CHANT QUATRIÈME
I. — Rien n'est en poésie aussi difficile qu'un commencement, excepté la fin peut-être, car souvent,
* A l'examen annuel de Cambridge, on divise en trois classes ceux qui prennent leurs degrés : la classe des Wrcmglers, celle des senior optime et celle des junior optime. Les Wrcmglers sont nés, dit-on, dans l'argot de l'université, avec des cuillers d'or dans la bouche, les senior optime avec des cuillers d'argent, et les junior avec des cuillers d'étain; le dernier des junior optime est appelé la cuiller de bois. On imprime annuellement les poésies des étudiants qui ont pris leurs degrés : ces exercices sont bientôt oubliés, après avoir fait du bruit parmi les Cantabres : c'est ainsi qu'on désigne les étudiants de Cambridge, qui, selon lord Byron, fut dans l'origine une colonie de Cantabres ou Vandales venus d'Espagne. a. p.
* Le chant III comprenait d'abord toutes les stances du chant IV.
lorsque Pégase semble être au moment de toucher le but, il se démet une aile, et nous voilà retombant comme Lucifer, quand il fut précipité du ciel en punition de son péché. Notre péché est le môme, et, comme le sien, difficile à corriger, car c'est l'orgueil qui excite l'esprit à prendre un essor trop hardi, jusqu'à ce que notre propre faiblesse nous apprenne ce que nous sommes.
Les chants III, IV et V furent publiés en même temps en 1 volume in-3°, au mois d'août 1821. Nous donnerons ici quelques extraits curieux des lettres de lord Byron à M. Murray.
Ravenne, 4 décembre 1819. — Le troisième chant de Don Juan est complété et contient environ deux cents strophes, très-décentes, je crois, mais je ne l'affirmerai pas, et c'est une discussion inutile.
10 décembre 1819. — J'ai terminé le troisième chant, mais ce que j'ai lu et entendu dire me décourage de toute publication nouvelle, — au moins pour le moment. — C'est un chorus de clameurs. L'hypocrisie est soulevée. — Je pense à vous rembourser le prix du manuscrit.
1 février 1820. — J'ai coupé en deux le troisième chant qui était trop long. Je vous en préviens d'avance, parce que dans le compte à régler entre nous, ces deux chants ne doivent compter que pour un, puisqu'ils ne faisaient qu'un d'abord, et qu'au t'ait les deux ensemble ne sont pas plus longs que le premier tout seul : rappelez-vous doue que cette division n'a pas eu pour but de vous imposer une double contribution. Je ne vous ai pas encore envoyé ces deux chants, et je ne sais trop s'ils doivent être publiés, car ils n'ont pas la verve des premiers. Les cris de réprobation ne m'ont pas effrayé, mais blessé, et celte fois je n'ai pas écrit avec amour.
12 octobre 1820. — Je suis presque résolu de ne plus m'embarrasser de Don Juan. Croyez-vous ce qu'une très-jolie dame italienne me disait l'autre jour? Elle l'avait lu en français et m'en faisait des compliments avec les restrictions bienséantes. Je lui répondis que ce qu'elle disait était très-vrai, mais que je pensais que Don Juan pourrait bien vivre plus longtemps que Childe-IIarold. — Ah ! mais, me dit-elle, j'aimerais mieux trois ans de la renommée de Childe-IIarold qu'une immortalité de Don Juan. La vérité est que Don Juan est trop vrai, et que les femmes haïssent tout ce qui peut dépouiller le sentiment de son clinquant; elles ont raison, car c'est leur enlever leurs armes. Je n'ai pas connu de femme qui ne détestât les Mémoires de Grammont \)o\\r la même raison.
II. — Mais le Temps, qui ramène tous les êtres à leur niveau, et l'inflexible Adversité, révèlent enfin à l'homme, et (comme nous voudrions bien le croire) au diable aussi peut-être, que l'intelligence de l'un et de l'autre n'est pas si vaste qu'ils le croient. Tant que les bouillants désirs de la jeunesse font bondir le sang" dans nos veines, nous ignorons cette vérité, mais dès que le torrent s'avance, plus calme et plus large, vers l'océan, nous réfléchissons profondément sur chaque émotion passée.
— {> III. — Dans ma première jeunesse, je me croyais un habile homme, et je désirais que les autres eussent de moi la même opinion ; il en fut de même quand mon âge devint plus mûr, et d'autres esprits reconnurent la supériorité du mien. Maintenant mes idées se décolorent comme les feuilles d'automne1, l'imagination tire de l'aile, et la triste vérité, qui plane sur mon pupitre, tourne au burlesque tout ce qu'il y avait jadis en moi de romantique 2.
IV. — Et si je ris de toute chose mortelle, c'est que je ne puis pleurer, et si je pleure, c'est que notre nature ne peut pas toujours se réduire à l'apathie : il nous faut plonger d'abord notre âme dans les glaces profondes du Léthé, avant d'assoupir les émotions que nous voudrions le moins éprouver. Thétis baptisa son fils mortel dans les eaux du Styx : une mère mortelle préférerait le Léthé.
V. — Il en est qui m'ont accusé d'un complot étrange contre la croyance et la morale de ma patrie, et qui en
i My may of life
Is fallen into the sere, the yellow leaf » macbeth. 2 Romantic : ce mot signifie à la fois romantique et romanesque ; les deux sens peuvent être ici confondus. a. p. III 10
trouvent !a preuve à chaque vers de ce poëme L Je ne prétends pas comprendre parfaitement ce que je veux quand je veux être très-beau ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'ai jamais eu d'autre projet que d'être un moment en gaieté : mot nouveau dans mon vocabulaire.
VI. — Au bon lecteur de notre climat sérieux cette sorte de composition paraîtra exotique. Le créateur de cette poésie demi-sérieuse fut Pulci 2, qui écrivit du temps que la chevalerie était digne de Don Quichotte 5, et qui s'abandonna, en se jouant, à ces capricieuses inventions de son temps, les preux chevaliers, les chastes dames, les géants énormes, et les rois despotiques. Mais toutes ces choses, excepté la dernière, étant aujourd'hui surannées, j'ai choisi un sujet moderne comme plus convenable.
VIL — Comment l'ai-je traité? c'est ce que je ne sais pas ; peut-être guère mieux que ne m'ont traité ceux qui m'attribuent non pas ce qu'ils voient, mais ce qu'ils voudraient voir ; mais si cela les amuse, ainsi soit-il ! nous sommes dans un siècle libéral et les pensées sont libres. Cependant Apollon me tire par l'oreille et me dit de reprendre ici mon récit 4.
» Voici quelques extraits des diatribes dont Byron fut l'objet en Angleterre.
Byron est le véritable Camus de la poésie, car ses vers ont une magie qui tend à transformer le monde moral en un troupeau de monstres. walkins.
(Allusion au Cornus de Milton.)
A quelque profondeur que Byron ait trempé sa plume dans le vice, il l'a trempée plus profondément encore dans l'immoralité. Hélas ! il ne luit que pour égarer ! il ne brille que pour détruire.
COTTOX.
* Auteur du Morgante Maggiore. a. p.
s More quixotic, plus extravagante : cet adjectif manque à notre langue. a. p.
* Cùm canerem reges et praelia, Cynthius aurem Vellit et admonuit. virg. Egl. vl
VIII. — Le jeune Juan et sa maîtresse furent laissés à la douce société de leur propre cœur. Le Temps luimême, l'impitoyable Temps, séparait à regret, avec sa cruelle faux, des cœurs aussi tendres II soupirait de les voir privés des heures qu'il leur eût volontiers laissées, tout ennemi qu'il est de l'amour ; mais ils n'étaient point faits pour connaître la vieillisse. Ils devaient mourir dans leur heureux printemps, avant d'avoir vu fuir un seul charme, une seule espérance.
IX. — Leurs visages' n'étaient point fails pour les rides, leur sang pour devenir stagnant, et leurs cœurs généreux pour s'attiédir. La neige de l'âge ne devait pas blanchir leurs cheveux ; mais, tel que ces contrées qui ne connaissent point les frimas, leur amour devait n'avoir qu'un été. La foudre pouvait les atteindre et les mettre en poussière ; mais traîner une existence monotone et languissante, tel n'était pas leur partage : il y avait en eux trop peu de l'argile qui forme le commun des mortels.
X. — Ils furent seuls encore une fois, c'était pour euxjouir d'un autre Eden; ils ne s'ennuyaient que d'être séparés. L'arbre arraché à la forêt souterraine de ses racines séculaires, la rivière séparée de sa source, l'enfant sevré tout à coup pour toujours du sein et des genoux de sa mère, se dessécheraient moins vite que Juan et Haïdée séparés. Hélas? il n'est point d'instinct comme celui du cœur.
XI. — Le cœur... il peut se briser. Heureux, trois fois heureux ceux dont le cœur se brise à la première chute!... le cœur, cet organe fragile, porcelaine précieuse de l'argile humaine ' ; du moins ils ne suppor-
1 C'est une expression si souvent citée de Dryden, qu'elle est devenue comme proverbiale en anglais. Dryden a dit : They look like the workmanship of heaven :
teront jamais le fardeau de ces longues années, où le jour succède péniblement au jour et accumule ces douleurs qu'il faut savoir souffrir et taire. Car tel est le bizarre principe de la vie, qu'il jette souvent des racines plus profondes dans le sein de ceux qui désirent le plus souvent la mort.
XII. — Celui qui meurt jeune est aimé des dieux, disait-on jadis i ; il échappe par là à plus d'une mort : la mort de ses amis et de ce qui nous tue plus sûrement encore... la mort de l'amitié, de l'amour, de la jeunesse, toutes choses qui font partie de noire vie, et sans lesquelles la vie n'est plus qu'un vain souffle ; et, puisque les rives du silence attendent toujours ceux qu'atteint plus tard la flèche du grand Archer 2, peut-être ce tombeau précoce qui fait couler nos larmes n'est-il qu'un port contre le naufrage.
XIII. — Haïdéeet Juan ne songeaient pas aux morts. Les cieux, la terre, l'air, semblaient faits pour eux : ils ne trouvaient au temps d'autre tort que celui de passer trop vite; ils ne voyaient rien en eux qui méritât le blâme. Chacun servait de miroir à l'autre; ils voyaient dans leurs yeux la joie étinceler comme un diamant, et savaient que tant d'éclat n'était que la réflexion des regards échangés par leur mutuelle tendresse.
XIV. — Les étreintes caressantes, le frémissement de leurs mains enlacées, l'expression si éloquente de leurs regards, qui disaient tout et ne disaient jamais trop ; ce langage, semblable à celui des oiseaux,
This is the porcelain clay of humaan kind. Ils paraissent être l'œuvre même du ciel : c'est la, porcelaine de l'espèce humaine. a. p.
i Voyez Hérodote et Plutarque. * L'allégorie anglaise arme la Mort d'un arc et de flèches, a. p.
connu des seuls amants, ou du moins n'ayant un sons que pour eux ; ces phrases, qui font sourire, et qui sembleraient absurdes à ceux qui ont cessé de les entendre ou qui ne les ont jamais entendues...
XV. — tels étaient leurs plaisirs, car c'étaient encore deux entants et ils fussent restés enfants jusqu'à leur dernier jour. Ils n'étaient point faits pour remplir un rôle important sur la scène ennuyeuse du monde réel; mais, comme deux êtres nés d'un ruisseau, une nymphe et sonbien-aimé, toujours inaperçus, ils eussent passé leur vie dans les fontaines et parmi les fleurs, sans jamais connaître en ce monde le poids des heures.
XVI. — Les lunes changeantes auraient amené de nouveaux mois et de nouvelles années, sans jamais trouver de changement dans les félicités de ces deux cœurs, et leurs félicités n'étaient point de ces vaines félicités qui rassasient ; car les âmes de Juan et d'Haïdée étaient de ces âmes ardentes que le seul lien des sens ne peut enchaîner. Ce qui détruit surtout l'amour, la possession, ne faisait que rehausser le prix de chacun de leur charmes.
XVII. — 0 belle félicité, et aussi rare que belle !... mais ils devaient la leur à cet amour dans lequel l'âme aime à se perdre quand le monde la fatigue, et qu'elle est dégoûtée de tout ce qu'on y voit comme de tout ce qu'on y ensend : de ces intrigues, de ces aventures communes, de ces petites passions, de ces mariages, de ces enlèvements... alors que la torche de l'hymen ne lait que flétrir une c-n » de plus, dont l'époux seul ignore la prostitution.