‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 15 sur 98 · CIX. — Il essaya de se relever avec un long et pé · texte numérisé non relu

CIX. — Il essaya de se relever avec un long et pé

tentative, d'autant plus que nous étions venus à cheval de la Troade.

Le Chevalier raconta qu'un jeune Israélite allait voir sa maîtresse à la nage, d'Abydos à Sestos ; un troisième Léandre est ce Napolitain dont Olivier fait mention. Notre consul, ne se fiant à aucune de ces histoires, voulait nous dissuader de notre résolution; mais plus d'un marin de la Salsette avait, à ma connaissance, parcouru en nageant une plus grande étendue d'eau; et la seule chose qui me surprend, c'est qu'aucun voyageur n'ait cherché à vérifier par sa propre expérience cette histoire de Léandre, sur laquelle tant de doutes se sont élevés.

nible effort; mais il retombait aussitôt sur ses genoux ensanglantés et sur sa main tremblante. Il chercha ensuite des yeux ses compagnons d'infortune : aucun n'arrivait pour partager sa destinée. Il reconnut seulement le cadavre de l'un des trois hommes morts de faim trois jours auparavant, et qui venait de trouver une sépulture sur une plage inconnue.

GX. — Tout à coup les yeux de Juan se troublèrent; un vertige s'empara de son cerveau, et il tomba en croyant voir tourner le sable autour de lui. Tous ses sens l'abandonnèrent, il resta couché sur le côté, retenant encore, dans ses mains humides, la rame qui avait été son salut après avoir servi de mât à la chaloupe. Semblable à un lis flétri, il était étendu, le visage pâle et les membres exténués, mais beau encore autant que peut l'être une créature d'argile. mmf/ CXI. — Juan ne put jamais se rappeler combien avait duré cet évanouissement; car toute idée de la i terre était éteinte en lui, et le temps n'avait plus ni nuit ni jour pour son sang glacé et ses sens engourdis. Il ignora aussi comment s'était passée cette faiblesse accablante, lorsqu'il se réveilla avec la sensation douloureuse de ses membres brisés et des battements convulsifs de son cœur; car la mort, quoique vaincue, ne lâchait qu'à regret sa proie.

GXII. — Il ouvrait les yeux, les fermait pour les ouvrir encore; tout ce qu'il éprouvait lui paraissait douteux et confus. Il croyait être dans la chaloupe et sortir d'un songe pénible pour lutter encore contre son désespoir et regretter que son sommeil n'eût pas été celui de la mort. Peu à peu le sentiment lui revint, ses idées s'éclaircirent, et ses yeux, encore troubles, aperçurent la jolie figure d'une fille de dix-sept ans.

GXIII. — Elle était penchée sur lui, et sa petite

bouche semblait chercher le souffle sur les lèvres de Juan. La douce chaleur de sa main acheva de le rappeler à la vie. Elle mouillait ses tempes glacées, cherchait à ranimer le sang dans ses veines, jusqu'à ce que répondant à ce toucher délicat et à cette sollicitude touchante, un soupir lui apprît que ses efforts bienveillants avaient enfin réussi.

GXIV. — Alors elle fit avaler à Juan quelques gouttes d'une liqueur cordiale, et jeta un manteau sur ses membres à demi nus. Son bras gracieux releva sa tête penchée ; elle appuya sur son front couvert d'une pâleur mortelle, une joue brillante des douces et pures couleurs de la vie. Elle exprima aussi l'onde amère des touffes humides de ses longs cheveux, en épiant avec inquiétude chaque nouveau mouvement qui arrachait un soupir du sein oppressé de Juan, et du sien en même temps.

GXV. — Cette jeune fille bienfaisante était accompagnée d'une autre, jeune aussi, quoique plus âgée qu'elle, et dont les traits avaient quelque chose de moins grave et de moins délicat. Toutes deux portèrent Juan avec précaution dans la grotte et commencèrent à allumer du feu. Au moment où les flammes répandirent une brillante clarté sous ces voûtes ignorées des rayons du soleil, la jeune fille, ou n'importe qui elle était, se montra avec sa taille élégante et sa rare beauté.

GXVI. — Son front était orné de bijoux d'or qui brillaient sur sa chevelure brune, dont les longues boucles étaient roulées en tresses; quoique sa taille fût des plus hautes que puisse avoir une femme, cette chevelure descendait presque jusqu'à ses talons; on voyait clans sa physionomie un air d'autorité qui indiquait qu'elle tenait un rang dans cette contrée.

CXVII. — Ses cheveux, ai-je dit, étaient bruns, mais ses yeux étaient noirs comme la nuit *, et les longs cils de ses paupières de la même couleur : c'est sous les paupières qu'est cachée l'attraction la plus puissante; car lorsque le regard jaillit tout à coup de ces franges soyeuses, il a plus de force que la flèche la plus rapide , tel un serpent replié sur lui-même se déroule de toute la longueur de ses anneaux, et vous révèle à la fois son venin et sa vigueur.

CXVIII. — Son front était blanc et petit, les couleurs pures de ses joues ressemblaient à celles de ces nuages du soir que le soleil couchant teint en rose. Ses lèvres, dont la supérieure était un peu relevée... (lèvres ravissantes qui font tant rêver une fois qu'on les a vues)... en un mot, elle eût pu servir de modèle à un statuaire. (Ces gens-là font un métier d'imposteurs ! J'ai connu des femmes réelles et plus belles cent fois que leur absurde idéal de marbre.)

GXIX. — Que je vous dise pourquoi je parle ainsi, car il est juste de ne pas blâmer sans motif raisonnable. J'ai connu une lady irlandaise, dont jamais on n'a pu bien faire le buste, quoiqu'elle eût souvent servi de modèle, et si jamais elle doit céder aux rides inexorables de la nature et du temps, elles détruiront un visage qui n'a jamais pu être conçu par la pensée mortelle, ni copié par le ciseau.

CXX. — Et telle était la Dame de la grotte. Ses vêtements différaient de ceux des Espagnoles ; ils étaient

i Black as death : noirs comme la mort; mais ici la traduction littérale devient une espèce de contre-sens en français, où nous avons la locution de pâle comme la mort. Le substantif death, participe d'ailleurs ici du sens de l'adjectif dead, qui exprime ce qu'il y a de plus sombre : Dryden a dit : in dead of night, dans la nuit la plus noire a V.

plus simples, mais d'une couleur moins sombre ; car l'on sait que les femmes espagnoles, hors de chez elles, bannissent de leur parure toute couleur brillante. Ah! pourtant (mode qui, j'espère, ne passera jamais), lorsqu'elles drapent autour d'elles la basquine et la mantille, il y a tout à la fois en elles quelque chose de folâtre et de mystique.

GXXI. — Ce n'était pas là le costume de notre belle. Sa robe était de toutes couleurs, et d'un tissu très-fin. Ses cheveux erraient négligemment autour de son front; mais l'or et les pierres précieuses y brillaient avec profusion. Sa ceinture avait un nœud de diamants, et son voile était de la plus riche dentelle. Des bagues du plus grand prix ornaient ses jolis doigts; mais ce qu'il y avait de choquant, ses petits pieds, blancs comme la neige, avaient des souliers et pas de bas.

CXXII. — Les vêtements de l'autre jeune fille ressemblaient assez à ceux de la première ; mais ils étaient d'une étoffe inférieure. Elle portait moins de bijoux et d'ornements. Ce n'était point de l'or, mais de l'argent qui brillait sur sa tête. Son voile était d'une gaze plus grossière. Il y avait autant d'assurance dans ses regards, mais moins d'indépendance. Sa chevelure était plus épaisse et moins longue. Ses yeux étaient aussi noirs, mais plus vifs et plus petits.

GXXIII. — Ces deux personnes prodiguaient leurs soins à Don Juan : elles lui donnèrent des vêtements et de la nourriture; il en reçut aussi ces petites attentions qui, je dois l'avouer, ne sont connues que des femmes, toujours ingénieuses dans les inventions délicates. Elles firent un excellent bouillon : c'est un aliment que la poésie se permet rarement de nommer ; mais, depuis le repas que l'Achille d'Homère corn-

manda pour ses nouveaux hôtes *, jamais on n'avait préparé un mets plus exquis.

GXXIV. — Je veux vous apprendre quel était ce couple féminin, de peur que vous n'alliez croire que c'étaient des princesses déguisées. Je hais les contes mystérieux et les coups de théâtre, qui sont si fort du goût de nos poètes modernes. Je vais donc, sans plus tarder, faire paraître devant vos yeux ces deux beautés telles qu'elles étaient réellement. L'une était la maîtresse, et l'autre la suivante. La première était la fille unique d'un vieillard qui vivait sur la mer.

CXXV. — Il avait été pêcheur dans sa jeunesse, et c'était bien encore une espèce de pêcheur ; mais d'autres spéculations l'attiraient sur la mer, spéculations moins honorables, il est vrai, que la pêche. Un peu de contrebande et un peu de piraterie l'avaient, au bout du compte, rendu seul propriétaire d'un million de piastres qui avaient eu maint autre maître avant lui.

GXXVI. — C'était donc un pêcheur ; mais un pêcheur d'hommes, comme l'apôtre saint Pierre... et il allait à la pêche des vaisseaux marchands, qui parfois tombaient en assez grand nombre dans ses filets. Il confisquait les cargaisons, cherchait aussi des profits dans le marché des esclaves, et fournissait plus d'un morceau friand pour cette branche du commerce turc, où l'on trouve beaucoup à gagner.

CXXVII. — Il était Grec et il avait bâti dans son île (qui était une desCyclades, une des plus petites et des plus sauvages) une très-jolie maison du fruit de son coupable trafic ; là il vivait dans une heureuse aisance. Dieu sait tout l'or qu'il avait volé, et tout le sang qu'il

1 Le poëte veut parler des trois échines de porc, de mouton et de chèvre que Patrocle fait cuire, dans l'Iliade, liv. IX. a. p.

avait répandu! c'était un vieillard, et... s'il vous plaît, d'une humeur assez triste. Ce que je sais, c'est que sa maison était un bâtiment spacieux, rempli de sculptures, de tableaux et de dorures dans le goût barbaresque.

GXXVIII. — Il avait une fille unique appelée Haïdée, la plus riche héritière des Gyclades, et si belle que sa dot n'était rien en comparaison de son sourire. N'ayant pas encore vingt ans1, elle croissait telle qu'un joli arbre, et, en devenant femme, rejetait de temps en temps quelques amants, pour apprendre comment elle ferait pour accepter un jour celui qui saurait lui plaire.

GXXIX. — Elle se promenait sur le rivage, au coucher du soleil, lorsqu'elle rencontra près de la grotte le pauvre Don Juan sans mouvement, exténué, et presque mort de faim. Il était nu ; elle recula d'abord avec dégoût, comme on pense bien. Cependant elle crut que l'humanité lui faisait une loi de recueillir un étranger qui se mourait, et qui avait la peau si blanche.

GXXX. Mais le conduire dans la maison de son père, ce n'était guère le moyen de le sauver, pas plus qu'on ne sauverait une souris, en la livrant au chat, ou un homme en léthargie, en l'enterrant. Le vieux pirate avait tant de vouç2 que> \)[eïl différent de ces honnêtes voleurs arabes, il eût guéri d'abord son hôte, et l'eût ensuite vendu, dès qu'il aurait été hors de danger.

GXXXI. — Aidée des conseils de sa suivante (une jeune fille se confie toujours à sa suivante), e.le résolut, pour le moment, de déposer Juan dans la grotte ;

i Still in her teens, encore dans l'âge où le nombre des années se termine par een : thirteert, (oarleen, fiheen, sixteew, seventeex, eighte^/î, nineleen, treize, quatorze, quinze, etc., jusqu'à vingt twesty. a. p.

2 Le mot grec qui vient ici à propos pour rimer avec mouse, signifie intelligence, esprit, prévoyance. a. p.

et, lorsqu'il ouvrit enfin ses yeux noirs, leur charité s'inléressa davantage à l'étranger, et leur compassion s'accrut à un tel degré, qu'elle aurait pu leur faire ouvrir la barrière l du ciel. Saint Paul nous apprend que c'est là le droit de péage qu'on exige là-haut.

CXXXII. — Elles allumèrent du feu comme elles purent, avec les combustibles qu'elles recueillirent dans les alentours de la baie, tels que des planches et des débris de vaisseaux, qui étaient si secs et si vermoulus, qu'un mât était réduit à la grosseur d'une béquille. Dieu merci ! les naufrages étaient si fréquents dans ces parages, qu'elles auraient trouvé de quoi allumer vingt feux au lieu d'un.

CXXXIII. — Juan fut déposé sur un lit de fourrures, et couvert d'une pelisse, car Haïdée se dépouilla de ses vêtements pour faire sa couche : afin qu'il fût plus à l'aise et plus chaudement en cas qu'il vint à se réveiller pendant leur absence, Haïdée et sa suivante lui laissèrent chacune un jupon ; elles se promirent de lui rendre visite au lever de l'aurore, et de lui porter pour son déjeuner des œufs, du café, du poisson et du pain.

GXXXIV. — Elles le laissèrent donc seul dans cet appartement d'un nouveau genre, où il dormit comme une toupie, ou comme les morts qui dorment plus profondément peut-être (car Dieu seul le sait) en atten~ dant le grand jour du réveil. Aucun songe ne vint troubler son paisible repos, ni lui retracer ses infortunes passées : visions maudites qui nous offrent un tableau si vrai de nos douleurs, que l'œil abusé s'ouvre tout à coup humide de larmes !

* Turnpikes, les portes des barrières sur les grands chemins d'Angleterre, où l'on paye un droit de péage. p. h.

CXXXV. — Don Juan dormit donc sans rêves; mais Haïdée qui avait arrangé son oreiller, tourna la tête pour le regarder encore une fois avant de sortir de la grotte, et elle s'arrêta, croyant qu'il l'appelait... Juan était assoupi déjà, mais elle avait cru entendre son nom ; elle le dit du moins, oubliant que le jeune étranger l'ignorait encore. (Hélas ! notre cœur nous échappe aussi vite que la plume ou la langue 4 !)

CXXXVI. — Elle s'en retourna toute pensive à la maison de son père, recommandant le plus grand secret à Zoé, qui au fond connaissait mieux qu'elle ce qui se passait dans son âme. Zoé était d'un an ou deux plus savante que sa maîtresse : deux ans valent un siècle lorsqu'ils sont bien employés ; or Zoé avait profité de son temps, comme la plupart des femmes, pour acquérir cette utile science que l'on puise à la bonne école de la nature.

GXXXVII. — Le matin parut et trouva Juan dormant encore dans sa grotte, où rien n'avait troublé son profond sommeil. Le murmure d'un ruisseau voisin, les premiers rayons du jour, rien ne put l'interrompre; il se reposa tranquillement de ses longues fatigues : le sommeil, comme on pense bien, lui était nécessaire. Qui avait jamais souffert comme lui ! On ne peut rien trouver de comparable à ses infortunes, si ce n'est dans les relations de mon grand-père 2.

CXXXVIII. — Il n'en avait pas été de même pour Haïdée : elle se tournait de tous côtés dans son lit, elle se réveillait en sursaut, et, s'endormant de nouveau,

i Lapsus plumœ, lapsus linrfuœ. a. p.

2 Récit de l'honorable John Byron (commodore de la dernière expédition autour du monde), contenant l'exposé des calamités qu'il eut à souffrir avec les hommes de son équipage, sur la côte de Paphla^onie, depuis l'année 1740 jusqu'à leur retour en Angleterre, en 174G, écrit par lui-même.

elle rêvait de mille naufrages dont elle rencontrait les débris, et voyait de beaux cadavres étendus sur le sable.

Elle réveilla sa suivante de si bonne heure que celleci en fut de mauvaise humeur : elle appelait, les uns après les autres, tous les esclaves de son père, Arméniens, Turcs et Grecs, qui juraient, chacun dans leur langue, qu'ils ne savaient que penser d'une telle lubie.

CXXXIX. — Mais Haïdée voulut se lever et fit lever tout le monde, sous le vain prétexte d'admirer le soleil dont les premiers et les derniers feux embellissent toujours un paysage. Ma foi, j'en conviens, rien n'est beau à voir comme le lever du blond Phébus, lorsque les oiseaux se réveillent en gazouillant, et que le voile de la nuit est jeté de côté comme un vêtement de deuil porté pour la mort d'un mari ou d'un autre animal de cette espèce.

GXL. — Oui, c'est un beau spectacle que celui du soleil levant ; j'y ai souvent assisté : dernièrement encore j'ai passé tout exprès la nuit à l'attendre. Les médecins disent pourtant que rien n'est plus funeste à la santé. 0 vous qui voulez ménager votre vie et votre bourse, commencez la journée aux premiers rayons de l'aube matinale, et lorsqu'à l'âge de quatre-vingts ans vous descendrez dans le cercueil, faites graver sur la plaque du couvercle que vous vous êtes levés tous les jours à quatre heures.

GXLI. — Haïdée vit donc l'aurore face à face : la sienne était la plus fraîche des deux, quoique l'agitation de ses sens l'eût colorée de ce vermillon que le sang d'un cœur tendrement ému fait naître sur les joues de la beauté. Tel un torrent alpin est borné dans sa course par une montagne, et forme un lac aux vagues ondu-

leuses... telle est encore la mer Rouge;... mais c'est dommage qu'il n'y ait pas de mer rouge *.

GXLII. — La vierge insulaire descendit à la plage et dirigea ses pas légers vers la grotte ; le soleil l'éclairait des feux de son premier regard, et la jeune aurore, la prenant pour une sœur, déposait sur ses lèvres son baiser humide de rosée. Vous auriez commis la même méprise en les voyant ensemble, avec cette différence pourtant, que la vierge mortelle, aussi belle et aussi fraîche, avait sur l'autre l'avantage de n'être pas de l'air.

CXLIII. — Lorsque Haïdée fut entrée dans la grotte, timide et empressée à la fois, elle vit que Juan dormait aussi paisiblement qu'un enfant, et elle s'arrêta comme frappée de respect (le sommeil a quelque chose de solennel !) Puis elle s'avança sur la pointe du pied, et enveloppa soigneusement son jeune inconnu, de peur que l'air trop froid ne gelât ses membres. Muette et immobile comme la mort, elle se tenait penchée sur son visage, et le contemplait en aspirant le léger souffle qui s'échappait de ses lèvres.

CXLIV. — Semblable à un ange incliné sur un mortel vertueux qui s'endort • du dernier sommeil des justes, Haïdée admirait le pauvre naufragé qui restait tranquillement endormi dans le calme de l'air ; cependant Zoé préparait et faisait frire quelques œufs, comptant que le jeune couple demanderait sans doute à déjeûner. Pour prévenir ce désir, elle tira ses provisions de la corbeille où elles étaient renfermées.

CXLV. — Elle savait que les meilleurs sentiments ne nous dispensent pas d'aliments, et qu'un jeune

* Mon opinion est que la mer Rouge a reçu ce nom à cause des grands arbres ou plantes de corail qui en couvrent le fond, absolument comme les arbres couvrent la terre. bruge.

homme échappé au naufrage doit être pressé par la faim. D'ailleurs, moins amoureuse que sa maîtresse, Zoé s'ennuyait un peu, et se sentait gelée par l'air humide de la mer. Elle se dépêcha donc de faire cuire le déjeûner. Je ne puis vous dire si elle fit du thé ; mais il y avait des œufs, du fruit, du café, du pain, du poisson, du miel et du vin de Scio... Le tout pour l'amour, et non pour de l'argent.

GXLVI. — Lorsque les œufs furent prêts, ainsi que le café, Zoé aurait bien voulu réveiller Juan, mais Haïdée l'arrêta par le geste impatient de sa petite main ; et, sans dire un mot, elle fit un signe avec son doigt, posé sur ses lèvres. Zoé la comprit ; et, le premier déjeuner étant perdu, elle se mit à en préparer un second, puisque sa maîtresse lui défendait d'interrompre un sommeil qui lui semblait éternel.

CXLVII. — Juan restait endormi ; ses joues, un peu amaigries, étaient colorées d'une légère teinte de pourpre, semblable à celle dont brillent de loin les neiges des montagnes aux dernières clartés du jour. Les traces de ses longues souffrances restaient empreintes sur son front, où ses veines bleues se dessinaient à peine ; sa noire chevelure était humide de l'écume salée des flots, mêlée aux vapeurs des voûtes de la grotte.

CXLVIII. — Haïdée restait penchée sur lui, et Juan semblait endormi comme un jeune enfant sur le sein de sa mère ; affaissé comme le saule, lorsque aucun vent ne souffle ; à peine assoupi comme l'océan un jour de calme ; beau comme la rose qui termine une guirlande ; doux comme le cygne nouveau-né dans son nid ; en un mot c'était un très-joli garçon, quoique ses souffrances l'eussent rendu un peu jaune.

GXLIX. — Il se réveille enfin et regarde ; il se se-

rait bien rendormi, mais le charmant visage que rencontrèrent ses yeux les empêcha de se refermer, quoique, après tant de fatigues, un somme de plus eût été un plaisir de plus ; car ce n'était jamais en vain que visage de femme avait été créé pour Juan ; et même lorsqu'il priait, il détournait les yeux des saints hideux et des martyrs velus pour regarder les doux portraits de la vierge Marie.

CL. — Juan se releva donc sur son coude, et regarda la jeune insulaire, sur les joues de laquelle le vermillon de la rose semblait le disputer à la pâleur des lis. Lorsqu'elle fit un effort pour parler, ses yeux furent éloquents, et ses paroles charmèrent le jeune homme. Elle s'exprima en bon grec moderne avec l'accent ionien, lent et doux, pour lui dire qu'il était bien faible, et qu'il devait prendre quelque nourriture, mais ne point parler.

GLI. — Or, Juan ne pouvait comprendre un mot de son discours, n'étant point Grec ; mais il avait de l'oreille, et la voix d'Haïdée était comme le gazouillement d'un oiseau, si tendre, si délicat, si simple, qu'on n'a jamais entendu de musique plus touchante. C'était cette espèce de sons qui appellent nos larmes sans que nous sachions pourquoi... un de ces accents irrésistibles qui semblent la voix de la mélodie elle-même descendant de son trône.

GLU. — Juan ouvrait les yeux, comme celui qu'a réveillé le son lointain d'un orgue, et qui doute dans son extase s'il rêve encore, jusqu'à ce que le charme soit interrompu par la voix glapissante du watehman l, ou par la main maudite d'un valet matinal qui frappe à la porte. C'est du moins un bruit fort ennuyeux pour

Le waichman ou garde de nuit qui annonce les heures.

moi qui aime le sommeil du matin, car la nuit prête aux femmes et aux étoiles des charmes plus brillants.

CLIII. — Juan fut tiré de son rêve, de son sommeil, ou n'importe ce que c'était, par la sensation d'un prodigieux appétit. La fumée de la cuisine faite par Zoé agit probablement sur ses sens ; et la vue de la flamme, qu'entretenait la suivante agenouillée devant le feu pour avoir soin de ses mets, contribua aussi à le reveiller complètement, et à lui faire désirer de quoi se sustenter : un beefsteak aurait surtout été fort de son goût.

GLIV. — Mais le bœuf est rare dans ces îles ; on y trouve abondamment des boucs, des chevreaux, des moutons, et lorsque l'on célèbre une fête, on sait for bien mettre un gigot à la broche. Mais quelques-unes de ces îles sont d'arides rochers, où l'on rencontre à peine une hutte; les autres sont riantes et fertiles... Celle où se trouvait notre héros n'était pas très-étendue, mais elle était des plus riches.

GLV. — Le bœuf est rare, ai-je dit, et je ne puis m'empêcher de songer que la vieille fable du Minotaure... (dans nos mœurs modernes, on condamne avec juste raison le goût choquant de cette royale dame qui se masqua en vache 1...) ; je pense, dis-je, que cette fable (en écartant l'allégorie) n'était qu'une manière emblématique de nous apprendre que Pasiphaé favorisa la propagation des bestiaux, pour rendre les Cretois plus braves à la guerre.

CLVI. — Nous savons tous que le peuple anglais se nourrit surtout de bœuf... Je ne parle pas de la bière, car ce n'est qu'une liqueur, et elle n'a rien de commun avec mon sujet... Or le peuple anglais est grand amateur de la guerre... C'est un plaisir comme un autre...

* Quœ torvurn ligno decepit adultéra taurum. (Ovide.)

mais un peu cher. Tels furent les Cretois... J'en conclus que le bœuf et les combats furent introduits en Crète par Pasiphaé.

CL VII. — Mais reprenons notre récit. Juan releva sa tête languissante, s'appuya sur son coude, et vit trois ou quatre mets qui depuis longtemps n'avaient réjoui sa vue ; tout ce qu'il avait mangé dernièrement avait été entièrement cru, et il loua le Seigneur de ce changement ; le vautour de la faim le déchirait encore ; aussi se jeta-t-il sur tout ce qu'on lui offrait avec la gloutonnerie d'un prêtre, d'un requin, d'un alderman ou 'un brochet.

CL VIII. — Il mangeait, et il était servi à plaisir. Haïdée, qui l'admirait avec la complaisance d'une mère, l'eût laissé se remplir l'estomac au delà de toutes les bornes, souriant de voir un appétit si vif à celui qu'elle avait cru mort ; mais Zoé, plus âgée qu'Haïdée, savait (par tradition, car elle n'avait jamais lu) qu'un homme affamé doit se nourrir avec modération et manger par cuillerées, s'il ne veut s'exposer à crever infailliblement.

CLIX. — Elle prit donc la liberté de faire entendre à sa maîtresse que ce jeune étranger, qui était cause qu'elle avait quitté son lit de si bon matin, devait s'abstenir de manger davantage , de peur de rester sur place ; ce qu'elle exprima plutôt par ses gestes que par ses paroles, vu l'urgence du cas : elle arracha le morceau que Juan allait porter à sa bouche, et refusa de lui en donner un autre, disant qu'il avait déjà mangé plus qu'il n'en faudrait pour rendre un cheval malade.

CLX. — Autre soin... Juan n'avait pour tout vêtement qu'un large pantalon à peine décent ; nos deux Grecques s'occupèrent donc de l'équiper : elles jetèrent ses haillons dans le feu, et le vêtirent provisoirement

comme un Turc ou comme un Grec ; c'est-à-dire, ce qui fait seulement une légère différence, qu'elles ne lui donnèrent ni turban, ni pantoufles, ni pistolets, ni dague; du reste il eut, à quelques points d'aiguille près, un costume complet, une chemise blanche et de vastes pantalons.

CLXI. — Haïdée se mit alors en devoir de jaser: Juan ne comprenait pas un mot de son langage ; mais il écoutait si attentivement que, dans son empressement, elle continuait de parler, sans prendre haleine, à son protégé, qui se gardait bien de l'interrompre, jusqu'à ce qu'enfin, s'arrêtant tout essoufflée, elle s'aperçut qu'il ne comprenait pas la langue romaïque.

GLXII. — Elle s'avisa d'avoir recours aux gestes et aux signes, aux sourires et aux œillades expressives, en lisant (seule lecture qu'elle était en état de faire), dans les yeux de Juan, la réponse qu'elle demandait ; cette réponse la sympathie la lui faisait trouver éloquente : l'âme se peint rapidement dans un regard ; et Haïdée devina dans ceux de Juan un million de choses qu'elle n'eut pas de peine à interpréter.

CLXIII. — Alors, par le mouvement de ses doigts et le jeu de ses yeux, pa? le moyen de mots qu'il répétait après elle, Juan reçut sa première leçon dans la langue d'Haïdée ; sans doute qu'il faisait bien plus d'attention à ses regards qu'à ses paroles, comme celui qui étudie les astres tourne plus souvent les yeux vers la voûte étoilée que vers son livre. Juan apprit plus vite son alphabêta par les œillades de sa maîtresse, qu'il ne l'eût fait avec des lettres imprimées.

GLXIV. — Il est charmant d'être initié dans une langue étrangère par les yeux et les lèvres d'une

femme1... c'est-à-dire bien entendu lorsque la maîtresse et l'écolier sont jeunes l'un et l'autre ; c'est du moins ainsi que j'ai été enseigné jadis : une femme vous sourit si tendrement lorsqu'on dit bien! elle sourit encore lorsqu'on dit mal; et puis vient un doux serrement de main, et peut-être même un chaste baiser Le peu que je sais je le dois à cette méthode.

CLXV. — C'est ainsi que j'appris quelques mots de turc, de grec et d'espagnol; pour l'italien, je n'en sais guère, n'ayant point eu de maître. Je n'ose me vanter d'être très-habile pour parler anglais , ayant principalement appris cette langue dans les livres des prédicateurs, Barrow, South, Tillotson et Blair, que j'étudie chaque semaine, comme les auteurs les plus éloquents par leur piété et leur prose... Quant à vos poètes, je les déteste et ne les lis jamais.

GLXVI. — Quant à vos dames, je n'ai rien à dire. Déserteur de vos cercles à la mode 2 où, comme d'autres jeunes fats, j'ai eu mes beaux jours, comme les autres aussi j'ai eu peut-être ma passion... mais comme tant d'autres choses, c'est une chose passée et oubliée.

i Étant à Séville en 1809, lord Byron logeait chez deux demoiselles, et il se représente dans son journal comme fort amoureux de la plus jeune, qu'il courtisait à l'aide d'un dictionnaire. Je réussis d'abord fort bien, dit-il, comme linguiste, et comme amant. Mais la dame eut un caprice pour un anneau que je portais et mit son cœur à ce prix. Ce serait, disait-elle, un témoignage de ma sincérité. Moi je ne pouvais y consentir; j'avais fait le serment de ne point me séparer de cette bague.

2 « Where I, like other dogs, hâve had my day, »

ou, comme d'autres chiens, j'ai eu mon temps. Le mot de chien, qui est ici, comme toute la phrase, une citation, est pris dans un sens ironiquement familier : nous avons traduit l'idée, sinon le mot. a. p.

En 1813, je formais dans le monde fashionable de Londres un item, une fraction, le segment d'un cercle, l'unité d'un million, le iie;i de quelque chose : j'avais été le lion de 1812. b. (Journal.

Tous ces fous de la Grande-Bretagne, à qui je pourrais bien sangler quelques férules, ennemis, amis, hommes, femmes, ils sont pour moi comme le rêve du passé qui ne reviendra plus.

CLXVII. — Retournons auprès de don Juan : il commençait à entendre des mots nouveaux pour lui, et à les répéter ; mais il éprouvait en même temps un sentiment aussi universel que le soleil, et qui ne pouvait pas plus être tenu caché dans son cœur que dans celui d'une nonne *. Il était amoureux... allons, lecteur, avouez que vous l'auriez été comme lui d'une jeune bienfaitrice... L'amour vint à Juan comme il vient à tout le monde.

CLXVIII. — Chaque jour, au lever de l'aurore (c'était un peu matin pour don Juan qui aimait assez à dormir), Haïdée se rendait à la grotte; mais c'était tout simplement pour contempler son ami dans son sommeil. Elle soulevait les boucles de sa chevelure d'une main si délicate qu'elle ne le réveillait pas, et sa tête restait penchée en silence sur le visage de don Juan, semblable au vent du sud qui s'arrête sur un lit de roses.

CLXIX. — Chaque jour cependant la fraîcheur revenait sur les joues de Juan, chaque jour sa santé se rétablissait; heureusement, car la santé est le premier besoin de l'homme et l'essence du véritable amour. La santé et l'oisiveté sont pour une passion ce que l'huile et la poudre sont pour le feu. On doit aussi beaucoup àCérèset à Bacchus; et, sans ces deux auxiliaires, Vénus cesse bientôt de nous attaquer 2.

* Désir de nonne est un feu qui dévore. (Gresset.)

* Les docteurs ne sont pas unanimes dans cette conclusion. Ovide, grande autorité en cette matière, a dit en effet :

Et Venus in vinis, igms in igné fuit

GLXX. — Tandis que Vénus occupe notre cœur (sans le cœur l'amour est bon encore sans doute, mais beaucoup moins), Gérés nous présente un excellent partage ; car un amant de chair et d'os a besoin d'être restauré, et Bacchus verse du vin, ou présente une gelée. Des œufs, des huîtres aussi, sont des aliments très-bons pour l'amour ; mais à qui devons-nous làhaut ces mets précieux ? le ciel le sait... peut-être c'est à Neptune, à Pan ou à Jupin.

CLXXI. — Lorsque Juan se réveillait, il trouvait toujours de bonnes choses toutes prêtes. Il prenait un bain, déjeûnait, et admirait les plus beaux yeux qui eussent jamais érnu le cœur d'un jeune homme; sans compter les yeux fripons de la suivante, qui étaient fort jolis, malgré leur petitesse; mais j'en ai déjà parlé. Rien n'est maussade comme les répétitions... Je dis donc, en deux mots , que Juan, après s'être baigné dans la mer, revenait toujours au café et à Haïdée.

GLXXII. — Ils étaient si jeunes tous deux, Haïdée était si innocente, que le bain n'avait rien qui lui fît peur. Juan était aux yeux de la jeune Grecque cet être que ses vœux appelaient depuis deux ans, et qui lui avait souvent apparu dans ses songes ; c'était le mortel qu'elle devait rendre heureux, destiné à être aimé par elle, et à faire son bonheur. Qui veut connaître les vrais plaisirs doit les partager. Le bonheur naquit avec un frère jumeau.

GLXXIII. — C'est un plaisir si doux pour Haïdée

mais ailleurs il recommande la modération ; car le vin, dit-il, est à l'amour ce que le vent est à la flamme :

Nascitur in vento, vento reslringitur ignis, Lenis alit flammam, grandior aura necat.

Aristophane appelle le vin le lait de Vénus; mais Athénée attribue la chasteté d'Alexandre à ses libations excessives.

de regarder Juan ! C'était une telle extension de vie que de partager avec lui toute la nature, de frémir sous son toucher, de veiller sur son sommeil, de le voir se réveiller ! Vivre avec lui pour toujours, c'eût été trop sans doute, et cependant l'idée d'une séparation la faisait trembler. Juan était son bien, son trésor sauvé de l'océan, et jeté sur la grève comme la riche épave d'un naufrage... C'était son premier, son dernier amour.

GLXXIV. — Un mois s'écoula ainsi. La belle Haïdée rendait tous les jours visite à son ami, et prenait tant de précautions qu'il resta inconnu dans l'asile de la grotte. Enfin son père fit un voyage sur mer. On l'avait averti du passage de certains, vaisseaux marchands. Ce n'était pas ici une expédition qui eut pour but d'enlever une 1°, comme autrefois; il s'agissait de trois navires de Raguse allant à Scio.

CLXXV. — Haïdée demeura entièrement libre : elle n'avait point de mère : et , lorsque son père était absent, elle pouvait disposer d'elle, comme une femme mariée, ou toute autre femme qui peut faire tout ce qu'il lui plaît. N'ayant pas même l'embarras d'un frère, elle était la plus libre de toutes celles qui se sont jamais mirées dans une glace. Je pense, en faisant cette comparaison, aux dames des pays chrétiens, où, comme on sait, les épouses sont rarement mises en surveillance.

CLXXVJ. — Elle prolongea donc ses visites et ses entretiens (car il fallait bien causer) ; et Juan avait appris assez de grec pour lui proposer une promenade... Il ne s'était guère promené depuis le jour où, tel qu'une jeune fleur arrachée à sa tige, il avait été trouvé étendu languissant et humide sur la plage. Ils allaient donc se promener-dans la soirée, au moment où la lune se levait vis-à-vis le soleil couchant.

GLXXVII. — La côte de l'île était battue par de continuels brisants, des monts escarpés dominaient le rivage sablonneux, gardé par les récifs et les rochers comme par une armée. Cà et là on voyait quelques anses, dont l'aspect moins terrible offrait un asile à la barque poursuivie par la tempête. La voix menaçante des vagues cessait rarement de se faire entendre, excepté dans les longs jours d'été, où la surface de l'océan brille au loin comme un lac immobile.

GLXXVIII. — L'écume éparpillée que les flots en se retirant laissaient sur le sable, ressemblait à la mousse qui couronne un verre de Champagne rempli jusqu'au bord : rosée inspiratrice de l'esprit ! douce pluie du cœur! Il est peu de choses au-dessus du vieux vin... Qu'on prêche tant qu'on voudra, d'autant plus qu'on prêche vainement... Commençons par avoir du vin et une maîtresse; aujourd'hui plaisir et gaieté, les sermons et l'eau de soude demain.

GLXXIX. — L'homme, étant une créature raisonnable, doit s'enivrer : ce qu'il y a de meilleur dans la vie n'est qu'une ivresse. La gloire, le vin, l'amour et l'argent, voilà où aboutissent les espérances de tous les hommes et de tous les peuples ; voilà la sève de l'arbre delà vie! sans elle ses branches, si fertiles parfois, seraient flétries et desséchées. Mais, je le répète, buvez jusqu'à l'ivresse, et, si vous vous réveillez avec le mal de tête, vous verrez ce que vous aurez à faire.

CLXXX. — Sonnez ; dites à votre valet d'aller chercher du vin du Rhin, de l'eau de soude. Vous goûterez un plaisir digne de Xercès le grand roi. Ni le sorbet exquis, le délicieux sorbet à la neige, ni la première explosion du vin du dessert , ni le bourgogne dans toute la richesse de ses couleurs, après les fatigues

d'un voyage, de l'ennui, de l'amour, ou d'une bataille, ne pourraient le disputer au vin du Rhin avec l'eau de soude j.

GLXXXI. — La côte1... je crois du moins que c'est là que j'en étais... oui... la côte était alors aussi tranquille que le ciel; le sable n'était pas bouleversé par l'ouragan ; les vagues n'étaient pas en courroux; un profond silence régnait au loin, interrompu seulement par le cri de l'oiseau de mer, le bond du dauphin, ou le bruit d'une petite vague qui, retenue dans le creux d'un rocher ou d'un écueil, s'impatientait contre le bord qu'elle mouillait à peine.

GLXXXII. — Juan et Haïdée allaient s'égarer sur la plage ; le père était parti, ai-je dit, pour une expédition ; et sa fille n'avait ni mère, ni frère, ni gardien, excepté Zoé qui était exacte, il est vrai, à se trouver auprès de sa maîtresse au lever du soleil, mais qui pensait que son service consistait uniquement à lui apporter de l'eau chaude, à tresser ses longs cheveux, et à lui demander de temps en temps les robes qu'elle ne portait plus.

GLXXXIII. — C'était l'heure de la fraîcheur, alors que le disque rouge du soleil descend derrière une colline azurée, qui semble borner toute la -nature, silencieuse et voilée par les ombres du soir, dans la circonférence d'un cercle que tracent d'un côté les montagnes en ampithéâtre, et, de l'autre, l'horizon de la vaste et froide plaine des flots : le ciel était couleur de rose, avec une seule étoile comme un œil étincelant.

GLXXXIV. — Ils erraient donc tous les deux ensemble, en se tenant par la main, sur les cailloux bril-

* Hockand soda ivater, le vin du Rhin et l'eau de soude; c'est une boisson favorite des Anglais.

lants et les coquillages semés sur le sable rendu solide et poli; ils pénétraient dans les grottes creusées par les tempêtes dans la pierre des rochers; on croyait y reconnaître le plan exécuté d'une suite d'appartements, avec des voûtes et des cellules de stalactites. C'est là que Juan et Haïdée se reposaient, les bras entrelacés, cédant au doux charme du crépuscule.

GLXXXV. — Ils admiraient le ciel suspendu sur leurs têtes comme un autre vaste océan aux flots couleur de rose ; ils portaient ensuite leurs regards sur la mer, où déjà se dessinait le large disque de la lune; ils écoutaient le murmure des vagues et les soupirs de la brise du soir, et puis, surprenant leurs yeux qui se cherchaient avec amour, leurs lèvres se rapprochaient et se réunissaient par un baiser.

GLXXXVI. — C'était un long baiser, un long baiser de jeunesse, de beauté et d'amour, dans lequel tous les sentiments du cœur se concentraient en un seul foyer allumé par un feu céleste ; baiser qui n'appartient qu'aux jours de nos premières émotions, alors que le cœur, l'àme et les sens sont émus de concert, alors que le sang est une lave brûlante, le pouls une menace d'explosion, et chaque baiser un tremblement de cœur i ; car l'énergie et la vertu d'un baiser doivent, je pense, se juger par sa longueur.

CLXXXV1I. — Par sa longueur, j'entends sa durée, Dieu sait combien ceux de Juan et d'Haïdée étaient longs ; sans doute qu'ils ne s'amusaient pas à le calculer ; s'ils l'avaient essayé, auraient-ils pu analyser leurs sensations pendant une seconde ! Ils ne s'étaient rien dit; mais leurs lèvres et leurs âmes se sentaient réciproquement attirées , et restaient ainsi réunies ,

» Par analogie avec un tremblement de terre. A. P.

comme un essaim d'abeilles groupées sur une fleur ; leurs cœurs étaient les fleurs d'où provenait le miel...

CLXXXVIII. — Ils étaient seuls; mais non pas seuls comme ceux qui se renferment dans leur chambre, et se croient dans la solitude. L'océan silencieux, et la voûte étoilée réfléchie dans les flots, les lueurs mourantes du crépuscule, les sphères muettes et les grottes humides d'alentour, les rapprochaient Pun de l'autre ; ils s'embrassaient comme s'il n'y avait sous le ciel d'autre vie que la leur, et comme si cette vie ne devait jamais finir.

GLXXXIX. — Ils ne craignaient sur cette plage solitaire ni les yeux ni les oreilles d'indiscrets témoins. La nuit ne les épouvantait pas de ses ténèbres. Ils étaient tout l'un pour l'autre ; leur entretien consistait en phrases interrompues ; ils croyaient parler un langage intelligible : toutes les phrases brûlantes qu'enseignent les passions étaient exprimées pour eux dans un soupir, interprète le plus sûr de l'oracle de la nature le premier amour..., seule félicité qu'Eve ait laissée à ses filles après sa chute.

GXG. — Haïdée ne parlait point de scrupules; elle ne faisait aucun serment et n'en demandait aucun : elle n'avait jamais entendu parler de promesses trahies, ni des périls que court une amante crédule ; elle ignorait la perfidie des hommes : dans sa simplicité, elle se jetait dans les bras de son ami, comme une colombe innocente; et, n'ayant jamais pensé à l'infidélité, elle ne prononçait même pas le mot de constance.

GXGI. — Elle aimait, elle était aimée ; elle adorait, et était adorée. Suivant la loi de la nature, Tes âmes des deux amants, en passant l'une dans l'autre, auraient cessé d'exister dans cette enivrante passion, si les âmes pouvaient mourir ; mais par degrés leurs sens se

ranimaient pour être encore anéantis et se réveiller encore. Haïdée, sentant battre le cœur de Juan contre le sien, rêvait qu'ils ne pourraient plus battre l'un loin de l'autre.

GXCII. — Hélas ! ils étaient si jeunes, si beaux, si tendres, si seuls ! Us arrivent ces moments où le cœur trop plein d'un sentiment indéfinissable ne peut plus se commander à lui-même, et nous excite à ces actions dont l'éternité ne pourra détruire le souvenir, mais qu'elle punira, dit-on, par une éternelle pluie des feux de l'enfer, pour quelques moments... Supplice destiné à tous ceux qui, dans leur vie, se font les uns aux autres plaisir ou peine.

GXC1II. — Hélas ! pour Juan; hélas! pour Haïdée; ils étaient si aimants et si aimables ! depuis nos premiers parents, jamais plus joli couple n'avait couru le risque de se damner ! Haïdée, dévote autant que belle, avait sans doute entendu parler des eaux du Styx, de l'enfer et du purgatoire... mais elle oublia ce qu'on lui en avait dit au moment critique où elle aurait dû se le rappeler.

GXCIV. — lisse regardent, et leurs yeux étincellent au clair de lune; le bras blanc d'Haïdée entoure la tête de Juan, celui de Juan se perd dans les boucles nombreuses des cheveux de celle dont il presse la taille : elle s'assied sur son genou, aspire ses soupirs, comme lui les siens, et, dans cette attitude tendre et naturelle, ils formaient un groupe vraiment antique, un groupe grec, à demi-nu.

CXGV. — Lorsque ces moments de délire étaient passés, et que Juan s'endormait dans les bras de la jeune grecque, elle ne s'endormait pas, mais soutenant son front sur son sein et dans ses bras caressants, elle portait tour à tour ses regards vers le ciel et les rame-

nait sur le visage de celui qu'elle réchauffait sur son cœur ; elle palpitait en songeant à ce qu'elle avait donné, à tout ce qu'elle accordait encore.

GXGVI. — Un enfant qui admire la lumière, un nourrisson lorsqu'il prend le sein de sa mère, un fanatique à l'aspect de l'armée des impies, un Arabe donnant l'hospitalité à un étranger, un matelot lorsqu'il a fait une riche prise, un avare qui remplit son coffre-fort, éprouvent un ravissement; mais il n'en est point de comparable au bonheur de ceux qui contemplent le sommeil de l'objet qu'ils aiment.

GXGVII. — Car il est là si tranquille, si tendrement aimé ! et tout ce qu'il y a de vie en lui vit en nous ; il est si doux, si calme, si immobile, si peu ému, et ne sentant pas tout le bonheur qu'il cause ; tout ce qu'il a éprouvé ou fait éprouver, tout ce qu'il ignore, tout ce qu'il connaît, est alors impénétrable à la pensée de celui qui le veille : là, sous nos yeux, est la créature que nous aimons avec tous ses défauts et tous ses charmes, et semblable à la mort dépouillée de ses terreurs.

GXGVIII. — Haïdée veillait ainsi son amant, et cette solitude de l'amour, de la nuit et de l'océan remplissait l'âme d'Haïdée de leurs influences réunies. Au milieu de cette plage sablonneuse et de ces rochers arides, la jeune Grecque et son cher naufragé avaient établi leur asile où rien ne pouvait venir troubler leur tendresse; les astres qui scintillaient, innombrables dans le bleu firmament, ne voyaient rien sur la terre qui annonçât plus de bonheur que le visage animé d'Haïdée.

GXGIX. — Hélas î l'amour des femmes est pour elles une chose tout à la fois délicieuse et redoutable, car elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce dé ; s'il tourne contre elles, la vie n'a plus à leur offrir que la triste

ombre du passé. Leur vengeance est comme celle du tigre, prompte, mortelle et inexorable ; mais elles n'en ressentent pas moins une torture réelle et partagent la douleur des coups qu'elles portent.

GG. — Ont-elles tort? non : l'homme, si souvent injuste pour l'homme, l'est toujours pour la femme; la même destinée les attend toutes ; on ne les paye que de trahisons.

Habiles à dissimuler, leurs cœurs désolés regrettent leur idole dans un vrai désespoir, jusqu'à ce qu'un riche voluptueux les achète en mariage... Qu'en résulte-t-il? un mari ingrat, un autre amant infidèle, les distractions de la toilette, de la maternité, de la dévotion, et tout est fini.

CGI. — L'une prend un amant, l'autre préfère la bouteille ou la dévotion ; celle-ci se tient dans son ménage, celle-là court après les dissipations du beau monde. Il en est qui s'enlèvent avec un séducteur et qui ne font que changer de souci en perdant de plus les avantages d'une situation vertueuse. Il est peu de vicissitudes qui puissent améliorer leur sort. Leur position n'est jamais naturelle dans l'ennuyeux palais comme dans la sale chaumière ; quelques-unes font le diable, et ensuite écrivent un roman *.

GGII. — Haïdée était la fiancée de la nature, et ignorait cela. Haïdée était l'enfant de l'amour, née daus ces climats où le soleil darde une triple lumière, et brûle jusqu'aux baisers de jeunes filles aux yeux de gazelle. Haïdée n'était née que pour aimer et sentir qu'elle était tout entière à l'objet de son choix : tout ce qui pouvait se dire ou se faire ailleurs n'était rien pour elle : Haï-

i Byron savait que lady Caroline Lamb l'avait personnellement mis en scène dans son roman de Glenarvon, publie en 1816. a. p.

dée n'avait rien à craindre, rien à espérer ni à aimer au delà de son île : son cœur ne battait qu'ici. Elle ignorait les vaines craintes d'une méfiance fatale au repos de ceux qui aiment.

CCIII. — Hélas ! cette accélération des mouvements d'un cœur qui bat, combien elle nous coûte ! cependant chacun de ses battements a tant de douceur dans sa cause comme dans ses effets, que la sagesse, toujours aux aguets pour enlever au bonheur ses secrets et ses charmes, ou pour rappeler de belles vérités, et la conscience elle-même, ont beaucoup à faire pour nous faire comprendre leurs vieilles maximes, maximes si excellentes... que je m'étonne que Gastlereagh ne les soumette pas à une taxe.

CGIV. — Mais c'en était fait... les cœurs des deux amants s'étaient donnés l'un à l'autre sur le rivage solitaire. Flambeaux de leur hymen, les astres embellissaient de leurs brillantes clartés ce couple déjà si charmant; leur témoin fut l'océan; une grotte leur lit nuptial ; le dieu de la solitude consacra leurs nœuds, et ils furent époux : heureux sans doute, puisque chacun était un ange pour l'autre, et cette grotte leur paradis !

CGV. — Amour ! toi dont le grand César fut le favori, Titus le maître, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les écoliers, Ovicle le précepteur, et Sapho... la sage Bas-Bleu ', puissent s'engloutir dans sa tombe humide tous ceux qui voudraient rester neutres (le rocher de Leucade domine encore les vagues) ! Amour î tu es le dieu du mal, car, après tout, nous ne pouvons t'appeler un diable.

CGVI. — Tu te plais à rendre précaire le chaste lien

» Blue-stocking, bas-bleu. La femme auteur, la femme savante de l'amour. a. p.

du mariage, et tu outrages en riant le front des plus illustres mortels. César et Pompée, Bélisaire et Mahomet, ont donné du travail à la muse de l'histoire; leur vie et leurs aventures ne se ressemblent guère; jamais de pareils noms ne seront offerts à l'admiration de la postérité ! mais ces quatre grands hommes eurent cela de commun, que tous les quatre furent héros, conquérants et cornards.

CGVII. — Tu fais des philosophes de vrais matérialistes, tels qu'Épicureet Aristippe, qui voudraient nous entraîner à une vie immorale par les théories d'une pratique facile , ah ! s'ils pouvaient seulement nous assurer contre le feu de l'enfer, que cette maxime, qui, du reste, n'est pas nouvelle, serait douce à suivre : « Mange, bois et fais l'amour, qu'importe tout le reste ! » C'était ce que disait souvent le sage roi Sardanapale.

CCVIII. — Mais Juan a-t-il donc oublié Julia ? aurait-il dû l'oublier si vite? La question m'embarrasse, je l'avoue. Sans doute c'est la lune qu'il faut accuser de toutes ces infidélités humaines : c'est à elle qu'il faut s'en prendre de chaque palpitation nouvelle dont notre cœur est agité. Comment, diable ! autrement serionsnous si sensibles aux appas de tous les nouveaux visages qui viennent nous tenter, pauvres hommes que nous sommes?

GCIX. — Je hais l'inconstance je hais, je déteste, j'abhorre, je condamne, je maudis le mortel dans la composition duquel il est entré tant de vif-argent, qu'on ne peut compter sur la stabilité de son cœur. L'amour, l'amour constant a toujours été mon compagnon chéri, et cependant la nuit dernière, me trouvant à un bal masqué, j'ai rencontré la plus jolie créature du monde, arrivée fraîchement de Milan, et qui m'a

causé quelques sensations, traître que je suis *.

CCX. — Mais bientôt la Philosophie est venue à mon secours, et m'a dit à l'oreille : a Pense au saint nœud » del'hyménée! — J'y penserai, ma chère Philosophie, » ai-je répondu; mais pourtant vois quel est l'émail de » ses dents, et l'expression céleste de ses yeux; je ne » veux que lui demander si elle est femme ou fille : » elle n'est peut-être ni l'une ni l'autre... ce n'est qu'une » simple curiosité. — Arrête, » s'est écriée la Philosophie avec un ton tout à fait grec, quoiqu'elle fût masquée alors comme une jolie Vénitienne 2.

GGXI. — « Arrête ! » et je me suis arrêté. Mais pour continuer ce que je disais, ce que les hommes appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration pour un objet favori, que la riche nature a librement doté de tous les appas ; et, comme nous adorons presque une belle statue dans sa niche, cette espèce de culte rendu à la réalité n'est qu'un hommage de plus au beau idéal.

CGXII. — C'est la perception du beau, une noble extension de nos facultés, sentiment platonique, universel, admirable, exprimé des étoiles et filtré à travers les cieux, sans lequel la vie serait très-ennuyeuse. Bref, c'est l'exercice de nos yeux, avec un ou deux petits sens de plus, tout juste suffisants pour nous avertir que la chair fut faite d'une argile brûlante.

GGXI1I. — Cependant c'est un sentiment pénible et involontaire ; oui certainement, si nous pouvions toujours apercevoir dans le même objet la grâce assassine qui nous charma lorsqu'il nous apparut pour la première fois comme une autre Eve, cela nous épargne -

* As a villain. a. p.

* Ce chant fut composé à Venise

rait plusieurs maux de cœur et maint shilling : car il faut que nous possédions celles qui nous séduisent, ou que nous soyons au désespoir, tandis que si une seule et unique femme nous captivait à jamais, ce serait une chose charmante pour le cœur et pour le foie.

CGXIV. — Le cœur est comme le firmament, une partie des deux, mais, comme lui, il change nuit et jour. Tantôt ce sont des nuages et des tonnerres qui le parcourent, la destruction et les ténèbres s'en emparent ; mais lorsque les orages l'ont sillonné et bouleversé, ils se perdent en pluies. C'est ainsi que les yeux répandent le sang du cœur changé en larmes ; ce qui fait le climat anglais de notre vie.

GGXV. — Le foie est le lazaret de la bile, mais il exécute rarement ses fonctions ; car la première passion s'y arrête si longtemps, que toutes les autres y coulent lentement et y croupissent comme des nœuds de vipères sur un fumier. La rage, la crainte, la haine, la jalousie, la vengeance, le remords, y sont entrelacés ; de sorte que tous les maux s'échappent de ce cratère, comme les tremblements de terre viennent du feu caché appelé feu central.

GGXV1. — Cependant sans m'étendre davantage sur cette anatomie, je viens de finir, sans qu'il y paraisse, deux cents et quelques stances, comme dans le chant précédent. C'est le nombre que je ne dépasserai guère dans chacun des douze ou vingt-quatre chants de ce poëme. Je dépose ma plume, je tire ma révérence au lecteur, et je laisse à Don Juan et à Haïdée le soin de plaider pour eux et les leurs auprès de tous ceux qui daigneront me lire 1 .

* « Vous dites que la moitié de ce chant est fort bonne : vous

vous trompez; car si cela était ce serait le plus beau poëme exis-

t. Où est la poésie dont la moitié soit bonne? est-ce celle de

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