‹ Œuvres compláetes de Lord Byron (volume 2)Chapitre 33 sur 98 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

POUR LES CHANTS VI, Vil ET VIII .

Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus de gâteaux ni d'ale? — 11 y en aura, par sainte Anne ! et le gimgembre * nous brûlera encore la bouche.

Shakspeare, la soirée des Rois.

* Le gingembre entre dans plusieurs boissons anglaises, comme aussi dans plusieurs mets et pâtisseries. a. p.

Les détails du siège d'Ismaïl, dans deux des chants suivants (le vne et le vme), ont été empruntés à un ouvrage français intitulé : Histoire de la nouvelle Russie 2.

Quelques-uns des événements attribués à don Juan sont réels, et plus particulièrement la circonstance de l'enfant qu'il sauve. Ce fait arriva au dernier duc de Richelieu, alors jeune volontaire au service de Russie, et depuis fondateur et bienfaiteur d'Odessa, où son nom et sa mémoire ne cesseront jamais d'être en vénération.

Dans le cours de ces chants, on trouvera une stance ou

* Pour apprécier la portée politique de cette préface, le lecteur doit se transporter par l'imagination au temps où elle fut écrite. Nous croyons pouvoir supprimer aujourd'hui quelques-unes des remarques dont elle était accompagnée dans les éditions précédentes de cette traduction, et qui ne seraient plus de circonstance : For there is a tide in the affairs of men. a. p.

2 Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la Nouvelle-Russie, par le marquis Gabriel de Castelnau, 3 vol., Paris, 1820.

deux faisant allusion au défunt marquis de Londonderry, mais composées quelque temps avant son décès. Si l'oligarchie de ce personnage était morte avec lui, ces stances eussent été supprimées : comme les choses sont, je ne vois rien dans le genre de sa mort ou de sa vie qui puisse empêcher la libre expression des opinions de tous ceux dont l'asservissement fut le but de toute son existence. Qu'il fût un homme aimable ou non dans sa vie privée, c'est ce qui a pu être comme n'être pas, mais c'est ce qui n'intéresse nullement le public ; et pour ce qui est de déplorer sa mort, il en sera temps lorsque l'Irlande aura cessé de gémir de sa naissance. Gomme ministre, à mes yeux et à ceux de plusieurs millions de personnes, il fut le plus despotique en intention et le plus faible en intelligence de tous les ministres qui ont jamais tyrannisé un royaume. C'est la première fois en effet, depuis la conquête des Normands, que l'Angleterre s'est vue insultée par un ministre (du moins) ne sachant pas l'anglais, et que le parlement s'est laissé dicter des lois dans le style de mistress Malaprop '.

Quant à son genre de mort, il y a peu de chose à en dire, si ce n'est que si un pauvre radical, tel que Waddington ou Watson, s'était coupé la gorge, il eût été enterré dans un chemin de traverse avec les attributs d'usage, le pieu et le maillet 2 ; mais le ministre était un élégant lunatique, — un suicide sentimental, — il s'ouvrit tout simplement— « l'artère carotide. » (Dieu bénisse leur science d'anatomiste. ) Aussi voyez! on ne lui a plaint ni la pompe funèbre ni l'abbaye de Westminster ! et

« L'accent de la douleur s'est soudain fait entendre »

par les papiers publics. — La harangue du Coroner 5,

» Personnage ridicule des Rivaux de Sheridan, écorchant la langue. Avant Castlereagh, les princes de la maison de Brunswick parlaient quelquefois allemand en anglais. a. p.

2 C'est eni.ore l'usage en Angleterre. a. p.

3 C'est le magistrat qui est chargé de constater les suicides.

Antoine digne d'un tel César ! est devenue un panégyrique sur le cadavre sanglant du mort. — Il s'y est mêlé la dégoûtante et atroce tartuferie d'une bande dégradée, conspirant contre tout ce qui est honneur ou sincérité.

Par sa mort, le marquis fut nécessairement, selon la loi i, une chose ou une autre, — un félon 2 ou un fou, — et dans l'une ou l'autre alternative il n'était pas un noble sujet d'apothéose. Dans sa vie il fut — ce que tout le monde sait, — ce que la moitié du monde sentira pendant de longues années encore, à moins que son trépas ne devienne « une leçon morale » pour les Séjans d'Europe qui lui survivent 5. Ce doit être du moins une espèce da consolation pour les peuples, que leurs oppresseurs ne soient pas heureux, et que, dans quelques circonstances, ils jugent si bien leurs actes, qu'ils anticipent sur la sentence du genre humain. — Ne parlons plus de cet homme, et que l'Irlande enlève les cendres de son Grattan 4 du sanctuaire de Westminster. Le patriote de l'humanité reposera-t-il auprès du Werther de la politique ! ! !

i Je veux dire selon la loi anglaise : — les lois de l'humanité jugent avec plus de douceur ; mais comme les légitimes ont toujours la loi à la bouche, qu'ils en fassent dans ce cas-ci ce qu'ils pourront.

2 Félon, coupable de félonie, c'est-à-dire d'un crime capital, selon la loi anglaise, soit homicide, soit suicide : pour désigner plus spécialement un suicide, on se sert des mots felo-de-se, empruntés à la langue latine. a. p.

5 « — De ce nombre doit être excepté Canning ; Canning est un génie *, — un génie presque universel, orateur, homme d'esprit, poëte, politique ; et un homme de talent ne saurait suivre longtemps les voies de son prédécesseur lord Castlereagh. Si jamais homme put sauver son pays, Canning le peut, mais le voudra-t-il ? Je l'espère, pour ma part.

4 Illustre orateur irlandais, excellent patriote, et honnête homme, qui plus est. Ses amis de Londres supplièrent sa famille de laisser son corps parmi eux. Un mausolée lui fut élevé par souscription dans l'abbaye de Wesminster. a. p.

* Le mot de genius est un peu prodigué en Angleterre; mais Can ning a fait beaucoup pour le mériter, et la mort l'a sans doute empêché de faire davantage : élève de Pilt, il est mort avec les sentiments de Fox. La haine des ultras sera un de ses titres de gloire. a. p.

Pour ce qui est des objections qui ont été faites, pour autres motifs, aux chants déjà publiés de ce poëme, je me contenterai de deux citations de Voltaire :

« — La pudeur s'est enfuie des cœurs et s'est réfugiée sur les lèvres. »

« Plus les mœurs sont dépravées, plus les expressions deviennent mesurées; on croit regagner en langage ce qu'on a perdu en vertu. »

Telle est la vérité, applicable à la masse d'hommes dégradés et hypocrites qui est comme le levain corrompu de la génération anglaise actuelle, et telle est la seule réponse qu'ils méritent. Le nom prodigué et rebattu de blasphémateur, — lequel nom avec ceux de radical, libéral, jacobin, réformateur, dont les esclaves du pouvoir fatiguent journellement les oreilles de ceux qui veulent les écouter, — ce nom devrait être bien reçu de tous ceux qui se rappellent kqui il fut donné dans l'origine. Socrate et Jésus-Christ furent mis à mort publiquement comme blasphémateurs, et le même sort a été et sera le partage de la plupart de ceux qui ont osé ou qui oseront s'opposer aux abus les plus évidents du nom de Dieu et de l'âme humaine. Mais la persécution n'est pas une réfutation, pas même un triomphe; le — « misérable irréligieux l, » comme on le nomme, est probablement plus heureux dans sa prison que le plus superbe de ses dénonciateurs. Peu m'importent ses opinions, — elles peuvent être bonnes ou être fausses : — mais il a souffert pour elles. Cette même persécution, soufferte pour la conscience, fera plus de prosélytes au Déisme que l'exemple des prélats hétérodoxes 2 n'en fera au christianisme , — l'exemple des

* Infidel. a. p.

2 Lord Sandwich disait : Je ne sais pas quelle différence il y a entre orthodoxie et hétérodoxie. L'évêque Warburton lui répondit: L'orthodoxie, mylord, — est ma doxy *, — et l'hétérodoxie est la doxy d'un autre. Un prélat de nos jours a découvert une troisième espèce de doxy qui n'a pas trop relevé aux yeux des élus ce que Bentham appelle church-of-Englandish (anglicanisme).

* Pour comprendre le mot de Warburton, il faut savoir que si vous

hommes d'État suicides à l'oppression, ou celui des homicides surchargés dépensions à l'alliance impie qui insulte le monde par son titre de sainte. Je ne désire nullement fouler aux pieds l'homme déshonoré ou les morts ; mais il serait bien que les adhérents des classes d'où sortent ces personnes rabattissent quelque chose de leur tartuferie, qui est le crime criant de cette race à deux faces et à deux langages, de ces spoliateurs égoïstes, et... mais... assez pourle moment.

décomposez les mots anglais Orthodoxy et Heterodoxy — Doxy signifie une prostituée, ou, en termes moins choisis, une c... Le calembourg est un peu impie dans la bouche d'un prélat de la soi-disant morale et religieuse Angleterre. Quant à la troisième Doxy, sans doute lord Byron veut parler de celle de l'évêque Jocelyn, et je renvoie le lecteur au chapitre des évoques, dans le Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Ecosse. a. p.

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