud) est une espèce de cormoran, et le noddy (mot anglais conservé par Buffon et signifiant aussi nigaud) est une espèce d'hirondelle de mer, ou sterne, sterna stolida. Le nom de ces oiseaux leur vient de la facilité avec laquelle ils se laissent prendre en venant s'abattre sur les navires. a. p.
2 Quand il eut fini de parler, il reprit le misérable crâne avec ses dents, qui pénétrèrent jusqu'à l'os, comme celles d'un chien. »
L'Enfer, ch, xxxvi.)
équipage échappé à la mer, ou si vous aviez entendu jamais le son de la clochette des chameaux dans les sables de la Syrie, vous auriez plus d'une fois désire être dans l'endroit où se cache, dit-on, la vérité... au fond d'un puits.
LXXXV. — La pluie tombait par torrents, mais nos pauvres naufragés n'en étaient pas plus riches ; enfin ils trouvèrent une vieille toile en lambeaux qui fut pour eux une espèce de vase spongieux, et lorsqu'ils la crurent complètement imbibée, ils la tordirent et se désaltérèrent. Un misérable fossoyeur au gosier sec eût préféré un pot de porter; mais les compagnons de Juan prétendirent n'avoir jamais connu jusqu'à ce moment le plaisir de boire.
LXXXVI. — Cette eau semblait des flots de nectar à leurs lèvres arides et sillonnées par des gerçures saignantes. Leurs gosiers étaient comme des fours brûlants et leurs langues enflées étaient noires comme celles du mauvais riche qui, du fond des enfers, demandait en vain au mendiant bienheureux une goutte d1eau, alors, que chaque goutte eût été pour lui une joie du paradis... Si cela est vrai, ma foi ! il y a quelques chrétiens qui ont une croyance consolante.
LXXXVII. — Dans cet équipage, horrible à voir, étaient deux pères qui avaient chacun leur fils avec eux. Le fils de l'un était plus robuste et en apparence plus capable de supporter la fatigue, mais il mourut bientôt : lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, son plus proche camarade le dit à son père, qui le regarda en disant : Que la volonté du Ciel soit faite ! je n'y puis rien ; et il vit jeter le cadavre à la mer, sans une larme et sans un sanglot.
LXXXVIII. — L'autre père avait un fils plus faible, d'un teint plus doux, et de formes plus délicates ; mais
ce jeune homme résista longtemps et supporta son sort avec patience et résignation, parlant peu, et souriant quelquefois, comme pour alléger le poids qu'il voyait s'amasser sur le cœur de son père, accablé par la pensée mortelle de leur prochaine séparation.
LXXXIX. — Son père s'inclina sur lui, et ne détacha plus ses yeux de son visage : de la main il essuyait l'écume qui souillait ses lèvres décolorées. Lorsque enfin la pluie tant désirée vint à tomber, les yeux du jeune homme, déjà ternes et vitreux, brillèrent un moment et semblèrent rouler dans leurs orbites : le père exprima quelques gouttes d'eau dans la bouche de son fils mourant ;... mais en vain !
XG. — Le jeune homme expira : le père tint longtemps encore son cadavre dans ses bras, sans cesser de le regarder ; et, lorsque enfin la mort ne lui laissa plus aucun doute, qu'il sentit le cadavre glacé peser sur son cœur, qu'il n'y eut plus ni espérance ni pulsation, il le veillait encore avec anxiété, jusqu'à ce qu'enfin on le jetât à la mer, et qu'il disparût, emporté par la vague impitoyable : alors il tomba lui-même muet et glacé, ne donnant d'autre signe de vie que le frémissement de ses membres.
XGI. — Un arc-en-ciel, perçant les nuages épars, apparut soudain sur la sombre étendue de l'océan, en posant sa base lumineuse sur l'onde tremblante ; tout ce qu'il embrassait dans son cercle radieux contrastait par sa couleur éclairée avec tout ce qui était au dehors ; puis il s'étendit et flotta comme une bannière ; ensuite il se changea en arc tendu, et disparut enfin aux yeux de nos malheureux naufragés.
XGII. — Ces changements de couleur étaient naturels : un arc -en-ciel est un véritable caméléon céleste enfant aérien des vapeurs et du soleil né dans la
pourpre, bercé dans le vermillon, baptisé dans l'or liquide, et emmaillotté dans des langes noirs, brillant et semblable à ces croissants placés sur les pavillons des Turcs, puis soudain fondant toutes ses couleurs en une seule, comme un œil poché dans une dispute (car quelquefois on est obligé de boxer sans masque).
XCIII. — Nos marins naufragés le prirent pour un heureux présage ;... on n'a pas tort de penser comme eux quelquefois. C'était une vieille habitude chez les Grecs et les Romains, et qui peut être utile quand on a affaire à des hommes découragés. Certainement les noyés avaient besoin plus que personne de motifs d'encouragement : ce signe céleste leur sembla l'espérance elle-même,... un véritable kaléidoscope céleste.
XCIV. — A peu près au même instant un bel oiseau blanc, de l'espèce des palmipèdes, et assez semblable à une colombe par la forme et le plumage, vint voltiger au-dessus de leurs têtes. Cet oiseau s'était probablement égaré dans son vol ; il essaya de se percher sur la chaloupe, quoiqu'il y aperçût des hommes qui le regardaient ; il vint et revint sans cesse en battant des ailes jusqu'à ce que la nuit parût. Ce présage fut regardé comme plus heureux que le premier.
XCV. — Mais je dois remarquer que cet oiseau de bon augure fut très-bien avisé de ne pas se reposer sur les cordages, de la chaloupe ; il ne s'y fût pas arrêté aussi sûrement que sur la flèche d'un clocher, et c'eût été la colombe de l'arche de Noé revenant de son heureux message, qu'elle eût été dévorée sans pitié, et sa branche d'olivier avec elle.
XGVI. — A l'entrée de la nuit le vent commença à souffler, mais faiblement ; la voûte céleste était parsemée d'étoiles ; mais l'équipage était dans un tel état de détresse qu'il ne savait plus ce qu'il faisait. Les uns
croyaient voir la terre, les autres s'écriaient douloureusement : « Non!... » C'étaient les vapeurs de l'atmosphère qui les trompaient : ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants, ceux-là prétendaient qu'on avait tiré des coups de canon, et il y eut un moment où tous crurent que ces derniers avaient raison.
XGVII. — Au point du jour, le vent tomba : tout à coup le matelot qui était de quart s'écria qu'il voyait la terre, et jura que pour cette fois c'était bien la terre « Que je ne la revoie jamais si je me trompe! » disait-il. Ses compagnons se frottèrent les yeux et reconnurent une baie vers laquelle ils dirigèrent la chaloupe. C'était bien un rivage, en effet, qui s'élevait et devenait de plus en plus distinct à mesure qu'ils en approchaient.
XGVIÏI. — A cette vue, l'un fondit en larmes, l'autre laissa lire dans son regard stupéfait que la crainte se mêlait encore à l'espérance : il semblait être devenu insensible à tout ; un troisième priait (pour la première fois peut-être depuis bien des années). Au fond de la chaloupe, trois hommes restaient endormis; on voulut les tirer par la main et leur secouer la tête pour les réveiller... ils étaient morts.
XCIX. — Le jour précédent, les naufragés avaient surpris une tortue, de l'espèce de celles qu'on appelle bec-à-faucon 4, qui était endormie sur l'eau, et ils furent assez heureux pour glisser doucement jusqu'à elle et s'en emparer. Ce fut pour eux une nourriture qui prolongea leur vie d'un jour, et pour leur courage un ali-
» C'est cette chélonée (tortue de mer) nommée caret, chelonia imbricata, dont les mâchoires sont saillantes et l'inférieure recourbée par en haut, d'où les marins l'appellent bec-à- faucon. Sa chair est désagréable, mais sa dépouille est précieuse comme ornement, a. p.
ment encore plus utile, par l'espérance qu'elle leur inspira; ils s'imaginèrent que, dans leur infortune, ce n'était pas au seul hasard qu'ils étaient redevables d'un semblable secours.
C. — La terre, qu'ils voyaient enfin, leur parut une côte escarpée et rocailleuse : entraînés avec rapidité par un courant, ils voyaient grandir les montagnes à mesure qu'ils avançaient. Les voilà qui se perdent en conjectures, ignorant tous dans quelle partie du globe ils se trouvaient : tant les vents avaient changé de direction! Celui-ci voulait que ce fût le mont Etna, celui-là prétendait reconnaître Candie, Chypre, Rhodes ou d'autres îles.
CI. — Cependant le courant, aidé d'une brise qui se leva, les poussait toujours vers ce rivage consolateur; en voyant ces spectres pâles et décharnés, on eût pris la chaloupe pour la barque de Caron. Elle ne contenait plus que quatre hommes encore vivants, et les trois derniers morts, qu'ils n'avaient plus la force de jeter dans la mer avec ceux qui y avaient déjà trouvé leur tombeau. Les deux requins ne cessaient point de les suivre, et faisaient parfois jaillir l'écume des flots sur leurs visages.
Cil. La soif, la famine, le désespoir, le froid et la chaleur les avaient tellement exténués et rendus méconnaissables, qu'une mère n'eût pu distinguer son fils parmi ces squelettes vivants. L'humide froidure des nuits, les rayons brûlants du soleil, avaient réduit peu à peu l'équipage à quelques hommes ; mais ce fut surtout l'espèce de suicide qu'ils commirent en mangeant, Pedrillo et en buvant de l'eau salée qui hâta leur mort.
CIII. — En s'approchant de la terre, dont ils remarquaient l'aspect inégal, ils sentirent la douce fraîcheur du feuillage qui, en se balançant dans la forêt, purifiait
l'air d'alentour. Avec quel ravissement ils reposèrent sur le vert rideau des arbres leurs yeux vitrés, que fatiguaient depuis si longtemps la surface polie des vagues et un ciel nu et brûlant !... ils trouvaient charmant tout objet qui pouvait les distraire de l'éternelle et effrayante immensité de l'eau salée.
CIV. — Le rivage leur paraissait sauvage et inhabité ; l'océan l'environnait du terrible rempart de ses flots ; mais ils étaient affamés de la terre , et ils continuèrent à s'abandonner aux vagues, quoique poussés droit vers les brisants ; un récif commença bientôt à leur montrer au milieu de l'onde sa tête couronnée" d'une écume bouillonnante : n'apercevant aucun lieu pour aborder plus sûrement, ils ne détournèrent point la chaloupe, et la firent submerger.
GV. — Heureusement pour Juan qu'il avait l'habitude de se baigner dans le Guadalquivir, et qu'ayant appris à nager dans ce noble fleuve, il avait eu plusieurs fois l'occasion de s'en applaudir. On eût difficilement trouvé un nageur plus habile ; il eût peut-être traversé l'Hellespont comme Léandre, M. Ekenhead et moi nous l'avons fait (exploit dont nous n'avons pas été peu fiers *).
* Le 3 mai 1810, pendant que la frégate The Sahette (capitaine Hathurst) était dans le détroit des Dardanelles, le lieutenant Ekenhead et moi nous traversâmes à la nage le bras de mer qui sépare Abydos de Sestos, c'est-à-dire, selon le calcul des marins de la frégate, un espace de quatre milles anglais, y compris le détour que le courant nous força de faire. L'étendue actuelle du détroit n'est guère que d'un mille. La rapidité du courant est telle, qu'aucun bâtiment ne peut le traverser directement; mais il sera plus facile de l'estimer en sachant que l'un de nous fit le trajet en une heure et cinq minutes, et l'autre en une heure et dix. La fonte des neiges avait excessivement refroidi l'eau : trois semaines auparavant nous avions tenté une première fois cette partie; mais l'eau était réellement à la glace, et nous fûmes obligés de remettre notre
GVI. — Aussi, tout maigre et tout épuisé qu'il était, il osa confier ses membres aux vagues, et essaya de gagner, avant la nuit, la plage qu'il avait devant lui. Le plus grand danger qu'il eut à courir, ce fut la voracité d'un requin qui emporta un de ses compagnons par la jambe ; les deux autres se noyèrent, ne sachant pas nager, et il n'y eut que Juan qui put atteindre le rivage.
GVII. — Il ne serait peut-être jamais arrivé sans la rame que la Providence lui envoya au moment où ses faibles bras ne pouvaient plus fendre les vagues. 11 allait être englouti lorsqu'elle vint flotter devant lui; il la saisit, et s'y tint cramponné malgré le choc répété des lames. Enfin, à force de nager, de marcher dans l'eau, et de se cramponner à droite et à gauche, il roula sur la grève, presque sans mouvement.
GVIII. — Là, respirant à peine, il creusa avec ses ongles dans le sable pour s'y attacher, de peur que la vague , qui semblait mugir de colère en le laissant échapper, ne revînt le reprendre, et le plonger dans le gouffre insatiable. Il resta étendu devant l'entrée d'une grotte taillée dans le rocher; il conservait assez de vie pour sentir ses maux, et penser que ce serait peutêtre en vain qu'il aurait échappé au naufrage.