‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 22 sur 98 · CHANT CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHANT CINQUIEME

I. — Quand les poètes erotiques chantent leurs amours en vers coulants et doux comme le miel, accouplant leurs rimes deux à deux, comme Vénus ses colombes, ils songent peu à tout le mal qu'ils vont

* Chant ou livre, dans la langue celtique. a. f.

2 Le cinquième chant fut commencé à Ravenne le 16 octobre et terminé le 20 novembre 1820. Il ne fut publié et connu qu'en 1821, avec les chants m et iv : l'auteur paraît avoir eu l'idée d'en rester là — pourquoi? Les extraits suivants de ses lettres le feront voir.

16 février 1821. — Bien loin que le cinquième chant soit le dernier de Don Juan, il est à peine le commencement du poëme. Mon intention était de faire faire à mon héros le tour de l'Europe, le promenant au travers des sièges, des batailles et des aventures, pour le faire finir comme Anacharsis Cloots, dans la révolution française. A combien de chants ce plan pouvait-il s'étendre ? je l'ignore et je ne sais pas davantage si je pourrai accomplir mon projet, supposé que je vive; mais c'était là ma première idée. Je

faire : plus grand est leur succès, plus grand aussi est le danger, comme les vers d'Ovide vous le prouvent ; Pétrarque lui-même, si on le juge avec la sévérité qu'il mérite, Pétrarque est l'entremetteur 4 platonique de toute la postérité.

voulais faire de Don Juan un cavalier servant en Italie, un sujet de divorce en Angleterre, un Werther sentimental en Allemagne; afin de montrer les différents ridicules de la société dans chacun de ces pays, et de le faire voir graduellement, d'après la marche naturelle, gâté et blasé en devenant vieux ; mais je n'avais pas tout à fait déterminé si je le ferais finir en enfer ou par un mariage mal assorti, ne sachant lequel des deux châtiments est le plus sévère; la tradition espagnole dit l'enfer, mais c'est probablement une allégorie du mariage. Vous connaissez maintenant mes idées sur ce sujet.

6 juillet 1821. — A la requête particulière de la comtesse Guiccioli, j'ai promis de ne pas continuer Don Juan. Vous regarderez donc ces trois chants comme les derniers du poëme. La comtesse avait lu les deux premiers dans la traduction française et elle n'a cessé de me prier de n'en point écrire davantage. La raison de cette prière ne s'offre pas tout d'abord à un observateur superficiel des mœurs étrangères; mais c'est un résultat du droit qu'ont toutes les femmes d'exalter le sentiment des passions et de maintenir l'illusion qui est leur empire. Or, Don Juan met à jour cette illusion, et s'en moque comme de bien d'autres choses. Je n'ai jamais connu de femme qui ne protégeât Rousseau, et ne condamnât les Mémoires de Grammont, Gil-Blasel toute la comédie des passions, quand on la montre au naturel ; mais sang de roi doit garder sa parole, comme dit le sergent Bothwell.

4 septembre 1821. — Je relis les Juans, queje trouve excellents. Votre escouade a tout-à-fait tort; et vous le reconnaîtrez un jour. Je regrette de ne pas continuer, car j'avais le plan de plusieurs chants où j'aurais voulu décrire différents pays et climats. Vous ne dites rien de la note incluse dans ma lettre et qui vous expliquera pourquoi je suis convenu de discontinuer. »

Dans la note à laquelle il est fait ici allusion, la comtesse Guiccioli s'exprimait ainsi :

« Rappellez-vous, mon Byron, la promesse que vous m'avez faite . je ne pourrai jamais vous exprimer la satisfaction que j'en ressens, tant sont grands les sentiments de plaisir et de confiance que votre sacrifice m'a inspirés. e.

i Pimp : ce mot désigne l'emploi du Bonneau de Voltaire, a Confident sûr, et très-bon Tourangeau :

II. — Je dénonce donc tout ouvrage erotique, excepté ceux qui ne sont point de nature à séduire : simples, francs, courts, nullement attrayants, et avec une morale attachée à chaque faiblesse; composés plutôt pour instruire que pour plaire, et attaquant toutes les passions à leur tour ; or, si mon Pégase n'est pas mal ferré, ce poëme-ci va devenir un modèle de morale.

III. — Le rivage de l'Europe et celui de l'Asie, parsemés de palais ; le cours de l'Océan * hérissé çà et là d'un vaisseau de soixante-quatorze ; la coupole de Sainte-Sophie 2, toute étincelante d'or ; les bocages de cyprès ; l'antique sommet de l'Olympe ; les deux îles, enfin plus de choses que je n'en pourrais imaginer et encore moins décrire : tel est le spectacle qui charma la charmante Marie Montagu3.

IV. — J'ai une passion pour le nom de Marie; il fut jadis un mot magique pour moi4, et encore aujourd'hui

Il eut l'emploi, qui certes n'est pas mince, Et qu'à la cour, où tout se peint en beau. Nous appelons être l'ami du prince, Mais qu'à la ville, et surtout en province,

Les gens grossiers ont nommé »

i Cours de VOcèan : Cette expression d'Homère a été fort critiquée ; elle contrarie nos idées atlantiques de l'Océan, mais elle est applicable à l'Hellespont, au Bosphore et à la mer Egée en trecoupée d'îles.

* « Lady Wortley se trompe étrangement quand elle nous dit que Saint-Paul ferait une étrange figure à côté de Sainte-Sophie. J'ai visité les deux: j'en ai examiné l'extérieur et l'intérieur. Sainte-Sophie est assurément un monument plus intéressant, par son antiquité et par cette circonstance que tous les empereur* grecs, depuis Justinien, y ont été couronnés et plusieurs assassinés au pied de l'autel, sans parler des sultans qui y ont fait aussi leurs dévotions ; mais on ne saurait comparer dans la même page Siinte-Sophie à Saint-Paul (je parle en cockney). »

[Corr. 1810.) byrox.

ô Aux approches de Constantinople. Voyez les Lettres de lady Wortley M ont agit, a. p.

* La première femme qu'aima Byron, alors encore enfant, s'ap-

il me rend en partie ce royaume de féerie où je crus voir jadis ce qui ne devait jamais être : tous mes sentiments ont changé ; celui-ci fut le dernier à varier : c'est un charme dont je ne suis pas encore tout à fait affranchi... Mais je deviens mélancolique, et laisse refroidir une histoire qui ne doit pas être racontée sur un ton pathétique.

V. — Le vent balayait le Pont-Euxin, et les vagues allaient se briser en écume sur les bleues Symplégades. C'est un superbe tableau, quand vous êtes tout à fait sans inquiétude pour vous-même, d'observer, du tombeau du Géant1, ces deux mers qui se précipitent entre le Bosphore, frappant et baignant à la fois l'Europe et l'Asie. De toutes les mers où les passagers ont eu des nausées, aucune n'a de plus dangereux écueils que le Pont-Euxin.

VI. — C'était un des premiers jours de la pâle et triste automne, où les nuits se ressemblent, mais non les jours : c'est alors que les Parques tranchent le fil de la destinée des matelots; c'est alors que les bruyantes tempêtes soulèvent les vagues, et réveillent le repentir des anciens péchés dans le cœur de tous ceux qui voyagent sur le grand abîme. Ils font le vœu d'amen-

pelait Marie Duff. Ses amours avec Marie Chaworth sont encore plus connus. Voyez les vers adressés à Marie dans les Mélanges.

i Le tombeau du Géant est une éminence sur le rivage asiatique du Bosphore. Cette éminence est fréquentée les jours de fête, comme en Angleterre Harrow et Highgate. En moins d'une heure nous fûmes sur le sommet de la montagne et nous nous rendîmes au Tekek ou chapelle du derviche. On nous montra, dans un jardin contigu, un parterre de fleurs de cinquante pieds de long, bordé de pierres et ayant à chaque extrémité un turban sépulcral. Une superstition populaire était attachée à cet endroit longtemps avant les Turcs et les chrétiens de Byance. Après avoir été nommée la Tombe d'Amycus et le Lit d'Hercule, cette hauteur est connue maintenant sus le nom de Tombeau du Géant, hobhouse.

der leur vie, et ne tiennent jamais parole ; car, s'ils se noient, ils ne le peuvent, et, s'ils se sauvent, ils ne le veulent pas.

VIL — Une foule d'esclaves tremblants, de toutes les nations, de tous les âges, de tous les sexes, étaient rangés en ordre dans le marché, chaque bande à part avec son marchand. Pauvres créatures ! que de tristesse dans leurs regards ! Excepté les noirs, tous paraissent accablés de douleur, en pensant à leurs amis, à leur patrie et à leur liberté. Les nègres montraient plus de philosophie, habitués à être esclaves, comme les anguilles à être écorchées.

VIII. — Juan était jeune, et par conséquent plein d'espérance et de santé, comme la plupart à son âge. Cependant je dois avouer qu'il avait l'air un peu triste, et qu'une larme s'échappait parfois, comme à la dérobée, de ses yeux ; peut-être le sang qu'il venait de perdre contribuait à abattre son courage ; et puis la perte de sa fortune, de sa maîtresse et de la maison confortable où il avait A?écu avant d'être mis à l'encan parmi les Tartares,

IX. — aurait suffi pour ébranler un stoïcien ; cependant, sur le tout, son air était serein ; la noblesse ds son maintien et la splendeur de ses vêtements, dont il lui restait quelques débris galonnés, attiraient tous les yeux sur lui, et faisaient deviner qu'il était au-dessus du vulgaire ; d'ailleurs il était si beau, quoique pâle ! et de plus on comptait sur sa rançon.

X. — Comme la table d'un jeu de trictrac, mais avec moins de symétrie, la place était bigarrée de blancs et de noirs, en groupes distincts, exposés aux regards des chalands. Les uns achetaient les noirs, d'autres choisissaient les blancs. Il se trouvait, parmi tous ces gens à vendre, un homme de trente ans, gaillard et

robuste, dont l'œil gris annonçait un cœur résolu, et qui attendait, à côté de Juan, qu'il plût à quelqu'un de le marchander.

XI. — Il avait l'air anglais, c'est-à-dire des épaules carrées, un teint blanc et coloré, de belles dents, des cheveux bouclés d'un brun foncé, et, soit l'effet de la pensée, des soucis, des fatigues ou de l'étude, son front large et découvert était sillonné de rides. Il avait un de ses bras en écharpe, et son sang- froid était tel, qu'un simple spectateur n'en eût pas montré davantage.

XII. — Mais se voyant coude à coude avec un jeune homme dont l'aspect annonçait un cœur élevé, quoiqu'il fût pour le moment abattu par un destin qui aurait accablé des hommes faits, il commença à exprimer une sorte de compassion brusque pour son compagnon d'infortune, tandis qu'il semblait ne regarder sa propre mésaventure que comme un accident ordinaire et naturel.

XIII. — « Mon enfant î lui dit-il, parmi ce mélange de Géorgiens, de Russes, de Nubiens, et de je ne sais combien d'autres misérables, avec lesquels le hasard nous a confondus, mais qui ne diffèrent entre eux que de couleur, je vois qu'il n'y a que vous et moi de gens comme il faut : faisons donc connaissance, comme de raison. Je serais charmé si je pouvais vous consoler. Je vous prie, de quelle nation ètes-vous ? »

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