XXIII. — Un honnête homme, à son retour, peut
fort bien n'avoir pas le bonheur d'Ulysse ; toutes les femmes solitaires ne gémissent pas sur leurs époux, et ne montrent pas le même dégoût que Pénélope pour les caresses des prétendants. Le cher homme risque de trouver une urne élégante, consacrée à sa mémoire, et deux ou trois jeunes demoiselles engendrées par un ami possesseur de sa veuve et de sa fortune; peut-être même son Argus * lui mordra-t-il les jambes.
XXIV. — S'il est garçon, sa fiancée a probablement épousé en son absence quelque riche avare ; mais c'est encore le plus heureux ; car ce couple fortuné peut se brouiller, la dame devenir plus sage, et lui pourra reprendre auprès d'elle ses tendres soins comme cavalier servant ; ou, pour ne point rester muet dans son chagrin, il écrira des odes sur l'inconstance des femmes.
XXV. — Et vous, messieurs, qui avez déjà quelque chaste liaison de cette sorte, je veux dire une honnête amitié avec une femme mariée, la seule liaison qui fût jamais durable, la plus solide de toutes, et le seul hymen digne de ce nom (le premier n'étant qu'un paravent pour abriter l'autre), eh bien, messieurs, n'allez pourtant pas trop rester dehors ; j'ai connu des absents qui avaient tort quatre fois par jour.
XXVI. — Lambro, notre procureur de mer 2, qui avait moins d'expérience de la terre que de l'océan, se sentit joyeux en voyant la fumée de son toit; mais, ignorant la métaphysique, il n'eut aucune idée de la
» Argus, le chien d'Ulysse, dans YOdyssée.
Et lorsqu'à son retour, le chien d'Ulysse absent, Dans l'excès du plaisir meurt en le caressant, Oubliant Pénélope, Eumée, Ulysse même, Le lecteur voit en lui le héros du poëme.
* Sollicitor : procureur auprès la cour de chancellerie : c'est en général un procureur de première classe. L'auteur s'est déjà servi us hau du mot atlorney. a. p.
ŒUVRES DE LORD RYRON 1iô
véritable raison de sa joie, comme il n'en eut jamais de toute autre émotion ; il aimait sa fille, et il aurait pleuré sa perte; mais savait-il pourquoi? Non, pas plus qu'un... philosophe.
XXVII. — Il vit le soleil resplendir sur sa blanche maison, et les ombrages verts de son jardin; il entendit le léger murmure du ruisseau, et les aboiements lointains du chien; il aperçut aussi, à travers les arbres du riant bosquet, des figures mouvantes, l'éclat étincelant des armes (chacun est armé dans l'Orient) et des habits de toutes couleurs, aussi brillants que des ailes de papillons.
XXVIII — A mesure qu'il approchait, surpris de ces indices de fête, qui lui semblaient extraordinaires, il entendit, hélas! ce ne fut point la mu-ique des sphères célestes, mais les accords terrestres et profanes d'un violon ! mélodie qui lui fit douter de ses oreilles, tant la chose lui parut incompréhensible ! il distingua bientôt aussi le son d'une flûte, d'un tambourin, et puis soudain un éclat de rire très-peu oriental.
XXIX. — S'avançant toujours, et descendant en doublant le pas, il écarte les branches, en regardant sur la pelouse, et découvre, entre autres marques de fête, une troupe de ses domestiques en train de danser la danse des derviches, qui tournent comme sur un pivot, il reconnaît la danse pyrrhique, exercice martial fort à la mode au Levant l.
XXX. — Plus loin, un groupe de jeunes Grecques se tenant par la main, ressemblait à un collier de perles ; la première et la plus grande faisait flotter son voile blanc sur la tête des autres ; chacune d'elles
i Cette danse est encore exécutée par des jeunes gens armés de pied en cap, qui représentent au son des instruments toas les mouvements de l'attaque et de la défense. clarke.
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avait une chevelure noire, dont les boucles descendaient sur l'albâtre de ses épaules ; une seule de ces boucles eût suffi pour faire délirer dix poètes. Celle qui conduisait le chœur chantait, et ses compagnes lui répondaient en dansant1.
XXXI. — D'un autre côté, les jambes croisées autour de leur assiette, d'autres groupes commençaient à dîner. Lambro vit des pilaux et des mets de toutes sortes, des flacons de vin de Samos, de Chio, et des sorbets tenus frais dans leurs vases poreux ; au-dessus de la tête des convives, le dessert était encore sur la tige ; l'oranger et le grenadier, inclinant leurs rameaux, laissaient tomber presque d'eux-mêmes le trésor de leurs fruits dorés.
XXXII. — A quelque distance, une bande d'enfants entourait un bélier aussi blanc que la neige, et couronnait de fleurs ses cornes vénérables. Doux comme un agneau non sevré, le patriarche du troupeau baisse la tête avec une complaisance pleine de majesté : tantôt il prend la nourrriture que la main lui offre ; tantôt il se fait un jeu de baisser ses cornes comme s'il allait déclarer la guerre, et puis cédant à leurs petits bras, il reprend son attitude paisible.
XXXIII. — Le profil classique de ces enfants, leur élégant costume, leurs grands yeux noirs, la douceur céleste de leurs joues rouges comme la grenade entr'ouverte, leurs longues boucles de cheveux, leurs
* La danse des filles grecques est encore celle que, dans les temps poétiques, Diane dansait sur les bords de l'Eurotas. Une déesse conduit toujours la danse. Une troupe de jeunes filles la suivent, qui imitent ses pas et répondent en chœur à ses chants. Les airs sont gais et animés, mais toujours mélodieux et suaves. Les pas varient suivant les caprices du coryphée, mais la mesure est toujours gardée et leurs danses sont infiniment plus agréables que toutes les nôtres. Lady m. w. momague.
gestes enchanteurs, leurs yeux expressifs, l'innocence de leur âge, tout faisait de ces petits Grecs un véritable tableau ; et un spectateur philosophe eût soupiré à cette vue, en pensant que ces enfants pouvaient un jour devenir hommes.
XXXIV. — Un cercle de vieux fumeurs écoutait attentivement les histoires d'un bouffon : c'était un nain, qui les entretenait de trésors trouvés dans d'obscures vallées, et des saillies piquantes des plaisants de l'Arabie. 11 leur parlait d'un charme pour faire de l'or et guérir les malades ; d'un rocher enchanté qui s'ouvrait parle contact d'une baguette, et de ces dames magiciennes qui, d'un seul coup, transformaient leurs maris en bêtes. Mais ceci n'est plus un conte.
XXXV. — - Il ne manquait donc aucune des récréations innocentes qui séduisent l'imagination ou les sens : musique, chant, danse, vin, contes persans, enfin tous les passe-temps qu'on peut se permettre sans crime ; mais Lambro vit tout cela avec déplaisir, fâché qu'on fit tant de frais pendant son absence ; car il redoutait par-dessus tout, le pire des maux de ce monde, les mémoires de sa dépense hebdomadaire trop enflés.
XXXVI. — Ah! qu'est-ce que l'homme! que de périls entourent les plus heureux pécheurs, même après leur dîner ' — Un jour d'or dans un siècle de fer, voilà tout ce que la vie accorde aux plus favorisés ; le plaisir (quand il chante du moins) est une sirène qui séduit le novice pour l'écorcher tout vivant. La réception du pirate au banquet de ses gens fut celle que fait la flamme à une couverture humide.
XXXVII. — Lambro (c'était un homme qui disait rarement un mot de trop) désirait surprendre agréablement sa fille (lui qui, en général, surprenait les hommes
avec le glaive) ; il n'avait donc point envoyé d'exprès pour annoncer son arrivée ; de sorte que personne ne bougea : il s'arrêta longtemps pour s'assurer de ses yeux, étant dans le fait plus étonné que content de trouver si nombreuse compagnie.
XXXVIII.— Il ne savait pas (hélas ! que les hommes sont menteurs, et surtout les Grecs!), il ne savait pas qu'une fausse nouvelle l'avait fait passer pour mort (c'est une recette pour ne jamais mourir). Après quelques semaines de deuil, les yeux et le gosier de ses gens étaient secs ; le vermillon avait coloré de nouveau les joues d'Haïdée, ses larmes étaient retournées à leur source, et elle tenait la maison pour son compte. XXXIX. — De là cette joie, ce festin, ces danses, ce vin, ce violon, qui métamorphosaient l'île en un séjour de plaisir ; tous les domestiques jouaient ou s'enivraient : genre de vie qui les rendait heureux outre mesure. L'hospitalité du père n'était plus que mesquinerie, comparée à l'usage qu'Haïdée faisait de ses trésors ; c'était une chose admirable de voir comme tout allait de mieux en mieux, depuis qu'elle n'avait pas une heure qui ne fût consacrée par elle à l'amour. XL. — Peut-être pensez-vous que Lambro, survenant dans cette fête, se mit en colère, et, il faut en convenir, il n'avait pas trop de motifs d'être content; peut-être vous prédisez quelque exécution soudaine,' le fouet, la torture, ou du moins la prison, pour apprendre l'exactitude à ses gens; peut-être vous attendez-vous à le voir agir sévèrement et montrer les inclinations royales d'un pirate.
XLI. — Vous vous trompez. — C'était l'homme le plus doux qui eût jamais équipé un vaisseau ou égorgé un ennemi. Il avait des manières si conformes au bon ton du jour, que vous ne pouviez jamais deviner sa
véritable pensée. Jamais courtisan... jamais femme peut-êlre ne cacha plus de ruse sous un jupon. Quel dommage qu'il aimât si fort la variété d'une vie aventureuse ! c'était une grande perte pour la bonne société.
XLII. — Il s'approche du premier groupe, frappe sur l'épaule du premier convive qui s'offre à lui, et, avec un sourire qui, soit dit en passant, ne présageait rien de bon, quelque chose qu'il exprimât, il lui demande pourquoi cette fête : le buveur à qui il s'adresse était trop gai pour deviner le questionneur ; il remplit un verre
XLIII. — et, sans tourner la tête, le lui présente de l'air facétieux d'un homme pris de vin, en lui disant :
« Le parler altère, je n'ai pas de temps de reste. »
Un second ajoute, avec le hoquet : « Notre vieux maître est mort ; allez demander plutôt à notre maîtresse, qui est son héritière. — Notre maîtresse ! dit un troisième, bah ! c'est notre maître que tu veux dire.
— Non pas l'ancien, mais le nouveau.
XLIV. — Ces coquins étaient de nouveaux venus, et ne connaissaient pas celui à qui ils répondaient ainsi.
— Le visage de Lambro se rembrunit un moment, et son regard lançait déjà la menace ; mais il prit sur lui d'affecter un air plus courtois et de sourire pour demander encore le nom et la qualité du nouveau patron, qui semblait avoir fait d'Haïdée une femme.
XLY. — « Je ne sais, lui dit-on, qui il est, ni d'où il vient, et je ne m'en soucie guère l ; tout ce que je
1 Rispone allor'Margutte, a dir tel tosto,
Io non credo più al nero ch'all' azzurro ; Ma nel capone, o lesso, o vuogli arrosto, E credo alcuna voila anco nel burro ; Nella cervigia, o quando io n'ho nel mosto E inolto più nel!' espro che il mangurro ;
sais, c'est que ce chapon est exquis et que bon vin n'arrosa jamais un meilleur dîner. Si cela ne vous contente pas, adressez-vous à mon camarade, ici tout près ; il vous répondra tout au long, bien ou mal, car jamais personne n'aima davantage à s'écouter parler.
XL VI. — J'ai dit que Lambro était un homme patient, et certes il donna ici la preuve d'une éducation comme on en trouverait à peine deux en France, la première des nations pour la politesse. Il supporta avec calme ces railleries contre ses plus proches parents, contre sa propre inquiétude et son cœur cruellement blessé ; il supporta de même les insultes de ces gloutons serviles qui se régalaient aux dépens de ses moutons.
XL VII. — Or, il peut paraître étrange de trouver des manières douces dans un homme habitué à donner des ordres ; à dire à ses gens d'aller, de venir et de retourner ; — habitué, dis-je, à être obéi en un clin d'œil, qu'il condamnât un homme à mort ou seulement aux fers. — Mais c'est la vérité, que je ne puis expliquer, quoique, sans doute, celui qui peut se maîtriser lui-même soit propre à gouverner... aussi bien qu'un Guelfe1.
XL VIII. — Ce n'est pas qu'il ne fût quelquefois emporté ou à peu près, mais jamais quand il était sérieusement en colère ; alors il restait calme, concentré et lent à agir, comme le boa replié sur lui-même: il ne s'agissait jamais avec lui d'un mot et d'un coup ; uno
Ma sopra tutto nel buon vino ho fede, E credo che sia salvo chi gli erede.
pulci {Morgante Maggiore.)
i La maison régnante d'Angleterre est alliée aux Guelfes d'Italie.
fois sa menace lâchée, il ne répandait pas le sang1 ; mais il y avait quelque chose de fatal dans son silence, et un seul de ses coups ne laissait pas beaucoup à faire à un second.
XLIX. — Il ne fit plus de questions et continua de s'avancer par un sentier détourné, de sorte que le petit nombre de ceux qui le rencontrèrent ne fit guère attention à lui, tant on s'attendait peu à le voir ce jour-là ! Je ne saurais dire si l'amour paternel plaidait pour Haïdée dans son cœur; mais certes, à quelqu'un qui passait pour mort, cette fête devait sembler une singulière façon de deuil.
L. — Si tous les morts pouvaient aujourd'hui revenir dans le monde (Dieu nous en préserve !) ; s'il en revenait quelques-uns ou plusieurs, par exemple un mari ou une femme (les exemples matrimoniaux sont tout aussi bons que d'autres), sans doute quelles que fussent leurs précédentes querelles, le temps serait encore plus à l'orage : y aurait-il eu des torrents de larmes versées avant la mort, la résurrection n'en ferait pas verser moins.
LI. — Lambro entra dans la maison, qui n'était plus la sienne; épreuve la plus dure pour le cœur de l'homme... épreuve plus cruelle peut-être que les angoisses du trépas : trouver la pierre de notre foyer changée en pierre funéraire, et toutes nos espérances éteintes, c'est un chagrin que ne peut concevoir un célibataire.
LU. — Il entra dans la maison, qui n'était plus la sienne ; car sans les cœurs des nôtres il n'est plus de maison, et il sentit la douleur de franchir le seuil de sa porte sans recevoir l'accueil qu'attend un père. C'était ce toit qu'il avait longtemps habité ; c'était là que son cœur déchiré aimait jadis à s'attendrir sur l'inno-
cenee de cette tendre fille, qui seule était pour lui l'objet d'un culte pur.
LUI. — Lambro était un homme d'un caractère étrange, de mœurs douces, quoique d'une humeur farouche ; modéré dans tous ses goûts, tempérant dans le plaisir comme dans ses repas ; ferme dans l'adversité, destiné enfin à être meilleur, sinon tout à fait bon ; les outrages faits à sa patrie, et le désespoir de ne pouvoir la délivrer, lui avaient fait préférer de priver les autres de leur liberté au sort de n'être qu'un esclave.
LIV. — La soif du pouvoir et un accroissement rapide de fortune, la dureté que produit une longue habitude du genre de vie dans lequel il avait vieilli ; sa clémence souvent abusée, les spectacles dont il était tant de fois témoin, les mers impitoyables, et les hommes avec lesquels il était en croisière, avaient coûté un long repentir à ses ennemis. C'était un bon ami, et une mauvaise connaissance à faire.
LV. — Mais un reste de l'esprit de l'ancienne Grèce avait imprégné son âme de quelques rayons d'héroïsme, tels que ceux qui guidèrent à la conquête de la toison d'or ses ancêtres les Argonautes de la Colchide: il est vrai qu'il n'aimait guère la paix ; hélas! sa patrie n'ouvrait aucun senLier à la gloire : il prit le monde entier en haine, et déclara la guerre à tous les peuples, en vengeance de sa dégradation.
LVI. — Néanmoins l'influence du climat avait communiqué à son âme le caractère de la grâce ionienne, qu'il trahissait malgré lui maintes fois. Le goût avec lequel il avait choisi le lieu de son habitation, sa passion pour la musique et pour les perspectives sublimes, le charme qu'avaient pour lui le murmure et le cristal d'un ruisseau qui arrosait ses jardins, et son enthou-
siasme pour les fleurs, charmaient ses loisirs dans ses heures de calme.
LVII. — Mais tout ce qu'il avait d'amour reposait sur sa fille chérie : c'était le seul objet qui avait empêché son cœur de se fermer au milieu des sanglants exploits dont il avait été le héros ou le témoin. Son amour était pur, jusqu'alors sans partage, et n'ayant pas été contrarié. Il ne lui manquait plus que la perte de ce sentiment pour le sevrer du lait de toute affection humaine, et le rendre comme le Cyclope, furieux par la privation du seul œil que la nature lui avait donné *.
LVIII. — La tigresse à qui le chasseur a dérobé ses petits est terrible dans un désert pour le berger et le troupeau ; l'océan écumeux, quand il déclare la guerre aux éléments, menace le navire trop près du rocher : mais la violence du tigre et de l'océan se calmera plus tôt parce que leur fureur s'épuise elle-même, et sera moins à craindre que ce courroux inflexible, silencieux et concentré dans un cœur outragé, surtout dans le cœur d'un père.
LIX. — Il est cruel, quoique ce ne soit pas rare, de voir devenir rebelles ces mêmes enfants, ceux en qui nous voudrions retrouver les sensations de nos jours les plus délicieux, et admirer d'autres nous-mêmes formés d'une manière plus pure... Eh bien ! quand l'âge arrive à grands pas, et que les nuages obscurcissent le soir de notre vie, ces enfants nous délaissent tendrement, mais rarement seuls, c'est-à-dire dans la bonne compagnie de la goutte et de la gravelle.
LX. — Cependant une jolie petite famille est une jolie chose (pourvu qu'elle ne vienne pas après dîner) ; on aime à voir une mère nourrir ses enfants (si ce soin
i Voyez Y Odyssée d'Homère.
maternel ne la maigrit pas). Ils se groupent après d'un foyer, semblables à de petits chérubins autour d'un autel ; ce spectacle est capable de toucher un pécheur. Une dame avec ses filles ou ses nièces brille à mes yeux comme une guinée accompagnée de pièces de sept shillings 1 .
LXI. — Le vieux Lambro passa, inaperçu, par une porte dérobée, et se trouva chez lui sur le soir. Cependant Haïdée et son amant présidaient au festin dans tout l'orgueil de la jeunesse et de la beauté : devant eux était une table d'ivoire incrusté richement servie, et des esclaves dociles les entouraient : de tous côtés resplendissaient les pierreries, l'or, l'argent, la nacre de perle et le corail 2.
LXII. — Le dîner était composé de près de cent plats : agneau aux pistaches, soupes au safran, sucreries, bonbons, poissons frais et superbes s'il en fut jamais, dignes de la cuisine d'un Sybarite ; on trouvait de tout dans ce festin ; la boisson consistait en divers sorbets de raisin, d'oranges et de grenades, dont le jus avait été exprimé à travers l'écorce, ce qui le rend plus délicat.
LXIII. — Tous ces breuvages étaient rangés avec ordre dans des carafes de cristal ; des fruits de toutes sortes et des gâteaux de dattes parurent au dessert, qui fut terminé par l'extrait de la fève de Moka, servi dans de petites tasses de porcelaine de la Chine ; des soucoupes en filigrane d'or servaient à préserver la main du contact brûlant de l'Arabie ; mais des clous de girolle, de la cannelle et du safran qu'on faisait bouillir aussi avec le café, ne sont bons, selon moi, qu'à le gâter.
» Sept shillings forment le tiers de la guinée. a. p.
2 Selon Coleridge ce chant est le chef-d'œuvre de la poésie dô Byron. a. p.
LXIV. — Les tentures de la salle étaient une tapisserie de velours, dont chaque bande était d'une couleur différente des autres, avec un dessin en soie damassée représentant des fleurs, et une bordure jaune tout autour : la bordure d'en haut déployait, dans une riche et délicate broderie bleue, et en lettres lilas, des sentences persanes extraites des poètes ou des meilleurs moralistes.
LXV. — Ces sentences orientales qu'on lit sur les murs sont très-communes dans ces contrées : ce sont des espèces de moniteurs, comme les crânes des banquets de Memphis ; elles rappellent les paroles mystérieuses qui firent trembler Balthasar dans son palais et lui ravirent son royaume : en vain les philosophes vous prodiguent les trésors de leur sagesse, il n'est pas de moraliste plus sévère que le plaisir.
LXVI. — Une belle devenue étique à la fin de la saison *, un grand génie qui meurt ivre, un libertin qui se fait méthodiste ou éclectique (car c'est le nom sous lequel ils aiment à faire leur salut), mais surtout un alderman frappé d'apoplexie, voilà des exemples qui vous coupent la respiration et prouvent que les excès de la nuit, le vin et l'amour, ne font guère moins de ravages que la bonne chère.
LXVII. — Haïdée et Juan reposaient leurs pieds sur un tapis de satin cramoisi bordé d'azur. Leur sofa occupait trois parties complètes de l'appartement, il paraissait neuf; leurs coussins de velours (dignes de-s degrés d'un trône) étaient écarlates ; dans leur centre éblouissant, un soleil d'or déployait ses rayons comme
* C'est-à-dire à la fin de l'été : la saison pai excellence; époque des bals et des soirées qui commence à Londres en janvier, et finit au mois d'août. a. p.
ceux du midi, et semblait jeter de véritables éclats de lumière.
LXVIII. — Le cristal, le marbre, l'argenterie et la porcelaine, contribuaient à la splendeur de la fête ; des nottes de l'Inde et des tapis de Perse, que le pied effleurait à peine, de peur de lesprofaier, couvraient tous les planchers ; des gazelles, des cnats, des nains, des noirs, et tout ce qui gagne son pain en qualité de ministre ou de favori (c'est-à-dire en se dégradant), étaient réunis là en aussi grand nombre que dans une cour ou dans une foire.
LXIX. — On n'avait épargné ni les belles glaces ni les tables, dont la plupart étaient d'ébène incrustée de nacre ou d'ivoire, d'autres en écaille de tortue et en bois rares, garnis d'or et d'argent; des ordres avaient été donnés pour que presque toutes fussent couvertes de viaades, de sorbets glacés et de vins, qu'on offrait à tous ceux qui arrivaient à toute heure pour dîner.
LXX. — De tous les Qostumes je ne parlerai que de celui d'Haïdée ; sous sa chemise, où se confondaient les nuances de l'azur, du blanc et du cramoisi, son sein se soulevait comme une petite vague : elle portait deux jelicks ; le premier était d'une jaune pâle ; le second de couleur d'or et de pourpre, avait pour boutons des perles grosses comme des pois; et la gaze blanche qui terminait sa ceinture flottait autour d'elle comme les nuages blancs qui accompagnent la lune.
LXXI. — Un large bracelet d'or pressait chacun de ses jolis bras ; le métal en était si pur et si flexible, que la main l'ouvrait et le fixait sans effort ; il était si artistement travaillé, que la foi me seule suffisait pour charmer la vue ; il s'adaptait ;i bien au bras qui lui servait de moule, qu'il semblait lVntourerde lui-même
avec plaisir ; jamais or plus pur ne servit d'ornement à une peau plus blanche *.
LXXII. — Gomme héritière souveraine des domaines de son père, Haïdée portait aussi au bas de la jambo un autre anneau d'or, indice de son rang2. Douze bagues ornaient ses mains ; ses cheveux étaient garnis de pierres précieuses ; un nœud de perles d'une valeur inappréciable fixait les plis de 'son voile au-dessus de son sein, et ses pantalons turcs, en soie orange, se terminaient autour de la plus gracieuse cheville du monde.
LXXIII. — Les ondes de sa longue et brune chevelure descendaient jusqu'à ses talons, comme un torrent des Alpes que le soleil colore de sa lumière matinale... Elles auraient caché toute sa personne3, si elles avaient pu s'étendre en liberté ; elles semblaient s'indigner du réseau de soie qui les attachait, et cherchaient à lui échapper chaque fois qu'un zéphyr captif sous leurs boucles offrait à Haïdée son aile légère pour éventail.
LXXIV. — Elle répandait autour d'elle une atmosphère de vie ; ses regards semblaient communiquer à l'air plus de suavité, tant ses yeux étaient doux, célestes et purs ! comme ceux de Psyché avant qu'elle cessât d'être vierge;., trop purs môme pour le plus saint de tous les liens terrestres ; le charme irrésistible
* Ce costume est presque moresque, et le lecteur verra plus tard qu'Haïdée portait le costume de sa mère, qui était de Fez.
a Cet anneau d'or est porté par toutes les femmes de la famille des deys, comme une marque de leur rang souverain.
s Ceci n'est pas une exagération. Je me rappelle fort bien avoir vu quatre femmes dont la chevelure avait cette profusion. Trois étaient anglaises et la quatrième était musulmane. Leurs cheveux étaient assez longs et assez touffus pour les dispenser de tout autre vêtement.
La musulmane était peut-être la plus blonde des quatre, bïron.
de sa présence vous eût persuadé que ce n'était point une idolâtrie que de fléchir le genou devant elle.
LXXV. — Les sourcils , quoique noirs comme la nuit, était teints suivant la mode du pays l, mais vainement, car ils étaient d'un noir si prononcé, qu'ils se refusaient à briller d'une couleur factice et l'éclipsaient par leur teinte naturelle. L'extrémité de ses doigts était colorée par le henna ; mais l'art ici était encore inutile, car il ne pouvait parvenir à les rendre d'un incarnat plus doux.
■ LXXVI. — L'art aurait dû donner au henna des vertus nouvelles pour le rendre propre à relever un teint déjà si beau. Haïdée n'avait nullement besoin de ce secours : le jour n'éclaira jamais de neige plus blanche qu'elle. En la contemplant, l'œil doutait de luimême, tant elle ressemblait à une apparition céleste ; je m'égarerais, si Shakspeare ne nous avertissait que c'est folie de vouloir dorer l'or fin ou blanchir le lis.
LXXVIL — Juan portait un shawl noir et or, mais par-dessus un tissu de bouracan blanc, si léger et si transparent, qu'on apercevait à travers le vêtement les diamants étinceler comme des étoiles au milieu de la voie lactée; son turban était roulé en plis gracieux, et une aigrette d'émeraude avec des cheveux d'Haïdée surmontait un croissant radieux qui jetait un rayon toujours tremblant, mais qui ne cessait pas de briller.
LXXVIII. — Dans ce moment ils étaient divertis par leur suite, composée de nains, de danseuses, d'eunuques noirs, et d'un poète qui complétait leur nouvel
La coutume existait et existe encore de teindre les yeux des femmes avec une poudre impalpable, composée principalement d'antimoine. — Cette préparation, appliquée sur l'intérieur des paupières, donne à l'œil une langueur tendre et fascinante.
HABECER.
établissement. Ce dernier était d'une grande renommée, et il aimait à le faire voir. Ses vers avaient généralement le nombre convenable de pieds; quant à ses sujets, il restait rarement au-dessous, étant payé pour flatter ou faire des satires, et, comme dit le psaume, a faisant toujours une bonne affaire. »
LXXIX. — Il louait le présent et censurait le passé, contre la bonne coutume des anciens temps; il était enfin devenu un anti-jacobin oriental , préférant du pouding au refus de louanges M.. Pendant quelques années son sort avait été peu fortuné : il faisait alors le poète indépendant ; mais aujourd'hui il chantait le sultan et le pacha, aussi sincère que Southey, et versifiant comme Crashaw 2.
LXXX. — C'était un homme qui avait vu de grands changements politiques et qui changeait toujours, fidèle comme l'aiguille aimantée; son étoile polaire n'était pas fixe, mais variable... il lui avait donc fallu apprendre à tourner. Trop vil pour recevoir le châtiment qui tombe souvent sur ceux de son espèce, il était si fécond (excepté quand on le payait mal), il mentait avec tant de ferveur, qu'il gagnait bien sa pension de poëte lauréat.
LXXXI. — Cependant il avait du talent. — Quand un apostat 3 en a, le Vates irritabilis a soin de ne pas
* C'est-à-dire avoir de quoi dîner : l'expression est ici tout anglaise comme l'allusion; la phrase prête aussi à ce double sens, que le poëte préférerait avoir de quoi dîner plutôt que d'être négligé, ou plutôt que de ne pas louer. « Preferring pudding to no praise. » a. p.
* Ce n'est pas sans dessein que le poëte rapproche ici Crashaw de Southey. Crashaw, poëte du dix-septième siècle, très-négligé aujourd'hui, fut aimé de Cowley et raillé par Pope ; il se lit catholique, et l'on soupçonna la bonne foi de son apostasie. a. p.
» A turncoat : un apostat, un habit retourné. a. p,
laisser passer de lune sans le montrer... même les honnêtes gens ne sont pas fâchés d'exciter l'admiration du public... Mais revenons à mon sujet... Voyons... qu'était-ce? Ah! le troisième chant... Notre joli couple... leur amour, leur festin, leur costume, et la manière de vivre de ces amants dans leur île.
LXXXII. — Leur poète, triste nageur entre deux eaux1, mais très-aimable en compagnie, avait été jadis le favori de plus d'une société, où il faisait ses harangues quand on était en train de boire; et, quoiqu'on devinât rarement sa pensée, on daignait encore lui adresser au milieu des hoquets le prix glorieux des applaudissements populaires , dont jamais la cause première ne connaît la seconde. 2.
LXXXIIL — Maintenant transféré dans la haute société, ayant glané çà et là dans ses voyages quelques pensées de liberté, il crut, pour varier, qu'étant dans une île solitaire, parmi des amis, sans aucun danger de sédition, il pouvait se dédommager de ses longs mensonges, et, en chantant comme il chantait dans sa jeunesse, conclure un court armistice avec la vérité.
LXXXIV. — Il avait voyagé chez les Arabes, les Turcs et les Francs : il connaissait la vanité de chaque peuple ; et, ayant vécu avec des gens de toutes les classes, il avait toujours quelques chose de prêt pour foutes les occasions, ce qui lui valait quelques cadeaux et des remercîments, il variait avec assez d'adresse ses adulations : vivre à Rome comme les Romains était le plan de conduite qu'il avait adopté en Grèce.