XVIII. — Parole dure ! vérité importune !... vérité
* A whore, ce mot est abrégé dans le texte (wh—re),* quoique les Anglais l'écrivent généralement sans scrupule. a. p.
que beaucoup connaissent ; mais c'est assez... Quant à ce couple charmant et fidèle, qui ne trouva jamais une seule heure trop lente, à quoi devait-il d'être ainsi exempt de souci?... Nous avons tous senti l'instinct de ces sentiments innés en nous et qui se perdent un jour chez les autres, mais qui en eux étaient inhérents... ces sentiments que nous autres mortels nous appelons romanesques et que nous envions cependant, tout en les traitant de clémence.
XIX. — Ce qui dans les autres n'est qu'un état factice S un rêve extatique produit par la jeunesse et la lecture d'un roman, était dans leur nature ou dans leur destinée ; aucun livre n'avait jamais révélé à leur cœur les peines de l'amour, car l'érudition d'Haïdée était bien \ eu de chose, et Juan était un jeune homme élevé pieusement ; aussi n'est-il point d'autre raison à donner de leur amour que de celui des rossignols ou des tourterelles.
XX. — Ils contemplaient le coucher du soleil ; cette heure du jour est chère à tout le monde, mais elle était plus chère encore à leurs yeux, car c'était elle qui les^ avait rendus ce qu'ils étaient : c'était d'un ciel semblable que le pouvoir de l'amour était descendu sur eux, alors que le bonheur avait été leur seule richesse, et que le crépuscule les vit dans les liens de la passion. Charmés l'un de l'autre, ils étaient ravis de tout ce qui leur rappelait un passé aussi doux pour eux que la pensée présente.
XXI. — Je ne sais pourquoi, mais ce soir-là, pendant qu'ils avaient les yeux. fixés sur le ciel, un trem-
* Les Confessions d'un Anglais mangeur d'opium, par M. de Quincey, avaient été publiées peu de temps avant la composition ^e ce chant. e.
blement soudain vint comme interrompre l'ivresse de leurs cœurs ; ce fut comme l'effet du vent sur une harpe quand il en fait vibrer les cordes, ou sur une flamme quand il la déroule à notre vue. Une espèce de pressentiment les fit frémir l'un et l'autre ; le sein de Juan soupira tristement, et l'œil d'Haïdée laissa tomber une larme nouvelle pour elle.
XXII. — Cet œil grand et noir sembla se dilater et suivre d'un regard prophétique la trace du soleil, comme si le dernier jour de tant d'amour disparaissait avec son orbe resplendissant. Juan regarda Haïdée, comme pour l'interroger sur son destin... Il se sentait triste ; mais ne pouvant deviner pourquoi, son regard cherchait dans celui d'Haïdée quelque motif pour ce sentiment sans cause ou du moins inexplicable.
XXIII. — Haïdée se tourna vers lui et sourit, mais avec un de ces sourires qui n'excitent point ceux des autres, et puis elle se dôtoui na ; quel que fut le sentiment qui l'agitait, il parut peu durable et surmonté par sa sagesse ou son orgueil... Quand Juan lui parla... (peut-être en badinant)... de ce sentiment mutuel, elle répondit : — « Ce ne saurait être... ce ae peut être... ou du moins je ne survivrai pas pourvoir... »
XXIV. — Juan voulut interroger encore; mais elle colla ses lèvres sur les siennes, et le fit taire par ce tendre baiser, qui lui donna à elle-même le courage de braver ce mélancolique présage et de le bannir de son cœur... Certainement de toutes les méthodes elle adopta la meilleure , quelques personnes préfèrent le vin... c'est encore un bon moyen : j'ai essayé l'un et l'autre ; ceux qui veulent se décider n'ont qu'à choisir entre le mal de tête et le mal au cœur.
XXV. — Suivant votre choix de la femme ou du vin, vous aurez à souffrir de l'un ou de l'autre. Ces mala-
dies sont nos trouble-fètes ; mais que préférer? je n'en sais trop rien : et si j'étais forcé de donner ma voix, je pourrais dire de bonnes raisons des deux côtés, ensuite décider (sans beaucoup nuire à l'un nia l'autre) qu'il vaudrait mieux avoir la femme et le vin, que de n'avoir ni le vin ni la femme.
XXVI. — Juan et Haïdée se regardèrent l'un et l'autre avec des yeux humides de tendresse, de cette tendresse qui réunit tous les sentiments, ceux d'ami, de fils, d'amant, de frère, lorsque deux cœurs purs, épris l'un de l'autre, aiment trop et ne sauraient aimer moins... sanctifiant presque cet excès d'ivresse par le désir immortel du bonheur de l'objet aimé.
XXVII. — Dans les bras l'un de l'autre, cœur contre cœur: pourquoi ne moururent-ils pas alors?... Ils avaient trop vécu, puisque l'heure de leur séparation allait sonner. L'avenir ne pouvait leur apporter que des malheurs; le monde et ses artifices méprisables n'étaient pas faits pour ces amants aussi passionnés que le chant de Sapho. L'amour était né avec eux, il faisait partie de leur être, c'était leur âme, et non un simple sens.
XXVIII. — Ils auraient dû vivre invisibles dans l'épaisseur des bois, comme les rossignols mélodieux; ils n'auraient jamais dû habiter ces vastes solitudes appelées sociétés,- où tout est vice et haine! Chaque créature née libre se plaît dans un secret asile. Les oiseaux les plus doux ne nichent qu'avec une compa-. gne ; l'aigle prend seul son essor ; la mouette et le corbeau se réunissent en troupes sur les cadavres, comme font les mortels.
XXIX. — Penchant sa joue sur celle d'Haïdée, Juan s'endormit d u sommeil de l'amour ; Haïdée, s'y livra comme lui; mais leur repos était bien léger, car de
temps à autre quelque chose agitait Juan, et tout son corps frémissait tandis que les lèvres d'Haïdée murmuraient, comme un doux ruisseau, des sons inarticulés ; son visage était ému par son rêve comme une rose par le souffle de l'air ;
XXX. — Ou comme le mouvement d'une source dans un ravin des Alpes, quand le vent glisse sur sa surface : tel était l'effet du rêve mystérieux qui s'était emparé de son âme... La puissance des songes nous livre au caprice de l'imagination, qui fait de nous ce que bon lui semble ; étrange" état de notre existence! car c'est exister encore que de sentir en restant privé de nos sens, et de voir avec les yeux fermés.
XXXI. — Elle rêva qu'elle était seule sur le bord de la mer, enchaînée à un rocher, sans savoir comment; elle ne pouvait faire un pas pour fuir ; les flots s'élançaient en la menaçant d'une voix toujours plus terrible, ils avaient déjà atteint ses lèvres ; Haïdée se sentait oppressée de leur poids humide ; bientôt ils écumaient sur sa tête solitaire... prêts à l'engloutir, et cependant elle ne pouvait mourir encore.
XXXII. — Elle est enfin sauvée... Elle erre sur les rochers aigus, dont les saillies ensanglantent ses pieds; elle se heurte, et risque de tomber à chaque pas ; quelque chose se déroule devant elle comme un linceul qu'elle poursuit malgré son effroi... C'est quelque chose de blanc qu'elle ne peut distinguer, qui s'éloigne sans cesse et trompe sa main ; sa main se hâte en vain pour saisir cet objet fugitif.
XXXIII. — Le songe a changé ; elle se trouve dans une caverne dont les voûtes sont hérissées de glaçons pétrifiés 4. L'ouvrage du temps se reconnaît sur ces
Marbre icicle, stalactites. a. p.
murs sillonnés par l'onde ; les vagues viennent les battre, et les veaux marins pourraient y cacher leurs petits. Les cheveux d'Haïdée sont humides ; ses noires prunelles ne sont plus que deux sources de pleurs. Elle croit voir tomber ses larmes sur les angles des rochers, dont le froid contact les convertit soudain en glaçons nouveaux.
XXXIV. — A ses pieds Juan est étendu glacé, sans vie, pâle comme l'écume dont son front insensible est couvert, son front qu'elle voudrait en vain essuyer ! (Ah ! que ses soins étaient doux jadis, ces mêmes soins inutiles aujourd'hui!) Rien ne peut plus réveiller le mouvement de son cœur inanimé, et la lugubre voix des vagues résonne à son oreille attristée, comme le chant d'une sirène. — Ce songe si court lui parut une vie entière et une vie trop longue *.
XXXV. — En regardant son amant glacé par la mort, il lui semble tout à coup voir son visage dispa-
* Je me réveille au sortir d'un rêve. — Eh bien! suis-je le premier qui rêve? Quel rêve! — Mais elle ne m'a pas atteint. Je voudrais que les morts restassent en repos. Hélas ! comme mon sang se glaçait, et je ne pouvais m'éveiller — et — et — hélas!
Shadows to night
Hâve struck more terror in the soûl of Richard Than could the substance of ten thousand Armed ail in prOof, etc., etc.
« Des ombres cette nuit ont imprimé plus de terreur dans l'âme de Richard que n'eût pu la substance de dix mille soldats couverts de fer, etc.
« Je n'aime pas ce songe, — j'abhorre sa conclusion anticipée. Suis-je donc homme à me laisser ébranler par des ombres? Oui, quand elles me rappellent — n'importe ; mais si je rêve encore de même, je suis résolu d'éprouver si tous les sommeils ont des illusions pareilles. Depuis que je me suis levé, j'ai beaucoup souffert aussi corporellement, mais mes douleurs sont passées, et, comme lord Ogleby *, me voilà remonté pour tout un jour.
y. [Journal, 1813.)
* Personnage original du «Mariage clandestin » de Colman et Garrick.
raître ou se transformer en un autre... On dirait les traits de son père ; peu à peu c'est Lambro lui-même, avec son regard perçant et la grâce de ses formes grecques... Haïdée tressaille, s'éveille... qu'aperçoitelle ! ô puissance du ciel! quel regard rencontre le sien ?... C'est celui de son père fixé sur elle et sur Juan !
XXXVI. — Elle se lève et pousse un cri, expression de la joie et du chagrin, de l'espérance et de la crainte, en voyant ce père, qu'elle croyait habiter la tombe humide des flots, apparaître soudain pour apporter peutêtre le trépas à celui qu'elle adore. Quelque cher qu'eût été le père d'Haïdée à sa fille, ce fut pour elle un de ces moments terribles... J'en ai vu de semblables... mais je ne dois pas les rappeler.
XXXVII. — Au cri douloureux d'Haïdée, Juan s'élance, la retient près de tomber, et saisit son sabre suspendu à la muraille, se préparant à la venger sur celui qui était la cause de son effroi. Alors Lambro, qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence, sourit avec dédain, et lui dit... a A la portée de ma voix, mille cimeterres attendent mon signal ; laisse là, jeune homme, laisse là ton fer inutile. »
XXXVIII. — Haïdée le retient dans ses bras : « Juan, s'écrie-t-elle, c'est... Lambro... c'est mon père ! Jettetoi comme moi à ses genoux... il nous pardonnera... oui... il faut... oui. Mon tendre père, dans cette angoisse de joie et de douleur... au moment même où je baise avec transport le pan de ton manteau, se peut-il que le doute et la crainte se mêlent à ma joie filiale ? Fais de moi tout ce que tu voudras, mais épargne ce jeune homme. »
XXXIX. — Le vieillard restait impénétrable, le calme régnait dans son accent et son regard... indice
184 ŒUVRES DE LûRD BYRON
qui ne témoignait pas toujours le calme de son âme. Il regarde Haïdée, mais sans lui répondre, et puis il se tourne vers Juan, dont le visage devenait pâle et enflammé tour à tour. On le voyait décidé à périr ; du moins il avait le fer à la main, prêt à s'élancer sur le premier ennemi qu'appellerait le signal de Lambro.
XL. — « Jeune homme, dépose ton sabre, » dit encore une fois Lambro. Juan répondit: « Jamais, tant que ce bras sera libre. » Le vieillard pâlit, mais ce ne fut pas de peur, et, prenant un pistolet à sa ceinture, il reprit : Que ton sang retombe donc sur ta tête. » Il approcha la pierre de l'œil pour voir si elle était en bon état... car il y avait peu de temps qu'elle avait servi, et, cela fait, il se mit tranquillement à armer son pistolet.
XLI. — C'est une étrange sensation que produit sur l'oreille le bruit qu'on fait en armant un pistolet, quand vous savez que le moment d'après votre sein va être visé à douze toises de distance ou à peu près ! C'est une distance honorable, si vous avez pour adversaire un ancien ami , mais, quand on a deux ou trois fois servi de but, l'oreille devient plus irlandaise et moins délicate l.
XLII. — Lambro mit son pistolet à la hauteur de sa tête, et un instant de plus allait terminer ce chant et la vie de notre héros lorsque Haïdée se jeta entre son père et son amant. Aussi résolue que le vieux pirate . a Que la mort, s'écria-t-elle, ne frappe que moi... c'est moi qui suis coupable... Il n'a point cherché ce rivage,
i Les Irlandais, dont on cite tour à tour les saillies spirituelles et les balourdises naïves, le courage et la poltronnerie, jouent en général dans les romans et au théâtre un rôle d'aventurier : ils passent aussi pour duellistes par suite de leur mauvaise tète.
le hasard seul l'y conduisit. Je lui ai donné ma foi, je l'aime, je mourrai avec lui. Je connaissais votre caractère inflexible, connaissez celui de votre fille ! »
XLIIL — Une minute auparavant elle n'aurait su que verser les larmes de l'enfance et de la tendresse ; mais alors elle se montre prête à braver toutes les terreurs... Pâle, immobile, inébranlable, elle allait au devant du coup fatal ; d'une taille au-dessus de celle de son sexe, elle semblait se grandir encore pour offrir un but plus facile au plomb meurtrier. Elle fixe son regard sur le front de son père, mais sa main ne cherche point à arrêter la sienne.
LXIV. — Ils se regardent l'un l'autre. Leur ressemblance était étrange ! la même expression animait leur physionomie, farouche et sereine, avec une légère différence dans la flamme que lançaient leurs grands yeux noirs ; car elle aussi paraissait capable de vengeance si on l'eût irritée... C'était encore une lionne quoique apprivoisée. Le sang bouillant de son père colorait par moments son visage en sa présence, et attestait qu'elle était sa fille.
LXV. — J'ai dit qu'ils se ressemblaient ; il n'y avait en effet dans leurs traits et leur stature que la différence du sexe et de l'âge. Jusque dans la délicatesse de leurs mains, on remarquait cette même conformité qui prouve un sang généreux1 ; les voilà donc divisés, farouches l'un et l'autre, quand des larmes de joie et
* La parenté caractéristique que le poëte observe entre les mains du père et de la fille étonnera peut-être le lecteur. Je soupçonne que Byron dut la première idée de cette observation à Aly Pacha, qui, soit dit en passant, est l'original de Lambro ; et lorsque Sa Seigneurie fut présentée avec son ami Hobhouse, à ce tyran aux manières polies, le visir lui dit qu'il l'avait reconnu pour le Mégalos anthropos (un grand seigneur), à la petitesse de ses oreilles et de ses mains. gall.
de douce satisfaction auraient dû seules annoncer le retour d'un père. Tel est l'effet des passions dans leur excès.
XL VI. — Lambro hésita un moment, baissa son arme, et la reprit, mais toujours sans paraître ému, et regardant sa fille comme pour pénétrer sa pensée : • Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai cherché la perte de cet étranger ; ce n'est pas moi qui suis cause de cette scène de désespoir ; peu de pères supporteraient mon outrage et suspendraient la mort du coupable ; mais je dois faire mon devoir... Gomment as-tu rempli le tien? Le présent est le gage du passé.
XL VII. — » Que ce jeune homme se désarme, ou, par la tête de mon père, la sienne va bondir à tes pieds comme une balle ! » Il leva son sifflet en achevant ces mots, et l'approcha de sa bouche ; un autre sifflet répondit à son signal ; et fondant en tumulte dans l'appartement, quoique guidés par un chef, une vingtaine de ses gens, armés de pied en cap, paraissent et entourent Lambro qui s'écrie : « Arrêtez ou tuez ce Franc. »
XLVIII. — Alors, avec un mouvement soudain, il enlève sa fille, pendant que sa bande se met entre elle et Juan. C'est en vain qu'Haïdée se débat dans les bras de son père, elle est serrée comme par les anneaux d'un serpent. Les pirates s'élancent comme une couleuvre irritée , tous ardents à saisir leur proie , excepté le premier, qui était tombé avec son épaule droite à demi détachée du tronc par le sabre de Juan.
XLXIX. — Le second eut la joue ouverte; mais le troisième, ancien soldat, plein de sang-froid, reçut tous les coups sur son sabre et dirigea si bien les siens, qu'en en clin d'ceil son homme fut renversé à ses pieds. Le sang de Juan coulait, comme un double ruisseau,
de deux blessures profondes, dont l'une lui avait été faite au bras et l'autre à la tête.
L. — On enchaîna alors Juan à l'endroit où il était tombé, puis on l'emporta hors de l'appartement. Lambro fit signe à ses gens d'aller le déposer sur un de ses navires qui devait partir à neuf heures. On le mit dans un bateau, on fit jouer la rame, et on atteignit quelques galiotes à l'ancre. Ce fut sur la première que Juan fut confié aux hommes de quart et descendu dans les écoutilles.
LI. — Le monde est rempli d'étranges vicissitudes, et celle-ci en était une des plus désagréables. Un gentilhomme si riche des biens de ce monde, bien fait, jeune, jouissant du présent, se voit, lorsqu'il y pense le moins , embarqué tout à coup , blessé, chargé de chaînes à ne pouvoir bouger; et tout cela, parce qu'une dame est devenue amoureuse de Un.
LU. — Il faut que je l'abandonne ici, car je me fais pathétique, attendri par la nymphe chinoise des larmes, le Thé vert. Gassandre fut moins prophétique qu'elle ! car si mes pures libations vont au delà de trois, je sens mon cœur si plein de sympathie, que je suis forcé d'avoir recours au Thé noir, ditBohea... C'est dommage que le vin soit si délétère, car le thé et le café nous rendent beaucoup plus sérieux.
LUI. — A moins qu'ils ne soient accompagnés de toi, chère Cognac, douce naïade des rives du Phlégéton! Ah! pourquoi attaques-tu donc le foie1 ? pourquoi,
* Je me suis demandé la raison qui fait que je m'éveille toujours le matin à une heure fixe et dans les plus mauvaises dispositions, — je puis même dire dans un désespoir et un accablement universel, dégoûté de ce qui me plaisait la veille. Après une heure ou deux, cela se passe et je me rendors, ou du moins je suis tranquille. En Angleterre, il y a cinq ans, j'avais le même genre d'hypocondrie, mais toujours accompagné d'une soif si violente que j'ai
semblable aux autres nymphes, rends-tu tes amants malades ? Je m'adresserais volontiers à un punch léger, mais le rack, dans tous les sens du mot, chaque fois que la nuit je remplis jusqu'au bord mon verre de cette douce liqueur, me réveille le lendemain matin avec son synonyme *.
LIV. — Je laisse pour le moment don Juan en lieu sûr, mais non pas en parfaite santé, le pauvre diable ! puisqu'il était blessé : hélas ! ses douleurs physiques pouvaient-elles se comparer à celles qui déchiraient le cœur de son Haïdée ! Elle n'était pas de ces femmes qui pleurent , déraisonnent , s'emportent et finissent par céder, domptées parce qu'elles sont cernées de toutes parts. Sa mère était une Maure de Fez ; là, tout est un Éden ou un désert.
LV. — L'olivier y verse son trésor parfumé dans des bassins de marbre2, les moissons, les fleurs et les fruits y couvrent la terre ; mais là aussi maint arbre empoisonné prend racine , le silence de la nuit est troublé par les rugissements du lion; de vastes déserts y brûlent le pied du chameau , ou , soulevant leurs sables, engloutissent la malheureuse caravane... Et là, tel est le sol, tel est le cœur de l'homme.
bu quelquefois, étant couché, jusqu'à treize bouteilles d'eau de soude dans une seule nuit sans puuvoir me désaltérer. A présent je ne ressens plus de soif, mais mon abattement d'esprit n'est pas moins grand. Qu'est-ce que cela peut être? Serait-ce le foie? Je crois que c'est une hypocondrie. b. (Journal 1821.)
i Le rack, le tafia, eau-de-vie de sucre; racle signifie aussi douleur, torture. a. p.
2 A Fez, les habitations des grands et des riches renferment des cours spacieuses, ornées de magnifiques galeries, de fontaines du marbre le plus rare et de bassins ombragés d'orangers, de citronniers, de grenadiers, de figuiers couverts de fruits, on y respire le parfum des roses, des hyacinthes, des jasmins, des violettes et d'autres plantes odoriférantes, aussi ces lieux méritent bien le nom de Paradis. jackson. (Voyage à Maroc.)
LVI. — L'Afrique appartient tout entière au soleil : ses habitants sont de feu comme ses rivages. Énergique pour le bien ou le mal, brûlant dès l'enfance, le sang du Maure est sous l'influence de l'astre toutpuissant, comme la terre sa patrie. La beauté et l'amour furent la dot de la mère d'Haïdée ; mais ses grands yeux noirs exprimaient toute la violence des passions, quoiqu'elles y fussent endormies comme un lion près d'une source.
LVII. — Haïdée, née sous un rayon plus doux, était comme un de ces nuages argentés aux formes gracieuses qui traversent doucement les sentiers azurés des cieux, jusqu'à ce que, se chargeant peu à peu de la foudre, ils menacent de la tempête la terre et l'air ; exaspérée par la passion et le désespoir, le feu éclate enfin dans les veines numides d'Haïdée, comme on voit le simoun dévorer soudain la plaine désolée.
LVIII. — Le dernier objet qui a frappé ses regards, c'est Juan ensanglanté, terrassé et vaincu. Son sang rougit ce même appartement qu'il traversait naguère,... son bien-aimé si tendre et si beau. Elle le voit et... un gémissement convulsif termine ses angoisses ; elle tombe sur les bras de son père, qui tout à l'heure avait peine à la retenir ; elle tombe comme le cèdre abattu par la cognée.
L1X. — Une veine s'était rompue dans son sein * ;
* Ce n'est pas un effet rare de la lutte violente de différentes passions. Le doge François Foscari, déposé en 1457, entendant la cloche de Saint-Marc annoncer l'élection de son successeur, mourut subitement d'une hémorrhagie causée par une veine qui se rompit dans sa poitrine, à l'âge de quatre-vingts ans, lorsqu'on aurait pu dire de lui comme de Duncan : qui aurait cru que ce vieillard avait encore tant de sang? (Voyez Sismondi et Daru, 1. 1 et 2.)
Je n'avais pas seize ans lorsque je fus témoin du môme effet de la lutte de deux passions opposées, sur une jeune personne qui
et ses lèvres, si douces et si vermeilles, étaient souil* lées par le sang noir qui s'en échappait. Sa tête était penchée comme un lis fatigué par la pluie. On appelle ses suivantes, qui, les larmes aux yeux, la transportent sur sa couche ; tous les cordiaux, toutes les plantes salutaires, sont mis en usage. Mais elle reçut en vain tous ces soins ; la vie ne pouvait plus la retenir, et la mort ne pouvait encore la détruire.
LX. — Elle demeura quelques jours dans le même état ; déjà glacée, il n'y avait rien en elle de livide ; ses lèvres conservèrent leur vermillon i . Son cœur avait cessé de battre, et la mort paraissait absente; aucun signe hideux ne l'indiquait : la putréfaction ne vint point détruire la dernière espérance de ceux qui cherchaient à prolonger ses jours. En regardant son doux visage, on croyait à un reste ; car la flamme immatérielle de l'âme l'animait toujours : il y avait encore en elle quelque chose qui l'empêchait d'être réclamée tout entière par la terre.
LXI. — On y reconnaissait la passion dominante de son cœur; mais, semblable à l'expression que prête au marbre un habile ciseau, expression fixe, comme celle de la belle Vénus, toujours belle : telles sont encore les éternelles douleurs de Laocoon, et l'aspect du Gladiateur mourant ; on admire leur énergie semblable à la vie, mais qui en diffère parce que ces statues sont toujours les mêmes.
LXII. — Elle se réveilla enfin, mais non comme celui qui vient de dormir , et plutôt comme les morts ; car la vie lui sembla quelque chose de nouveau, une
toutefois ne mourut pas subitement, mais fut victime de cet accident au bout de quelques années, après une forte émotion.
* Cette phrase explique les deux derniers ve"s de la strophe précédente. a. p.
sensation étrange et forcée ; tout ç^e que rencontraient ses yeux ne frappait point sa mémoire, et toutefois un poids invisible accablait son cœur, dont le premier battement toujours fidèle, lui fit éprouver une douleur sans cause connue.
LXIII. — Elle fixa sur plusieurs personnes un regard distrait, sans les reconnaître ; elle vit qu'on l'épiait, sans qu'elle demandât pourquoi, et elle ne s'occupa nullement de ceux qui étaient assis autour de son chevet. Elle n'avait point perdu la parole, quoiqu'elle ne parlât plus ; aucun soupir ne la soulagea du poids de ses pensées ; un morne silence et de vives questions furent en vain tour-à-tour mis en usage par celles qui la servaient ; excepté le souffle qui s'échappait de son sein, elle ne donna aucun signe d'avoir quitté le tombeau.
LXIV. — Ses suivantes lui offrirent leurs soins empressés, elle ne fit point attention à elles ; son père la regarda, elle ne détourna point les yeux ; elle ne reconnut personne, ni aucun des lieux qu'elle avait le plus chéris naguère ; on la transporta d'un appartement dans un autre : tout était oublié ; elle se prêtait à tout avec douceur , mais sa mémoire avait fui sans retour ; à la fin ses yeux, qu'on eût voulu rappeler à d'anciens souvenirs, parurent s'animer d'une expression sinistre.
LXV. — Alors, une esclave s'avisa d'une harpe : le harpiste vint, et accorda son instrument. Dès les premières notes, aiguës et irrégulières, Haïdée attacha sur lui des yeux brûlants, qu'elle tourna bientôt vers la tapisserie , comme pour arracher son cœur à quelque pensée déchirante. Le musicien commença un chant insulaire, lent et solennel, composé dans les anciens jours, avant que la tyrannie pesât sur la Grèce.
LXVI. — Soudain les doigts pâles et grêles d'Haïdée battirent la mesure contre la muraille. Le harpiste changea de sujet, et chanta l'amour; ce mot ébranla cruellement sa mémoire ; dans le rêve d'un instant elle vit ce qu'elle fut naguère, ce qu'elle était à présent, si c'est être que d'exister ainsi ; ses larmes s'échappèrent soudain par torrents, comme les nuages qui, arrêtés sur la cime des monts, se résolvent enfin en pluie.
LXVII. — Courte consolation , inutile soulagement!... Sa pensée se réveilla trop brusquement et agita son cerveau jusqu'au délire ; elle se leva comme si elle n'eût jamais été malade, et s'élança sur tous ceux qui étaient autour d'elle comme sur des ennemis ; mais elle ne prononça aucune parole, ne poussa aucun cri, quoique son paroxisme approchât de sa fin ; sa folie dédaigna de délirer, même quand on la frappa, dans l'espoir de la ramener à la raison.
LXVIII. — Cependant elle laissait échapper par moments un éclair de jugement ; rien ne put la faire regarder son père, quoiqu'elle fixât des yeux attentifs sur tout autre visage, sans pouvoir en reconnaître aucun. Elle refusa de la nourriture et des vêtements ; on ne put la persuader sous aucun prétexte d'en accepter ; ni le changement du lieu, ni le silence de la nuit, ni la ruse, ni les ressources de l'art, ne purent procurer le sommeil à ses sens... Le sommeil avait perdu tout son pouvoir sur elle.
LXIX.. — Elle languit ainsi douze jours et douze nuits ; sans un soupir, sans un regard qui annonçât sa dernière angoisse, son âme prit l'essor vers les cieux, et ceux qui la veillaient le plus près ne purent en savoir le moment précis ;... jusqu'à ce que la mort qui étendait sur sa douce figure un sombre et lourd nuage, eût rendu ses yeux vitreux, ses yeux, tout à l'heure si
noirs et si beaux!... quel changement! posséder tant d'éclat... et puis se ternir!
LXX. — Elle mourut, mais non pas seule ; elle portait en elle un autre germe de vie, qui aurait pu croître un jour l'enfant innocent d'une mère coupable. Mais il finit sa courte existence sans avoir vu la lumière, et descendit sans être né, dans le tombeau, où la branche et la fleur se flétrirent ensemble, frappées du même coup ; vainement la rosée du ciel descendit sur cette fleur sanglante et sur ce fruit malheureux de l'amour.
LXXI . — Ainsi vécut, ainsi mourut Haïdée ; elle est désormais hors des atteintes de la douleur et de la honte ; elle n'était point faite pour supporter pendant des années entières ce fardeau accablant des regrets dont la vieillesse seule délivre les cœurs froids. Ses jours et son bonheur furent courts, mais délicieux, tels qu'ils n'auraient pu durer avec sa destinée ; mais elle dort en paix sur le rivage de l'île dont elle aima le séjour.
LXXII. — Cette île est aujourd'hui aride et déserte, ses maisons abattues, ses habitants dispersés ; il n'y a plus que le tombeau d'Haïdée et celui de son père ! rien n'y rappelle le passage des mortels ; vous ne pourriez même savoir où repose cette fille si belle : aucunepierre ne l'indique, aucune langue ne dit où elle fut, aucune voix ne fait entendre le chant funèbre sur la beauté des Gyclades, si ce n'est la voix retentissante des flots.
LXX III. — Mais son nom est répété avec un soupir, par la jeune Grecque, dans des chants d'amour; et maint insulaire abrège les longues soirées d'hiver avec l'histoire de son père. La valeur fut son partage,, comme la beauté celui de sa fille. Si elle aima imprudemment, la perte de la vie en fut le prix... Un châti—
ment est réservé à tous ceux qui se rendent coupables : qu'aucun ne songe à fuir le péril, tôt ou tard l'amour est son propre vengeur.
LXXIV. — Mais changeons de sujet ; celui-ci devient trop triste : passons à un autre feuillet. Je n'aime pas beaucoup à décrire la folie des autres, de peur d'être soupçonné moi-même... D'ailleurs je n'ai plus rien à ajouter , et comme ma Muse est un lutin capricieux, nous allons virer de bord 4 avec Juan que nous avons laissé à moitié mort quelques stances plus haut.
LXXV. — Blessé , chargé de fers, « enfermé dans une cabine de navire, dans une case étroite confiné 2, » quelques jours et quelques nuits se passèrent avant qu'il pût se retracer le passé , et quand il en vint à bout il se trouva en mer, filant six nœuds par heure. Il avait devant lui le rivage d'Ilion : dans une autre circonstance, il aurait été ravi de le contempler, mais actuellement il ne se souciait guère du cap Sigée.
LXXVI. — C'est là que sur une vaste colline où s'élevaient les cabanes d'un hameau (l'Hellespont d'un côté et la mer de l'autre) est enseveli le brave des braves, Achille, à ce qu'on dit (Bryant 3 dit le contraire), et plus loin s'élève un autre tumulus , c'est le
* Try another tack : terme de marine. A. p.
2 « Cabbined, confined, cribbed. » Ces trois mots sont réunis pour exprimer le petit espace qu'occupe le captif : cabbin'd vient du mot cabbin, cabine de vaisseau; cribbed de crib, petiteétable pour enfermer des animaux : c'est d'ailleurs une citation de Shakspeare qui fa.it dire à Macbeth, dans un sens moral, qu'il est cabbin'd cribb'd, and confin'd, par ses doutes et ses terreurs.
s Jacob Bryant, savant anglais qui prétendait que le poëme d'Homère n'avait rien d'historique, et que Troie même n'a jamais existé : voyez sa réponse à la description de la plaine de Troie, par Le Chevalier. a. p.
tombeau de qui ? Dieu le sait ! peut-être celui de Patrocle, d'Ajax, de Protésilas *, tous héros qui, s'ils vivaient, feraient métier de nous tuer.
LXXVII. — Quelques éminences, sans marbre ou sans nom, une plaine vaste, inculte, et bornée par un rideau de montagnes, Ida. qu'on reconnaît toujours dans le lointain, et le vieux Scamandre (si c'est lui), voilà tout ce qui reste ; c'est un site qui semble encore fait pour la gloire. Cent mille hommes pourraient s'y égorger à leur aise ; mais là où je cherchai les murs d'Ilion, le paisible troupeau broute l'herbe, et la tortue rampe.
LXVXIII. — Des troupes de chevaux sauvages, çà et là quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et barbares, quelques bergers (bien différents de Paris) qui viennent regarder d'un air étonné les Européens que leurs souvenirs des écoles conduisent dans ce? lieux, un Turc enthousiaste, son rosaire à la main et sa pipe à la bouche, voilà tout ce que j'y ai trouvé ; mais, le diable, si j'y ai vu un Phrygien.
LXXIX. — Juan, à qui on permit, dans ces parages, de sortir de son étroite cabine et de monter sur le tillac, se trouva esclave, contemplant les vagues bleuâtres sur lesquelles descendaient les ombres des tombeaux de maints guerriers ; affaibli par la perte de
i La Troade est un champ magnifique pour les conjectures et la chasse aux bécassines. Un bon chasseur et un savant ingénieux peuvent y donner carrière à leurs pieds et à leur intelligence, à moins qu'ils n'aiment mieux courir à cheval se perdre comme moi dans une maudile fondrière du Scamandre, qui se déborde comme si les vierges dardaniennes lui offraient encore leur tribut accoutumé. Les seuls vestiges de Troie sont les tertres qu'on suppose contenir les restes d'Achille, d'Antiloque, d'Ajax, etc. ; mais le mont Ida est toujours beau, quoique ses bergers ne ressemblent guère à Ganymède. {Lettres de Byron, 1819.)
son sang, il put à peine faire quelques questions, et les réponses qu'il reçut ne le satisfirent qu'imparfaitement sur sa situation passée ou présente.
LXXX. — Il vit quelques captifs comme lui, qui paraissaient Italiens et qui l'étaient en effet. Il apprit du moins de leur bouche leurs aventures qui étaient singulières. C'était une troupe qui allait débuter en Sicile, et composée de chanteurs tous très-propres à leur vocation ; ils n'avaient point été attaqués par le pirate dans la traversée de Livourne, mais Yimpressario les lui avait vendus à bas prix *.
LXXXI. — Le bouffon de la troupe fut celui qui raconta à Juan leur histoire curieuse : quoiqu'il fût destiné à figurer au marché turc, il conservait encore la gaieté de son esprit ou du moins de son masque. Ce petit homme avait un air de résolution et supportait sa mauvaise fortune avec quelque grâce, paraissant beau-
* Le directeur ou entrepreneur de théâtre. a. p.
Fait presque littéral. Il y a quelques années qu'un impressario engageait une troupe d'acteurs pour un théâtre étranger. Étant parvenu à les embarquer dans un port d'Italie, il les conduisit à Alger où il les vendit. Je me rappelle qu'étant à Venise, en 1817, j'entendis une des actrices, alors revenue de captivité, chanter par une singulière coïncidence dans l'opéra de Rossini intitulé Yltaliana in Algieri. Nous regardons la version suivante comme plus exacte. Elle est extraite du journal manuscrit d'un voyageur recommandahle.
« En 1812, un signor Quariglia persuada à plusieurs jeunes gens des deux sexes, tous au-dessous de quinze ans, de l'accompagner dans une excursion dramatique. Partie des sujets étaient destinés à l'opéra, les autres au ballet. Il embarqua son monde abord d'un vaisseau qui les transporta à Janina où il les vendit pour les pluv infâmes destinations. Les uns moururent des effets du climat, les autres de leurs souffrances. Il n'en revint qu'un petit nombre, entre lesquels un signor Molinari et une danseuse, nommée BoflQfiglia, qui épousa depuis le ténor Crespi. L'infâme qui les avait vendus était employé comme capo de veslarj, ou tailleur en «bol*, au Feinee, lorsque Byron résidait à Venise. » guailui.
coup plus résigné du moins que la Prima Donna et que le Ténor.