‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 16 sur 98 · CHANT TROISIEME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIEME

I. — Salut, Muse ! et cœtera. — Nous avons laissé Juan endormi : un sein charmant et heureux lui servait d'oreiller ; il était veillé par des yeux qui ignoraient encore les larmes, et aimé par un jeune cœur trop enivré de sa félicité pour sentir le poison qui s'y glissait déjà. L'ennemi du repos des mortels avait porté atteinte à la pureté de son innocence, et menaçait de changer en source de larmes son sang le plus précieux.

Virgile? de Milton? de Dryden? Y a-t-il un poëte dont tout soit bon exceplé Pope et Goldsmith? Et cependant ces deux poëtes sont l'objet des dénigrations de vos poëtes d'eau douce. Non, non, il n'y a pas de poésie généralement bonne. Les poëmes ne sont bons que par saccades, et vous êtes fort heureux d'avoir une étincelle par-ci par-là : vouloir un poëme parfait, c'est désirer une nuit qui serait tout étoiles. » Lord Byron à M. Murray.

i Lord Byron commença ce troisième chant en octobre 1819; mais les clameurs excitées par la publication des deux premiers chants, le découragèrent beaucoup, en sorte qu'il abandonna pour un temps son poëme et n'y travailla plus que par saccades. T. Moore, qui le vit dans cet intervalle, raconte que Byron avait fini par devenir très-susceptible sur ce malheureux sujet (lui qui n'était déjà que trop susceptible). M. William Bankes lui ayant rapporté qu'il avait entendu un M Saunders (ou quelque nom de ce genre), alors résidant à Venise, déclarer que selon lui Don Juan était digne de Grub-Street, cette communication maladroite, bien qu'au propre avis de Byron ledit M. Saunders ne pût être qu'un maudit marchand de poisson, fit une telle impression sur lui, qu'il lui devint impossible pendant quelque temps d'écrire un seul vers de ce poëme. 11 l'avoua lui-même à M. Bankes ; et un matin, ouvrant un tiroir où gisait le manuscrit négligé : — Regardez, ditil à son ami, voilà tout le Grub-Street de M. Saunders. Les chants III, IV et V parurent en même temps au mois d'août 1821, — toujours sans nom d'auteur ni de libraire. b. l.

IL — 0 Amour ! qu'y a-t-il donc dans ce bas monde qui nous rend si fatal le don d'être aimé? Ah! pourquoi as-tu enlacé dans tes berceaux des branches de cyprès ! pourquoi as-tu fait d'un soupir ton meilleur interprète ! — Gomme ceux qui cueillent les fleurs pour jouir d'un parfum et ne les posent sur leur sein que pour les y laisser faner, de même nous plaçons dans notre cœur les êtres frêles que nous adorons, mais c'est pour les y voir périr.

III. — Dans sa première passion, la femme aime son amant ; dans toutes les autres, elle n'aime plus que l'amour; l'amour devient pour elle comme un vêtement * qu'elle ne peut plus abandonner, et qui lui va toujours bien, comme un gant souple. Éprouvez-le, vous verrez que je dis vrai : un seul homme d'abord peut toucher son cœur; elle préfère ensuite l'homme au pluriel, ne trouvant pas que les additions la gênent beaucoup.

IV. — Je ne sais pas si la faute en est aux hommes ou à elles ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'une femme qui a une fois goûté les plaisirs de l'amour, à moins qu'elle ne se jette dans la dévotion pour la vie, doit nécessairement être courtisée après l'intervalle qu'exige la décence. Sans aucun doute, sa première affaire en amour a occupé exclusivement son cœur; il en est cependant, dit-on, qui n'ont pas même aimé cette première fois, mais celles qui ont aimé ne s'en tiendront pas à ce premier amour.

V. — C'est une chose triste, c'est un signe terrible de la fragilité, de la folie et de h méchanceté des hommes

* A habit : ce mot signifie à la fois habit et habitude : le verbe qui suit semble indiquer que le poëte a voulu dire habitude 5 mais le sens de la phrase reste le même, et la comparaison avec un gant devient plus complète en traduisant par vêtement, a. p.

que l'amour et le mariage ne puissent que bien rarement s'allier entre eux, quoique l'un et l'autre soient nés dans le même climat. Le mariage est né de l'amour comme le vinaigre du vin ; c'est un breuvage de tempérance, mais peu agréable et âpre ; il s'aigrit avec le temps, et son bouquet céleste dégénère, dans le ménage, en une insipide saveur.

VI. — H y a, en quelque sorte, de l'antipathie entre le présent et l'avenir de ces deux choses : on fait usage d'une flatterie peu franche jusqu'à ce que la vérité arrive... trop tard. Et que peut-on faire pourtant, excepté de se désespérer ? Autre folie ! Les choses changent si vite de nom ! La passion était une gloire dans un amant, et, dans un mari, elle n'est plus qu'une ridicule complaisance pour sa femme *.

VII. — Les hommes deviennent honteux d'être si épris; quelquefois aussi ils s'en lassent (mais ceci est rare), et les voilà découragés. Les mêmes objets ne peuvent être admirés seuls cesse : pourtant il est bien convenu, aux termes du contrat, que le mari et la femme sont liés jusqu'à ce que le mari ou la femme meure. Douloureuse pensée! de perdre l'épouse qui était l'ornement de notre vie et de faire porter le deuil à notre livrée l!î

VIII. — Il est sans doute, dans les habitudes domestiques, quelque chose qui est l'antithèse du véritable amour. Les romans peignent en grand la tendresse de deux amoureux, et ne nous donnent le mariage qu'en buste ; car personne ne se soucie des roucoulements matrimoniaux : il n'y a pas de péché dans une caresse conjugale. Pensez-vous que si Laure avait été

Uxorius : c'est l'épithète qu'Horace donne au Tibre. Uxorius amnis; ce mot n'a pas été francisé^et méritait de,l'èlre.

la femme de Pétrarque, il aurait passé sa vie à rimer des sonnets?

IX. — Toutes les tragédies finissent par une mort, toutes les comédies par un mariage ; l'avenir des unes et des autres est abandonné à la foi du spectateur, les auteurs craignant que la description ne fasse mépriser leur monde futur, ou ne reste au-dessous du sujet, ce qui les exposerait à la malveillance de l'un ou de l'autre monde ; laissant donc à chacun son prêtre et son livre de messe, ils ne disent plus rien de la Mort ou de la Dame '.

X. — Les seuls auteurs, s'il m'en souvient, qui aient chanté le ciel, l'enfer ou le mariage, sont le Dante et Milton è ; tous deux furent malheureux dans leur tendresse conjugale, grâce à quelque tort de conduite ou de caractère 3 ; et il n'en faut pas beaucoup pour rompre le charme ! mais la Béatrix du Dante et l'Eve de Milton ne furent point peintes d'après leurs femmes, comme vous le pensez bien.

XI. — Quelques-uns disent que le Dante voulut personnifier dans Béatrix la théologie, et non sa maîtresse. Pour moi, quoique mon opinion puisse avoir besoin d'apologie, je croirai que ce n'est là qu'une imagination de commentateur, jusqu'à ce que ceux qui prétendent le contraire me donnent de bonnes raisons pour me convertir à leur avis. Selon moi, en attendant, le Dante, dans ses rêveries abstraites, voulait personnifier les mathématiques 4.

* On trouve aussi dans Shakspeare une allusion à la ballade de la Mort et la Dame.

2 Dante dans son Enfer appelle sa femme : « La fiera Moglie. » 5 La première femme de Milton quitta le toit conjugal le premier mois de ses noces.

* Lady Byron aurait brillé dans les thèses de Cambridge. b.

(Journal.) Quelle qu'en soit la cause, c'est une coïncidence aussi frap-

XII. — Juan et Haïdée ne furent pas mariés ; mais ce fut leur faute, et non la mienne. 11 n'est donc pas bien, chaste lecteur, vous qui voudriez qu'ils l'eussent été, il n'est pas bien de m'en attribuer le blâme. Si vous les voulez mari et femme, fermez le livre qui parle de ce couple en état de péché, avant que les conséquences deviennent trop effrayantes : il est dangereux de lire l'histoire d'un amour illégitime.

XIII. — Cependant ils étaient heureux, heureux dans la satisfaction illicite de leurs innocents désirs. Mais, devenue de plus en plus imprudente à chaque visite, Haïdée oublia que l'île appartenait à son père. Quand nous avons ce que nous aimons, il est dur de s'en passer, du moins dans le commencement. Elle allait donc souvent voir Juan, et ne le quittait guère pendant que son papa le pirate i était en croisière.

XIV. — Que son moyen de ramasser de l'argent ne vous paraisse pas étrange, quoiqu'il rançonnât les pavillons de tous les peuples ; changez son titre en celui de premier ministre, ses pirateries ne sont plus que des taxes. Mais notre Grec, plus modeste, prit un état plus humble; et, suivant une vocation plus honnête, il parcourait les routes humides des mers, et se contentait d'être un procureur maritime.

XV. — Le retour du bon vieux monsieur 2 avait été retardé par les vents, les flots, et quelques prises im-

parité qu'affligeante de voir sur la liste des poètes malheureux en ménage, des noms aussi illustres que le Dante, Millon, Shakspeare et Dryden. Fallait-il y ajouter encore un nom digne d'être placé à côté du plus grand de ces noms? moore.

* Her Piratical Papa. a. p.

2 Gentleman : le poëte affecte ici de parler du pirate grec comme il parlerait d'un Anglais : the gentleman, le monsieur. Ce mot ne signifie gentilhomme que dans un sens déterminé. a. p.

portantes. L'espérance d'un nouveau butin encore le retenait sur mer : quoiqu'une rafale ou deux eussent diminué ses transports en faisant submerger une de ses captures, il enchaîna ses prisonniers, et les divisa, en les numérotant comme les chapitres d'un livre. Ils avaient tous des manchettes et des colliers, et valaient depuis dix jusqu'à cent dollars pièce.

XVI. — 11 en plaça une partie au-delà du cap Matapan *, chez ses amis les Mainotes ; il en vendit d'autres à ses correspondants de Tunis, excepté un qui, trop vieux pour être vendu, fut jeté dans la mer. Quelques-uns des plus riches furent réservés à fond de cale, pour être mis à la rançon un peu plus tard, et le reste fut enchaîné indistinctement, le dey de Tripoli ayant donné à notre pirate une commission importante d'esclaves de la classe commune.

XVII. — Les marchandises furent de même envoyées dans différents marchés du Levant, excepté une partie de celles qui sont des articles indispensables et classiques pour une femme, comme des étoffes de France, des dentelles, des pincettes, des cure-dents, des théières, des bassins, des guitares et des castagnettes d'Alicante ; le pirate mit à part tous ces objets volés par le meilleur des pères pour une fille chérie.

XVIII. — Parmi plusieurs animaux, il choisit un singe, un mâtin hollandais, deux perroquets, une chatte de Perse avec tous ses petits, et un chien basset qui avait autrefois appartenu à un Anglais; celui-ci étant mort sur la côte d'Ithaque, des paysans nourrirent la pauvre bête. Pour conserver ces animaux dans la tourmente, le pirate les enferma tous ensemble dans un panier d'osier.

* Cap de Ténare des anciens. A. P.

XIX. — Ayant ainsi arrangé ses affaires maritimes, il s'aperçut que son navire avait besoin d'être radoubé; il dépêcna de divers côtés des croisières, et fit voile pour l'île où sa fille persévérait dans ses soins hospitaliers ; mais la partie de la côte où s'élevait son habitation était pleine de bas-fonds et de récifs à plus d'un mille à l'entour, et le havre était à la côte opposée.

XX. — Il y débarqua sans retard, n'ayant point de douanes à payer, ni de quarantaine à faire ; point d'importun qui le questionnât sur les lieux qu'il avait visités, et sur le séjour qu'il y avait fait. Il laissa ses ordres pour que le lendemain son navire fût abattu en carène : de sorte que tous ses gens étaient occupés à décharger la cargaison, le lest, les canons et l'argent.

XXI. — Pour lui, arrivé au sommet d'une colline qui dominait les blanches murailles de sa maison, il s'arrêta. Que de singulières émotions remplissent le cœur de ceux qui ont été errer loin de chez eux ! que de doutes s'y succèdent tour à tour sur ce qu'il peut être advenu de bien ou de mal en leur absence ! que d'amour chez les uns, que de craintes chez les autres ! Tous ces sentiments franchissent les années écoulées depuis longtemps, et ramènent nos cœurs au jour du départ.

XXII. — Après de longs voyages sur terre ou sur mer, l'approche du logis inspire naturellement quelques petits soupçons aux époux et aux pères. Une famille de femmes est une chose sérieuse. (Personne n'estime et n'admire le beau sexe plus que moi ; mais il hait la flatterie, aussi jamais je ne le flatte.) En l'absence de leurs maris, les femmes se font plus fines ; en l'absence de leur père, les filles s'enlèvent quelquefois avec le sommelier.

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